LA JOURNÉE CHAMPÊTRE
[Avec coupures)
On m'a conté qu'autrefois dans Païenne, Ville où l'Amour eut toujours des autels, L'amitié sut d'un nœud durable et ferme Unir entre eux quatre jeunes mortels.
Egalité de biens et de naissance, Conformité d'humeur et de penchants.
Tout s'y trouvait : l'habitude et le temps De ces liens assuraient la puissance.
L'aîné d'entre eux ne comptait pas vingt ans ; C'était Volmon, de qui l'air doux et sage Montrait un cœur naïf et sans détour, Et qui jamais des erreurs du bel âge N'avait connu que celle de l'amour.
Loin du fracas et d'un monde frivole,
Dans un réduit préparé de leurs mains,
Nos jeunes gens venaient tous les matins
De l'amitié tenir la douce école.
Ovide un jour occupait leurs loisirs.
Florval lisait d'une voix attendrie
Ces vers touchants où l'amant de Julie
De l'âge d'or a chanté les plaisirs.
« Cet âge heureux ne serait-il qu'un songe? »
Reprit Talcis, quand Florval eut fini.
« N'en doutez point », lui répondit Volny,
» Tant de bonheur est toujours un mensonge. »
FLORVAL
Et pourquoi donc? Toute l'antiquité, Plus près que nous de cet âge vanté, En a transmis et pleuré la mémoire.
VOLNY
L'antiquité ment, un peu, comme on sait; Il faut plutôt l'admirer que la croire. Ouvre les yeux, vois l'homme ; et ce qu'il est De ce qu'il fut te donnera l'histoire.
LA JOURNÉE riIA.MI'l I 1/
TALCIS
L'enfant, qui plut par ses jeunes attraits, A soixante ans conserve-t-il ses traits ? L'homme a vieilli : sans doute en son enfance Il ne fut point ce qu'il est aujourd'hui. Si l'univers a jamais pris naissan* Ces jours si beaux ont dû naître avec lui.
YOI.NY
Rien ne vieillit....
Vobnon alors se lève :
« Mes chers amis, tous trois vous parlez d'or ; m Mais je prétends qu'il vaudrait mieux encore » Réaliser entre nous ce beau rêve.
» Loin de Palerme, à l'ombre des vergers, » Pour un seul jour devenons tous bergers. » Mais gardons-nous d'oublier nos bergères. » De l'innocence elles ont tous les goûts : » Parons leurs mains de houlettes légères. » L'amour champêtre est, dit-on, le plus doux. > Avec transport cette offre est écoutée ; On la répète, et chacun d'applaudir.
Laure et Zulmis voudraient déjà partir ; Eglé sourit ; Nais est enchantée ; On fixe un jour ; et, ce jour attendu Commence à peine, on part, on est rendu.
Sur le penchant d'une haute montagne La main du Goût construisit un château, D'où l'œil au loin se perd dans la campagne. De ses côtés part un double coteau : L'un est couvert d'un antique feuillage Que la cognée a toujours respecté ; Du voyageur il est peu fréquenté, Et n'offre aux yeux qu'une beauté sauvage. L'autre présente un tableau plus riant : L'épi jaunit ; Zéphire en s'égayant Aime à glisser sur la moisson dorée ; Et tout auprès la grappe colorée Fait succomber le rameau chancelant.
Ces deux coteaux, arrondis en ovale, Forment au loin un vallon spacieux, Dont la Nature, admirable en ses jeux, A bigarré la surface inégale.
jK I'ARNY
Ici s'élève un groupe d'orangers
Donl les fruits d'or pendent sur des fontaines;
Plus loin fleurit, sous l'abri des vieux chênes,
Le noisetier si chéri des bergers ;
A quelques pas se forme une éminence,
D'où le pasteur appelle son troupeau :
De là son œil suit avec complaisance
Tous les détours d'un paisible ruisseau:
Et serpentant, il baigne la prairie,
Il fuit, revient dans la plaine fleurie,
Où tour à tour il murmure et se tait.
Se rétrécit et coule avec vitesse,
Puis s'élargit et reprend sa paresse,
Pour faire encore le chemin qu'il a fait :
Mais un rocher barre son onde pure ;
Triste, il paraît étranger dans ces lieux :
Son ombre au loin s'étend sur la verdure,
Et l'herbe croît sur son front sourcilleux.
L'onde, à ses pieds, revient sur elle-même.
Ouvre deux bras pour baigner ses contours,
S'unit encore, et dans ces champs qu'elle aime
Va sous les fleurs recommencer son cours.
Voilà l'asile où la troupe amoureuse Vient accomplir le projet de Volmon. Là n'entre point l'étiquette orgueilleuse, Et les ennuis attachés au bon ton.
La liberté doit régner au village.
Un jupon court, parsemé de feuillage, A remplacé l'enflure des paniers ; Le pied mignon sort des riches souliers, Pour mieux fouler la verdure fleurir :
La robe tombe, et la jambe arrondie A l'œil charmé se découvre à moitié ; De la toilette on renverse l'ouvrage ; Dans sa longueur le chignon déployé ' Flotte affranchi de son triste esclavage; La propreté succède aux ornements ; Du corps étroit on a brisé la chaîne : Le sein se gonfle et s'arrondit sans peine Dans un corset noué par les amants; Le front, cache sous un chapeau de roses, Ne soutient plus le poids des diamants. La beauté gagne à ces métamorphoses ;
i \ FOURNÉE CB wii'i i ci. l'.i
Et nos amis, dam leur f î * J « '- J ï t * '- , Du changement goûtent la volupté
Dana la vallée on descend au plu Et «les témoins on fuit l'œil indiscret ; La Liberté, l 'Amour, et le Secret . De nos bergers forment toute li mite.
Déjà du ciel l'azur était voilé, I léjà la nuit de son char étoile
Sur ces beaux lieux laissait tomber son ornl
D'un pied léger on franchit le coteau, El ces chansons vont, réveiller l'Echo Qui reposait dam Is i averne sombi
« Couvre le muet univers.
» Parais, Nuit propice et tranquille,
» Et fais tomber sur cet asile
>. La paix <|ui règne dans les airs...
Le long du bois, quatre toits de feuill
Sont élevés sur les bords du ruisseau
Kt le Sommeil, <|ui se plaît au village,
N'oublia point cet asile nouveau.
L'ombre s'enfuit; l'amante de Céphale
De la lumière annonçait le retour,
Et, s 'appuyant sur les portes du jour,
Laissait tomber le rubis et l'opale.
Le habitants des paisibles hameau -
Se répandaient au loin dans la campag]
La cornemuse éveillait les troupeaux;
En bondissant les folâtres agneaux
Allaient blanchir le flanc de la montagne ;
!)-■ mille oiseaux le ramage éclatant
De ce beau jour saluait, la naissance.
\ 'ilmon se levé, ei Zulmis le devance :
Leurs yeux charmés avec étoxmemeiri
A son réveil contemplent la nature.
Ce doux spectacle était nouveau pour eux:
El des cités habitante paresseux,
[li s'étonnaient de fouler la verdure,
A l'instant même ou tant d'êtres oisifs
Pour échapper à l'ennui qui les pre
Sur des carreaux dressés par la Molli
Cherchent en Vaiu quelques pavots tard
20 TARNY
Eeine un moment, déjà la jeune Aurore Abandonnait l'horizon moins vermeil ; Volny soupire, et détourne sur Laure Des yeux chargés d'amour et de sommeil. A ses côtés la belle demi-nue Dormait encore ; une jambe étendue Semble chercher l'aisance et la fraîcheur, Et laisse voir ces charmes dont la vue Est pour l'amant la dernière faveur.
Sur une main sa tête se repose ; L'autre s'allonge, et, pendant hors du lit, A chaque doigt fait descendre une rose, Sa bouche encore et s'entr'ouvre et sourit : Mais tout à coup son paisible visage S'est coloré d'un vermillon brillant. Sans ■ doute alors un songe caressant Des voluptés lui retraçait l'image.
Volny, qui voit son sourire naissant, Parmi les fleurs qui parfument sa couche Prend une rose, et près d'elle à genoux, Avec lenteur la passe sur sa bouche, En y joignant le baiser le plus doux.
Pour consacrer la nouvelle journée, On dut choisir un cantique à l'Amour.
Il exauça l'oraison fortunée, Et descendit dans ce riant séjour.
Voici les vers qu'on chantait tour à tour:
« Divinités que je regrette, » Hâtez-vous d'animer ces lieux.
» Etres charmants et fabuleux, » Sans vous la nature est muette.
» Jeune épouse du vieux Tithon » Pleure sur la rose naissante ; » Echo, redeviens une amante ; » Soleil, sois encore Apollon.
» Tendre Io, paissez la verdure ; » Naïades, habitez ces eaux, » Et de ces modestes ruisseaux » Ennoblissez la source pure.
» Nymphes, courez au fond des bris, » Et craignez les feux du Satyre ; » Que Philomèle une autre fois » A Progné conte son martyre.
LA JOURNÉE CHAMPETRE 2 1
» Renaissez, Amours ingénus :
Reviens, volage époux de Flore :
Ressuscitez, Grâces, Vénus ;
Sur des païens régnez encore.
» C'est aux champs que l'Amour naquit :
L'Amour se déplaît à la ville.
Un bocage fut son asile,
Un gazon fut son premier lit ;
Et les bergers et les bergères
Accoururent à son berceau.
L'azur des cieux devint plus beau ;
Les vents de leurs ailes légères
Osaient à peine raser l'eau ;
Tout se taisait, jusqu'à Zéphire ;
Et, dans ce moment enchanteur,
La nature sembla sourire,
Et rendre hommage à son auteur. »
Zulmis alors ouvre la bergerie,
Et le troupeau, qui s'échappe soudain,
Court deux à deux sur l'herbe rajeunie.
Volmon le suit, la houlette à la main.
Un peu plus loin Florval et son amante
Gardent aussi les dociles moutons.
Ils souriaient, quand leur bouche ignorante
Sur le pipeau cherchait en vain des sons.
Dans un verger planté par la Nature,
Où tous les fruits mûrissent sans culture,
La jeune Eglé porte déjà ses pas.
Quand les rameaux s'éloignent de ses bras,
L'heureux Talcis l'enlève avec mollesse ;
Il la soutient, et ses doigts délicats
Vont dégarnir la branche qu'elle abaisse.
A d'autres soins Volny s'est arrêté.
Entre ses mains le lait coule et ruisselle ;
Et près de lui son amante fidèle
Durcit ce lait en fromage apprêté.
Aimables soins ! travaux doux et faciles î
Vous occupez en donnant le repos ;
Bien différents du tumulte des villes,
Où les plaisirs deviennent des travaux...
Un bassin pur s'étendait sous l'ombrage. Je vois tomber les jaloux vêtements, Qui, dénoués par la main des amants,
Restent épars sur l'herbe du rivage. Un voile seul s'étend sur les appas ; Mais il les couvre et ne les cache pas. Des vêtements tel fut jadis l'usage.
Laure et Talcis, en dépit des chaleurs, A la prairie ont dérobé ses fleurs, Et du bassin ils couvrent la surface...
Lorsque Zulmis s'élança hors du bain,
L'heureux Volmon l'essuya de sa main.
Qu'avec douceur cette main téméraire
Se promenait sur la jeune bergère,
Qui la laissa recommencer trois fois !
Qu'avec transport il pressait sous ses doigts
Et la rondeur d'une cuisse d'ivoire,
Et ce beau sein dont le bouton naissant
Cherche à percer le voile transparent !
Ce doux travail fut long, comme on peut croire ;
Mais il finit. Bientôt de toutes parts.
La modestie élève des remparts
Entre l'amante et l'amant qui soupire.
Volmon les voit, et je l'entends maudire
Cet art heureux de cacher la laideur,
Qu'on décora du beau nom de pudeur.
Volny s'avance, et prenant la parole :
« Par la chaleur retenus dans ces lieux,
» Trompons du moins le temps par quelques jeux,
» Par des récits, par un conte frivole.
» On sait qu'Hercule aima le jeune Hylas.
» Dans ses travaux, dans ses courses pénibles,
» Ce bel enfant suivait toujours ses pas ,
» Il le prenait dans ses mains invincibles .
» Ses yeux alors se montraient moins terribles ;
» Le fer cruel ne couvrait plus son bras ;
» Et l'univers, et Vénus, et la gloire.
» Etaient déjà bien loin de sa mémoire.
» Tous deux un jour arrivent dans un bois
» Où la chaleur ne pouvait s'introduire ;
» En attendant le retour de Zéphire,
» Le voyageur y dormait quelquefois.
» Notre héros sur l'herbe fleurissante
» Laisse tomber son armure pesante,
» Et puis s'allonge, et respire le frais,
LA JOURNEE CHAMPETRE
Tandis qu'Hylas, d'une main diligente,
D'un dîner simple ayant fait les apprdl
Dans le vallon qui s'étendait aupn
S'en va puiser une eau rafraîchissante.
Il voit de loin un bosquet d'orangers,
Et d'une source il entend le murmure.
Il court, il vole où cette source pure
Dans un bassin conduit ses flots légers.
De ce bassin les jeunes souveraines
Quittaient alors leurs grottes souterraines ;
Sur le cristal leurs membres déployés
S'entrelaçaient et jouaient avec grâce :
Ils fendaient l'onde, et leurs yeux variés,
Sans la troubler, agitaient sa surface.
Hylas arrive, une cruche à la main,
Ne songeant guère aux Nymphes qui l'admirent ;
Il s'agenouille, il la plonge, et soudain
Au fond des eaux les Naïades l'attirent.
Sous un beau ciel, lorsque la nuit paraît,
Avez- vous vu l'étoile étincelante
Se détacher de sa voûte brillante,
Et dans les flots s'élancer comme un trait?
Dans un verger, sur la fin de l'automne,
Avez-vous vu le fruit, dès qu'il mûrit,
Quitter la branche où longtemps il pendit,
Pour se plonger dans l'onde qui bouillonne?
Soudain il part, et l'œil en vain le suit.
Tel disparaît le favori d'Alcide.
Entre leurs bras les Nymphes l'ont reçu,
Et, l'échauffant sur leur sein demi-nu,
L'ont fait entrer dans le palafs humide.
Bientôt Hercule, inquiet et troublé,
Accuse Hylas dans son impatience ;
Il craint, il tremble ; et son cœur désolé
Connaît alors le chagrin de l'absence.
Il se relève ; il appelle trois fois,
Et par trois fois, comme un souffle insensible,
Du sein des flots sort une faible voix.
Il rentre et court dans la forêt paisible,
Il cherche Hylas : ô tourment du désir !
Le jour déjà commençait à s'enfuir ;
Son âme alors s'ouvre toute à la rage ;
La terre au loin retentit sous ses pas ;
Des pleurs brûlants sillonnent son visage ;
» Terrible, il crie : H y las! H y las! Hylas!
» Du fond des bois l'écho répond: Hylas!
» Et cependant les folâtres déesses
» Sur leurs genoux tenaient l'aimable enfant.
» Lui prodiguaient les plus douces caresses.
» Et rassuraient son cœur toujours tremblant. »
Volny se tut ; lçs naïves bergères
Ecoutaient bien, mais ne comprenaient guère...
Mais revenons à nos premiers plaisirs,
Tournons les yeux sur la troupe amoureuse
Qui dans un bois, refuge des zéphyrs,
Et qu'arrosait une onde paresseuse,
Vient d'apprêter le rustique repas.
La propreté veillait sur tous les plats.
La jeune Flore, avec ses doigts de rose,
Avait de fleurs tapissé le gazon.
Le dieu du vin dans le ruisseau dépose
Ce doux nectar qui trouble la raison :
A son aspect l'appétit se réveille.
Le fruit paraît ; de feuilles couronné,
En pyramide il remplit la corbeille ;
Et dans l'osier le lait emprisonné
Blanchit auprès de la pêche vermeille. - .
De ce repas on bannit avec soin
Les froids bons mots toujours prévus de loin.
La Liberté n'y voulut introduire
Que les plaisirs en usage à Paphos ;
Le Sentiment dictait tous les propos,
Et l'on riait sans projeter de rire.
On termina le festin par des chants.
La voix d'Eglé, molle et voluptueuse,
Fit retentir ses timides accents ;
Et les soupirs de la flûte amoureuse,
Mêlés aux siens, paraissaient plus touchants.
L'eau qui fuyait, pour la voir et l'entendre,
Comme autrefois n'arrêta point son cours ;
Le chêne altier n'en devint pas plus tendre.
Et les rochers n'en étaient pas moins sourds ;
Rien ne changea ; mais l'oreille attentive
Jusques au cœur transmettait tous ses sons.
En les peignant, sa voix douce et naïve
Faisait germer les tendres passions.
LA JOUPNÉK CHAMPÊTRE
L'heureux Yolny, placé vis-à-vis d'elle,
Volny, charmé de sa grâce nouvelle,
Et de ses chants fidèle admirateur,
Applaudisait avec trop de chaleur.
Eglé se tait ; Volny l'écoute encore,
Et tient fixés ses regards attendris
Sur cette bouche où voltigent les Ris,
Et d'où sortait une voix si sonore.
Laure voit tout : que ne voit point l'amour !
De cet oubli son âme est offensée ;
Et, pour venger sa vanité blessée,
Elle prétend l'imiter à son tour.
Au seul Talcis elle affecte de prendre
Un intérêt qu'elle ne prenait pas ;
Sa voix pour lui voulait devenir tendre ;
Ses yeux distraits voulaient suivre ses pas ;
Et, quand Volny revint à sa maîtresse,
Un froid accueil affligea sa tendresse.
Il nomme Laure, elle ne l'entend plus ;
Il veut parler, on lui répond à peine.
C'en est assez : mille soupçons confus
Ont pénétré dans son âme incertaine.
Amants, amants, voilà votre portrait !
Un sort malin vous promène sans cesse
Des pleurs aux ris, des ris à la tristesse ;
Un rien vous choque, un rien vous satisfait ;
Un rien détruit ce qu'un rien a fait naître ;
Tous vos plaisirs sont voisins d'un tourment.
Et vos tourments sont des plaisirs peut-être.
Ah ! l'on dit vrai : l'Amour n'est qu'un enfant.
Volny rêvait, à sa douleur en proie ; Et ses amis, égayés par le vin, Remarquaient peu son trouble et son chagrin. Pour modérer les excès de leur joie, Zulmis s'assied, et leur fait ce récit. Amour dictait, Amour me l'a redit.
« Dans ces beaux lieux où, paisible et fidèle, » L'heureux Ladon coule parmi les fleurs, » Du dieu de Gnide une jeune immortelle » Fuyait, dit-on, les trompeuses douceurs : » C'était Syrinx. Pan soupira près d'elle, » Et pour ses soins n'obtint que des rigueurs.
Au bord du fleuve, un jour que l'inhumaine
Se promenait au milieu de ses sœurs,
Pan l'aperçoit, et vole dans la plaine,
Bien résolu d'arracher ces faveurs
Que l'Amour donne et ne veut pas qu'on prenne.
A eet aspect, tremblant pour ses appas,
La Nymphe fuit, et ses pieds délicats,
Sans la blesser, glissent sur la verdure.
Déjà la fleur qui formait sa parure
Tombe du front qu'elle crut embellir,
Et, balancés sur l'aile du Zéphyr,
Ses longs cheveux flottent à l'aventure.
Tremblez, Syrinx ; vos charmes demi- nus
Vont se faner sous une main profane,
Et vous allez des autels de Diane
Passer enfin aux autels de Vénus.
Dieu de ces bords, sauvez-moi d'un outrage!
Elle avait dit : sur l'humide rivage
Son pied léger s'arrête et ne fuit plus ;
Au fond des eaux l'un et l'autre se plongent ;
Sa voix expire, et dans l'air étendus
Déjà ses bras en feuilles se prolongent ;
Son sein, caché sous un voile nouveau,
Palpite encore, en changeant de nature ;
Ses cheveux noirs se couvrent de verdure ;
Et sur son corps, qui s'effile en roseau,
Les nœuds pareils, arrondis en anneau,
Des membres nus laissent voir la jointure.
Le dieu, saisi d'une soudaine horreur,
S'est arrêté ; sous la feuille tremblante
Ses yeux, séduits et trompés par son cœur,
Cherchent encor sa fugitive amante.
Mais tout à coup le Zéphyr empressé
Vient se poser sur la tige naissante,
Et par ses jeux le roseau balancé
Forme dans l'air une plainte mourante.
Ah! dit le dieu, ce soupir est pour moi ;
Trop tard, hélas! son cœur devient sensible.
Nyrnphe chérie et toujours inflexible,
J'aurai du moins ce qui reste de toi.
Parlant ainsi, du roseau qu'il embrasse
Ses doigts tremblants détachent les tuyaux ;
Il les polit, et la cire tenace
Unit entre eux les différents morceaux.
LA JOUBNÉX CHAMPÊ'J BI
» Bientôt sept trous de largeur illégale » Des tons divers ont fixé l'intervalle. » Sa bouche alors s'y colle avec* ardeur. » Des sons nouveaux l'heureuse mélodie, » De ces soupirs imitant la douceur, » Retentissait dans son âme attendrie. » Reste adoré de ce que j'aimai* tant, » S'écria-t-il, résonne dans ces plaines; » Soir et matin 1 u rediras mes peines, — » Et des amours tu seras l'instrument.
» — Je le vois trop », reprit la jeune Laure, » On ne saurait commander aux amours.
» Apollon même et tous ses beaux discours » Ne touchent point la Nymphe qu'il adore. » « — Non », dit Florval, « et sur le Pinde encore » Ses nourrissons, de lauriers couronnés, » Trouvent souvent de nouvelles Daphnés. » La vanité sourit à leur hommage, » On leur prodigue un éloge flatteur ; » Mais rarement de l'amour de l'ouvrage » La beauté passe à l'amour de l'auteur. » Lorsque Sapho prenait sa lyre, » Et lui confiait ses douleurs, » Tous les yeux répandaient des pleurs, » Tous les cœurs sentaient son martyre. » Mais ses chants aimés d'Apollon, » Ses chants heureux, pleins de sa flamme » Et du désordre de son âme, » Ne pouvaient attendrir Phaon.
» Gallus, dont la muse touchante » Peignait si bien la volupté, » Gallus n'en fut pas moins quitté ; » Et sa Lycoris inconstante » Suivit, en dépit des hivers, » Un soldat robuste et sauvage » Qui faisait de moins jolis vers, » Et n'en plaisait que mieux, je gage. » Pétrarque (à ce mot un soupir » Echappe à tous les cœurs sensibles), » Pétrarque, dont les chants flexibles » Inspiraient partout le plaisir, » N'inspira jamais rien à Laure ; » Elle fut sourde à ses accents ;
gg PARNY
» Et Vaucluse répète encore
» Sa plainte et ses gémissements.
» Waller soupira pour sa belle
» Les sons les plus mélodieux ;
» Il parlait la langue des dieux,
» Et Sacharissa fut cruelle.
» Ainsi ces peintres enchanteurs,
» Qui des amours tiennent l'école,
» De l'amour qui fut leur idole
» N'éprouvèrent que les rigueurs.
» Mais leur voix touchante et sonore
» S'est fait entendre à l'univers :
» Les Grâces ont appris leurs vers,
» Et Paphos les redit encore.
» Leurs peines, leurs chagrins d'un jour
» Laissent une longue mémoire ;
» Et leur muse, en cherchant l'amour,
» À du moins rencontré la gloire. »
De ces récits l'enchaînement paisible
Du triste amant redoublait le chagrin ;
Il observait un silence pénible.
De sa maîtresse il se rapproche enfin :
« Rassurez- vous, je vais par mon absence
» Favoriser vos innocents projets.
» — Il n'est plus temps d'éviter ma présence :
» J'ai pénétré vos innocents secrets.
» — Un autre plaît, et Laure est infidèle.
» — A vos regards une autre est la plus belle.
» — En lui parlant, vous avez soupiré.
» — Vous l'écoutiez, et ve«s n'écoutiez plus qu'elle.
» — Aimez en paix ce rival adoré.
» — Soyez heureux dans votre amour nouvelle.
» — - Oubliez-moi. — Je vous imiterai. »
Volny s'éloigne, et, pour cacher ses larmes,
Du bois voisin il cherche l'épaisseur.
Laure en gémit ; les plus vives alarmes
Vont la punir d'un moment de rigueur.
La vanité se trouvant satisfaite,
Bientôt l'Amour parle en maître à son cœur :
Elle maudit sa colère indiscrète,
S'accuse seule, et cache de sa main
Les pleurs naissants qui mouillent son beau sein.
LA JOURNÉE I H IMPÈTRE
Le regard morne et fixé sur la terre,
Volny déjà, seul avec son ennui,
Etait entré dans la même chaumière
Que sa maîtresse habitait avec lui.
Faible, il s'assied sur ce lit de feuillage
Si bien connu par un plus doux usage.
Là tout à coup, au milieu des sanglots,
Son cœur trop plein s'ouvre, et laisse un passage
A la douleur
Tous ses amis entrent dans ce moment.
Le cœur rempli de crainte et d'espérance,
Laure suivait ; elle voit son amant,
Et dans ses bras soudain elle s'élance.
L'ingrat Volny, pressé de toutes parts,
Ne voulut point se retourner vers Laure ;
Il savait trop qu'un seul de ses regards
Eût obtenu ce pardon qu'elle implore.
« Ah ! dans tes yeux mets au moins tes refus.
» — Je suis trahi ; non, vous ne m'aimez plus ! »
Sa main alors repousse cette amante.
Qui d'un seul mot attendait son bonheur ;
Mais aussitôt, condamnant sa rigueur,
Il se retourne et la voit expirante.
A cet aspect, quelle fut sa douleur !
Il la saisit, dans ses bras il la presse,
Etend ses doigts pour réchauffer son cœur,
Lui parle en vain, la nomme sa maîtresse,
Et de baisers la couvre avec ardeur.
De ces baisers l'amoureuse chaleur
Rappelle enfin la bergère à la vie ;
Elle renaît, et se voit dans ses bras.
Quel doux moment ! son âme trop ravie
Retourne encore aux portes du trépas ;
Mais son ami, par de vives caresses,
Lui rend encor l'usage de ses sens.
Qui peut compter leurs nouvelles promesses,
Leurs doux regrets, leurs transports renaissants?
Chaque témoin en devint plus fidèle.
Eglé surtout regardait son amant.
Et soupirait après une querelle,
Pour le plaisir du raccommodement.
La troupe sort ; et chacun dans la plaine S'en va tresser des guirlandes de fleurs.
Avec plus d'art mariant les couleurs
Déjà Talcis avait fini la sienne,
Quand sa maîtresse, épiant le moment,
D'entre ses doigts l'arrache adroitement,
La jette au loin, sourit, et prend la fuite ;
Puis en arrière elle tourne des yeux
Qui lui disaient : « Viens donc à ma poursuite.
Il la comprit, et n'en courait que mieux.
Mais un faux pas fit tomber la bergère,
Et du zéphyr le souffle téméraire
Vint dévoiler ce qu'on voile si bien.
On vit, Eglé!... Mais non; l'on ne vit rien :
Car ton amant, réparant toutes choses,
Jeta sur toi des fleurs à pleines mains,
Et dans l'instant tous ces charmes divins
Furent cachés sous un monceau de roses.
De ses deux bras le berger qui sourit
Entoure Eglé, pour mieux cacher sa honte ;
Et ce faux pas rappelle à son esprit
Ce récit court, et qui n'est point un conte :
Symbole heureux de la candeur, Jadis plus modeste et moins belle, Du lis qui naissait auprès d'elle La rose eut, dit-on, la blancheur.
Elle était alors sans épine, C'est un fait. Ecoutez comment Lui vint la couleur purpurine ; J'aurai conté dans un moment.
Dans ce siècle de l'innocence,
Où les dieux, un peu plus humains,
Regardaient avec complaisance
L'univers sortant de leurs mains,
Où l'homme, sans aucune étude,
Savait tout ce qu'il faut savoir,
Où l'amour était un devoir,
Et le plaisir une habitude ;
Au temps où Saturne régna,
Une belle au matin de l'âge,
Une seule (notez cela),
Fut cruelle, malgré l'usage.
L'histoire ne dit pas pourquoi ;
Mais elle avait rêvé, je gage ;
Et crut après de bonne foi
LA JOURNÉE < H \MI'i .1
» Qu'être vierge c'est être sage.
)> -Je ne veux point vous raconte]
» Par quel art l'enfant de Cythàre
» Conduisit la simple bergen-
» A ce pas si doux à sauter.
» Dans une aventure amoureuse,
» Pour le conteur et pour l'amant
» Toute préface est ennuyeuse :
» Venons bien vite au dénoûment.
» Elle y vint donc ; et la verdure
» Reçut ses charmes faits au tour,
» Qu'avait arrondis la Nature
» Exprès pour les doigts de F Amour.
» La Pudeur voit, et prend la fuite ;
» Le berger fait ce qu'il lui plaît ;
» La bergère tout interdite
» Ne conçoit rien à ce qu'il fait.
» Il saisit sa timide proie ;
» Elle redoute son bonheur,
» Et commence un cri de douleur
» Qui se termine en cri de joie.
» Cependant du gazon naissant
» Que foulait le couple folâtre,
» Une rose était l'ornement :
» Une goutte du plus beau sang
» Rougit tout à coup son albâtre.
» Dans un coin le fripon d'Amour
» S'applaudissait de sa victoire ;
» Et voulant de cet heureux jour
» Laisser parmi nous la mémoire :
» Conserve à jamais ta couleur,
» Dit-il à sa rose nouvelle ;
» De tes sœurs deviens la plus belle ;
» D'Hébé sois désormais la fleur;
» 2Ve croîs qu'au mois où la nature
» Renaît au souffle du printemps,
» Et d'une beauté de quinze ans
» Sois le symbole et la peinture.
» Ne te laisse donc plus cueillir
» Sans faire éprouver ton épine ;
» Et qu'en te voyant on devine
» Qu'il faut acheter le plaisir.
32 V AILS Y
» Ce récit ivest point mon ouvrage, » Et mes yeux l'ont lu dans Paphos » A mon dernier pèlerinage.
» En apostille étaient ces mots :
» Tendres amants, si d'aventure » Vous trouvez un bouton naissant, » Cueillez; le bouton en s' ouvrant » Vous guérira de la piqûre. »
Florval alors s'assied contre un ormeau.
Sur ses genoux ses deux mains rapprochées
Tiennent d'Eglé les paupières cachées,
Et de son front portent le doux fardeau.
Tous à la fois entourent la bergère,
Qui leur présente une main faite au tour.
Et les invite à frapper tour à tour.
Nais approche et frappe la première ;
Pour mieux tromper elle écarte les doigts,
Et sur le coup fortement elle appuie.
La main d'albâtre en fut un peu rougie.
Eglé se tourne, examine trois fois,
Et sur Volmon laisse tomber son choix.
« Ce n'est pas lui ; replacez-vous encore. »
Elle obéit, et soudain son amant
Avec deux doigts la touche obliquement.
« Oh ! pour le coup, j 'ai bien reconnu Laure.
» — Vous vous trompez », lui dit-on sur-le-chnnip
Et l'on sourit de sa plainte naïve.
Déjà Zulmis lève une main furtive ;
ZMais le joueur, moins juste que galant,
Ouvre ses doigts, et permet à la belle
De l'entrevoir du coin de la prunelle.
Cette fois donc Eglé devine enfin.
L'autre à son tour prend la place, et soudain
Sur ses beaux doigts qui viennent de s'étendre
Est déposé de baiser le plus tendre
« Oh ! c'est Volmon, je le reconnais là ! »
Volmon se tut, mais son souris parla.
Sur le gazon la troupe dispersée Goûtait le frais qui tombait des rameaux. Volmon rêvait à des plaisirs nouveaux, Et ce discours dévoila sa pensée :
« L'histoire dit qu'à la cour de Cypris » On célébrait une fête annuelle,
l.A JOUKNÉK CHAMPÊTRE
» Où du baiser on disputait le prix.
» On choisissait des belles la plus belle,
» Jeune toujours, et n'ayant point d'amant.
» Devant l'autel sa main prêtait serment ;
» Puis, sous un dais de myrte et de feuillage,
» Des combattants elle animait l'ardeur,
» Et dans ses doigts elle tenait la fleur
» Qui du succès devait être le gage.
» Tous les rivaux, inquiets et jaloux,
» Formant des vœux, arrivaient à la file ;
» Devant leur juge ils ployaient les genoux ;
» Et chacun d'eux sur sa bouche docile
» De ses baisers imprimait le plus doux.
» Heureux celui dont la lèvre brûlante
» Plus mollement avait su se poser !
» Heureux celui dont le simple baiser
» Du tendre juge avait l'ait une amante !
» Renouvelons la fête de Cythère ; » De nos baisers essayons le pouvoir ; » Dans l'art heureux de jouir et de plaire, » On a toujours quelque chose à savoir. »
« — Non », dit Eglé, « ce galant badinage » Ne convient plus dès qu'on a fait un choix ; » Le tendre Amour ne veut point de partage, » Et tout ou rien est une de ses lois. »
Zéphyre alors, commençant à renaître, Vient modérer les feux brûlants du jour ; Chacun retourne à son travail champêtre, Disons plutôt à celui de l'amour.
De ses rayons précipitant le reste, Phébus touchait aux bornes de son cours, Et s'en allait dans le sein des amours Se consoler de la grandeur céleste ; Son disque d'or qui rougit l'horizon Ne se voit plus qu'à travers le feuillage ; Et, du coteau s'éloignant davantage, L'ombre s'allonge et court dans le vallon. Enfin la troupe, au château retournée, De la cité prend le chemin poudreux ; Mais tous les ans elle vient dans ces lieux Renouveler la champêtre journée.