UN ARCHEVÊQUE
Tuez ! tuez ! Cela répond à tout.
LE SAINT-ESPRIT
Voulez-vous donc, ennemi de vous-même,
De la dispute anéantir le goût?
L'opinion qui n'est pas contredite
A moins de force. Il nous faut des martyrs ;
Il faut de l'homme occuper les loisirs.
Que sur ma Bible il travaille et s'agite.
De mes écrits le sens mystérieux
Exercera son esprit curieux.
Disparaissez, petits auteurs de Grèce,
Disparaissez, petits auteurs romains,
Qu'étudiait la crédule jeunet-se,
Et que l'erreur osa nommer divins ;
Seul je le suis, et l'humaine sagesse
Est sous mes pieds. Quoi ! le cèdre orgueilleux
Sur le Liban domine et touche aux cieux,
Et du chiendent l'on parlerait encore ?
Ils sont jolis ces tortueux ruisseaux
Qui sous les fleurs glissent leurs faibles eaux ;
Mais un torrent en passant les dévore.
J'ai mis un terme à la nuit de l'erreur :
Cachez-vous donc, allumettes, chandelles ;
L'astre du jour dans toute sa splendeur
Vient effacer vos pâles étincelles.
JÉSUS-CHRIST
Cher Saint-Esprit, vous avez de l'esprit ; Mais cet esprit souvent touche à l'emphase : C'est un esprit qui court après la phrase, Qui veut trop dire, et presque rien ne dit ; Vous n'avez pas un psaume raisonnable.
L'esprit qui pense et juge sainement, Qui parle peu, mais toujours clairement Et sans enflure, est l'esprit véritable.
GABRIEL
Voyez comment avec rapidité Des porte-frocs l'espèce multiplie !
Leur turbulence et leur oisiveté
Troublent l'Egypte et la mineure Asie.
Le capuchon se ligue avec les rois.
Puissant en Grèce, il convoite à la fois Et l'Italie, et la Gaule, et l'Espagne. Tantôt hardi, fier, et dictant des lois. Tantôt timide, hypocrite et sournois, Il suit son plan, et du terrain il gagne.
LE PÈRE
Tu ris, mon fils?
JÉSUS-CHRIST
Oui, chaque nation De notre foi prend le signe céleste : Je l'avouerai, quoique simple et modeste, J'ai quelques grains de noble ambition, Et dominer sera ma passion.
LA VIERGE
A vos succès mon sexe contribue ;
Mais, du triomphe il n'a point à rougir.
Il convertit, en donnant du plaisir ;
Il persuade, et jamais il ne tue.
Voyez Clotilde : en sortant de ses bras,
L'heureux Clovis accepte le baptême.
Chez les Anglais nous triomphons de même.
Berte la brune et ses jeunes appas
Ont d'Ethelbert dissipé les scrupules.
Partout, en tout, les amants sont crédules.
GABRIEL
Leur jeune fils, au trône parvenu, Porte la main sur le fruit défendu, Et de sa sœur il fait une maîtresse.
LE PÈRE
Ah ! libertin !
GABRIEL
Un prêtre vertueux Avec aigreur gourmande sa hautesse, Et de l'enfer lui promet tous les feux. « Quoi! pour si peu? dit-il... plus d'eau bénite : Les dieux du nord ne sont pas si méchants. » Il revient donc à ces dieux indulgents. Son peuple entier et l'approuve et l'imite. Le temps enfin refroidit son amour.
Un moine alors, au milieu de sa cour, L'aborde et dit : « De votre apostasie Le ciel s'irrite, et c'est moi qu'il châtie.
— Comment cela? — Saint Pierre, cette nuit. Dans ma cellule est decendu sans bruit ;
Un lourd bâton jouait dans ses mains sèches. Des coups nombreux dont il m'a surchargé Voyez, seigneur, les marques encor fraîches. Je n'en puis plus, et le ciel est vengé.
— Tu ne mens point ? — Comptez les meurtrissures.
— Oui, je les vois. Rentre dans ton couvent, Et de Saint Pierre apaisons les murmures. Aux dieux du nord je tiens peu maintenant ; Je les renie, et je cours à ta messe. »
Son peuple entier l'approuve, et se confesse.
LE PÈEE
Pendant la nuit aller briser un dos !
. Rien n'est plus gai. Mais, dis-nous donc, Saint Pierre, Est-ce bien toi dont la main familière De ce vieux moine a fracassé les os?
SAINT PIERRE
Oui, Seigneur Dieu.
LE PÈRE
Tu n'es pas raisonnable.
Le dos du roi me paraît seul coupable ; C'était au roi qu'il fallait du bâton.
SAINT PIERRE
Un tel moyen semblera fort étrange ; Mais le succès prouve qu'il était bon.
LE PÈRE
N'en parlons plus; que le moine s'arrange.
GABRIEL
De Charlemagne admirez la valeur ;
Mieux que Saint Pierre elle fait des miracles.
Des fiers Saxons l'opiniâtre erreur
A l'évangile opposait mille obstacles ;
Impatient, il les aplanit tous.
Une moitié de ce peuple indocile.
En blasphémant expire sous ses ce
A convertir le reste plus facile
Tombe à ses pieds, et les mord cjuelquefois.
Le sabre en main il fait baiser la croix,
Lève un tribut, de pillage s'engraisse,
Prend ce qu'il peut, et brûle ce qu'il laisse.
Mais vous voilà, malheureux Albigeois !