LETTRE AU DIRECTEUR DE V HUMANITÉ
(9 août 1914.)
Mon cher confrère,
Voulez-vous me compter parmi les socialistes antimilitaristes qui s'engagent volontairement pour la présente guerre? Appartenant au service auxiliaire, j'ai demandé et obtenu d'êlre versé dans le service armé et je pars dans quelques jours comme t-iniple soldat d'infanterie. Si je vous signale ce menu fait, banal et pour ainsi dire imperceptible dans le grand élan actuel, c'est pour me permettre de dire que, loin d'avoir renié les idées qui' j'ai toujours défendues à mes dépens, je pense les servir en prenant les armes. Celte guerre est une guerre sociale q,ui fera faire un grand pas — peut-être le pas définitif — à noire cause. Elle est dirigée contre nos vieux
8 PAROLES DtJN COMBATTANT
ennemis infâmes de toujours : le militarisme ei l'impérialisme, le Sabre, la Boite, et j'yjouterai : la Couronne. Noire victoire sera l'anéanlissement du repaire central de césars, de kronprinz, de seigneurs et de soudards qui emprisonnent • un peuple et voudraient emprisonner les autres. Le monde ne peut s'émanciper que contre eux. Si j'ai fait le saciifice de ma vie et si je vais avee joie à la gnerre, ce n'est pas seulement en tant que Français, c'est surtout en tant qu'homme.
Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments dévoués.
Henri Barbusse.
Pourquoi te bats-tu ?
« Tu te bats pour ceci, pour cela ! — Non, pour cela ! » te crient les uns. « Tu te bats pour rien ! », te soufflent les aufros.
Tu te bats pour quelque chose, et ce n'est pas ce que beaucoup essayent de te faire croire. Tu te bats pour la justice et pour la libération des hommes, et pour cela seulement.
Il faut l'expliquer les raisons de ton sacrifice et de tes souffrances. Tu as le droit de savoir; on a le devoir de te parler. II faut te donner cette explication, à toi qui donnes ta vie; et les cris des blessés, et les plaintes des mutilés veulent aussi une réponse di^ne de leur misère, et on la doit encore à la face silencieuse et exigeante des morts.
Mais pour savoir, il faut que tu fasses un eiïort personnel non seulement avec ton intelligence,
mais avec ta volonté. La lumière dont tu as besoin n est pns une révélation sensationnelle tombée on ne sait d'où. Elle est en toi. Les vérités sont en toi, dans ta raison et dans ta conscience. 11 faut les y démêler; aide-toi. Tu es né, lu as grandi dans un monde confus d'idées, de notions, de principes. Tu les entends bourdonner, lu les vois s'élancer. Cherche, dans cette forêt, ce qui est évident, absolu, solide, et parmi les vérités, les plus grandes, les plus pures, celles d'oià découlent les autres. Pensées, impulsions, sentiments, cioyances, foi, prends chacun de ces ressorts moraux, examine-le, contrôle-le, vérifie son aullienticité. Remonte, par tes seules forces — par les seules forces, entends-tu bien — , des faits aux causes et de principe en principe, jusqu'à ce qui n'est p;is discutable, et s'impose. Fais une sorte de revision de toi et di s autres. Recommence-toi, s'il le faut, avec une magnifique honnêteté.
Cette critique est la plu? noble des opérations que notre esprit soit, iei-bas, capable d'accomplir. Les plus grands penseurs ont commencé par là leur tâche. On peut rentrcprendre sans phrases et sans algèbre philosophique, en se servant simplement de la sincérité d'un esprit droit et clair. Tu as l'esprit droit et clair. Va, et cherche en toi.
Dans le chaos abstrait qui t'environne, tu
É POURQUOI TE BATS-TU? Il
rouveras des notions acquises. Elles ne viennent ms du fond de toi; tu lésas acceptées par dociité. Tu y crois parce qu'on ta dit d'y croire, ou même simplement parce qu'on y a toujours cru ivant toi el autour de toi. Leur seule autorité, eur seule preuve, c'est d'avoir subsista.
Ce n'est pas une raison suffisanle. Débarrassetoi des soi-disant vérités qui, non évidentes pa; elles-mêmes, te sont imposées comme une sorte d'iiéiitage. Ne te laisse pas impressionner par les noms dont on déguise ces giands ou petits préjugés, les épithèies dont on les masque, l'appareil pompeux dont on les affuble. « Ce sont des tralitions ! » te dira-t-on. « C'est la tradition sacrée, la tradition naîionale! » ajoutera-t-on.
Rejeite les traditions qui ne sont que des y> traditions, même si tu les as jadis adorées. Ce sont des mots vides de sens, des mots funestes. Le progrès, c'est la force qu'on a pour s'affranchir de ces tentations-là. L'esclavage, le servage, la torture, étaient dans les traditions nationales des nations qui les ont abolis. Révolte-toi contre l'obéissance passive, aveugle, sourde et muett«i au passé. N'accepte pas cet ordre qui t'enjoint de tourner le dos à l'aveair. et de reculer. Apprends à haïr le mot de tradition. Tu comprendras un jour que c'est la maladie profonde de la société.
Tu trouveras au fond de toi des instincts sourds qui t'agitent, et veulent parfois te pousser dans un sens. Méfie-toi du prestig^e qu'on accorde volontiers aux instincts. Les sophistes en font grand emploi. Mais toutes les basses impulsions de la sauvagerie dorment en nous. Haine, envie, meurtre, pillage, sont tapis dans le bas des âmes les plus civilisées. On (entera detransformer à tes yeux, pour les besoins de la cause, quelqu'un de ces obscurs courants en indication sainte et respectable, transmise précieusement par les générations dont tu sors et qui te suggère la voie à suivre. Arrache-toi de ce piège. Au reste, la passion et l'amour doivent naître de l'idée, et jamais l'idée de la passion.
Tu entendras résonner en toi des échos de grands mots. Méfie-toi des grands mots. Il leur arrive de donner brillamment et bruyamment; asile soit à de mauvais instincts, soit à des préjugés. Métie-toi aussi de ce qui est écrit, ne croie aucune parole sur parole. Sois le juge de ce que tu lis et de ce que tu entends. Métie-toi de politiciens, méfie-toi des savants spécialistes, et des historiens de détail, et des documentateurs hypnotisés par les marottes de cas particuliers, et des avocats, et des diplomates, et, en général, de tous ceux qui cuisinent les faits ! isolés.
JN'apprécie les événements que d'après leurs extrêmes conséquences. Méfie-toi df s avantages immédiats qui cachent des désavantages futurs, et des buts immédiats, et de tout ce qu'on voit de près. Songe à ce que tu ne vois pas encore, et même à ce que tu ne verras peut-être jamais, toi!
Méfie-toi des personnes. On a tendance h. incarner une doctrine dans un homme — soit un homme important dont on entend parler, soit quelqu'un de proche qu'on connaît — et la doctiine participe de la sympathie ou de la réprobation qu'inspire le personnage, ou bien de son talent, ou bien de sa médiocrité et de son ignorance. C'est une défaillance de la raison. Prends soin de l'éviter. Sépare toujours,/ toujours, les hommes des idées.
Quand tu auras accompli, replié sur toi-même et la tête dans tes fortes mains, ce travail de réflexion sur les faits, les arguments, les thèses, les systèmes, écartant impito}ablement tout ce qui t'apparuît douteux et mal fondé, tu arriveras aux grandes choses simples qui sont les assises des autres.
L'ordre suprême, au delà duquel on ne peut remonter sans mentir et sans se tromper, c'est la loi morale.
On te dira qu'elle n'est pas primordiale, qu'elle découle,. par exemple, de la loi divine, de la foi religieuse. Ce n'est pas vrai. C'est la religion, ou plutôt c'est la famille divisée et hétéroclite des religions qui découle de la morale (et elles ne se ressemblent que par ce qu'elles ont de commun avec elle). ^
La loi morale est, d'une Façon absolue, d'une façon parfaite, la loi de l'intérêt général. Elle est exactement la règle du groupement humain dans toute son étendue et toute son infinité. Elle implique toujours et partout, sous des formes diverses, le saciifice (Je chacun à tous.
Sa nécessité et sa forme se confondent eu quelque sorte avec sa réalité. Elle se suffit à ellemême.
On l'a appuyée sur des soi-disant « vérités révélées », pour l'imposer aux peuples-onfants et aux enfants du peuple. Ce subterfuge théâtral, en supposant qu'il ait élé utile à certains moments de l'humanité, n'est plus de mise aujourd'hui. Tu entendras dire encore : « Il faut une religion à la masse ». Repousse ce blasphème contre la vérité.
Non, il ne faut pas de religion. Quand bien même les religions ne se détruiraient pas ellesmêmes, à l'examen d'un cerveau sain, par leur
multiplicité et leur hostilité réciproque, elles sont dangereuses à faire intervenir dans la conduite des hommes, parce que absurdes et discutables ; et ce qu'on base sur elles est compromis et menacé par leur fragilité.
Elles présentent aussi un autre péril: c'est que, très pures dans leurs débuts historiques, alors qu'elles sortaient du cœur et de l'esprit de leurs sublimes fondateurs, elles se sont ensuite modifiées aux mains de leurs dirigeants; elles ont quitté le domaine personnel et sentimental ; elles sont devenues les instruments d'une propagande sociale très déterminée ; elles se sont changées en des partis politiques d'une orientation caractérisée: Regarde autour de toi, partout. Lis deux journaux opposés, écoute deux orateurs. Tu verras que le parti religieux est toujours, sans exception aucune, dans le bloc de la réaction et du retour au passé, pour la simple raison que la, religion vit d'autorité et non de lumière, qu'elle a besoin, pour se maintenir, de Tasservissement qu'elle appelle « l'ordre », de l'aquiescement obscur ; et aussi parce que ses représentants ont un intérêt personnel h conserver des privilèges et des avantages temporels contraires à la libération des multitudes.
C'est ainsi qu'après avoir balayé de tou esprit toutes les espèces de dogmatismes artificiels et de fragments de dogmatismes déposés en toi,
les affii «Mations sans fondement qu'une longue impunité rendait vénérables, ou qa'une sorte d'iiidifférenae, d imitation machinale, de paresse d'esprit ou de timidité y laissaient végéter, tu arrives à la morale nue.
Tiens-'toi à cet idéal magniûque. N'en démords pas. Fais-en ton rêve, ta chimère, ta folie. Tu ne pourras plus te tromper, tu es dans la vérité.
Comme prix de taloyautéintellectiielle — constante et active, n'est-ce pas — tu verras les grands axiomes éternels se déployer clairement, et la notion de Justice t'apparaltre, b'dle comme le jour. Tu verras et tu sentiras qu'il est absurde, au rayon de la loi morale, de prétendre qu'un homme a plus de droits qu'un aulre, d'attribuer *à ia naissance un privilège de domination, et tu vei'ras combien il est fautif* de faire prévaloir dans l'univers des intérêts étroits, des intérêts personnels^ ou ceux d'une colUctivité restreinte, au détriment d'une collectivité plus grande, et, à plus foite raison, au détriment de l'ensemble de la collectivité.
Tu constateras que s'il est nécessaire, s'il est divin d'être juste — il est juste de dire que tous les hommes sont égaux devant la loi sociale, qu'ils ont le droit de participer tous à la direction de ia société à laquelle ils ont attaché leur destinée par une sorte de contrat. Tu sauras que
malgré les sophismes des ignorants, ou los singeries des pédants, ou l*^s crlailleries des menteurs ou d 'S grotesques, ou les manœuvres dos avocuts hypocriîes qui détournent le débat sur des questions indirectes ou des points de détail, — le suffrage universel est la seule forme de gouvernement qui soit vraiment juste, et que, d'autre part, loutes les nations sont aut ni d'individus ayant un égal droit à la vie. Etde tout cela, il sortira l'image de la république, puis d'un<î grande république faite avec les autres.
Il fut un temps où cet idéal s'isolaiten quelqur s consciences individuelles, noyée> parmi l'ombr» et l'égarement du reste. Maintenant, il n'en est plus ainsi. Le triomphe do la vérité morale et sociale se réalise avec une sorte de fatalité. Une clarté universelle se réveille. Les peuples se nettoient des anciens régimes qui vivaient d'eux et les pourrissaient. Il y a plusieurs années qu'il neresteplus au mondeun seul pouvoii' personnel absolu. Le branle de démolition donné par la Révolution Française, gloire splendide et ineffaçable de notre pays, se continue à mesure que les hommes sont de plus en plus nombreux à ouvrir les yeux. On ne veut plus de ces tyrannies obscurément consenties où la pensée
pliait depuis des âges. Le monde élimine ses erreurs ; il se guérit. Partout Thomme s'étonne, puis se lasse, puis s'irrite, d'avoir si longtemps soutenu béatement, sans s'en apercevoir, des idées qui ne tiennent pas debout.
Eh bien, à ce progrès qui prenait possession du monde, s'opposaient des blocs compacts Le plus itréduclible é^ait l'impérialisme et le national sme casernes au centre de l'Europe.
L'empire d'Allemagne a voulu se saisir du pouvoir matériel de l'empire du monde. Cette prétention est contraire à l'éternelle loi, et inad missible. Tu opposes à l'envaTiisseur et à sa formule épouvantable ta bariicadeet ta poitrine. Tu as saintement raison.
Tu te bats contre le nationalisme, qui est l'égoïsme lâché d'une nation.
Mais, attention ! Le nationalisme sévit partout Il n'existe pas seulement dans le lepaire que lu forces présentement et où, en vérité, il est aux mains d'une caste prépondérante et a force deloi. Il est aussi autour de toi.
Il n'est pas exclusif à l'Allemagne. Il s'est infiltré en France aussi, moins officiel et féodal, plus épars, mais bien vivant; féroce et néfaste, captieux, hypocrite, ayant ramassé et mêlé tous es préjugés et tous les grands mots. 11 essaye de reprendre ta liberté, ton esprit et ton cœur
.vec tous les errements du passé, accommodés ans sa nouvelle formule, qui pr'ut-être, toi nême, à des époques antérieures où tu ne daignais pas réfléchir et voir les choses jusqu'au ond, t'a séduit par un bout ou par l'autre. 11 se ompliqiie, se complète, selon le déchaînement 6 la logique, du militarisme.
Démêle cette intrigue et tranche ces nœuds, lépete-toi ce jugement de bon sens, que le lalionali-^me français ne vaut pas mieux que le )angermanisme et tous les pans du monde. Abats e militarisme allemand, non pour y substituer e tien, ni pour abattre lAllemagne, mais pour battre le militarisme. Tu es le libéiateur qui ue le tyran pour tuer la tyrannie. Tu n'es pas assassin qui le tue pour prendre sa place. Au ri révoltant et oppresseur de: « Deutschland iber ailes », il faut répondre en disant: « non ! )* t non pas en criant: « France d'abord ».
Ces deux cris déchirent également le commanement sacré de la solidarité humaine, et autoisent tous les autres peuples à jeter, de leur coin, a même clameur de désordre à travers le monde. Is sont immoraux, donc socialement absur.les, ion viables. Ils signifient la guerre perpétuelle, 'avalanche grandissante des ruines, et la dispaition du genre humain dans le charnier.
Aime la France comme tu aimes ta mère, r'euille-la grande, veuille-la noble, riche et
rayonnante. Mais ne la place pas au dessus de ' > y justice et delà morale. Tu n'as pas plus le drcii , de crier au monde : « France dabord ! » que tu i n'as Cl lui de proclamer: « Moi d'abordî w or V « Les niions d'abor-l! » Rappelle-toi: tous le-hommes égaux, toules les naiions égales. Il se peul qu'à un moment donné, l'inlérêt d'un pays puissant semble être d'agir en désaccord avec la justice; mais on n'a même pas, en réalité, intérêt à violer le commandement primordial ; l'avantage qu'on acquiert par ces moyens est aussi passager que la prospérité financière d'uk Bonnot. Cet amour que tu as pour Ion pays avec tous ses trésors de douceurs, de beau lés, de giandcurs, tu le serviras mieux et d'une façon plus efficace parce que plus durable, en en lai-^ant le champion du droit et de la ju^lice, et de l'égalité adorable des hommes. Justice d'abord. Ceux qui so.it d(^ l'autre côté — je ne parle pas seub^ment de l'autre côté des fronlières — te disputi'rcmt le droit de dire que tu aimes la France. Us prétendent monopoliser le patriotisine au profit de leur programme étroit, borné, utopique et anar( hique. Mais quant à traiter outrageusem 'Ut de « sais-palrie » les hommes à la fois honnêtes, logiques el positifs qui constatent que lout peifeclioiinement du travail, de la science, de l'art, de la prospérité et du bien-èlre des vivants doit reposer sur une complète soli-
darité internationale, halte-là ! Tu riras du tintement des phiase> creuses, mais tu te dresseras conire ces faux-monnayeurs.
Voilà pourquoi tu le bats. Pour un splendide butin : pas celui qu'on met dans la poche ou qu'on ramasse sur des cadavres, — pas non plus pour une misérable prime ou un honteux pourboire, ni pour le pillage, ni pour la conquête, ni pour quelqu'un des crimes qu'on n'innocente pas en leur accolant l'épilhète de collectifs — mais pour le juste, pour le beau et le bien, et, en délinitif, pour le travail, pour le bonheur et la prospérité solides. Cet idéal, regarde-le sans cesse, et garde le toujours. Qu'il soit lucide, qu'il soit jaloux. Tu as le droit d'avoir et de mani lester ton opinion dans le drame immense où tu as payé la place. C'est pour les écrivains une sainte besogne de le dire pourquoi tu te bats. Pourquoi tu l'es battu, ô peuple invincible, c'est loi qui, un jour proche, le criera, en te dressant tout entier.
LES NATIONS, Juin 1917.
J'adresse un appel ardent à tous ceux des anciens comliallants de cette guerre qui croient à la République et qui la veulent.
Camarades, officiers et soldats, vous avez lutté de vos mains contre Tautocratie et l'injustice. Par h;isar<i, la mort vous a éparjinés. D'autres sont tombés; vous les valez. Mais les l^lessurps ou les maladies vous ont fait lâcher vos armes. Vous êtes revenus, et maintenant vous êtes là. Jt^ vous demande de venir tous à nous, de vous groiipir tous, de vous unir non seulement pour connaître et pauvegaider fraternellement vos intérêts de travailleurs rendus au travail, mai> pour servir la cause môme que vous avez dé endue sur les champs de bataille jusqu'au bout de vos l'orces.
Je ne vous parle pas des avantages immédiats, professionnels de notre union; je veux
2\ PAROLES D'UN GOMBATTAN'f
VOUS enlretenir aujourd'hui d'un grand intérêt général qui dépasse celui de chacun de vous, mais qui repose sur vous tous : soldats de la guerre, continuez à être les soldats de la pensée, il le faut. Vous ne devez pas renoncer encore à vous battre. La démocratie a besoin de vous. Elle vous appelle à son secours, vous qui serez un jour le nombre et la force, et qui êtes l'énergie, Faudace et la lucidité.
Les averlissemenls nous assiègent de toutes parts, chaque jour nous en apporte : l'heure est grave. La nécessité d'agir est urgente. Une vague de réaction, une poussée en arrière envahit la France. Si ce n'est pas dans son existence que le principe immortel de la République est menacé, c'est dans ses progrès sacrés. L'opinion publique éprouve une crise de défaillance; incertaine et troublée, encline aux paniques, myope et trop facilement intoxiquée et affolée jusqu'au délire par la moindre dose de calomnie, terrorisée par les aboiements, sans révolte contre certains scandales chroniques, ni contre les louches théoriciens de l'asservissement qui cherchent, comme leurs compères, à s'enrichir brusquement du malheur public, ou bien accordant sa confiance à des pontifes vieillis, déchus et aveugles qui ne s'aperçoivent même pas que la charte des Droits de l'Homme leur est tombée depuis longtemps des mains, elle n'est pas
aujourd'hui ce qu'elle fut dans les grands moments de son histoire. C'est à vous de la refaire. Les principes républicains sont, de tous côtés, ou trop attaqués, ou trop mal défendus. Il faut veiller sur la République. C'est à vous entre tous et avant tous qu'incombe ce devoir, survivants de la guerre des hommes contre les oppresseurs !
Nous appelons République la société constituée sur les bases de la réelle souveraineté du peuple, c'est-à-dire sur la logique et la raison, avec tout ce qu'un corps social sagement organisé peut comporter d'égalité, de liberté et de droits pour chacun ; une société qui ne soit pas, ouvertement ou obscurément, conduite par une oligarchie de privilégiés et de parasites, mais illuminée dans tous ses coins par le clair intérêt général.
Nous appelons République l'ordre et la discipline basés sur les grandes lois morales et non sur des trailitions qui ont donné depuis des siècles leur aveu de mallaisance, et dont l'universelle tragédie actuelle agite enfin clairement devant les yeux la preuve effrayante qu'elles signifiaient la marche à l'abîme et la fin du monde.
Nous appelons aussi République, par une extension pure et simple des principes constitutifs, l'union des républiques entre elles : la
démocratisation de l'univers, la vraie Société des Nations. Nous atlachoris une importance immense aux choses de Tordre international. La libération sociale dps multitudes soi-disant étrangères à la nôtre, l'orgaDisation rationnelle et équitable de l'ensemble humain, est le cadre de tous les progiès futurs. Nous rejetons avec colère le vieux et funeste sophisme nationaliste qui exige qu'on ignore le régime social des pays voisins. Les raisons pour lesquelles les chauvins, les profiteurs et les meneurs veulent qu'on respecte béatement les maladies intérieures des autiTS nations sont trop faciles à deviner pour que vous ne les rejetiez pas. Nous croyons que les peuples sont partout les mêmes, ont partout les mêmes défauts et les mêmes grandes vertus, les mêmes aspirations, les mêmes chaînes, les mêmes ennemis. Et c'est par eux et sur eux que se construiront la' justice et la paix solide.
Nous plaçons au-dessus de tous nos idéaux, comme les complétant fatalement, la République universelle. Nous disons que non seulement cette harmonie supérieure n'est pas une atteinte au noble et juste épanouissement de chaque patrie, mais que c'est la seule condition qui soit conforme à ses grands intérêts vitaux, son seul statut éternel. Nous disons que non seulement le but que nous poursuivons à l'intérieur et à l'extérieur n'est pas une utopie, mais que c'est
le seul qui n'en soit pas une. C'est le seul objectif élevé, équilibré, précis et positif; ceux qui, sincères ou non, s'opposent à cette victoire de l'idée sont des anarchistes et ne sont pas loin d'être des traîtres.
Est-il nécessaire d'ajouter que c'est là et non ailleurs qu'est l'aboutissement de l'œuvre de la Révolution bien que, il faut le reconnaître, nos amis américains en aient donné, cette fois-ci, les premiers, la formule claire et nette. Quoi qu'il en soit, c'est par ces voies que la grande France de 1789 s'agrandira et duieia.
Sur ces bases, nous sommes, n'est-ce pas, d'accord. 11 est juste de dire que cette foi n'exclut pas actuellement la volonté de vaincre l'Allemagne, au contraire, puisque celle-ci est la plus forte expression du militarisme dirigeant et déchaîné, mais c'e-t à cause de cela seulement. D'aucuns prétendent que, pour marcher à la mort et sacrifier sa vie, il est nécessaire d'être stimulé par un patriotisme étroit, ou enivré par la haine d'une race. Non. Une haute promesse de progrès définitif pousse mieux les vrais hommes à donner leur sang. Nous qui avons combaitu en tant que Français, et surtout en tant qu'hommes, nous pouvons dire fièrement que nous en sommes la preuve vivante.
L'OEUVRE, Juillet 1911.
Il ne faut pas que les écrivains soient avec les utopistes. Ils l'ont été trop souvent, et il y en a trop qui le sont encore. Trop souvent ik ont mérité les pesants reproches qu'on leur a faits d'être des songe-creux et de fantaisistes conducteurs d'âmes. Trop souvent, les hommes positifs, épris de vie sérieuse, énergique et active, se sont détournés, en souriant dédaigneusement, des faiseurs de poésies, de contes et de romans.
Il faut que les écrivains voient clair et voient loin, et qu'ils disent la vérité.
L'heure est émouvante. Qu'ils réfléchissent à ce qu'ils font. Que ceux qui parmi les hommes de lettres ne se consacrent pas exclusivement à la peinture de la vie intérieure, à la description du cœur humain, ceux qui se préoccupent de directions morales et sociales, ne défendent
pas dans leurs œuvres telle ou telle théorie sans en avoir pesé les conséquences et les ravages possibles. La noblesse de la grande mission à la fois publique et confidentielle des créateurs de livres les oblige à savoir où ils conduisent les hommes.
Qu'ils s'appuient sur des bases éternelles : la logique et la justice. En partant de cette source, ils n'erreront pas et ne feront pas errer ceux qui les écoutent et les suivent. Qu'ils montrent l'admirable nécessité de ces principes que, le long des siècles, les hommes de piogrès ont dégagés, et que, lelong des siècles, les ennemis du progrès essayent d'elfacer ; qu'ils la fassent rayonner aux yeux de rignorance et de l'incertitude qui, partout, attendent encore.
Il n'y a pas d'autre lumière originelle que la logique et la justice; la raison et la morale; il n'y a au monde que deux partis politiques : celui qui veut modeler la viepublique selon ces principes, et celui qui en fait intervenir d'autres : l'autorité, la tradition, le droit divin, l'asservissement au passé. Il y a le parti du progrès et celui de la réaction. Celui qui dit : « eu avant ! », et celui qui dit : « en arrière! ». ils ont toujours formé deux blocs impénétrables l'un par l'autre ; les partis divers avec leurs nuances et leurs détails, s'agglomèrent nettement, soit à l'un soit à l'autre. Seuls les hommes à courte vue
peuvent prétrndre qu'il y a des moyens termes, des ccmbinaisons possibles entre ces deux courants qui ne vont pas dans le même sens.
Pour tout esprit sain, qui fait table rase de ce qui ne s'impose pas à sa raison et à sa conscience et cherche à se fgurer la vie sociale sans préjugés, sans parti pris, selon le bien, la morale et l'intérêt, légalité de tous les citoyens entre eux et Tégaliié de toutes les nations entre elles apparaît comme la grande loi désirable du monde vivant. République dans chaque pays et République des républiques. Ce n'est que dans une République que l'individu peut s'épanouir ; ce n'est que dans « l'Internationale » qu'une patrie peut s'épanouir.
Le parti réactionnaire se présente actuellement sous une forme renouvelée : le nationalisme. Toutes les erreurs, toutes les monstrueuses et dangereuses erreurs des régimes démolis et des croyances usées réapparaissent sous cette appellation avec des couleurs neuves et vives. Le nationalisme intégral de « L'Action Française », un des foyers les plus actifs de ces théories, est le seul qui soit conséquent avec lui-même : il est, en même temps, royaliste et catholique — naturellement. Les autres aussi; mais ils ne veulent pas le savoir, ou ils ne veulent pas le dire.
Ils exigent que chaque pays s'isole et se cui-
rasse; que tout soit sacrifié à riiégémonie nationale; les convoitises de chaque pays sont érigées en principes sacrés, les crimes qu'il rêve ou accomplit, annexions, conquêtes, changent de noms et deviennent des actions méritoires, les forces et les ressources s'engouffrent dans l'engrenage grandissant des armements, tout le reste du progrès s'annihile par les charges militaires, et l'aboutissant, c'est le militarisme et la guerre, car toutes ces choses se tiennent comme les chaînons d'une chaîne.
Le moindre reproche qu'on peut faire à cette théorie anarchique qui prétend nous ramener ii l'âge des cavernes, en remplaçant les individus par des pays, c'est d'être utopique, puérile, indigne d'un cerveau équilibré. Cette exaltation d'une nation par elle-même amène forcément la même fermentation chez le voisin; et, pour qui se donne la peine de regarder plus loin que la minute présente, c'est la bataille inévitable et sans cesse renaissante, et la un du genre humain. Cet étrange morcellement géographique de la vérité changerait, si on le laissait faire, l'évolution du monde en une course à l'abîme formidable, et définitive. La guerre finie et la paix faite, c'est la menace de l'expansion d'un autre pays à l'horizon, la multiplication farouche des armements, les villes devenant des casernes, les campagnes devenant des champs de manœuvre,
des champs de bataille et des cimetières. Il n'y a pas de raison pour que cette surenchère acharnée, qui a écrasé la fin du siècle dernier et le commencement de celui-ci en attendant les hécatombes actuelles, n'aille pas toujouf s s'aggravant. Il n'est pas po^fsible à l'avocat le plus retors de cette mauvaise cause, non pas de prévoir, mais même d'envisager une paix durable, dans un monde qui serait en proie à ces idées. Et combien le vieux monde pourrait-il encore supporter de guerres? C'est l'avenir, toujours l'avenir qu'il faut regarder au loin, afia de ne pas attendre d'y être arrivé pour constater que nonobstant les excitations de café-concert, les vrais ennemis des peuple=i sont à l'intérieur.
Que la doctrine de haineuse fanfaronnade soit accueillie par quelques tout jeunes gens, dont la foi turbulente se nourrit de criailleries et qui sont les frères à peine aînés de ceux qui s'excitent à jouer au brigand; qu'elle soit aimée par des femmes qu'éblouissent les toilettes des officiers ; que tel vieux militaire, grisonnant comme un âne, ne voit pas plus loin que la bonne frotlée administrée à des ennemis interchangeables ; que des familles desséchées dans le souvenir des exploits de leurs ancêtres et qui entendent encore ce que le roi a dit un jour à l'un d'eux, s'extasient,, les yeux fermes, sur la gloire des armes, et croient k la beauté intrin-
sèque qu'il y a à tuer et à se faire tuer; qu'un journal, dont la raison alimentaire est de défendre les sainles traditions monarchistes, transpose et enguirlande avec un talent spécial la seule critique qu'on puisse sérieusement adresser aux socialistes : celle de ne pas être assez nombreux ; que les ministres des religions qui ne supportent pas un regard droit et net, soient fervents et actifs partisans d'un système qui enjoint de faire ce qu'on a toujours fait et de croire ce qu'on a toujours cru, et contemplent avec regret et convoi lise la tache sombre et barbare que l'Église a étalée sur le monde pendant des siècles où elle a vraiment régné ; que tels princes, tels hobereaux aient le culte du sabre et estiment qu'il serait tiiste que l'humanité fût guérie de la guerre; que tels fournisseurs qui gagnent cent mille marks ou cent mille francs par jour, ou tel simple épicier qui a fait fortune, veuillent continuer ou recommencer ; qu'il y ait des producteurs pour préférer qu'on égorge leurs concurrents; que tous ceux pour qui le malheur public représente de la gloire ou de l'argent, soient nationalistes, soit. Ces gens sont dans la logique de leurs satisfactions personnelles.
Mais ces idées-là ne peuvent être celles des hommes normaux que passagèrement et tant qu'ils ne s'apercevront pas qu'on leur ment,
LES ÉCRIVAINS Eï L'UTOPIE 35
qu'on leur cache l'ensemble des choses, qu'on leur dissimule que la néo-réaction ne peut rien apporter que d'illusoire, que c'est la militarisme, et que le militarisme c'est la fatalité des massacres.
Que les poètes, que les écrivains, que les artistes, n'aient pas la honte d'être les hérauts d'une duperie colossale, d'un songe-creux, d'un cauchemar-creux de cette envergure!
Leur parole est toujours attendue. Elle l'est plus que jamais, dans ces jours de bouleversement où de grands changements apparaissent possibles et peuvent être accaparés par des meneurs hardis dans un sens contraire à l'équité et au noble intérêt général. S'il faut actuellement encourager l'etTort admirable et la sublime patience des soldats dont chaque heure diminue le nombre, comment oserait-on maintenir en eux l'idée d'un sacrifice pareil, si ce n'était pas en vue du plus positif, du plus réel, du plus palpable des buts de la guerre : la fin des guerres!
Je me souviens que dans les tranchées de l'Aisne, il nous est tombé sous la main, à quelques camarades et à moi, un numéro d'une revue où se trouvaient quelques articles empanachés d'académiciens notoires et un résumé des préceptes de Kant sur les peuples, les nations, les guerres. A côté de cette camelote a
couleurs voyantes (articles de Paris, hélas!), les vérités éternelles émises par Kant semblaieni gravées dans du bronze. Cette grande voix disait que les peuples ne se battraient pas entre eux s'ils étaient maîtres de leurs destinées.
Il n'y a pas deux vérités. Tout ce qu'on dit de vrai concourt au môme but éclatant et retentissant. Que les écrivains s'occupent de la vérité unique et multiforme, qu'ils s'occupent de l'avenir et le délivrent, qu'ils remplissent ainsi leur rôle, insensibles à l'attrait des éloges, et même à celui des haines glorieuses qu'ils pourront mériter.
LE PAYS, Samedi 2 Juin 1917.
La Société des Nations! On l'envisage, on la prévoit. On prononce son nom toutes parts, ce qui e?t une manière de l'appeler. On la veut, et on y arrivera.
. Dans un livre qui vient de paraître sous ce titre même, la question d'une ligue internationale pacifique, lancée par les Asquith, les Wilson et tant d'autres, est très nettement et très clairement exposée. L'auteur, Edgard Milhaud, y définit avec talent les conditions dans lesquelles il lui paraît possible de fonder un jour, « contre les risques d'incendie dans le monde, la grande mutuelle des nations », et il examine pratiquement les garanties, les sanctions indispensables pour qu'une organisation du droit international ne soit pas qu'une proclamation, que vains discours ou impuissante écriture. Avec raison, M. Milhaud croit que
cette autorité sera conférée à l'énorme organisme de justice, moins par des garanties militaires, des gages territoriaux, des rectifications de frontières — qui n'apporteraient que des sécurités apparentes et provisoires — que par des mesures d'ordre économique : des boycottages généraux murant strictement chez elles, jusqu'à l'inanition, les puissances récalcitrantes ou violatrices. Le problème est vu dans son ensemble et bien traité, le tableau est complet, mais...
Mais il y a dans tout cela une lacune, un point obscur, et ce petit point noir est gros t'e tempête.
Une telle ligue des nations n'a de raison d'être et de portée que si chaque nation y adhère totalement, si elle apporte à l'association le consentement et la volonté de la masse vivante et profonde dont elle est faite, de sa chair, de ses entrailles, de son peuple.
Or, quand on nous parle du « droit des peuples à disposer deux-mêmes », du « droit des nations » (expressions courantes dans l0s discours des leaders et les ouvra»^ spéciaux), on n'entend guère par ces mots les peuples eux-mêmes et les nations tout entières, mais seulement leurs gouvernants et leurs dirigeants. Dilïérerice capitale, différence tragique, car, à l'époque où nous sommes, les gouvernants onL presque tous une initiativ e et une action indé-
pendante de la masse du pays, et beaucoup d'entre eux, sur bien des points, nolamment en ce qui concerne les rivalités internationales, sont en désaccord avec leurs peuples, ou, tout au moins, ne sont pas en accord avec eux.
Yoilà, dans l'architecture idéale qu'on nous présente, la fissure qui, à un moment donné, est susceptible de s'élargir en abîme, et rend précaires toutes les organisations préconisées. Dès lors qu'il ne s'agit plus de la volonté des foules dont les noms figureront sur Ja liste d'alliance, toute garantie réelle disparait, l'édifice branle à la base : il n'a plus de fondations solides, il n'a plus de fondations du tout.
Nous entendons M, de Bethmann-HoUweg déclarer en plein Reichstag, en novembre 4916 : « Quand... les effroyables ravages de la guerre seront pleinement connus, un grand cri s'élèvera à travers l'humanité... pour réclamer des ententes, afin d'empêcher le retour d'une aussi prodigieuse catastrophe. L'Allemagne examinera honnêtement toutes les tentatives faites. »
Belles paroles. Mais qui ça, l'Allemagne ? M. de Bethmann-Hollweg, son empereur? La meute des hobereaux, la caste imbue des théories que les ïreitschke et les Bernhardi ont prétendu appliquer, comme des soufflets, sur le genre humain? Nous sommes payés pour savoir le cas que font ces hommes-là, des « ententes »,
des engagements pris et des paroles données.
Lisez la Constitution de ^empire allemand. Vous verrez qu'aux termes de l'article H, l'empereur « déclare la guerre el la paix », arec cette réserve illusoire qu'il lui faut le consentement du Bandesrath, qui est sa dévotion. Au reste» ce consentement n'est pas nécessaire « en cas d'agression » . On sait ce que cela veut dire. Lisez la Constitution de l'empire d'Autriche : Article premier : L'empereur est sacré, inviolable et irresponsable. Article 5 : L'empereur déclare la guerre el fait la paix.
Qui oserait affirmer que si des pays loyaux et sains, des pays vraiment démocratiques — en supposant qu'il en existe — forment une ligue avec des organismes qui portent en eux de pareils germes d'infection, le mal ne réapparaîtra pas, un jour, ici on là? Quelle alliance durable et féconde entre des peuples libres et des masses vivantes oii l" impérialisme a force de loi avec ses intérêts monstrueux, avec ses secrets diplomatiques, ses cabinets noirs, ses prisons et ses espions, — où le militarisme est couronné ou sacré. Tout statut d'une Société de Nations ne peut reposer que sur des démocraties, de vraies démocraties. L'ensemble de mesures mondiales qu'on propose, si sages et si justes, si cohérentes en soi, si irréfutables en principe, n'est qu'un frêle décor, une sorte de masque énorme, s'il
n est pas implanté dans les profondeurs populaires.
Une vérilé irréfutable domine toute cette grande question : pour faire la guerre il faut des armées, pour faire les armées il faut des multitudes. Si jusqu'ici leur asservissement a suffi pour créer la guerre, leur volonté est indispensable pour créer la paix réelle.
Combien en avons-nous vu-, de prisonniers allemands, pileuses loques humaines, auxquels on demandait : « Pourquoi fais-tu la guerre? », et qui répondaient avec un geste d'ignorance :
Ce n'est pas nous, ce sont les grands ! » Le jour où ces multitudes qui sont la chair à canon et qu'on écrase par masses obscures, par plaines immenses, comme des bêles, ouvriront les yeux et prendront conscience, et se dirigeront ellesmêmes, et jugeront !e cas oiî il y a lieu d'accepter l'esclavage d'être combaltants (le seul cas de légitimé défense', on apercevra la fin des guerres. Alors seulement on pourra dire que les Constitutions internationales appelées ardemment par notre raison ne seront plus superficielles ou artificielles, que, d'abstraites, elles seront devenues concrètes, et vraiment descendues du ciel sur la terre.
Et c'est pourquoi nous croyons que le progrès international et le progrès social ne peuvent pas avancer l'un sans l'autre. C'est pourquoi nous
avons dans le cœur et devant les yeux, passionnément, opiniâtrement, un but constant : propager l'idée républicaine dans le monde, aider, hâter son règne total. Ouvrir les yeux de la multitude dans les parties du monde ot. les antiques ftrincipes féodaux l'éblouissent encore. Dégager Fidée républicaine chez les au 1res, chez nous-mêmes, où tant d'injustices et même tant d'hypocrisies la déforment, et où elle n'est, par bien des points, qu'un fantôme théâtral et qu'un mensonge sonore.
Tant que ce but n'aura pas été atteint, tout avantage acquis, si intéressant, si utile, si précieux qu'il soit, ne sera que momentané et même fiagile. Mais en attendant que l'idéal devienne une réalité, il faut savoir gré aux chercheurs qui s'attachent avec sagacité à délimiter les formations de l'avenir, à élargir aux dimensions du monde entier la vieille majesté du Droit, et à habituer l'opinion aux formes grandioses et nouvelles de la société future.
LE PAYS, Sa Jum 1917.