‹ Paroles d'un combattantChapitre 33 sur 33 · AUX COMBATTANTS DE TOUS LES PAYS · texte numérisé non relu

AUX COMBATTANTS DE TOUS LES PAYS

lesquels se cachent les profiteurs de l'humanité et, avec eux. Tappétit de lucre, l'égoïsme voleur et a=!sa?sin, la corruption et le brigandage, et aussi tous les cataclysmes, jusqu'au cataclysme suprême, qui approche ! Nous aspirons à l'union souveraine et fertile des peuples débarrassés de leurs parasites. Notre idéal est fort parce qu'il est juste, parce qu'il est complet et harmonieux. Il est sage, puisqu'en face du chaos déséquilibré de la société actuelle, qui conduit le monde vivant, de batailles en batailles, jusqu'à la victoire de la mort, il est révolutionnaire !

Cet idéal-là, camarades, nous l'avons souvent exprimé, nous l'avons écrit, nous l'avons crié. Nous avons fait plus :

Il y a quelques mois, au Congrès de V Association Républicaine des Anciens Combattants oii trois cents sectioas étaient représentées, nous ne nous sommes pas contentés de protestations, d'espérances, de paroles. Nous avons agi. Nous avons jeté les bases d'une union mondiale des Anciens Combattants. Nous avons pris l'engagement d'édifier à la face du monde, par un Congrès et par une loi organique permanente que nous discuterons ensemble, larmée de ceux qui ne se sont pas tués, l'armée de la vie — à cause de la hardiesse et de la pureté de ce geste volontaire et de la grande leçon qui en rayonnera.

Notre Internationale des soldats ne fait pas

double emploi avec l'Internationale socialiste, pas plus que celle que nos frères de Clarté réalisent pour la diffusion de la doctrine de raison. Elle agit en un parallélisme fraternel avec le socialisme. Elle renforce, par une intervention jaillie de la libre volonté d'une phalange de citoyens en révolte conire le mal^ le grand Parti qui est pour nous celui de Tordre comme il est celui de la vérité. Elle l'aide de tout son poids. Elle lui ajoute un reflet moral, un prestige qui a été loyalement payé avec du sang. Elle lui apporte ses cris, ses blessures, ses agonies profondes et ses cauchemars lucides de là-bas, pour refaire le monde jusqu'aux entrailles.

Camarades, c'est dans un esprit de volonté tenace et créatrice que nous nous tournons vers vous pour que vous sortiez tous de l'ombre ! L'ère des réalisations doit commencer. La règle lumineuse des esprits, le vœu immense des cœurs doit devenir une chose terrestre et s'incarner en foule. Que nos mains se trouvent parmi les ruines universelles, se serrent et ne se lâchent plus !

Beaucoup d'entre vous, de tous les coins de l'Europe, nous ont déjà répondu. Ce n'est pas encore assez. Sur trente millions de soldats, il en reste debout quinze millions. Où sont-ils? Que font-ils? Sont-ils terrorisés, sont-ils sourds ou sont-ils fous? Nous sommes cinquante mille

AUX COMBATTAiNTS DE TOUS LES PAYS '2l7

ici. Combien 6tes-vous? Et les veuves et les mères en deuil où sont-elles et oii sont leurs cœurs? Il faut que notre nombre de jour en jour s'enfle comme un ouragan. La vérité doit peupler le monde.

Et nous disons ces choses avec une gravité particulière aux anciens combattants allemands et autrichiens. La coalition réactionnaire et militariste essaie, camarades qui, hier, étiez poussés en face de nous, à fausser en vous le sens de la guerre ; la falsification est son moyen de règne. Elle vous serre haineusement dans ses bras. Elle veut vous solidariser avec elle et nous solidariser, à vos yeux, avec ceux qui régnent ici. Elle veut empoisonner votre pensée, comme avant, comme toujours, pour mêler aux conditions de votre grande vie ses intérêts personnels de soudards, de financiers et de marchands. Elle veut arriver à vous faire espérer de nouvelles guerres, à vous promettre des catastrophes ! Refusez-vous aux gouffres où elle vous traîne au nom des formules nationalistes dont aucun de nous n accepte plus la vieille magie. Il n'y a que deux nations au monde : celle, des exploiteurs, celle des exploités. La plus puissante est prisonnière de l'autre et nous appartenons tous, prolétaires des batailles, à celle qui est vaincue. Telle est la tragique, l'insensée, It honteuse réalité. Tout le reste n'est

5il8 PAROLES D'UN COMBATTANT

que malfaisants sophismes surannés qui amèneront la fin du monde à force d'absurdité — si les esclaves restent des esclaves.

Venez à nous pour aider à la délivrance de la grande patrie universelle des pauvres, pour que nous brisions les idoles communes, pour qu'un jour nous fassions de ce peuple épars d'ennemis qui nous commande dans toutes les langues, les prisonniers de la sainte et unique justice, pour que nous préparions par des voies simples et droites, à travers les machinations abjectes des puissants du jour, la seule revanche invincible et éternelle : la Revanche des hommes.

Janvier 1920»

Soldats de tous les pays, Soldats allemands et autrichiens,

C'est avec une émotion profonde que j'ouvre ce Congrès, que je vous adresse les paroles fraternelles de bienvenue, que je vous apporte, avec notre salut, le salut innombrable des camarades qui n'ont pas pu venir ici.

Ainsi, nous voilà les uns devant les autres, nous qui avons été les uns devant les autres dans 2^

1, Discours d'ouverture du Congrès Inter-flational des Anciens Combattants tenu à Genève les (3 ayril, l" et 2 mai 1020, et qui était composé de délégués d'Associations françaises, allemande^, autrichiennes, alsacienneslorraines, anglaises, italiennes, représentant un million d'hommes.

nous qui nous sommes épiés et frappés à travers l'horreur de ces jours et de ces nuits de guerre^qui ont ressuscité pendant des années... Et moi, de me trouver ainsi aujourd'hui face à face avec vous, qui n'êtes pas des hommes passifs, inertes, ni désarmés, mais qui êtes toujours des soldats, résolus à fonder une nouvelle alliance plus grande que toutes les alliances qui ont jamais été faites par les grands de la terre, et la patrie nouvelle qui se confond avec Tidéal sans bornes, ce sera la gloire de ma vie.

Notre Congrès n'est pas un congrès ordinaire. Il a quelque chose d'audacieux et de dramatique qui dépasse les aspects des plus belles réunions internationales. Il exprime dans un geste solennel qui sera aperçu de tous les coins du monde une volonté éclatante, et même, cette volonté, il la réalise. Nous allons discuter, nous allons nous entendre, nous allons donner une organisation matérielle et morale à notre union. Mais, d'ores et déjà, notre Congrès a réussi, il a tricwnphé, du fait seul qu'il existe et qu'il a osré se créer lui-même.

Nous sommes venus ici pour résister à la folie du monde, pour utiliser au service de la sagesse et de la raison la valeur que personne n'ose encore contester de nos blessures, de nos souffrances et même des vides qui se sont faits

ans nos rangs de combattants, ces vides qui [ttppartiennent aussi à notre chair.

. Il y a eu des fraternisations partielles dans le cihaos mécanique et déchaîné de la guerre. Mais 3es rapprochements naturels de l'homme vers l'homme, ou plutôt du souffrant, qui est un 3œur plus nu et un esprit plus pur, vers le souffrant — et que rien n'a pu empêcher parfois — ont été désordonnés et pires qu'inutiles. Ils l'ont servi qu'à ajouter des victimes aux massacres et qu'à aggraver la guerre.

Ce n'est pas pendant la guerre qu'il faut fraterniser, c'est avant. Nous nous sommes réunis pour fraterniser solidement et définitivement avant les guerres qui veulent recommencer.

Lorsque nous méditions dans les campagnes térilisées et fouillées par le soc des obus, au milieu de ces désolations pleines de pièges et d'éclairs, bossuées au loin devant nos yeux par des parapets, dans ces plaines aux horizons cruels, nous nous disions bien, subjugués par une évidence qui nous apparaissait parfois par morceaux : « Ils sont des hommes comme nous. » Ce sont des choses auxquelles on ne peut pas ne pas penser, mais auxquelles on ne pouvait pas penser longtemps, emportés, aveuglés par les sombres fatalités immédiates. Cette vérité que nous proférions du bout des lèvres nous dépas-

sait; notre sincérité n'était pas encore de taille à l'embrasser toute. Maintenant nous apportons déjà cette première croyance définitive : la croyance à notre fraternité.

Camarades, je vous le dis, à vous qui venez de tous les points du monde, nous ne sommes pas des étrangers, nous avons des pensées trop ressemblantes. Notre fraternité est plus profonde que celle qu'on reconnaît aux traits de la figure et aux accents de la voix. Elle est réchauffée et éclairée par les rayons d'un même foyer plus divinement réel que les autres. Nous nous reconnaissons enfin jusqu'au fond, et tout d'abord nous jurons que jamais, sous aucun prétexte, nous ne porterons plus la main les uns sur les autres.

Mais nous voulons aussi, car nous ne pouvons plus, nous ne savons plus désormais borner égoïstement notre espérance, qu'il en soit de même de ceux qui sont autour de nous et de ceux qui viendront après nous. Tous les sacrifiés, qui soi^t pareils, s'animent d'une volonté pareille : celle de clôturer la période historique des sacrifices humains. Nous sommes les voix d'une même parole : « Guerre à la guerre! »

Maiscccrirestcrait un vaincri s'il n'annonçait pas toute une idée, un système, un dogme; s'il n'était qu'une plainte sentimentale ; s'il s'isolait, s'il se stérilisait dans le cœur de chacuu de nous.

Nous savons que les siècles de barbarie ont nutilement retenti, avec de grands échos î^ides et sonores, des anathèmes des poètes t des cœurs sensibles contre la barbarie, 311 des sarcasmes cinglants ou larmoyants des moralistes ou des foules de cris de douleur anonymes.

Cela ne sert à rien. En quoi ces protestations peuvent-elles changer l'ordre des choses? Il ne eut être changé que par un nouvel ordre de hoses.

Tous les faits ont une cause. C'est cette cause qu'il faut empoigner pour être maître des faits. Celui qui ne va pas jusqu'aux raisons n'atteint pas lés remèdes. Les événements ne sont que dos déductions fatales presque abstraites comme des chiffres qui résultent les uns des autres. C'est la cause qui est la proie. La vraie cause de la guerre — ils l'avouent eux-mêmes — est une cause économique. La guerre est une question de traités de commerce et de protection, de lois de protection, de débouchés, de grandes concurrences et d'enrichissements personnels. La guerre est une question d'argent. C'est par l'argent, c'est par ses entrailles, qu'on saisira le monstre. Je vous le disais : c'est en élevant contre la guerre toute une doctrine qui indique quels sont les vrais ennemis des hommes, les vraies séparations, et les vraies victoires, que

nous aurons raison contre elle et que nous aurons raison d'elle.

Nous qui avons été les travailleurs de la guerre et voulons impitoyablement être les ouvriers de la paix, nous, les derniers venus de longues dynasties de martyrs, nous prétendons, n'est-ce pas, refaire la réalité selon la logique et la pureté — et la refaire jusqu'au fond, puisque les demi-réformes entretiennent les demi-abus et que ceux-ci reprennent tout insensiblement ; la refaire avec une conception assez vaste pour être pratique, la refaire le plus tôt que cela sera humainement possible.

Et ainsi nous sommes des gens raisonnables et positifs. Notre révolte est réfléchie, calculée et scientifique. C'est par cela que nous différons de tels révolutionnaires d'autrefois à qui la générosité et l'élan tenaient lieu souvent de religion intégrale. Nous que l'on représente comme des fous nous sommes des sages. Et c'est cela que je veux crier d'abord à ceux qui épient les paroles que nous prononçons ici et qui les épieront et les pèseront une à une demain dans toutes les capitales. Nous sommes des sages parce que nous apportons la volonté d'une organisation sociale, complète et profonde. D'ailleurs, ce qui les épouvante, eux, là-bas, là-haut, ce ne sont pas les crieurs, ce sont les théoriciens.

Nous avons vaincu en nous, au fond de nos

chairs que la grande vérité a marquées au fer rouge, les vieux ennemis intérieurs : les instincts aveugles et les préjugés; nous ne sommes pas troublés par la tentation des intérêts personnels immédiats, du petit intérêt local et momentané, puisque nous savons une fois pour toutes que l'intérêt de chacun doit trouver place dans l'intérêt de tous.

Nous n'avons peur de rien, ni de la majesté des traditions antiques, ni du poids écrasant des idoles, ni de la haine de nos seuls ennemis séculaires : les profiteurs, ni de leur spéculation suprême : cette contre-révolution partout déchaînée par eux contre l'idéal des hommes et qui suflirait à elle seule à provoquer fatalement la révolution. De quoi aurions-nous peur, nous qui n'avons pas peur de la vérité?

Tel est l'esprit d'audace loyale et lucide que nous apportons à notre, tâche de constructeurs.

En quoi consiste cette tâche?

D'abord cimenter l'Internationale des Anciens Combattants par un organe permanent et des moyens de liaison durables; prolonger ce Congrès par l'institution ordonnée d'une armée pacifique, centraliser l'armée humaine, lui donner une charte.

Certes, nous songerons à nos intérêts personnels, spéciaux d'anciens combattants — bafoués, méprisés et relégués comme des armes mutilées,

malgré les éloquentes promesses verbales, depuis le moment où une moitié des spéculateurs du grand commerce et de la haute finance a provisoirement réussi.

Mais nous savons surtout que nos intérêts professionnels ne sont pas distincts de tous nos intérêts de citoyens et d'hommes ; que les uns ne vont pas sans les autres, qu'ils nous seront donnés ou repris en même temps, que si nous les arrachons par bribes, toutes choses restant universellement les mêmes, ils seront fragiles, éphémères, inutiles, et que l'ancien combattant n'est qu'un symbole saignant du prolétariat tout entier.

Pour faire ensemble, de front, ces premiers pas dans l'ordre nouveau, il faut que nous soyons étroitement unis par une idée commune. C'est l'élaboration de l'idée qui est la partie la plus importante de la mission que nous nous sommes assignée.

Cette idée c'est d'abord la doctrine idéale telle qu'il faut qu'elle règne un jour et qui est seule valable dans son intégralité contre les malheurs humains dont nous sommes les témoins devenus les justiciers, — et d'autre part les mesures provisoires que nous impose l'hostilité des institutions existantes, des hommes et des classes qui les animent, pour faire sortir l'ordre rayonnant et frémissant du désordre actuel ; nous avons ;\

décider sur la doctrine future, et sur la tactique présente, sur la fin et sur les moyens, l'idéal et la révolution.

Vos décisions que nous aurons ensuite à défendre religieusement, je ne me permettrai pas de vous les dicter, mais je pense qu'elles seront conformes à celles de vos frères français représentés ici, c'est-à-dire à celles des fractions les plus hardies et les plus purement extrémistes de l'avant-garde socialiste.

Car nous avons foi dans le parti socialiste, et je veux dès le début proclamer envers lui notre fidélité et notre fraternité. Je veux dire que dans le désordre des choses, il incarne la force consciente des malheureux, personnifie le progrès social et moral, qu'il en est la puissance de réalisation concrète, qu'il représente le déluge magnifique, et que c'est une faute grave pour tous les esprits libres de se séparer de lui, de construire à l'écart de lui des rêves stériles et mortels comme les hommes isolés, ou de ne pas faire avec une vaste et ponctuelle discipline, œuvre parallèle à la sienne.

Nous lui apportons des forces nouvelles non par soumission de principe vis-à-vis de lui, mais — au contraire — par soumission à la vérité unique.

Ces forces nouvelles viennent de ce que nous avons fait, de ce que nous avons vu, de ce que

nous avons entendu et même de ce que nous avons le regret et presque la honte d'avoir cru.

(( N'oubliez jamais », nous disent chez nous — ou chez vous — les maîtres barbares qui veulent perpétuer l'industrie lucrative, l'enchantement doré de la guerre. Nous leur répondrons, à ces parasites qui se cramponnent sur toutes les latitudes : Eh bien oui, nous nous souviendrons, mais nos souvenirs ne sont pas les mêmes que les vôtres et le premier résultat loyal de cette évocation sera de leur crier, ici ou là dans le monde : « Nous n'avons rien de commun avec vous ! » Oui, nous reviendrons en souvenir sur les champs de bataille, comme des revenants, comme les âmes de ceux qui n'en sont pas revenus — et à cause de la pitié et de la raison, nous découvrirons que nous n'avons plus les mêmes ennemis que jadis.

« Continuez à haïr », prêchent-ils là-haut. Oui, soyez tranquilles ; oui, nous continuerons à haïr, mais nous ne donnons pas bêtement des noms propres aux baïonnettes et aux éclats d'obus. Nous haïssons par-dessus les têtes isolées et courbées des prisonniers armés, pardessus les instruments, la duplicité et l'aberration qui ont déclenché un jour toutes les baïonnettes et tous les canons en même temps. Ces anathèmes, ces plaintes qui s'exhalèrent de nous, et même ces cris d'amour pour la vie, car

les agonisants pleins de vie que nous étions tous dans les tranchées étaient passionnément amoureux de la vie, toutes les voix déchirées qui sortaient de notre chair et que le vent emportait, il faut qu'un grand vent les rapporte à nouveau et nous les fasse rentrer dans la tête et résonner dans la bouche. L'oubli est sacrilège.

On nous a dit : « Il faut pousser la guerre jusqu'au bout pour que la paix soit durable )). Eh bien, nous reprenons cetle parole à notre compte. Nous ferons jusqu'au bout la guerre sociale pour que la paix fmale, la fusion des classes, la vraie paix à travers le monde, soit durable. Quand nous parlons de révolution ou de guerre des classes, ne perdons jamais de vue que nous parlons d'une chose provisoire, puisque nous ne voulons que le règne de la justice pour tous sans exception — jusqu'au bout.

On nous parle de patrie. Nous en parlons aussi. Mais la nôtre n'est pas, comme la leur, une espèce de citadelle féroce plantée en face des autres avec les coffres-forts au centre. C'est une patrie qui n'a pour frontière que les horizons — comme la nature et comme l'esprit humain— et qui est trop grande pour qu'ils soient capables de la comprendre.

Nous savons désormais que les nations actuelles ne sont que des morceaux, des fragments

cassés de l'humanité. Elles forment des blocs distincts qui gisent à la face vertigineuse du ciel, délimités par d'étranges découpures qui portent la marque des disputes et des arrachements séculaires. Ces nations-là ne peuvent se maintenir que par la guerre militaire et commerciale, le travail sournois des diplomaties souterraines, la concurrence déloyale, la brutalité, la haine et le canon. Elles sont faites d'une union bâtarde et tragiquement grotesque de maîtres et d'esclaves. De pays en pays, les maîtres savent s'entendre, se ménager, se faire valoir, au détriment des esclaves qui sont l'armée du travail et l'armée de la tuerie. Eh bien, ce vieux machinisme bestial, nous le rejetons en bloc. Nous disons que de même que les intérêts cyniques des maîtres sont partout les mêmes, l'intérêt du peuple est partout le même. Nous dénonçons tout le personnel malfaisant qui nous opprime : nous disons que les Ebert, les Muller, les Lloyd George, les Millerand et les Deschanel, tous ces noms signifient l'éternelle continuation des choses, et sont tous au même titre des insultes à l'éternelle souffrance humaine. Tous les peuples ont une tendance naturelle et sacrée à se joindre, à se mêler et à faire un même niveau, comme les flots de la mer. Ce n'est que dans une patrie grande comme le monde que la répartition juste des efforts

créateurs, l'équilibre du travail, le libre jeu du trafic honnête, c'est-à-dire l'harmonie et la paix, pourront enfin s'étendre.

L'idée de nation ne doit être qu'une idée transitoire — qui a fini son temps — dans le développement du genre humain. Comme on l'ignore ou qu'on veut l'ignorer partout, nous le dirons partout. Quand nous parlons de défense nationale ou de quoi que ce soit de national, ne perdons jamais de vue que nous parlons de quelque chose qui est provisoire et qui ne doit plus être.

« Songez à vos compatriotes », nous dira-t-on. Alors, nous nous désignerons, camarades de tous pays, les uns les autres, et nous dirons : « Nos compatriotes, les voici! » et à force de nous souvenir, nous déchirerons les chiffons de soie des drapeaux multicolores, nous jetterons loin de nous tout ce théâtre de foire où la souffrance et la mort seules n'étaient pas des comédies, toute cette coquetterie ignoble des massacres; nous ne reconnaîtrons plus qu'un seul drapeau à notre multitude universelle : le sublime drapeau qui est la couleur du sang populaire gaspillé au cours des âges par le luxe des riches, qui est rouge comme les mains que nous sommes venus ici pour nous tendre.

On nous dit : « Travaillez pour sauver la vieille civilisation », c'est-à-dire pour refaire la richesse des riches et pour qu'ils continuent, h l'intérieur

et à l'extérieur, leurs enrichissements sanglants. Oui nous travaillons, nous croyons au travail. Mais nous ne croyons qu'à cela et nous disons : Tous travailleront ensemble et ceux qui ne travailleront pas ne mangeront pas, car ceux qui ont de Targent autrement que par le travail sont des parasites de l'humanité — et leur loi est une loi de vol et d'assassinat, ne se justifiant que par l'injustice.

Mais que nos ennemis universels disent ce qu'ils voudront désormais, qu'ils usent leurs millions à faire dans leurs journaux maudits de la publicité à leur cause qui s'effondre. Nous voyons -tout plus largement et plus définitivement qu'ils ne le voient, nous sommes d'une autre taille qu'eux. Nous ne pourrons plus jamais, maintenant, les comprendre, parce que nous sommes des hommes de raison qui allons droit aux causes, par-dessus ou à travers les légendes et les prétextes, à travers la singerie réactionnaire de « l'ordre », à travers cette machination de la Société des Nations, parodie de l'Internationale, dont les dirigeants et les capitalistes tiennent les ficelles; à travers les dangers plus sournois encore de l'« évolution » graduelle et de l'opportunisme qui n'est qu'une défaite qui traîne en longueur. Quand nous parlons de tel contre-projet fiscal ou militaire, ou de la revision du traité de Versailles, n'oublions pas que

nous parlons de quelque chose de provisoire. Deux commandements éclatants, exigeants et impérieux devant nos yeux, toujours : l'avenir et l'intérêt général. Nous nous refusons à l'esclavage, pour nous assujettir à la vraie discipline humaine. En agissant ainsi nous ne nous enchaînons pas. Obéir à la raison c'est obéir à soimême, c'est donc être libre.

Après nous être serré les mains, avoir renforcé nos idées par notre contact et commencé à écrire notre loi commune, nous retournerons chacun dans notre coin du monde. Nous nous répandrons dans les campagnes et dans les villes. Nous dirons que la vieille société est condamnée, nous montrerons les charges croulantes qui s'accumulent, le prix de la vie qui augmente automatiquement chaque jour et augmentera chaque jour par suite des expédients mêmes qu'inventent éperdûraent à mesure pour y remédier le syslème anarchique et déséquilibré du capitalisme. Nous montrerons la fatalité des guerres nouvelles puisque c'est la loi du plus fort qui règne toujours sans entraves, et les échéances mathématiques de la faillite et de la faim.

Nous montrerons que tous, même ceux qui sont assez aveugles pour ne pas voir les immenses et sublimes nécessités qui se dessinent, même ceux qui sont enfoncés petitement dans un bien-

être momentané, seront bientôt emportés, eux et leur petit bien-être, dans le malheur général, et qu'ils ont tous intérêt à lutter pour que l'ordre nouveau soit bâti sans tarder sur les ruines de l'autre — l'autre, qui ne signifie, répétons-le toujours, qu'exploitation et spoliation, que guerres civiles et guerres étrangères.

Et l'on verra que l'imminence des catastrophes à nouveau suspendues sur nos tètes donne désormais une extraordinaire possibilité de réalisation au rêve de justice raisonnable et pratique sur lequel les ignorants et les menteurs étaient parvenus depuis des milliers d'années à maintenir le mot : utopie.

On nous reproche de nourrir je ne sais quelle idée d'oppression et de représailles. Cela est un mensonge de plus et nous saurons le dire assez fort pour que les sourds et les indifférents, qui sont pires que les sourds, finissent par nous entendre. Toute la civilisation s'écroule en ce moment autour de nous dans la misère, dans la douleur et dans le sang. Ceux qui veulent substituer la justice à l'injustice et les perspectives illimitées de l'internationalisme à ce nationalisme qui n'est qu'une formule de suicide, se présentent comme les vrais sauveurs du genre humain.

Nous montrerons là-bas, en Russie, le commencement des temps nouveaux ; l'humanité

régénérée, riiumanité de l'avenir qui déjà entreprend contre le capitalisme hérissé d'armes du reste de l'Europe, une lutte aussi démesurée, aussi définitive, et aussi simple que celle du jour contre la nuit, et nous ne nous donnerons pas le ridicule odieux de marchander notre approbation aux immenses réalisateurs de Moscou.

Nous promettrons la venue fatale de la justice universelle. La guerre, je vous l'ai déjà dit dans mon premier appel, quel que soit le caprice de la victoire, fait de nous tous les travailleurs et les peuples, des vaincus. Nous serons les vainqueurs parce que notre défaite serait celle de la raison, de la morale, de la vérité. Notre croyance s'apporte dans l'univers comme la jeunesse du bonheur futur, comme un printemps. La seule voix humaine qui s'harmonise avec la nature elle-même, la musique pensante de l'aube et du soleil, c'est le chant de l'Internationale.

Page 1