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PAROLES

LA SITUATION

Décidément, nous marchons à grands pas vers la révolution, vers une commotion qui, éclatant dans un pays, va se propager, comme en 1848, dans tous les pays voisins, et secouant la société actuelle jusque dans ses entrailles, viendra renouveler les sources de la vie.

Pour confirmer notre idée, nous n'avons même pas besoin d'invoquer les témoignagnes d'un célèbre historien allemand (1), ou d'un philosophe italien très connu (2), qui, tous deux, après avoir approfondi l'histoire moderne, concluaient à la fatalité d'une grande révolution vers la fin de ce siècle. Nous n'avons qu'à observer le tableau qui s'est déroulé

(1) Gervinus, Introduclion à l'Histoire du dix-neuvième siècle ,

(2) Ferrari, La Raison d'Etal.

SOUS nos yeux pendant les \ingt dernières années; nous n'avons qu'à envisager ce qui se passe autour de nous.

Nous constaterons alors que deux faits prédominants se dégagent du fonds grisâtre de la toile : le réveil des peuples, à côté de la faillite morale, intellectuelle et économique des classes régnantes; et les efforts impuissants, agonisants des classes aisées, pour empêcher ce réveil.

Oui, le réveil des peuples.

Dans l'usine suffocante, comme dans la sombre gargote, sous le toit du grenier, comme dans la galerie ruisselante de la mine, s'élabore aujourd'hui tout un monde nouveau. Dans ces sombres masses, que la bourgeoisie méprise autant qu'elle les craint, mais du sein desquelles est toujours parti le souftle qui inspirait les grands réformateurs, — les problèmes les plus ardus de l'économie sociale et de l'organisation politique viennent se poser l'un après l'autre, se discutent et reçoivent leurs solutions nouvelles, dictées parle sentiment de justice. On tranche dans le vif des plaies de la société actuelle. De nouvelles aspirations se produisent, de nouvelles conceptions s'ébauchent.

Les opinions s'entre-croisent; varient à l'infini : mais deux idées premières résonnent déjà de plus en plus distinctement dans ce bourdonnement des voix: l'abolition de la propriété individuelle, le communisme d'une part ; d'autre part, l'abolition de l'État, la Commune libre, l'union internationale des peuples

LA SITUATION

travailleurs. Deux voies convergeant vers un môme but : VÉgallté. Non pas cette hypocrite formule d'égalité, inscrite par la bourgeoisie sur ses drapeaux et dans ses codes pour mieux asservir le producteur ; mais l'Égalité réelle : la terre^ le capital, le travail pour tous.

Les classes régnantes ont beau étouffer ces aspirations. Elles ont beau emprisonner les hommes, supprimer les écrits. L'idée nouvelle pénètre dans les esprits, elle s'empare des cœurs comme jadis le rêve de la terre riche et libre en Orient s'emparait des cœurs des serfs, lorsqu'ils accouraient dans les rangs des croisés. L'idée peut sommeiller un moment ; si on l'empêche de se produire à la surface, elle peut miner le sol ; mais ce sera pour reparaître bientôt, plus vigoureuse que jamais. Voyez seulement le réveil du socialisme en France, ce second réveil dans le court espace de quinze ans. La vague, tombée un moment,, se relève plus haute. Et dès qu'une première tentative de mettre l'idée nouvelle en pratique aura été faite, l'idée surgira aux yeux de tous dans sa simplicité, avec tous ses attraits. Une seule tentative réussie — et la conscience de leur force donnera aux peuples un élan héro'ique.

Ce moment ne peut être éloigné. Tout le rapproche : la misère même, qui force le malheureux à réfléchir, et jusqu'au chômage forcé, qui arrache l'homme pensant à l'enceinte étroite de l'atelier, pour le lancer dans la rue, oii il apprend à connaître à la fois les vices et l'impuissance des classes régnantes.

Et, pendant ce temps-là, que font-elles, ces classes régnantes ?

Tandis que les sciences naturelles prennent un essor qui nous rappelle le siècle passé aux approches de la grande révolution ; tandis que de hardis inventeurs viennent entr'ouvrir chaque jour de nouveaux horizons à la lutte de Thomme contre les forces hostiles de la nature, — la science sociale bourgeoise reste muette : elle remâche ses vieilles théories.

Progressent-elles peut-être, ces classes régnantes, dans la vie pratique ? — Loin de là. Elles s'acharnent obstinément à secouer les lambeaux de leurs drapeaux, à défendre l'individualisme égoïste, la concurrence d'homme à homme et de nation à nation, l'omnipotence de rÉtat centralisateur.

Elles passent du protectionnisme au libre échange, et du libre échange au protectionnisme, de la réaction au libéralisme et du libéralisme à la réaction ; de l'athéisme à la momerie et de la momerie à l'athéisme. Toujours peureuses, toujours le regard tourné vers le passé, toujours de plus en plus incapables de réaliser quoi que ce soit de durable.

Tout ce qu'elles ont fait a été un démenti formel à ce qu'elles avaient promis.

Elles nous avaient promis, ces classes régnantes, — de nous garantir la liberté du travail, — et elles nous ont faits esclaves de l'usine, du patron, du contremaître. Elles se sont chargées d'organiser l'industrie, de nous garantir le bien-être, — et elles nous ont donné les crises interminables et la misère ; promis l'instruction, — et nous ont réduits à l'impossibilité de nous instruire ; promis la liberté politique, — et

LA SITUATION

nous ont traînés de réaction en réaction ; promis la paix, — et amené la guerre, des guerres sans fin. Elles ont manqué à toutes leurs promesses.

Mais le peuple est las ; il se demande où il en est, après s'être laissé si longtemps berner et gouverner par la bourgeoisie.

La réponse e^t dans la situation économique actuelle de l'Europe.

La crise, autrefois calamité passagère^ est devenue chronique. La crise du coton, la crise en métallurgie, la crise horlogère, toutes les crises se déchaînent aujourd'hui à la fois, s'installent en permanence.

On évalue à plusieurs millions le nombre d'ouvriers sans travail, à l'heure qu'il est, en Europe; à des dizaines de mille le nombre de ceux qui rôdent de ville en ville en mendiant, ou s'ameutent pour demander, avec menaces, du travail ou du pain! Gomme les paysans de 1787 rôdaient sur les routes par milliers, sans trouver sur le riche sol de la France accaparé par les aristocrates un lopin de terre pour le cultiver et une pioche pour le remuer, — de même aujourd'hui, l'ouvrier reste les bras vides, sans trouver la matière première et l'instrument, nécessaires pour produire, mais accaparés par une poignée de fainéants.

De grandes industries tuées roide, de grandes villes, comme Sheffield, rendues désertes. Misère en Angleterre, surtout en Angleterre, car c'est là que les (( économistes » ont le mieux appliqué leurs principes ; misère en Alsace; la faim en Espagne, en Italie. Ghô-

mage partout ; et avec le chômage, la gêne ou plutôt la misère : les enfants livides, la femme vieillie de cinq ans au bout d'un hiver ; les maladies fauchant à grands coups dans les rangs ouvriers, — voilà où nous en sommes avec leur régime.

Et ils viennent nous parler de surproduction 1 Surproduction? Quand le mineur qui entasse des montagnes de houille n'a pas de quoi se payer un feu au plus rude de l'hiver? Quand le tisserand qui tisse des kilomètres d'étoffe, doit refuser une chemise à ses enfants déguenillés? Quand le maçon qui bâtit les palais, loge dans un taudis, et l'ouvrière, qui fait des chefs-d'œuvre de poupées habillées, n'a qu'un chàle troué pour la garantir contre toutes les intempéries?

Est-ce là ce qu'ils appellent l'organisation de l'industrie? On dirait plutôt l'alliance secrète des capitaux pour dompter l'ouvrier par la faim.

Le capital, ce produit du travail de l'espèce humaine, accumulé entre les mains de quelques-uns, il fuit, — nous dit-on, — l'agriculture et l'industrie, faute de sécurité.

Mais où donc va-t-il se nicher, lorsqu'il sort des coffres-forts ?

Parbleu 1 il a des placements plus avantageux I II ira meubler les harems du Sultan ; il ira alimenter les guerres, soutenir le Russe contre le Turc, et, en même temps, le Turc contre le Russe.

Ou bien encore, il ira un jour fonder une société d'actionnaires, non pas pour produire quoi que ce soit, mais simplement pour amener dans deux ans

LA SITUATION

une faillite scandaleuse, dès que les gros bonnets fondateurs se seront retirés en emportant les millions qui représentent « le bénéfice de l'idée. »

Ou bien, ce capital ira construire des chemins de fer inutiles, au Gothard, au Japon, au Sahara s'il le faut, — pourvu que les Rothschild fondateurs, l'ingénieur en chef et l'entrepreneur y gagnent chacun quelques millions.

Mais surtout, le capital se lancera dans l'agiotage : le jeu en grand à la Bourse. Le capitaliste spéculera sur la hausse factice des prix du blé ou du coton; il spéculera sur la politique , sur la hausse qui se produira à la suite de tel bruit de réforme ou de telle note diplomatique ; et très souvent ce seront — cela se voit tous les jours — les agents même du gouvernement qui tremperont dans ces spéculations.

L'agiotage tuant l'industrie, c'est cela qu'ils appellent la gérance intelligente des affaires! C'est pour cela que nous devons — disent- ils — les entretenir!

Bref, le chaos économique est à son comble.

Cependant, ce chaos ne peut plus durer longtemps. Le peuple est las de subir ces crises, provoquées par la rapacité des classes régnantes : il veut vivre en travaillant, et non pas subir des années de misère, assaisonnées de charité humiliante, pour deux, trois ans de travail exténuant, plus ou moins assuré quelquefois, mais toujours très mal rétribué.

Le travailleur s'aperçoit de l'incapacité des classes gouvernantes : incapacité de comprendre ses aspira-

s PAROLES d'un révolté

tions nouvelles; incapacité de gérer l'industrie; incapacité d'organiser la production et l'échange.

Le peuple prononcera bientôt la déchéance de la bourgeoisie. Il prendra ses affaires en ses propres mains, dès que le moment propice se présentera.

Ce moment ne peut pas larder^, à cause même des maux qui rongent l'industrie, et son arrivée sera accélérée par la décomposition des États, décomposition galopante qui s'opère de nos jours.

Si la situation économique de l'Europe se résume par ces mots : chaos industriel et commercial et faillite de la production capitaliste, — la situation politique se caractérioe par ceux-ci : décomposition galopante et faillite prochaine des États.

Parcourez-les tous, depuis l'autocratie gendarmeresque de la Russie jusqu'à l'oligarchie bourgeoise de la Suisse, vous n'en trouverez pas un seul (à l'exclusion, peut-être, de la Suède et de la Norvège; qui ne marche pas à course accélérée vers la décomposition, et par suite, vers la révolution (1).

Vieillards impuissants, la peau ridée et les pieds chancelants, rongés de maladies constitutionnelles, incapables de s'assimiler les flots d'idées nouvelles, ils gaspillent le peu de forces qui leur restent, ils vi-

(1) On sait que depuis, la Suède et la Norvège ont cesr^é défaire exception.

\7ent aux dépens de leurs années déjà comptées, et ils accélèrent encore leur chute en s'entre-déchirant comme de vieilles grogneuses.

Une maladie incurable les ronge tous : c'est la maladie de la vieillesse, du déclin. L'État, cette organisation dans laquelle on laisse entre les mains de quelques-uns la gestion en bloc de toutes les afCaires de tous, cette forme de l'organisation humaine a fait son temps. L'humanité élabore déjà de nouveaux modes de groupement.

Après avoir atteint leur point culminant au dixhuitième siècle, les vieux États de l'Europe sont entrés aujourd'hui dans leur phase descendante; ils tombent en décrépitude. Les peuples, — surtout ceux de race latine, — aspirent déjà à la démolition de ce pouvoir qui ne fait qu'empêcher leur libre développement*! Ils veulent l'autonomie des provinces, des communes, des groupements ouvriers liés entre eux, non plus par un pouvoir qui s'impose, mais par les liens des engagements mutuels, librement consentis.

C'est la phase historique dans laquelle nous entrons ; rien ne saurait en empêcher la réalisation.

Si les classes dirigeantes pouvaient avoir le sentiment de la position, certes, elles s'empresseraient de marcher au-devant de ces aspirations. Mais, vieillies dans les traditions, sans autre culte que celui de la grosse bourse, elles s'opposent de toutes leurs forces à ce nouveau courant d'idées. Et, fatalement, elles nous mènent vers une commotion violente. Les aspirations de l'humanité se feront jour, — mais au gron-

dément du canon, à la crépitation de la mitrailleuse, à la lueur des incendies.

Lorsque, après la chute des institutions du moyen âge, les ÉLats naissants faisaient leur apparition en Europe et s'affermissaient, s'agrandissaient par la conquête, par la ruse, par l'assassinat, — ils ne s'rngéraient encore que dans un petit cercle des affaires humaines.

Aujourd'hui, l'État est parvenu à s'immiscer dans toutes les manifestations de notre vie. Du berceau à la tombe, il nous étrangle dans ses bras. Tantôt comme État central, tantôt comme État-province ou canton^, tantôt comme État-commune, il nous poursuit à chaque pas, il apparaît à chaque coin de rue, il nous impose, nous tient, nous harcèle.

Il légifère sur toutes nos actions. Il accumule des montagnes de lois et d'ordonnances dans lesquelles l'avocat le plus malin ne sait plus se retrouver. Il crée chaque jour de nouveaux rouages qu'il adapte gauchement à la vieille patraque rhabillée, et il en arrive à créer une machine si compliquée, si bâtarde, si obstructive, qu'elle révolte ceux-là môme qui se chargent de la faire marcher.

11 crée une armée d'employés, d'araignées aux doigts crochus, qui ne connaissent l'univers qu'à travers les sales vitres de leurs bureaux, ou par leurs paperasses au grimoire absurde; — une bande noire qui n'a qu'une religion, — celle de l'écu, qu'un souci, celui de se raccrocher à un parti quelconque, noir,

violet ou blanc, afln qu'il garantisse un maximum d'appointements pour un minimum de travail.

Les résultats, — nous ne les connaissons que trop. Y a-t-il une seule branche de l'activité de l'État qui ne révolte ceux qui, malheureusement, ont à faire avec eile? Une seule branche, dans laquelle l'État, après des siècles d'existence et de replâtrages, n'ait pas fait preuve de complète incapacité?

Les sommes immenses et toujours croissantes que les États prélèvent sur les peuples ne leur suffisent jamais. L'État existe toujours aux dépens des générations futures; il s'endette et partout il marche vers la ruine.

Les dettes publiques des États de l'Europe ont déjà atteint le chiffre immense, incroyable, de plus de cent milliards, cent mille millions de francs/ Si toutes les recettes des États étaient employées, jusqu'au dernier sou, pour couviir ces dettes, elles ne suffiraient pas à les couvrir dici à quinze ans. Mais, loin de diminuer, ces dettes augmentent tous les jours. C'est dans la force des choses que les besoins des États dépassent toujours leurs moyens. L'État, forcément, cherche à étendre ses attributions; chaque parti au pouvoir est obligé de créer de nouveaux emplois pour ses clients : c'est fatal.

Donc, les déficits et les dettes publiques vont et iront encore en croissant, même en temps de paix. Mais qu'il arrive une guerre quelconque, et immédiatement les dettes des États augmentent dans une

proportion immense. C'est à n'en pas finir; impossible de sortir de ce dédale.

Les États marchent à toute vapeur vers la ruine, la banqueroute ; et le jour n'est pas loin où les peuples, las de payer annuellement quatre milliards d'intérêts aux banquiers, prononceront la faillite des États et enverront ces banquiers bêcher la terre s'ils ont faim.

Qui dit « État » nécessairement dit « guerre ». L'État cherche et doit chercher à être fort, plus fort que ses voisins; sinon, il sera un jouet dans leurs mains. Il cherche .forcément à affaiblir, à appauvrir d'autres États pour leur imposer sa loi, sa politique, ses traités de commerce, pour s'enrichir à leurs dépens. La lutte pour la prépondérance, qui est la base de l'organisation économique bourgeoise, est aussi la base de l'organisation politique. C'est pourquoi la guerre est devenue aujourd'hui la condition normale de l'Europe. Guerres prusso-danoise, prusso-autrichienne, franco-prussienne, guerre d'Orient, guerre en Afghanistan se succèdent sans interruption. De nouvelles guerres se préparent ; la Russie, l'Angleterre, la Prusse, le Danemark, sont prêts à déchaîner leurs armées et, sous peu, elles vont en venir aux mains. On a déjà des causes de guerre pour trente ans.

Or, la guerre, — c'est le chômage, la crise, les impôts croissant, les dettes accumulées. Plus que ça. Chaque guerre est un échec moral pour les États. Après chaque guerre, les peuples s'aperçoivent que l'État fait preuve d'incapacité, même dans son attri-

Imtion principale ; à peine sait-il organiser la défense du territoire; même victorieux, il subit un échec. Voyez seulement la fermentation des idées qui est née de la guerre de 1871, aussi bien en Allemagne qu'en France ; voyez le mécontentement soulevé en Russie par la guerre d'Orient.

Les guerres et les armements tuent les États; ils accélèrent leur faillite morale et économique. Encore une ou deux grandes guerres, ils donneront le coup de grâce à ces machines détraquées.

A côté de la guerre extérieure, — la guerre intérieure.

Accepté par les peuples à la condition d'être le défenseur de tous et surtout des faibles contre les forts, l'État aujourd'hui est devenu la forteresse des riches contre les exploités^, du propriétaire contre le prolétaire.

A quoi sert-elle, cette immense machine que nous nommons État? — Est-ce à empêcher l'exploitation de l'ouvrier par le capitaliste, du paysan par le rentier? Est-ce à nous assurer le travail ? à nous défendre de l'usurier? à nous fournir la nourriture lorsque la femme n'a que de l'eau pour apaiser l'enfant qui pleure h son sein tari?

Non, mille fois non ! L'État, — c'est la protection de l'exploitation, de la spéculation, de la propriété privée, — produit de la spoliation. Le prolétaire, qui n'a que ses bras pour fortune, n'a rien à attendre de l'État; il n'y trouvera qu'une organisation faite pour empêcher à tout prix son émancipation.

Tout pour le propriétaire fainéant, tout contre le prolétaire travailleur : linstruction bourgeoise qui dès le bas âge corrompt l'enfant, en lui inculquant les préjugés anti-égalitaires; l'Église qui trouble le cerveau de la femme; la loi qui empêche l'échange des idées de solidarité et d'égalité ; l'argent, au besoin, pour corrompre celui qui se fait un apôtre de la solidarité des travailleurs; la prison et la mitraille à discrétion pour fermer la bouche à ceux qui ne se laissent pas corrompre. Yoilà l'État.

Gela durera-t-il ? Gela peut-il durer? Évidemment non. Une classe entière de l'humanité, celle qui produit tout, ne peut pas toujours soutenir une organisation établie spécialement contre elle. Partout, — sous la brutalité russe comme sous l'hypocrisie gambettiste, — le peuple mécontent se révolte. L'histoire de nos jours, c'est l'histoire de la lutte des gouvernants privilégiés contre les aspirations égalitaires des peuples. Gette lutte fait la principale préoccupation des gouvernants ; elle dicte leurs actes. Ge ne sont pas des principes, des considérations de bien public qui déterminent aujourd'hui l'apparition de telle loi ou de tel acte gouvernemental ; ce ne sont que des considérations de la lutte contre le peuple, pour la conservation du privilège.

Seule, cette lutte suffirait pour ébranler la plus forte organisation politique. Mais, lorsqu'elle s'opère dans des États qui marchent déjà, par suite de la fatalité historique, vers le déclin ; lorsque ces États roulent à toute vapeur vers la ruine et se déchirent, par-

dessus le marché, les uns les autres ; lorsque, enfin, l'État tout-puissant se rend odieux à ceux même qu'il protège, — lorsque tant de causes concourent vers un but unique, alors l'issue de la lutte ne peut êlre mise en doute. Le peuple, qui est la force, aura raison de ses oppresseurs ; la chute des États ne devient plus qu'une question de peu de temps, et le philosophe le plus tranquille entrevoit les lueurs d'une grande révolution qui s'annonce.

Il y a des époques dans la vie de l'humanité, où la nécessité d'une secousse formidable, d'un cataclysme, qui vienne remuer la société jusque dans ses entrailles, s'impose sous tous les rapports à la fois. A ces époques, tout homme de cœur commence à se dire que les choses ne peuvent plus marcher ainsi; qu'il faut de grands événements qui viennent rompre brusquement le iil de l'histoire, jeter l'humanité hors de l'ornière où elle s'est embourbée et la lancer dans les voies nouvelles, vers l'inconnu, à la recherche de l'idéal. On sent la nécessité d'une révolution, immense, implacable, qui vienne, non seulement bouleverser le régime économique basé sur la froide exploitation, la spéculation et la fraude, non seulement renverser l'échelle politique basée sur la domination de quelques-uns par la ruse, l'intrigue et le mensonge, mais aussi remuer la société dans sa vie intellectuelle et morale, secouer la torpeur, refaire les mœurs, ap-

porter au milieu des passions viles et mesquines du moment le souffle vivifiant des passions nobles, des grands élans, des généreux dévouements.

A ces époques, oîi la médiocrité orgueilleuse étouffe toute intelligence qui ne se prosterne pas devant les pontifes, oii la moralité mesquine du juste-milieu fait la loi, et la bassesse règne victorieuse, — à ces époques la révolution devient un besoin; les hommes honnêtes de toutes les classes de la société appellent la tempête, pour qu'elle vienne brûler de son souffle enflammé la peste qui nous envahit, emporter la moisissure qui nous ronge, enlever dans sa marche furieuse tous ces décombres du passé qui nous surplombent, nous étouffent, nous privent d'air et de lumière, pour qu'elle donne enfin au monde entier un nouveau souffle de vie, de jeunesse, d'honnêteté.

Ce n'est plus seulement la question du pain qui se pose à ces époques; c'est une question de progrès contre l'immobilité, de développement humain contre l'abrutissement, de vie contre la stagnation fétide du marais.

L'histoire nous a conservé le souvenir d'une pareille époque, celle de la décadence de l'empire romain; l'humanité en traverse aujourd'hui une seconde.

Gomme les Romains de la décadence, nous nous trouvons en face d'une transformation profonde qui s'opère dans les esprits et ne demande plus que des circonstances favorables pour se trad uire dans les faits. Si la révolution s'impose dans le domaine écono-

mique, si elle devient une impérieuse nécessité dans le domaine politique, elle s'impose bien plus encore dans le domaine moral.

Sans liens moraux, §ans certaines obligations, que chaque membre de la société se crée vis-à-vis des autres et qui bientôt passent chez lui à l'état d'habitudes il n'est point de société possible. Aussi retrouvons-nous ces liens moraux, ces habitudes sociables, dans tous les groupes humains; nous les voyons très développés et rigoureusement mis en pratique chez les peuplades primitives, débris vivants de ce que l'humanité entière fut à ses débuts.

Mais l'inégalité des fortunes et des conditions, l'exploitation de l'homme par l'homme, la domination des masses par quelques-uns, sont venues miner et dé- ^ truire dans le cours des âges ces produits précieux de la vie primitive des sociétés. La grande industrie basée sur l'exploitation, le commerce basé sur la fraude, la domination de ceux qui s'intitulent « Gouvernement », ne peuvent plus coexister avec ces principes de morale, basés sur la solidarité de tous, que nous rencontrons encore chez les tribus refoulées sur les confins du monde poUcé. Quelle sohdarité peut-il exister en effet entre le capitaliste et le travailleur qu'il exploite? entre le chef d'armée elle soldat? le gouvernant et le gouverné?

Aussi voyons-nous qu'à la morale primitive, basée sur ce sentiment cV identification de Vindividu avec tous ses semblables, vient se substituer la morale hypocrite desrehgions; celles-ci cherchent, par des sophismes, à légitimer l'exploitation et la domination, et elles se bornent seulement à blâmer les manifestations les plus brutales de lune et de l'autre. Elles relèvent l'in-

dividu de ses obligations morales envers ses semblables et ne lui en imposent qu'envers un Être suprême, — une abstraction invisible, dont on peut conjurer le courroux et acheter la bienveillance, pourvu qu'on paie bien ses soi-disant serviteurs.

Mais les relations de plus en plus fréquentes qui s'établissent aujourd'hui entre les individus, les groupes, lesfnations, les continents, viennent imposer à l'humanité de nouvelles obligations morales. Et à mesure que les croyances religieuses s'en vont, l'homme s'aperçoit que, pour être heureux, il doit s'imposer des devoirs, non plus envers un être inconnu, mais envers tous ceux avec lesquels il entrera en relations. L'homme comprend de plus en plus que le bonheur de l'individu isolé n'est plus possible; qu'il ne peut être cherché que dans le bonheur de tous, — le bonheur de la race humaine. Aux principes négatifs de la morale religieuse : « Ne vole pas, ne tue pas, etc. » viennent se substituer les principes positifs, infiniment plus larges et grandissant chaque jour de la morale humaine. Aux défenses d'un Dieu, que l'on pouvait toujours violer quitte à l'apaiser plus tard par des offrandes, vient se substituer ce sentiment de solidarité avec chacun et avec tous qui dit à l'homme : « Si tu veux être heureux, fais à chacun et à tous ce que tu voudrais que l'on te lit à toimême. » Et cette simple affirmation, induction scientifique, qui n'a plus rien à voir avec les prescriptions religieuses, ouvre d'un seul coup, tout un horizon immense de perfectibilité, d'amélioration de la race humaine.

La nécessité de refaire nos relations sur ce principe — si sublime et si simple, — se fait sentir chaque

jour déplus en plus. Mais rien ne peut se faire, rien ne se fera dans cette voie, tant que l'exploitation et la domination, l'hypocrisie et le sophisme, resteront les bases de notre organisation sociale.

Mille exemples pourraient être cités à l'appui. Mais nous nous bornerons ici à un seul, — le plus terrible, — celui de nos enfants. Qu'en faisons-nous dans la société actuelle?

Le respect de l'enfance est une des meilleures qualités qui se soient développées dans l'humanité, à mesure qu'elle accomplissait sa marche pénible, de l'état sauvage à son état actuel. Que de fois n'a-t-on pas vu, en effet, l'homme le plus dépravé désarmé parle sourire d'un enfant? — Eh bien, ce respect s'en va aujourd'hui et l'enfant devient chez nous une chair à machine, si ce n'est un jouet pour satisfaire les passions bestiales.

Nous avons vu récemment comment la bourgeoisie massacrait nos enfants en les faisant travailler de longues journées dans les usines (1). Là, on les tue au

(i) Ces lignes furent écrites à propos du rapport de madame Emma Brown sur le travail des enfants dans les manufactures du Massachusetts, publié par V Atlantic Monthly. — Madame Brown, après avoir visité la plupart des manufactures de l'Etat, en compagnie d'un économiste de renom, constata que nulh part la loi sur le travail des enfants n'était respectée. Dans chaque fabrique, elle trouvait des chiourmes d'enfants, et l'aspect de ces pauvres

physique. Mais, c'est peu. Pourrie jusqu'à la moelle la société tue encore nos enfants au moral.

En réduisant l'enseignement à un apprentissage routinier qui ne donne aucune application aux jeunes et nobles passions et au besoin d'idéal qui se révèlent à un certain âge chez la plupart de nos enfants, elle fait que toute nature tant soit peu indépendante, poétique ou flère, prend l'école en haine, se renferme en elle-même ou va trouver ailleurs une issue h ses passions. Les uns vont chercher dans le roman la poésie qui leur a manqué dans la vie; ils se bourrent de cette littérature immonde, fabriquée, par et pour la bourgeoisie, à deux ou quatre sous la ligne, — et ils finissent, comme le jeune Lemaître, par ouvrir un jour le ventre et couper la gorge à un autre enfant, « afin de devenir assassins célèbres ». Les autres s'adonnent à des vices exécrables, et seuls, les enfants du juste-milieu, ceux qui n'ont ni passions, ni élans, ni sentiments d'indépendance, arrivent sans accidents « jusqu'au bout ». Ceux-là fourniront à la société son contingent de bons bourgeois à moralité mesquine, qui ne volent pas, il est vrai,

créatures lui démontrait qu'elles portaient déjà dans leurs frêles corps les germes de maladies chroniques : anémie, difformités physiques, phtisie, etc.. Quarantcquatre 'pour cent, — près de la moitié de tous les ouvriers travaillant dans les manufactures de Massachusetts, — sont des enfants au-dessous de quinze ans. Et pourquoi cette préférence des fabricants pour les enfants? — Parce qu'ils ne sont payés que le quart (24 0/0) de ce que l'on paie à un ouvrier majeur.

On sait que, malgré les lois soi-disant protectrices de l'enfance, les manufactures et jusqu'aux mines houillères de l'Europe fourmillent d'enfants, qui font même fréquemment leurs douze heures de travail.

les moLiclioirs aux passants, mais qui volent « honnêtement » leurs clients; qui n'ont pas de passions, mais qui font en cachette leur visite à l'entremetteuse pour « se débarrasser de la graisse si monotone du pot-au-feu », qui croupiront dans leur marais, et qui crieront haro! sur quiconque osera toucher à leur moisissure.

Yoilà pour le garçon! Quant à la fille, la bourgeoisie la corrompt dès le basâge. Lectures absurdes, poupées habillées comme des camélias, costumes et exemples édifiants de la mère, propos de boudoir, — rien ne manquera pour faire de l'enfant une femme qui se vendra au plus donnant. Et cet enfant sème déjà la gangrène autour d'elle : les enfants ouvriers ne regardent-ils pas avec envie cette fille bien parée, aux allures élégantes, courtisane à douze ans? Mais, si la mère est « vertueuse ^), — à la manière dont les bonnes bourgeoises le sont, — ce sera encore pis ! Si l'enfant est intelligente et passionnée, elle appréciera bientôt à sa juste valeur cette morale à double face, qui consiste à dire : « Aime ton prochain, mais pillele quand tu peux! Sois vertueuse, mais jusqu'à un certain point, etc. », — et étouffant dans cette atmosphère de moralité à la Tartufe, ne trouvant dans la vie rien de beau, de sublime, d'entraînant, qui respire la vraie passion, elle se jettera tête baissée dans les bras du premier venu, — pourvu qu'il satisfasse ses appétits de luxe.

Examinez ces faits, méditez-en lès causes et dites si nous n'avons pas raison d'affirmer qu'il faut une révolution terrible pour enlever enfin la souillure de

nos sociétés, jusque dans leurs racines, car, tant que les causes de la gangrène resteront, rien ne sera guéri.

Tant que nous aurons une caste d'oisifs, entretenue par notre travail, sous prétexte qu'ils sont nécessaires pour nous diriger, — ces oisifs seront toujours un foyer pestilentiel pour la moralité publique. L'homme oisif et abruti, qui toute sa vie est en quête de nouveaux plaisirs, celui chez lequel tout sentiment de solirlarité avec les autres hommes est tué par les principes mêmes de son existence, et chez lequel les sentiments du plus vil égoïsme sont nourris par la pratique même de sa vie, — cet homme-là penchera toujours vers la sensualité la plus grossière : il avilira tout ce qui l'entoure. Avec son sac d'écus et ses instincts de brute, il prostituera femme et enfant; il prostituera l'art, le théâtre, la presse, — il l'a déjà fait à présent, — il vendra son pays, il en vendra les défenseurs et, trop lâche pour massacrer lui-même, il fera massacrer l'élite de sa patrie, le jour où il aura peur de perdre son sac d'écus, l'unique source de ses jouissances.

Gela est inévitable et les écrits des moralistes n'y changeront rien. La peste est dans nos loyers, il faut en détruire la cause, et dussions-nous procéder par le feu et le fer, nous n'avons pas à hésiter. Il y va du salut de l'humanité.

Dans les chapitres précédents nous arrivions à la conclusion que l'Europe descend sur un plan incliné vers une commotion révolutionnaire.

En étudiant le mode de la production et de l'échange, tels qu'ils se sont organisés entre les mains de la bourgeoisie, nous trouvons un état de choses attaqué par une gangrène irrémédiable; nous voyons l'absence de toute base scientifique et humanitaire, la dissipation folle du capital social, la soif du gain poussée jusqu'au mépris absolu de toutes les lois de la sociabilité, la guerre industrielle en permanence, le chaos; et nous avons salué l'approche du jour oii ce cri : la déchéance de la bourgeoisie! s'échappera de toutes les lèvres avec cette unanimité qui jadis caractérisait la proclamation de la déchéance des dynasties.

En étudiant le développement des États, leur rôle historique et la décomposition qui les ronge aujour-

d'hui, nous voyons qne ce mode de groupement a accompli dans l'histoire tout ce dont il fut capable et s'effondre aujourd'hui sous le poids de ses propres attributions, pour céder la place à de nouvelles organisations basées sur de nouveaux principes, plus en rapport avec les tendances modernes de l'humanité. D'autre part , ceux qui observent avec attention le mouvement des idées dans le sein de la société actuelle savent bien avec quelle ardeur la pensée humaine travaille aujourd'hui à la revision complète des appréciations qui nous furent léguées par les siècles passés et à l'élaboration de nouveaux systèmes philosophiques et scientifiques destinés à devenir la base des sociétés à venir. Ce n'est plus seulement le sombre réformateur qui, exténué par un travail audessus de ses forces et par une misère au-dessus de sa patience, critique les institutions honteuses dont il subit le poids et qui rêve un avenir meilleur. C'est aussi le savant qui, quoique élevé dans les anciens préjugés, apprend cependant peu à peu à les secouer et, prêtant l'oreille aux courants d'idées dont les esprits populaires se pénètrent, s'en fait un jour le porte-voix, l'énonciateur. « La hache de la critique sape à grands coups tout l'héritage qu'on nous avait transmis à titre de vérités ; philosophie , sciences naturelles, morale, histoire, art, rien n'est épargné dans ce travail de démolition ! » — s'écrient les conservateurs. Rien, jusqu'aux bases mômes de vos institutions sociales, — la propriété et le pouvoir — attaqués aussi bien par le nègre de l'usine que par le travailleur de la pensée', par l'intéressé au changement que par celui qui reculerait avec effroi le jour oîi il verrait ses idées revêtir un corps, secouer la

poussière des bibliothèques et s'incarner dans le tumulte de la réalisation pratique.

Décadence et décomposition des formes existantes et mécontement général; élaboration ardue des formes nouvelles et désir impatient d'un changement; élan juvénile de la critique dans le domaine des sciences, de la philosophie, de l'éthique, et fermentation générale de l'opinion publique; d'autre part, indifférence paresseuse ou résistance criminelle de ceux qui détiennent le pouvoir et qui ont encore la force et, par soubresauts, le courage de s'opposer au développement des idées nouvelles.

Tel fut toujours l'état des sociétés à la veille des grandes révolutions; tel il est encore aujourd'hui. Ce n'est pas l'imagination surexcitée d'un groupe de turbulents qui vient l'affirmer ; c'est l'observation calme et scientifique qui le dévoile ; si bien que ceux même qui , pour excuser leur coupable indiiférence , se plaisent à dire : « Tranquillisons-nous, il n'y a pas encore péril en la demeure, » ceux-là même laissent échapper l'aveu que la situation s'envenime et qu'ils ne savent pas trop où nous allons. Seulement, après s'être soulagés par cet aveu, ils se détournent et de nouveau se mettent à ruminer sans pensée.

« Mais on l'a si souvent annoncée, cette révolution ! »

— soupire à côté de nous le pessimiste; « moi-même j'y ai cru un moment, et pourtant elle n'arrive pas ! »

— Elle n'en sera que plus mûre. « A deux reprises, la Révolution fut sur le point d'éclater, en 1754 et en 1771, » nous dit un historien en parlant du dix-hui-

lième siècle (j'allais presque écrire : en 1848 et en 1871) (1). Eh bien, pour ne pas avoir éclaté alors, elle n'en devint que plus puissante et plus féconde à la fin du siècle.

Mais laissons dormir les indifférents et bougonner les pessimistes : nous avons autre chose à faire. Demandons-nous quel sera le caractère de cette révolution que tant d'hommes pressentent et préparent, et quelle doit être notre attitude en présence de cette éventualité.

Nous ne ferons pas de prophéties historiques : ni l'état embryonnaire de la sociologie, ni l'état actuel de l'histoire qui , selon l'expression d'Augustin Thierry, « ne fait qu'étouffer la vérité sous des formules de convention, » — ne nous y autorisent. Bornons-nous donc à poser quelques questions bien simples.

Pouvons-nous admettre, ne fût-ce que pour un moment, que cet immense travail intellectuel de revision et de réformation qui s'opère dans toutes les classes de la société, puisse s'apaiser par un simple changement de gouvernement? Que le mécontentement économique, grossissant et se répandant de jour en jour, ne cherche pas à se manifester dans la vie publique, dès que les circonstances favorables, — la désorganisation des pouvoirs, — se présenteront à la suite d'événements quelconques ?

(1) Félix Rocquain, L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution,

Poser ces questions, c'est les résoudre. — Evidemment non.

Pouvons-nous croire que les paysans irlandais et anglais, s'ils entrevoient la possibilité de s'emparer du sol qu'ils convoitent depuis tant de siècles et de chasser les seigneurs qu'ils détestent si cordialement, ne profiteront pas de la première conflagration pour chercher à réaliser leurs vœu\ ?

Pouvons-nous croire que la France, lors d'un nouveau 1848 européen, se bornera à renvoyer le Gambetta du jour pour le remplacer par M. Clemenceau, et ne cherchera pas à voir ce que la Commune peut faire pour améliorer le sort des travailleurs? Que le paysan français, voyant le pouvoir central désorganisé, ne cherchera pas à s'emparer des prés veloutés de ses voisines les saintes sœurs, ainsi que 'des champs féconds des gros bourgeois qui, étant venus les uns et les autres s'établir à ses côtés, n'ont cessé d'arrondir leurs propriétés? Qu'il ne se rangera pas du côté de ceux qui lui offriront leur appui pour réaliser son rêve de travail assuré et bien récompensé ?

Et croit-on que le paysan italien, espagnol, slave, n'en fera pas autant ?

Pense-t-on que les mineurs, las de leur misère, de leurs souffrances et des massacres à coups de grisou, — qu'ils supportent encore, sous les yeux delà troupe, mais en murmurant , — ne chercheront pas à éliminer les propriétaires des mines, si un jour ils s'aperçoivent que la troupe désorganisée met de la mauvaise volonté à obéir à ses chefs ?

Et le petit artisan, blotti dans les ténèbres de sa cave humide, les doigts gelés et Testomac creux, se débattant du matin au soir pour trouver de quoi payer le boulanger et nourrir ces cinq petites bouches, d'autant plus aimées qu'elles deviennent plus livides à force de privations? Et, cet homme, qui a couché sous la première arcade venue, parce qu'il n'a pu se payer le luxe de coucher pour un sou dans le dortoir commun, — croyez-vous qu'ils n'aimeraient pas voir un peu si dans ces palais somptueux il ne se trouve pas un coin sec et chaud pour y loger les familles, plus honnêtes, à coup sûr, que celle du gros bourgeois ? Qu'ils n'aimeraient pas voir dans les ma" gasins de la commune assez de pain pour tous ceux qui n'ont pas appris à être des fainéants; assez de vêtements qui habillent les maigres épaules des enfants du travailleur aussi bien que les chairs molles des enfants du gros bourgeois? Croyez-vous que ceux qui portent les haillons ne savent pas qu'il se trouverait dans les magasins d'une grande ville largement de quoi suppléer aux premières nécessités de tous les habitants, et que si tous les travailleurs s'appliquaient à la production d'objets utiles, au lieu de s'étioler à la confection d'objets de luxe, ils en produiraient assez pour toute la commune et pour tant d'autres communes voisines ?

Enfin, peut-on admettre que, ces choses se disant et se répétant partout et surgissant d'elles-mêmes sur toutes les lèvres dans les moments de crise (souvenons-nous du siège de Paris !) le peuple ne cherche pas à les mettre en pratique le jour oii il s'en sentira la force ?

Le bon sens de Ihumanité a déjà répondu à ces questions, et voilà sa réponse :

La prochaine révolution aura un caractère de généralité qui la distinguera des précédentes. Ce ne sera plus un pays qui se lancera dans la tourmente, ce seront les pays de l'Europe. Si, autrefois, une révolution localisée était possible , aujourd'hui, avec les liens de solidarité qui se sont établis en Europe, étant donné l'équilibre instable de tous les États, une révolution locale est devenue une impossibilité, si elle dure un certain temps. Gomme en 1848, une secousse se produisant en un pays gagnera nécessairement les autres, et le feu révolutionnaire embrasera l'Europe entière.

Mais si en 1848, les villes insurgées purent encore mettre leur confiance dans des changements de gouvernement ou dans des réformes constitutionnelles, ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'ouvrier parisien n'attendra pas d'un gouvernement, — fût-il même celui de la Commune libre, — l'accomplissement de ses vœux : il se mettra à l'œuvre lui-même, en se disant : « Ce sera autant de fait ! »

Le peuple russe n'attendra pas qu'une Constituante vienne le doter de la possession du sol qu'il cultive : pour peu qu'il espère réussir^ il cherchera lui-même à s'en emparer; il le cherche déjà : témoin, les émeutes continuelles. De même en Italie, en Espagne ; et si l'ouvrier allemand se laisse berner un certain temps par ceux qui aimeraient que tout se fasse par télégrammes de Berlin, l'exemple de ses voisins et l'incapacité de ses meneurs ne tarderont pas à lui enseigner la vraie voie révolutionnaire. Le caractère distinctif de la révolution prochaine sera donc celui-

ci : « des tentatives générales de révolution économique, faites par les peuples, sans attendre que cette révolution tombe d'en haut comme la manne du ciel.» Mais... nous voyons déjà le pessimiste, un sourire malin sur les lèvres, venir nous poser « quelques objections, quelques objections seulement. » Eh bien, nous l'entendrons et nous lui répondrons.

La presse bourgeoise nous chante chaque jour, sur tous les tonS;, la valeur et la portée des libertés politiques, des « droits politiques du citoyen » : suffrage universel, liberté des élections, liberté de la presse, de réunion, etc., etc.

— (^ Puisque vous avez ces libertés, à quoi bon, nous dit-elle, vous insurger? Les libertés que vous possédez ne vous assurent-elles pas la possibilité de toutes les réformes nécessaires, sans que vous ayiez besoin de recourir au fusil? » Analysons donc ce que valent ces fameuses « libertés politiques » à notre point de vue, au point de vue de la classe qui ne possède rien, qui ne gouverne personne, qui a très peu de droits et beaucoup de devoirs.

Nous ne dirons pas, comme on l'a dit quelquefois, que les droits politiques n'ont pour nous aucune valeur. Nous savons fort bien que depuis les temps du servage et même depuis le siècle passé, certains

progrès ont été réalisés : l'iiomme du peuple n'est plus l'être privé de tous droits qu'il était autrefois. Le paysan français ne peut pas être fouetté dans les rues, comme il l'est encore en Russie. Dans les lieux publics, hors de son alelicr, l'ouvrier, surtout dans les grandes villes, se considère l'égal de n'iraporte qui. Le travailleur français n'est plus enfin cet être dépourvu de tous droits humains, considéré jadis par l'aristocratie comme une bête de somme. Grâce aux révolutions, grâce au sang versé par le peuple, il a acquis certains droits personnels, dont nous ne voulons pas amoindrir la valeur.

Mais nous savons distinguer et nous disons qu'il y a droits et droits. Il y en a qui ont une valeur réelle, et.il y en a qui n'en ont pas, — et ceux qui cherchent à les confondre ne font que tromper le peuple. Il y a des droits^ comme, par exemple, l'égalité du manant et de l'aristo dans leurs relations privées, l'inviolabilité corporelle de l'homme^ etc., qui ont été jjris de haute lutte, et qui sont assez chers au peuple pour qu'il s'insurge si on venait à les violer. Et il y en a d'autres, comme le suffrage universel, la liberté de la presse, etc., pour lesquels le peuple est toujours resté froid, parce qu'il sent parfaitement que ces droits, qui servent si bien à défendre la bourgeoisie gouvernante contre les empiétements du pouvoir et de l'aristocratie, ne sont qu'un instrument entre les mains des classes dominantes pour maintenir leur pouvoir sur le peuple. Ces droits ne sont pas même des droits politiques réels, puisqu'ils ne sauvegardent rien pour la masse du peuple ; et si on les décore encore de ce nom pompeux , c'est ' parce que notre langage politique n'est qu'un jargon, élaboré par les

classes gouvernantes pour leur usage et dans leur intérêt.

En effet, qu'est-ce qu'un droit politique, s'il n'est pas un instrument pour sauvegarder Tindépendance, la dignité, la liberté de ceux qui n'ont pas encore la force d'imposer aux autres le respect de ce droit? Quelle en est l'utilité s'il n'est pas un instrument d'affranchissement pour ceux qui ont besoin d'être affranchis? Les Gambetta, les Bismarck, les Gladstone n'ont besoin ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de réunion, puisqu'ils écrivent ce qu'ils veulent, se réunissent avec qui bon leur semble, professent les idées qu'il leur plaît : ils sont déjà affranchis, ils sont libres. S'il faut garantir à quelqu'un la liberté de parler et d'écrire, la liberté de se grouper, c'est précisément à ceux qui ne sont pas assez puissants pour imposer leur volonté. Telle a été même l'origine de tous les droits politiques.

Mais, à ce point de vue, les droits politiques dont nous parlons sont-ils faits pour ceux qui en ont seuls besoin ?

— Certainement non. Le suffrage universel peut quelquefois protéger jusqu'à un certain point la bourgeoisie contre les empiétements du pouv^oir central, sans qu'elle ait besoin de recourir constamment à la force pour se défendre. Il peut servir à rétablir l'équilibre entre deux forces qui se disputent le pouvoir, sans que les rivaux en soient réduits à se donner des coups de couteau, comme on le faisait jadis. Mais il ne peut aider en rien s'il s'agit de renverser ou même

délimiter le pouvoir, d'abolir la domination. Excellent instrument pour résoudre d'une manière pacifique les querelles entre gouvernants, — de quelle utilité peutil être pour les gouvernés ?

L'histoire du suiîrage universel n'est-elle pas là pour le dire? — Tant que la bourgeoisie a craint que le suffrage universel ne devînt entre les mains du peuple une arme qui pût être tournée contre les privilégiés, elle l'a combattu avec acharnement. Mais le jour où il lui a été prouvé, en 1848, que le suffrage universel n'est pas à craindre, et qu'au contraire on mène très bien un peuple à la baguette avec le suffrage universel, elle Ta accepté d'emblée. Maintenant, c'est la bourgeoisie elle-même qui s'en fait le défenseur, parce qu'elle comprend que c'est une arme, excellente pour maintenir sa domination, mais absolument impuissante contre les privilèges de la bourgeoisie.

De même pour la liberté de la presse. — Quel a été l'argument le plus concluant, aux yeux de la bourgeoisie en faveur de la liberté de la presse ? — Son impuissance! Oui, son impuissance : M. de Girardin a fait tout un livre sur ce thème : l'impuissance de la presse. « Jadis, — dit-il, — -on brûlait les sorciers, parce qu'on avait la bèlise de les croire tout-puissants; maintenant, on fait la même bêtise par rapport à la presse, parce qu'on la croit, elle aussi, toutepuissante. Mais il n'en est rien : elle est tout aussi impuissante que les sorciers du moyen âge. Donc plus de persécutions de la presse ! » Voilà le raison-

nement que faisait jadis M. de Girardin. Et lorsque les bourgeois discutent maintenant entre eux sur la liberté de la presse, quels arguments avancent-ils en sa faveur? — « Voyez, disent-ils, l'Angleterre, la Suisse, les États-Unis. La presse y est libre, et cependant Texploitation capitaliste y est mieux établie que dans toute autre contrée, le règne du capital y est plus sûr que partout ailleurs. Laissez se produire, ajoutent-ils, les doctrines dangereuses. N'avons-nous pas tous les moyens d'étouffer la voix de leurs journaux sans avoir recours à la violence? Et puis, si un jour, dans un moment d'effervescence, la presse révolutionnaire devenait une arme dangereuse, — eh bien ! ce jour-là on aura bien le temps de la raser d'un seul coup sous un prétexte quelconque. »

Pour la liberté de réunion, même raisonnement. — <( Donnons pleine liberté de réunion, dit la bourgeoisie : — elle ne portera pas atteinte à nos privilèges. Ce que nous devons craindre, ce sont les sociétés secrètes, et les réunions publiques sont le meilleur moyen de les paralyser. Mais, si, dans un moment de surexcitation, les réunions publiques devenaient dangereuses, eh bien, nous aurons toujours les moyens de les supprimer, puisque nous possédons la force gouvernementale. »

« L'inviolabilité du domicile ? — Parbleu ! inscrivezla dans les codes, criez-la par-dessus les toits » ! disent les malins de la bourgeoisie. — « Nous ne voulons pas que des agents viennent nous surprendre dans notre petit ménage. Mais, nous instituerons un cabinet noir pour surveiller les suspects; nous peuplerons le pays de mouchards, nous ferons la liste des hommes dangereux, et nous les surveillerons de près.

Et, quand nous aurons flairé un jour que ça se gâte, alors allons-y drûraent, flchons-nous de l'inviolabilité, arrêtons les gens dans leurs lits, perquisitionnons, fouillons 1 Mais surtout, allons-y hardiment, et s'il y en a qui crient trop fort, coffrons-les aussi et disons aux autres : « Que voulez-vous, messieurs! A la guerre comme à la guerre! On nous applaudira ! »

(( Le secret de la correspondance? — Dites partout, écrivez, criez que la correspondance est inviolable. Si le chef d'un bureau de village ouvre une lettre par curiosité, destituez-le immédiatement, écrivez en grosses lettres : « Quel monstre ! quel criminel » ! Prenez garde que les petits secrets que nous nous disons les uns les autres dans nos lettres ne puissent être divulgués. Mais si nous avons vent d'un complot tramé contre nos privilèges, — alors ne nous gênons pas : ouvrons toutes les lettres, nommons mille employés pour cela, s'il le faut, et si quelqu'un s'avise de protester, répondons franchement, comme un ministre anglais l'a fait dernièrement aux applaudissements du parlement : — « Oui, messieurs, c'est le cœur serré et avec le plus profond dégoût que nous faisons ouvrir les lettres ; mais c'est exclusivement parce que la patrie (c'est-à-dire, l'aristocratie et la bourgeoisie) est en danger! »

Yoilà à quoi se réduisent ces soi-disant libertés politiques.

Liberté de la presse et de réunion, inviolabilité du domicile et de tout le reste, nesont respectées ^'we si le peuple n^ en fait pas usage contre les classes pri-

vilégiées. Mais, le jour où il commence à s'en servir pour saper les privilèges, — toutes ces soi-disant libertés sont jetées par-dessus bord.

Gela est bien naturel. L'homme n'a de droits que ceux qu'il a acquis de haute lutte. 11 n'a de droits que ceux qu'il est prêt à défendre à chaque instant, les armes à la main.

Si on ne fouette pas hommes et femmes dans les rues de Paris, comme on le fait à Odessa, c'est parce que le jour où un gouvernement l'oserait, le peuple mettrait en pièces les exécuteurs. Si un aristocrate ne se fraye plus un passage dans les rues à coups de bâton distribués à droite et à gauche par ses valets, c'est parce que les valets du seigneur qui en aurait l'idée seraient assommés sur place. Si une certaine égalité existe entre l'ouvrier et le patron dans la rue et dans les établissements publics^ c'est parce que l'ouvrier, grâce aux révolutions précédentes, a un sentiment de dignité personnelle qui ne lui permettra pas de supporter l'offense du patron, — et non pas parce que ses droits sont inscrits dans la loi.

Il est évident que dans la société actuelle, divisée en maîtres et serfs, la vraie liberté ne peut pas exister ; elle ne le pourra pas tant qu'il y aura exploiteurs et esclaves, gouvernants et gouvernés. Cependant il ne s'en suit pas que jusqu'au jour où la révolution anarchiste viendra balayer les distinctions sociales, nous désirions voir la presse bâillonnée, comme elle l'est en Allemagne, le droit de réunion annulé comme en Russie, et l'inviolabilité person-

40 PAROLES d'UX révolte

nelle réduite à ce qu'elle est en Turquie. Tout esclaves du capital que nous sommes, nous voulons pouvoir écrire et publier ce que bon nous semble, nous voulons pouvoir nous réunir et nous organiser comme il nous plaira, — précisément pour secouer le joug du capital.

Mais il est bien temps de comprendre que ce n'est pas aux lois constitutionnelles qu'il faut demander ces droits. Ce n'est pas dans une loi, — dans un morceau de papier, qui peut être déchiré à la moindre fantaisie des gouvernants, — que nous irons chercher la sauvegarde de ces droits naturels. C'est seulement en nous constituant comme force, capable d'imposer notre volonté, que nous parviendrons à faire respecter nos droits.

Youlons-nous avoir la liberté de dire et d'écrire ce que bon nous semblera ? Youlons-nous avoir le droit de nous réunir et de nous organiser? — Ce n'est pas à un parlement que nous devons aller en demander la permission; ce n'est pas une loi que nous devons mendier au Sénat. Soyons une force organisée, capable de montrer les dents chaque fois que n'importe qui s'avise de restreindre notre droit de parole ou de réunion ; soyons forts, et nous pourrons être sûrs que personne n'osera venir nous disputer le droit de parler, d'écrire, d'imprimer, de nous réunir Le jour où nous aurons su établir assez d'entente entre les exploités pour sortir au nombre de plusieurs milliers d'hommes dans la rue et prendre la défense de nos droits, personne n'osera nous disputer ces droits, ni bien d'autres encore que nous saurons revendiquer. Alors, mais seulement alors, nous aurons acquis ces droits, que nous pourrions vainement

mendier pendant des dizaines d'années à la Chambre ; alors ces droits nous seront garantis d'une manière bien autrement sûre que si on les inscrivait de nouveau sur des chiffons de papier.

Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent.

C'est aux jeunes gens que je veux parler aujourd'hui. Que les vieux — les vieux de cœur et d'esprit, bien entendu — mettent donc le volume de côté, sans se fatiguer inutilement les yeux à une lecture qui ne leur dira rien.

Je suppose que vous approchez des dix-huit ou vingt ans; que vous finissez votre apprentissage ou vos études ; que vous allez entrer dans la vie. Yous avez, je le pense^ l'esprit dégagé des superstitions qu'on a cherché à vous inculquer : vous n'avez pas peur du diable et vous n'allez pas entendre déblatérer les curés et pasteurs. Qui plus est, vous n'êtes pas un de ces gommeux, tristes produits d'une société au déclin, qui promènent sur les trottoirs leurs pantalons mexicains et leurs faces de singe et qui déjà à cet âge n'ont

que des appétits de jouissance à tout prix,.... je suppose, au contraire, que vous avez le cœur bien à sa place, et c'est à cause de cela que je vous parle.

Une première question, je le sais, se pose devant vous. — « Que vais-je devenir? » vous ôtes-vous demandé maintes fois. En effet, lorsqu'on est jeune, on comprend qu'après avoir étudié un métier ou une science pendant plusieurs années — aux frais de la société, notez-le bien, — ce n'est pas pour s'en faire un instrument d'exploitation, et il faudrait être bien dépravé, bien rongé par le vice, pour ne jamais avoir rêvé d'appliquer un jour son intelligence, ses capacités, son savoir, à aider à l'affrancbissement de ceux qui grouillent aujourd'hui dans la misère et dans l'ignorance.

Vous êtes de ceux qui l'avez rêvé, n'est-ce pas? Eh bien, voyons, qu'allez-vous faire pour que votre rêve devienne une réalité?

Je ne sais pas dans quelles conditions vous êtes né. Peut-être, favorisé par le sort, avez-vous fait des études scientifiques; c'est médecin, avocat, homme de lettres ou de science que vous allez devenir; un large champ d'action s'ouvre devant vous; vous entrez dans la vie avec de vastes connaissances, des aptitudes exercées ; ou bien, vous êtes un honnête artisan, dont les connaissances scientifiques se bornent au peu que vous avez appris à l'école, mais qui avez eu l'avantage de connaître de près ce qu'est la vie de rude labeur menée par le travailleur de nos jours.

Je m'arrête à la première supposition, pour revenir

ensuite à la .seconde; j'admets que vous avez reçu une éducation scientifique. Supposons que vous allez devenir... médecin.

Demain, un homme.en blouse viendra vous chercher pour voir une malade. Il vous mènera dans une de ces ruelles où les voisines se touchent presque la main par-dessus la tête du passant; vous montez dans un air corrompu, à la lumière vacillante d'un lampion, deux, trois, quatre, cinq escaliers couverts d'une crasse glissante, et dans une chambre sombre et froide vous trouvez la malade, couchée sur un grabat, recouverte de sales haillons. Des enfants pâles, livides, grelottant sous leurs guenilles, vous regardent de leurs yeux grand ouverts. Le mari a travaillé toute sa vie des douze et treize heures à n'importe quel labeur : maintenant il chôme depuis trois mois. Le chômage n'est pas rare dans son métier : il se ré" pète périodiquement toutes les années; mais autrefois, quand il chômait, la femme allait travailler comme journalière... laver vos chemises, peut-être, en gagnant trente sous par jour; mais la voilà alitée depuis deux mois, et la misère se dresse hideuse devant la famille.

Que conseillerez-vous à la malade, monsieur le docteur? vous qui avez deviné que la cause de la maladie est l'anémie générale, le manque de bonne nourriture, le manque d'air? Un bon bifteck chaque jour, un peu de mouvement à l'air libre, une chambre sèche et bien aérée ? Quelle ironie I Si elle le pouvait, elle l'aurait déjà fait sans attendre vos conseils !

Si vous avez le cœur bon, la parole franche, le regard honnête, la famille vous contera bien des choses. Elle vous dira que de l'autre côté de la cloison,

cette femme qui tousse d'une toux à vous fendre le cœur, est la pauvre repasseuse; qu'un escalier plus bas, tous les enfants ont la fièvre ; que la blanchisseuse du rez-de-chaussée, elle non plus, ne verra pas le printemps, et que dans la maison à côté c'est encore pis.

Que direz-vous à tous ces malades ? Bonne nourriture, changement de climat, un travail moins pénible?.... Vous auriez voulu pouvoir le dire, mais vous n'osez pas, et vous sortez le cœur brisé, la malédiction sur les lèvres.

Le lendemain vous réfléchissez encore aux habitants du taudis, lorsque votre camarade vous raconte qu'un valet de pied est venu le chercher, en carrosse cette fois-ci. C'était pour l'habitante d'un riche hôtel, pour une dame, épuisée par des nuits sans sommeil, qui donne toute sa vie aux toilettes, aux visites, à la danse et aux querelles avec un mari butor. Votre camarade lui a conseillé une vie moins inepte, une nourriture moins échauffante, des promenades à l'air frais, le calme de l'esprit et un peu de gymnastique de chambre, pour remplacer jusqu'à un certain point le travail productif!

L'une meurt parce que, sa vie durant, elle n'a jamais assez mangé et ne s'est jamais suffisamment reposée; l'autre languit parce que durant toute sa vie elle n'a jamais su ce qu'est le travail...

Si vous êtes une de ces natures molasses qui se font à tout, qui à la vue des faits les plus révoltants se soulagent par un léger soupir et par une chope, alors vous vous ferez à la longue à ces contrastes et, la nature de la bote aidant, vous n'aurez plus qu'une idée, celle de vous caser dans les rangs des jouisseurs pour

ne jamais vous trouver parmi les misérables. Mais si vous êtes « un homme », si chaque sentiment se traduit chez vous par un acte de volonté, si la bête en vous n'a pas tué l'être intelligent, alors, vous reviendrez un jour chez vous en disant : « Non, c'est injuste, cela ne doit pas traîner ainsi. Une s'agit pas de guérir les maladies, il faut les prévenir. Un peu de bien-être et de développement intellectuel suffiraient pour rayer de nos listes la moitié des malades et des maladies. Au diable les drogues ! De l'air, de la nourriture, un travail moins abrutissant, c'est par là qu'il faut commencer. Sans cela, tout ce métier de médecin n'est qu'une duperie et un faux-semblant ».

Ce jour-là vous comprendrez le socialisme. Vous voudrez le connaître de près, et si l'altruisme n'est pas pour vous un mot vide de sens, si vous appliquez à l'étude de la question sociale la sévère induction du naturaliste, vous finirez par vous trouver dans nos rangs, et vous travaillerez, comme nous, à la révolu lution sociale.

Mais, peut-être direz-vous : « Au diable la pratique I Comme l'astronome, le physicien, le chimiste, consacrons-nous à la science pure. Sera-ce simplement la jouissance — certainement immense — que nous donnent l'étude des mystères de la nature et l'exercice de nos facultés intellectuelles? Dans ce cas-là, je vous demanderai en quoi le savant qui cultive la science pour passer agréablement sa vie diffère de cet ivrogne qui, lui aussi, ne cherche dans la vie que la jouissance immédiate et qui la trouve dans le vin? Le

savant a, certes, mieux choisi la source de ses jouissances, puisque la sienne lui en procure de plus intenses et de plus durables, mais c'est tout! L'un et l'autre, l'ivrogne et le savant, ont le même but égoïste, la jouissance personnelle.

Mais non, vous ne voudrez pas de cette vie d'égoïste. En travaillant pour la science, vous entendez travailler pour l'humanité, et c'est par cette idée que vous vous guiderez dans le choix de vos recherches...

Belle illusion ! et qui de nous ne l'a caressée un moment lorsqu'il se donnait pour la première fois à la science !

Mais alors, si réellement vous songez à l'humanité, si c'est elle que vous visez dans vos études, une formidable objection va se dresser devant vous; car, pour peu que vous ayez l'esprit juste, vous remarquerez immédiatement que dans la société actuelle, la science n'est qu'un objet de luxe, qui sert à rendre la vie plus agréable à quelques-uns et qui reste absolument inaccessible à la presque totalité de l'humanité.

En effet, il y a plus d'un siècle que la science a établi de saines notions cosmogoniques, mais à combien s'élève le nombre de ceux qui les possèdent ou qui ont acquis un esprit de critique réellement scientifique! A quelques milliers à peine, qui se perdent au milieu de centaines de millions partageant encore des préjugés et des superstitions dignes de barbares, exposés en conséquence à servir toujours de jouets aux imposteurs religieux.

Ou bien, jetez seulement un coup d'oeil sur ce que la science a fait pour élaborer les bases rationnelles de l'hygiène physique et morale. Elle vous dit com-

ment nous devons vivre pour conserver la santé de notre corps , comment maintenir en bon état nos agglomérations d'hommes; elle indique la voie du bonheur intellectuel et moral. Mais tout le travail immense accompli dans ces deux voies, ne reste-t-il pas à l'état de lettre morte dans nos livres? Et pourquoi cela? — Parce que la science, aujourd'hui, n'est faite que pour une poignée de privilégiés, parce que l'inégalité sociale qui divise la société en deux classes, celle des salariés et celle des détenteurs du capital, fait de tous les enseignements sur les conditions de la vie rationnelle comme une raillerie pour les neuf dixièmes de l'humanité.

Je pourrais vous citer encore bien des exemples, mais j'abrège : sortez seulement du cabinet de Faust, dont les vitraux noircis de poussière laissent à peine pénétrer sur les livres la lumière du grand jour, regardez autour de vous, et à chaque pas vous trouverez vous-même des preuves à l'appui de cette idée. Une s'agit plus en ce moment d'accumuler les vérités et les découvertes scientifiques. Il importe avant tout de répandre les vérités acquises par la science, de les faire entrer dans la vie, den faire un domaine commun. Il importe de faire en sorte que tous, l'humanité eniière, deviennent capables de se les assimiler, de les appliquer : que la science cesse d'être un luxe, qu'elle soit la base de la vie de tous. La justice le veut ainsi.

Je dirai plus : c'est l'intérêt de la science elle-même qui l'impose. La science ne fait de progrès réels que lorsqu'une vérité nouvelle trouve déjà un milieu préparé à'I'accepter. La théorie de l'origine mécanique de la chaleur, énoncée au siècle passé presque dans

les mêmes termes que l'énoncent Hirn et Glausius, resta pendant quatre-vingts ans enfouie clans les Mémoires académiques jusqu'à ce que les connaissances physiques eussent été suffisamment répandues pour créer un milieu capable de les accepter. Il a fallu que trois générations se. succédassent pour que les idées d'Erasme Darwin sur la variabilité des espèces fussent favorablement accueillies de la bouche de son peLit-flls, et pour qu'elles fussent admises par les savants académiciens, non sans pression, il est vrai, de la part de l'opinion publique. Le savant, comme le poète ou l'artiste, est toujours le produit de la société dans laquelle il se meut et enseigne.

Mais si vous vous pénétrez de ces idées, vous comprendrez qu'avant tout il importe de produire une modification profonde dans cet état de choses qui condamne aujourd'hui le savant à regorger de vérités scientifiques et la presque totalité des êtres humains à rester ce qu'ils étaient il y a cinq, dix siècles, c'està-dire à l'état d'esclaves et de machines incapables de s'assimiler les vérités établies. Et le jour où vous vous pénétrerez de cette idée, large, humanitaire et profondément scientifique, ce jour-là vous perdrez le goût de la science pure. Vous vous mettrez à la recherche des moyens d'opérer cette transformation, et si vous ne vous départez pas de l'impartialité qui vous a guidé dans vos investigations scientifiques, vous adopterez nécessairement la cause du socialisme ; vous couperez court aux sophismes et vous reviendrez vous ranger parmi nous ; las de travailler à procurer

des jouissances à ce petit groupe qui en a déjà sa large part, vous mettrez vos lumières et votre dévouement au service immédiat des opprimés.

Et soyez sûr qu'alors, le sentiment du devoir accompli et un accord réel s'établissant entre vos sentiments et vos actes, vous retrouverez en vous des forces dont vous n'avez pas même soupçonné l'existence. Et lorsque, un jour, — il n'est pas loin en tout cas, n'en déplaise à vos professeurs, — lorsqu'un jour, dis-je, la modification pour laquelle vous aurez travaillé s'opérera, alors, puisant des forces nouvelles dans le travail scientifique collectif et dans le concours puissant des armées de travailleurs qui viendront se mettre à son service, la science prendra un essor, en comparaison duquel les lents progrès d'aujourd'hui paraîtront de simples exercices d'écoliers.

Alors, jouissez de la science : cette jouissance sera pour tous !

Si vous terminez vos études de droit et si vous vous préparez pour le barreau, il se peut que vous aussi, vous vous fassiez des illusions relativement à votre activité future, — j'admets donc que vous êtes des meilleurs de ceux qui connaissent l'altruisme. Vous pensez, peut-être : « Consacrer sa vie h une lutte sans trêve ni merci contre toutes les injustices;

s'appliquer constamment à faire triompher la loi, expression de la justice suprême : quelle vocation pourrait être plus belle ! » et vous entrez dans la vie plein de confiance en vous-même, en la vocation que vous avez choisie.

Eh bien, ouvrons au hasard la chronique judiciaire et voyons ce que va vous dire la vie.

Voici un riche propriétaire ; il demande l'expulsion d'un fermier-paysan qui ne paie pas la rente convenue. Au point de vue légal, il n'y a pas d'hésitation possible : puisque le paysan ne paie pas, il faut qu'il s'en aille. Mais si nous analysons les faits, voici ce que nous apprenons. Le propriétaire a toujours dissipé ses rentes en festins joyeux, le paysan a toujours travaillé. Le propriétaire n'a rien fait pour améliorer ses terres, et néanmoins la valeur en a triplé en cinquante ans, grâce à la plus-value donnée au sol par le tracé d'une voie ferrée, par les nouvelles routes vicinales, par le dessèchement des marais, par le défrichage des côtes incultes ; et le paysan qui a contribué pour une large part à donner cette plus-value à la terre, s'est ruiné ; tombé entre les mains des agents d'affaires, perdu de dettes, il ne peut plus payer son propriétaire. La loi, toujours du côté de la propriété, est formelle ; elle donne raison au propriétaire. Mais vous, en qui les fictions juridiques n'ont pas encore tué le sentiment delà justice, que ferez-vous? Demanderez-vous qu'on jette le fermier sur la grande route — c'est la loi qui l'ordonne, — ou bien demanderez-vous que le propriétaire restitue au fermier toute la part de la plus-value qui est due au travail de celui-ci ? — c'est l'équité qui vous le dicte. — De quel côté vous mettrez-vous? pour la loi, mais contre la

justice? ou bien pour la justice, mais alors contre la loi?

Et lorsque des ouvriers se seront mis en grève contre leur patron, sans le prévenir quinze jours à l'avance, de quel côté vous rangerez-vous? Du côté de la loi, c'est-à-dire du côté du patron qui, profitant d'un temps de crise , réalisait des bénéfices scandaleux (lisez les derniers procès), ou bien contre la loi, mais pour les ouvriers qui percevaient pendant ce temps-là des salaires de 2 fr. 50 et voyaient dépérir leurs femmes et leurs enfants ? Défendrez-vous cette fiction qui consiste à afûrmer la « liberté des transactions » '/ Ou bien soutiendrez-vous l'équité, en vertu de laquelle un contrat conclu entre celui qui a bien dîné et celui qui vend son travail pour manger, entre le fort et le faible, n'est pas un contrat?

Voici un autre fait. Un jour, à Paris, un homme rôdait près d'une boucherie. Il saisit un bifteck et se met à courir. On l'arrête, on le questionne, et l'on apprend que c'est un ouvrier sans travail, que lui et sa famille n'ont rien mangé depuis quatre jours. On supplie le boucher de lâcher l'homme, mais le boucher veut le triomphe de la justice! il poursuit, et l'homme est condamné à six mois de prison. C'est ainsi que lèvent l'aveugle Thémis. — Et votre conscience ne se révoltera pas contre la loi et contre la société, en voyant que des condamnations analogues se prononcent chaque jour!

Ou bien, demanderez-vous l'application de la loi contre cet homme qui, malmené, bafoué dès son enfance, ayant grandi sans avoir entendu un mot de sympathie, finit par tuer son voisin pour lui prendre cent sous? Vous demanderez qu'on le guillotine, ou, — qui pis est, — qu'on l'enferme pour vingt ans dans

54 PAROLES d'un RETV^OLTE

une prison, lorsque vous savez qu'il est plus malade que criminel, et qu'en tout cas c'est sur la société entière que retombe son crime?

Demanderez-vous qu'on jette dans les cachots ces tisserands qui, dans un moment d'exaspération ont mis le feu à la fabrique ? Qu'on envoie aux pontons cet homme qui a tiré sur un assassin couronné? qu'on fusille ce peuple insurgé qui plante sur les barricades le drapeau de l'avenir?

— Non, mille Ibis non !

Si vous raisonnez, au lieu de répéter ce qu'on vous a enseigné; si vous analysez et dégagez la loi de ces nuages de fictions dont on l'a entourée pour voiler son origine, qui est le désir du plus fort, et sa substance, qui a toujours été la consécration de toutes les oppressions léguées à l'humanité par sa sanglante histoire, — vous aurez un mépris suprême de cette loi. Vous comprendrez que rester serviteur de la loi écrite, c'est se mettre chaque jour en opposition avec la loi de la conscience et marchander avec elle; et, comme cette lutte ne peut durer, vous romprez avec la tradition et viendrez travailler avec nous à l'abolition de toutes les injustices : économiques, politique, sociales.

Mais alors vous serez socialiste, vous serez révolutionnaire.

Et vous, jeune ingénieur, qui rêvez d'améliorer, par les applications de la science à l'industrie, le sort des travailleurs, — quel triste désenchantement, que de déboires vous attendent ! Vous donnez l'énergie juvé-

nile de votre intelligence à l'élaboration d'un projet de voie ferrée qui, serpentant au bord des précipices et perçant le cœur des géants de granit, ira rallier deux pays séparés par la nature. Mais, une fois à l'œuvre, vous voyez dans ce sombre tunnel, des bataillons ouvriers décimés par les privations et les maladies, vous en voyez d'autres retourner chez eux emportant à peine quelques sous et les germes indubitables de phtisie, vous voyez les cadavres humains, — résultats d'une crap'uleuse avarice, — marquer chaque mètre d'avancement de votre voie, et cette voie terminée, vous voyez enfin qu'elle devient un chemin pour les canons des envahisseurs...

Vous avez voué votre jeunesse à une découverte qui doit simplifier la production, et après bien des efforts, bien des nuits sans sommeil, vous voilà enfin en possession de celte précieuse découverte. Vous l'appliquez, et le résultat dépasse vos espérances. Dix mille, vingt mille ouvriers seront jetés sur le pavé ! Ceux qui restent, des enfants pour la plupart, seront réduits à l'état de machines! Trois, quatre, dix patrons feront fortune et « boiront le Champagne à plein verre »... Est-ce cela que vous avez rêvé?

Enfin vous étudiez les progrès industriels récents et vous voyez que la couturière n'a rien, absolument rien gagné à la découverte delà machine à coudre; que l'ouvrier du Gothard meurt d'ankylostoma en dépit des perforatrices à couronnes de diamant, que le maçon et le journalier chôment comme auparavant à côté des ascenseurs Giffard, — et si vous discutez les problèmes sociaux avec cette indépendance d'esprit qui vous a guidé dans vos problèmes techniques, vous arrivez nécessairement à la conclusion que, sous le

régime de la propriété privée et du salariat, chaque nouvelle découverte, lors même qu'elle augmente un peu le bien-être du travailleur, ne fait que rendre sa servitude plus lourde, le travail plus abrutissant, le chômage plus fréquent et les crises plus aiguës, et que celui qui a déjà pour lui toutes les jouissances est le seul qui en profite sérieusement.

Que ferez-vous alors, une fois arrivé à cette conclusion? — Ou bien, vous commencerez par faire taire votre conscience par des sophismes; puis, un beau jour, vous donnerez congé à vos honnêtes rêves de jeunesse et vous chercherez à vous emparer, pour vous-même, de ce qui donne droit aux jouissances, — vous irez alors dans le camp des exploiteurs. Ou bien, si vous avez du cœur, vous vous direz : — « Non, ce n'est pas le temps de faire des découvertes! Travaillons d'abord à transformer le régime de la production ; lorsque la propriété individuelle sera abolie, alors chaque nouveau progrès industriel se fera au bénéfice de toute l'humanité ; et cette masse de travailleurs, machines aujourd'hui, êtres pensants alors, appliquant à l'industrie leur intuition soutenue par l'étude et exercée parle travail manuel, le progrès technique prendra un essor qui fera en cinquante ans ce que nous n'osons pas même rêver aujourd'hui.

Et que dire au maître d'école, — non pas à celui qui considère sa profession comme un ennuyeux métier, mais à celui qui, entouré d'une bande joyeuse de moutards, se sent à son aise sous leurs regards animés, au milieu de leurs joyeux sourires, et qui

cherche à réveiller dans ces petites têtes les idées humanitaires qu'il caressait lui-naôme lorsqu'il était jeune?

Souvent, je vous vois triste, et je sais ce qui vous fait froncer les sourcils. Aujourd'hui, votre élève le plus aimé, qui n'est pas très avancé en latin, c'est vrai, mais n'en a pas moins bon cœur, racontait avec enthousiasme la légende de Guillaume Tell. Ses yeux brillaient, il semblait vouloir poignarder sur place tous les tyrans ; il disait avec feu ce vers passionné de Schiller :

Devant l'esclave, quand il rompt sa chaîne, Devant Thomme libre, ne tremble pas !

Mais rentré à la maison, sa mère, son père^ son oncle, l'ont vertement réprimandé pour le manque d'égards qu'il a eu envers monsieur le pasteur ou le garde-champêtre : ils lui ont chanté pendant une heure « la prudence, le respect aux autorités, la soumission », si bien qu'il a mis Schiller de côté pour lire « L'art de faire son chemin dans le monde! »

Et puis, hier encore, on vous disait que vos meilleurs élèves ont tous mal tourné : l'un ne fait que rêver épaulettes; l'autre, en compagnie de son patron, vole le maigre salaire des ouvriers, et vous, qui aviez mis tant d'espérance en ces jeunes gens, vous réfléchissez à présent sur la triste contradiction qui existe entre la vie et l'idéal.

Vous y réfléchissez encore ! mais je prévois que dans deux ans, après avoir eu désillusion sur désillusion, vous mettrez vos auteurs favoris de côté, et que vous finirez par dire que Tell était certainement un

très honnête père, mais en somme, un peu fou; que la poésie est une chose excellente au coin du feu, surtout lorsqu'on a enseigné pendant toute une journée la règle des intérêts composés, mais qu'après tout messieurs les poètes planent toujours dans les nuages et que leurs vers n'ont rien à faire, ni avec la vie, ni avec la prochaine visite de M. l'inspecteur...

Ou bien, vos rêves de jeunesse deviendront la ferme conviction de l'homme mûr. Vous voudrez l'instruction large, humanitaire, pour tous, à l'école et en dehors de l'école, et voyant qu'elle est impossible dans les conditions actuelles, vous vous attaquerez aux bases mômes de la société bourgeoise. Alors, mis en disponibilité par le ministère, vous quitterez l'école et vous viendrez parmi nous, avec nous, dire aux hommes âgés, mais moins instruits que vous, ce que le savoir a d'attrayant, ce que Ihumanité doit être, ce qu'elle peut être. Vous viendrez travailler avec les socialistes à la transformation complète du régime actuel, dans le sens de l'égaUté, de la solidarité, de la liberté.

Enfin vous, jeune artiste, sculpteur, peintre, poète, musicien, ne remarquez-vous pas que le feu sacré qui avait inspiré tel de vos prédécesseurs, vous manque aujourd'hui, à vous et aux vôtres? que l'art estbanal, que la médiocrité règne?

Et pourrait-il en être autrement? La joie d'avoir retrouvé le monde antique, de s'être retrempé aux sources de la nature, qui lit les chefs-d'œuvre de la Renaissance, n'existe plus pour l'art contemporain;

l'idée révolutionnaire l'a laissé froid jusqu'à présent et, en l'absence d'idée, il croit en avoir trouvé une dans le réalisme, lorsqu'il s'évertue aujourd'hui à photographier en couleurs la goutte de rosée sur la feuille d'une plante, à imiter les muscles fessiers d'une vache, ou à dépeindre minutieusement, en prose et en vers, la boue suffocante d'un égout, le boudoir d'une femme galante.

Mais, s'il en est ainsi, que faire? direz-vous.

— Si le feu sacré que vous dites posséder, n'est qu'un « lumignon fumant )>, alors vous continuerez à faire comme vous avez fait, et votre art dégénérera bientôt en métier de décorateur pour les salons du boutiquier, de pourvoyeur de libretti aux Bouffes et de feuilletons à un Girardin quelconque, — La plupart d'entre vous descendent déjà rapidement cette pente funeste..

Mais si réellement votre cœur bat à l'unisson avec celui de l'humanité, si, en vrai poète, vous avez une oreille pour entendre la vie, alors, en présence de cette merde souffrances dont le flot monte autour de vous, en présence de ces peuples mourant de faim, de ces cadavres entassés dans les mines et de ces corps mutilés gisant en monticules au pied des barricades, de ces convois d'exilés qui vont s'enterrer dans les neiges de la Sibérie et sur les plages des îles tropicales, en présence de la lutte suprême qui s'engage, des cris de douleur des vaincus et des orgies des vainqueurs, de l'héro'isme aux prises avec la lâcheté, de l'enthousiasme en lutte avec la bassesse — vous ne pourrez plus rester neutre ; vous viendrez vous ranger du côté des opprimés, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du

côté de ceux qui luttent pour la lumière, pour l'humanité, pour la justice !

Yous m'arrêtez enfin!

— Mais, dites-vous, si la science abstraite est un luxe et la pratique de la médecine un taux-semblant; si la loi est une injustice et la découverte technique un instrument d'exploitntion ; si l'école, aux prises avec la sagesse du praticien, est sûre d'être vaincue ; si l'art, sans idée révolutionnaire, ne peut que dégénérer, que me reste-t-il donc à faire ?

— Eh bien je vous réponds :

— Un travail immense, attrayant au plus haut degré, un travail dans lequel les actes seront en complet accord avec la conscience, un travail capable d'entraîner les natures les plus nobles, les plus vigoureuses.

Quel travail? — Je vais vous le dire.

— Ou bien, transiger continuellement avec sa conscience et finir un beau jour par se dire : « Périsse l'humanité, pourvu que je puisse avoir toutes les jouissances et en profiter tant que le peuple sera assez bête pour me laisser faire! » — Ou bien, se ranger avec les socialistes et travailler avec eux à la transfor-

mation complète de la société. Telle est la conséquence forcée de l'analyse que nous avons faite. Telle sera la conclusion logique, à laquelle devra forcément arriver tout être intelligent, pourvu qu'il raisonne honnêtement sur ce qui se passe autour de lui, pour peu qu'il sache avoir raison des sophismes que lui soufflent à l'oreille son éducation bourgeoise et l'opinion intéressée de ceux qui l'entourent.

Cette conclusion une fois acquise, la question « Que faire? » est venue naturellement se poser.

La réponse est facile.

Sortez seulement de ce milieu dans lequel vous êtes placé et oij il est d'usage de dire que le peuple n'est qu'un tas de brutes, venez vers ce peuple, et la réponse surgira d'elle-même.

Vous verrez que partout, en France comme en Allemagne, en Italie comme aux États-Unis, partout oii il y a des privilégiés et des opprimés, il s'opère au sein de la classe ouvrière un travail gigantesque, dont le but est de briser à jamais les servitudes imposées par la féodalité capitaliste et de jeter les fondements d'une société établie sur les bases de la justice et de l'égalité. Il ne suffit plus au peuple d'aujourd'hui d'exprimer ses plaintes par une de ces chansons dont la mélodie vous fendait le cœur et que chantaient les serfs du dix-huitième siècle, que chantent encore les paysans slaves ; il travaille, avec la conscience de ce qu'il a fait et contre tous les obstacles, à son alfranchissement.

Sa pensée s'exerce constamment à deviner ce qu'il s'agit de faire afin que la vie, au lieu d'être une malédiction pour les trois quarts de l'humanité, soit un bonheur pour tous. Il aborde les problèmes les plus

ardus de la sociologie et cherche à les résoudre avec son bons sens, son esprit d'observation, sa rude expérience. Pour s'entendre avec d'autres misérables comme lui, il cherche à se grouper, à s'organiser. Il se constitue en sociétés soutenues avec peine par de minces cotisations ; il cherche à s'entendre à travers les frontières et, mieux que les rhéteurs philanthropes, il prépare le jour où les guerres entre peuples deviendront impossibles. Pour savoir ce que font ses frères, pour mieux les connaître, pour élaborer les idées et les propager, il soutient, — mais au prix de quelles privations, de quels elforts ! — sa presse ouvrière. Enfin, l'heure venue, il se lève et, rougissant de son sang les pavés des barricades, il se lance à la conquête de ces libertés que plus tard les riches et les puissants sauront corrompre en privilèges pour les tourner encore contre lui.

Quelle série d'efforts continuels ! quelle lutte incessante ! Quel travail recommencé constamment, tantôt pour combler les vides qui se font par les désertions — suite de la lassitude, de la corruption, des poursuites ; tantôt pour reconstituer les rangs éclaircispar les fusillades et les mitraillades ; tantôt pour reprendre les études brusquement interrompues par les exterminations en bloc !

Leurs journaux sont créés par des hommes qui ont dû voler à la société des bribes d'instruction en se privant de sommeil et de nourriture ; l'agitation est soutenue par des sous pris sur le strict nécessaire, souvent sur le pain sec ; et, tout cela, sous l'appréhension continuelle de voir bientôt la famille réduite à la plus affreuse des misères, dès que le patron s'apercevra que « son ouvrier, son esclave, fait du socialisme ! »

Yoilà ce que vous verrez, si vous allez dans le peuple.

Et dans cette lutte sans fin, que de fois le travailleur, succombant sous le poids des obstacles, ne s'estil. pas demandé vainement : « Où sont-ils donc ces jeunes gens qui se sont donné l'instruction à nos frais I ces jeunes, que nous avons nourris et vêtus pendant qu'ils étudiaient? pour qui, le dos courbé sous le fardeau, et le ventre creux, nous avons bâti ces maisons, ces académies, ces musées? pour qui, le visage blême, nous avons imprimé ces beaux livres que nous ne pouvons pas même lire ? Où sont-ils, ces professeurs qui disent posséder la science humanitaire et pour qui l'humanité ne vaut pas une espèce rare de chenilles? Ces hommes qui parlent liberté et jamais ne défendent la nôtre, foulée chaque jour aux pieds ? Ces écrivains, ces poètes, ces peintres, toute cette bande d'hypocrites en un mot qui, les larmes aux yeux, parlent du peuple et qui jamais ne se sont trouvés avec nous, pour nous aider dans nos travaux ? »

Les uns se plaisent dans leur lâche indifférence ; les autres, le grand nombre, méprisent « la canaille » et sont prêts à se ruer sur elle, si elle ose toucher à leurs privilèges.

De temps en temps il arrive bien un jeune homme qui rêve tambours et barricades et qui vient chercher des scènes à sensation, mais qui déserte la cause du peuple dès qu'il s'aperçoit que la route de la barricade est longue, que le travail est pénible et que sur cette

6i PAROLES d'un REYOLTF,

roule les couronnes de laurier qu'il vient conquérir sont mêlées d'épines. Le plus souvent, ce sont des ambitieux inassouvis qui, après avoir échoué dans leurs premières tentatives, cherchent à capter les suffrages du peuple, mais qui plus tard seront les premiers à tonner contre lui, dès qu'il voudra appliquer les principes qu'ils ont eux-mêmes professés ; peutêtre feront-ils braquer les canons contre la « vile multilude », si elle ose bouger avant que, eux, les chefs de file, aient donné le signal.

Ajoutez la sotte injure, le mépris hautain, la lâche calomnie de la part du grand nombre, et vous aurez tout ce que le peuple reçoit maintenant de la part de la jeunesse bourgeoise, pour l'aider dans son évolution sociale.

Et après cela vous demanderiez encore : <( Que faire? » lorsque tout est à faire ! lorsque toute une armée de jeunes gens trouverait à appliquer la force entière de leurs énergies, de leurs intelligences, de leurs talents pour aider le peuple dans l'immense ttiche qu'il a entreprise !

Vous, amateurs de science pure, si vous vous êtes pénétrés des principes du socialisme, si vous avez compris toute la portée de la révolution qui s'annonce, ne remarquez-vous pas que toute la science est à refaire pour la mettre d'accord avec les principes nouveaux; qu'il s'agit d'accomplir dans ce domaine une révolution dont l'importance doit surpasser de beaucoup celle qui s'est accomplie dans les sciences au XYIIP siècle? Ne comprenez-vous pas que l'his-

toire — aujourd'hui « fable convenue » sur la grandeur des rois, des grands personnages et des parlements, — est toute à refondre au point de vue populaire, au point de vue du travail accompli parles masses dans les évolutions de l'humanité? Que l'économie sociale — aujourd'hui consécration de l'exploitation capitaliste — est toute à élaborer de nouveau, aussi bien dans ses principes fondamentaux que dans ses innombrables applications? Que l'anthropologie, la sociologie, l'éthique sont complètement à remanier et que les sciences naturelles elles-mêmes, envisagées à un point de vue nouveau, doivent subir une modification profonde quant à la manière de concevoir les phénomènes naturels et à la méthode d'exposition ? — Eh bien, faites-le! Mettez vos lumières au service d'une bonne cause ! Mais surtout venez nous aider par votre logique serrée à combattre les préjugés séculaires, à élaborer par synthèse les bases d'une meilleure organisation ; surtout enseigneznous à appliquer à nos raisonnements la hardiesse de la véritable investigation scientifique et^, prêchant d'exemple, montrez-nous comment on sacrifie sa vie pour le triomphe delà vérité !

Vous, médecin, auquel la rude expérience a fait comprendre le socialisme;, ne vous lassez pas de nous dire, aujourd'hui, demain, chaque jour et à chaque occasion^, que l'humanité marche à la dégénérescence si elle reste dans les conditions actuelles d'existence et de travail; que vos drogues resteront impuissantes contre les maladies, tant que les quatre-vingt-dixneuf centièmes de l'humanité végéteront dans des conditions absolument contraires à ce que veut la science; que ce sont les causes des maladies qui

doivent être éliminées^ et ce qu'il faut pour éliminer ces causes. Venez donc, avec votre scalpel, disséquer d'une main sûre cette société en voie de décomposition, nous dire ce qu'une existence rationnelle devrait et pourrait être et, en vrai médecin, nous répéter que l'on ne s'arrête pas devant la suppression d'un membre gangrené lorsqu'il peut infecter tout le corps.

Vous, qui avez travaillé aux applications de la science à l'industrie, venez donc nous raconter franchement quel a été le résultat de vos découvertes ; faites entrevoir à ceux qui n'osent pas encore se lancer hardiment vers l'avenir, ce que le savoir déjà acquis porte dans ses flancs d'inventions nouvelles, ce que pourrait être l'industrie dans de meilleures conditions, ce que l'homme pourrait produire s'il produisait toujours pour augmenter sa production. Apportez donc au peuple le concours de votre intuition, de votre esprit pratique et de vos talents d'organisation, au lieu de les mettre au service des exploiteurs.

Vous, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, si vous avez compris votre vraie mission et les intérêts de l'art lui-même, venez donc mettre votre plume, votre pinceau, votre burin, au service de la révolution. Racontez-nous dans votre style imagé ou dans vos tableaux saisissants les luttes titaiiiques des peuples contre leurs oppresseurs ; enflammez les jeunes cœurs de ce beau souffle révolutionnaire qui inspirait nos ancêtres ; dites à la femme ce que l'activité de son mari a de beau s'il donne sa vie à la grande cause de l'émancipation sociale. Montrez au peuple ce que la vie actuelle a de laid, et faites-nous toucher du doigt les causes de cette laideur ; dites-

nous ce qu'une vie rationnelle aurait été, si elle ne se heurtait à chaque pas contre les inepties et les ignominies de Tordre social actuel.

Enfin, vous tous qui possédez des connaissances, des talents, si vous avez du cœur, venez donc, vous et vos compagnes, les mettre au service de ceux qui en ont le plus besoin. Et sachez que si vous venez, non pas en maîtres, mais en camarades de lutte ; non pas pour gouverner, mais pour vous inspirer dans un milieu nouveau ; moins pour enseigner que pour concevoir les aspirations des masses, les deviner et les formuler, et puis travailler, sans relâche, continuellement et avec tout l'élan de la jeunesse, à les faire entrer dans la vie, — sachez qu'alors, mais alors seulement, vous vivrez d'une vie complète, dune vie rationnelle. Vous verrez que chacun de vos efforts faits dans cette voie porte am])lement ses fruits; — et ce sentiment d'accord établi entre vos actes et les commandements de votre conscience vous donnera des forces que vous ne soupçonniez pas en vousmêmes.

La lutte pour la vérité, pour la justice^ pour l'égalité, au sein du peuple — que trouverez-vous de plus ^beau dans la vie?

Il m'a fallu trois longs chapitres pour démontrer aux jeunes gens des classes aisées qu'en présence du dilemme que leur posera la vie, ils seront forcés, s'ils sont courageux et sincères, de venir se ranger avec les socialistes et d'embrasser avec eux la cause de la révolution sociale. Cette vérité est cependant si simple ! Mais, en parlant à ceux qui ont subi l'influence du milieu bourgeois, que de sophismes à combattre, que de préjugés à vaincre, que d'objections intéressées à écarter !

11 m'est facile d'être plus court en vous parlant, jeunes gens du peuple. La force même des choses vous pousse à devenir socialistes, pour peu que vous ayez le courage de raisonner et d'agir en conséquence. En effet, le socialisme moderne est .sorti des profondeurs même du peuple. Si quelques penseurs, issus de la bourgeoisie, sont venus lui apporter la sanction de la science et l'appui de la philosophie, le fond des idées qu'ils ont énoncées n'en est pas moins un produit de l'esprit collectif du peuple travailleur. Ce socialisme rationnel de l'Internationale, qui fait aujourd'hui notre meilleure force, n'a-t-il pas été élaboré dans les organisations ouvrières, sous l'influence directe des masses ? Et les quelques écrivains qui ont prêté leur concours à ce travail d'élaboration, ont-ils fait autre chose que de

AUX JEUNES (tENS 00

trouver la formule des aspirations qui déjà se faisaient jour parmi les ouvriers ?

Sortir des rangs du peuple travailleur et ne pas se vouer au triomphe du socialisme, c'est donc méconnaître ses propres intérêts, renier sa propre cause et sa mission historique.

Vous souvenez-vous du temps où, gamin encore, vous descendiez par un jour d"hiver, vous amuser dans votre sombre ruelle ? Le froid vous mordait les épaules à travers vos minces vêtements et la boue emplissait vos souliers déchirés. Déjà, lorsque vous voyiez passer de loin ces enfants potelés et richement vêtus, qui vous regardaient d'un air hautain,, vous saviez parfaitement que ces marmots, tirés à quatre épingles, ne vous valaient, vous et vos camarades, ni par Tintelligence, ni par le bon sens, ni par l'énergie. Mais plus tard, quand vous avez dû vous enfermer dans un sale atelier, dès cinq ou sixheures du matin, vous tenir, douze heures durant, près d'une machine bruyante et, machine vous-même, suivre jour par jour et pendant des années entières ses mouvements d'une impitoyable cadence, — pendant ce temps-là eux, les autres, allaient tranquillement s'instruire dans les collèges, dans les belles écoles, dans les universités. Et maintenant, ces mêmes enfants, moins intelligents mais plus instruits que vous, et devenus vos chefs, vont jouir de tous les agréments de la vie, de tous les bienfaits de la civilisation — et vous? qu'est-ce qui vous attend?

Yous rentrez dans un petit appartement sombre et

humide, où cinq, six êtres humains grouillent dans l'espace de quelques mètres carrés ; où votre mère, fatiguée par la vie, plus vieillie par les soucis que par l'âge, vous offre pour toute nourriture du pain, des pommes de terre et un liquide noirâtre qualifié ironiquement de café; où, pour toute distraction, vous avez toujours la même question à Tordre du jour, celle de savoir comment vous paierez demain le boulanger et après-demain le propriétaire ! • •— Eh quoi ! vous faudra- t-il traîner la môme existence misérable que votre père et votre mère ont traînée pendant trente, quarante ans ! Travailler toute la vie pour procurer à quelques-uns toutes les jouissances du bien-être, du savoir, de lart, et garder pour soi le souci continuel du morceau de pain? Renoncer à jamais à tout ce qui rend la vie si belle, pour se vouer à procurer tous les avantages à une poignée d'oisifs? s'user au travail, et ne connaître que la gêne, si ce n'est la misère, lorsque le chômage arrivera? Est-ce cela que vous convoitez dans la vie?

Peut-être vous résignerez-vous. N'entrevoyant pas d'issue à la situation, il se peut que vous vous disiez : « Des générations entières ont subi le môme sort, et moi, qui ne puis rien y changer, je dois le subir aussi ! Donc, travaillons, et tâchons de vivre de notre mieux. »

Soit ! Mais alors la vie elle-même se chargera de vous éclairer.

Un jour, viendra la crise, une de ces crises, non

plus passagères comme jadis, mais qui tuent raide toute une industrie, qui réduisent à la misère des milliers de travailleurs, qui déciment les familles. Vous lutterez, comme les autres, contre cette calamité. Mais vous vous apercevrez bientôt comment votre femme, votre enfant, votre ami, succombent peu à peu aux privations, faiblissent à vue d'œil et, faute d'aliments, faute de soins, finissent par s'éteindre sur un grabat, tandis que la vie, insouciante de ceux qui périssent, roule ses flots joyeux dans les rues de la grande ville, rayonnante de soleil. Vous comprendrez alors ce que cette société a de révoltant, vous songerez aux causes de la crise et votre regard sondera toute la profondeur de cette iniquité qui expose des milliers d'êtres humains à la cupidité d'une poignée de fainéants ; vous comprendrez que les socialistes ont raison lorsqu'ils disent que la société actuelle doit être, et peut être transformée de fond en comble.

Un autre jour, lorsque votre patron chercbera, par une nouvelle réduction de salaires, à vous soustraire encore quelques sous pour arrondir d'autant sa fortune, vous protesterez ; mais il vous répondra avec arrogance : « Allez brouter l'herbe, si vous ne voulez pas travailler pour ce prix-là ». Tous comprendrez alors que votre patron, non seulement cherche à vous tondre comme un mouton^ mais qu'il vous considère encore comme de race inférieure; que, non content de vous tenir dans ses griffes par le salaire, il aspire encore à faire de vous un esclave à tous égards. Alors, ou bien vous plierez le dos, vous renoncerez au sentiment de la dignité humaine et vous finirez par subir toutes les humiliations; ou bien le sang

VOUS montera à la tête, vous aurez horreur de la pente sur laquelle vous glissez, vous riposterez et, jeté sur le pavé, vous comprendrez alors que les socialistes ont raison lorsqu'ils disent : « Révolte-toi ! révolte-toi contre l'esclavage économique, car celui-ci est la cause de tous les esclavages ! » Alors vous viendrez prendre votre place dans les rangs des socialistes et vous travaillerez avec eux à l'abolition de tous les esclavages : économique, politique et social. Quelque jour vous apprendrez l'histoire de la jeune fille, dont autrefois vous aimiez tant le regard franc, la démarche svelte et la parole animée. Après avoir lutté des années et des années contre la misère, elle a quitté son village pour la grande ville. Là, elle savait que la lutte pour l'existence serait dure, mais, du moins espérait-elle gagner honnêtement son pain. Eh bien, vous savez maintenant le sort qu'elle a eu. Courtisée par un ûls de bourgeois, elle s'est laissé engluer par ses belles paroles, elle s'est donnée à lui avec la passion de la jeunesse, pour se voir abandonnée au bout d'un an, un enfant sur les bras. Toujours courageuse, elle n'a cessé de lutter; mais elle a succombé dans cette lutte inégale contre la faim et le froid et elle a fini par expirer dans on ne sait quel hôpital... Que ferez-vous alors? Ou bien, vous écarterez tout souvenir gênant par quelques stupides paroles : « Ce n'est ni la première ni la dernière », direz-vous et, un soir on vous entendra dans un café, en compagnie d'autres brutes, olfenser la mémoire de la jeune femme par de sales propos. Ou bien ce souvenir vous remuera le cœur; vous chercherez à rencontrer le pleutre séducteur pour lui jeter son crime à la face ; vous songerez aux causes de ces faits qui

se répètent tous les jours, et vous comprendrez qu'ils ne cesseront pas, tant que la société sera divisée en deux camps : les misérables d'un coté, et de l'autre les oisifs, les jouisseurs aux belles paroles et aux appétits brutaux. Vous comprendrez qu'il est temps de combler ce gouffre de séparation, et vous courrez vous ranger parmi les socialistes.

Et vous, femmes du peuple, cette histoire vous laissera-t-elle froide ? En caressant la tète blonde de cette enfant qui se blottit près de vous, ne penserez-vous jamais au sort qui l'attend, si l'état social actuel ne change pas? Ne penserez-vous jamais à l'avenir qui est réservé à votre jeune sœur, à vos enfants? Voulezvous que vos fils, eux aussi, végètent comme votre père a végété^ sans autre souci que celui du pain, sans autres joies que celles du cabaret? Voulez-vous que votre mari, votre garçon, soient toujours à la merci du premier venu qui a hérité de son père un capital à exploiter? Voulez-vous qu'ils restent toujours les eclaves du patron, la chair à canon des puissants, le fumier qui sert d'engrais aux champs des riches?

Non, mille fois non! Je sais bien que votre sang bouillonnait lorsque vous avez entendu que vos maris, après avoir commencé bruyamment une grève, ont fini par accepter, chapeau bas, les conditions dictées d'un ton hautain par le gros bourgeois! Je sais que vous avez admiré ces femmes espagnoles qui vont aux premiers rangs présenter leurs poitrines aux baïonnettes dos soldats lors d'une émeute populaire! Je

sais que vous répétez avec respect le nom de cette femme qui alla loger une balle dans la poitrine du satrape, lorsqu'il se permit un jour d'outrager un socialiste détenu en prison. Et je sais aussi que votre cœur battait lorsque vous lisiez comment les femmes du peuple de Paris se réunissaient sous une pluie d'obus pour encourager « leurs hommes » à l'héroïsme.

Je le sais, et c'est pourquoi je ne doute pas que vous aussi vous finirez par venir vous joindre à ceux qiii travaillent à la conquête de l'avenir.

Vous tous, jeunes gens sincères, hommes et femmes, paysans, ouvriers, employés et soldats, vous comprendrez vos droits et vous viendrez avec nous; vous viendrez travailler avec vos frères à préparer la révolution qui, abolissant tout esclavage, brisant toutes les chaînes, rompant avec les vieilles traditions et ouvTfint à l'humanité entière de nouveaux horizons, viendra enfm établir dans les sociétés humaines la vraie Egalité, la vraie Liberté , le travail pour tous, et pour tous la pleine jouissance des fruits de leur labeur, la pleine jouissance de toutes leurs facultés ; la vie rationnelle, humanitaire et heureuse!

Qu'on ne vienne pas nous dire que nous sommes une petite poignée, trop faible pour atteindre le but grandiose que nous visons.

Comptons-nous, et voyons combien nous sommes à souffrir de l'injustice. Paysans, qui travaillons pour autrui et qui mangeons l'avoine pour laisser le froment au maître, nous sommes des millions

d'iiommes, nous sommes si nombreux qu'à nous seuls nous formons la masse du peuple. Ouvriers qui tissons la soie et le velours pour nous vêtir de haillons, nous sommes aussi des multitudes ; et quand les sifflets des usines nous permettent un instant de repos, nous inondons' les rues et les places, comme une mer mugissante. Soldats qu'on mène à la baguette, nous qui recevons les balles pour que les officiers aient les croix et les pompons^, nous, pauvres sots, qui n'avons su jusqu'à maintenant que fusiller nos frères, il nous suffira de faire volte-face pour voir pâlir ces quelques personnages galonnés qui nous commandent. Nous tous qui souffrons et qu'on outrage, nous sommes la foule immense, nous sommes l'océan qui peut tout engloutir. Dès que nous en aurons la volonté, un moment suffira pour que justice se fasse.

Le spectacle offert en ce moment par l'Europe est bien triste à voir, mais il est aussi très édifiant. D'une part, un va-et-vient de diplomates et de courtiers qui s'augmente à vue d'œil chaque fois que l'air commence à sentir la poudre sur le vieux continent. On fait, on défait des alliances; on marchande, on vend le bétail humain pour s'assurer des alliés. « Tant de millions de têtes que notre maison garantit à la vôtre; tant d'hectares pour les paître, tels ports pour exporter leur laine! » et c'est à qui saura le mieux duperies autres dans ces marchés. C'est ce que l'on appelle en jargon politique delà diplomatie.

D'autre part des armements à n'en plus finir. Chaque jour nous apporte de nouvelles inventions pour mieux exterminer nos semblables, de nouvelles dépenses, de nouveaux emprunts, de nouveaux impôts. Criailler patriotisme, faire du chauvinisme, souffler les haines internationales, devient le métier le plus

78 PAROLES d'uX révolté

lucratif en politique, en journalisme. L'enfance même n'a pas été épargnée : on enrôle les bambins en bataillons, on les élève dans la haine du Prussien, de l'Anglais, de l'Italien ; on les dresse dans l'obéissance aveugle aux gouvernants du moment, qu'ils soient bleus, blancs, ou noirs. Et quand vingt et un ans auront sonné pour eux, on les chargera, comme des mulets, de cartouches, de provisions, d'ustensiles, on leur donnera en mains un fusil, et on leur enseignerai marcher au son du clairon, à s'égorger en bêtes féroces à droite et à gauche, sans jamais se demander pourquoi ? dans quel but? Qu'ils aient devant eux des meart-de-faim allemands ou italiens, ou bien même leurs propres frères ameutés parla disette, — le clairon sonne, il faut tuer !

Yoilà à quoi aboutit toute la sagesse de nos gouvernants et éducateurs ! Voilà tout ce qu'ils ont su nous donner pour idéal, et ceci à une époque où les misérables de tout pays se tendent la main à travers les frontières !

« Ahl vous n'avez pas voulu du socialisme? Eh bien vous aurez la guerre, — la guerre de trente ans, de cinquante ans 1 » disait Herzen après 1848. Et nous l'avons ; si le canon cesse un instant de tonner dans le monde, c'est pour reprendre haleine, c'est pour recommencer ailleurs et de plus belle, tandis que la guerre européenne, — la mêlée générale des peuples, — menace depuis dix ans, sans qu'on sache pourquoi l'on se battra, avec qui? contre qui? au nom de quels principes? dans quel intérêt?

Au temps jadis, s'il y avait guerre, on savait^ au moins, pourquoi on se faisait tuer. — « Tel roi a offensé le nôtre, — égorgeons donc ses sujets ! » Tel empereur veut enlever au nôtre des provinces ? — mourons donc pour les conserver à Sa Très Chrétienne Majesté! » On se battait pour des rivalités de rois. Celait bête , aussi les rois ne pouvaient-ils enrôler pour une pareille cause que quelques milliers d'hommes. Mais pourquoi, diable, des peuples entiers vont-ils se ruer aujoud'hui les uns sur les autres?

Les rois ne comptent plus dans les questions de guerre. Yictoria ne se formalise pas des insultes qu'on lui prodigue en France : pour la venger les Anglais ne bougeront pas, et cependant, pouvez-vous affirmer que d'ici à deux ans, Français et Anglais ne s'entreégorgeront pas pour la suprématie en Egypte? — De môme en Orient. Si autocrate et si méchant despote qu'il soit, si grand personnage qu'il s'imagine, l'Alexandre de toutes les Russies avalera toutes les insolences d'Andrassy et de Salisbury sans bouger de sa tanière de Gatchina, tant que les fmanciers de Pétersbourg et les fabricants de Moscou, — ce sont eux qui s'appellent aujourd'hui les « patriotes », — ne lui auront pas intimé l'ordre de mettre en branle ses armées.

C'est qu'en Russie, comme en Angleterre, en Allemagne comme en France, on ne se bat plus pour le bon plaisir des rois; on se bat pour l'intégrité des revenus et l'accroissement des richesses de messieurs les Très Puissants Rothschild, Schneider, compagnie d'Anzin, pour l'engraissement des barons de la haute finance et de l'industrie.

80 PAROLES d'un REVOLTi:

Aux rivalités des rois sont venues se substituer les rivalités entre sociétés bourgeoises.

En effet, on parle bien encore de « prépondérance politique ». Mais traduisez cette entité métaphysique en faits matériels, examinez comment la prépondérance politique de l'Allemagne, par exemple, se manifeste en ce moment, et vous verrez qu'il s'agit tout simplement de prépondérance économique sur les marchés internationaux. Ce que l'Allemagne, la France, la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, cherchent à conquérir en ce moment, ce n'est pas la domination militaire : c'est la domination économique. C'est le droit d'imposer leurs marchandises, leurs tarifs douaniers à leurs voisins; le droit d'exploiter des peuples arriérés en industrie; le privilège de construire des chemins de fer chez ceux qui n'en ont pas et de devenir sous ce prétexte les maîtres des marchés: le droit, enfin, d'enlever de temps en temps à un voisin, soit un port pour activer leur commerce, soit une province pour y écouler le trop-plein de leurs marchandises.

Quand nous nous battons aujourd'hui, c'est pour assurer à nos grands industriels un bénéfice de trente pour cent, aux barons de la finance, la domination à la Bourse, aux actionnaires des mines et des chemins de fer des rentes de cent mille francs. Si bien que, si nous étions tant soit peu conséquents, nous remplacerions les oiseaux de proie de nos drapeaux par un veau d'or, leurs vieux emblèmes, par un sac d'écus, et les noms de nos régiments, empruntés autrefois aux princes du sang, par ceux des princes de l'industrie,

de la finance : « Troisième Schneider, diziôme d'Anzin, vingtième Rotschild. « On saurait du moins pour qui on égorge.

Ouvrir de nouveaux marchés, imposer ses marchandises, bonnes ou mauvaises, — voilà le fond de toute la politique actuelle, européenne et continentale, — la vraie cause des guerres du dix-neuvième siècle.

Au siècle passé, l'Angleterre fut la première à inaugurer le système de la grande industrie pour l'exportation. Elle entassa ses prolétaires dans les villes, les attela à des métiers perfectionnés, centuplant la production, et commença à accumuler dans ses magasins des montagnes de produits. Mais ces marchandises n'étaient pas destinés aux va-nu-pieds « qui les fabriquaient. Payés juste de quoi vivoter et se multiplier, que pouvaient acheter ceux qui tissaient les cotonnades et les laines? Et les vaisseaux anglais partaient pour sillonner l'Océan, cherchant des acheteurs sur le continent européen, en Asie, en Océanie, en Amérique, sûrs de ne pas trouver de concurrents. La misère, une misère noire, j'égnait dans les villes, mais le fabriquant, le négociant, s'enrichissaient à vue d'oeil ; les richesses soutirées à l'étranger s'accumulaient entre les mains du petit nombre, et les économistes du continent d'applaudir, d'inviter leurs compatriotes à suivre le même exemple.

Mais, déjà à la fin du siècle passé, la France commençait à faire la même évolution. Elle, aussi, s'organisait pour produire en grand en vue de l'exportation. La révolution,-en transférant le pouvoir, en refoulant vers

les villes les va-nu-pieds campagnards, en enrichissant la bourgeoisie, vint donner un nouvel élan à l'évolution économique. Alors, la bourgeoisie anglaise s'en émut, bien plus encore que des déclarations républicaines et du sang versé à Paris; secondée par l'aristocratie, elle déclara uae guerre à mort aux bourgeois français qui menaçaient de fermer les marchés européens aux produits anglais.

On sait l'issue de cette guerre. La France fut vaincue, mais elle avait conquis sa place sur les marchés. Les deux bourgeoisies, [anglaise et française, ont même fait un moment une touchante alliance : elles se reconnaissaient sœurs.

MaiS; d'une part, la France dépasse bientôt le but. A force de produire pour l'exportation, elle veut s'accaparer les marchés, sans tenir compte du progrès industriel qui se propage lentement de l'Occident en Orient et gagne de nouveaux pays. La bourgeoisie française cherche à agrandir le cercle de ses bénéfices. Elle subit, pendant dix-huit ans, la botte du troisième Napoléon, espérant toujours que l'usurpateur saura imposer à l'Europe entière sa loi économique, et elle ne l'abandonne que le jour où elle s'aperçoit qu'il en est incapable.

Une nouvelle nation, en effet, l'Allemagne, introduit chez elle le même régime économique. EU^ aussi dépeuple ses campagnes et entasse ses meurt-de-faini dans les villes, qui, en quelques années, doublent leur population. Elle aussi commence à produire en grand. Une industrie formidable, 'armée d'un outillage perfectionné et secondée par une instruction technique et scientifique semée à pleines mains, entasse à son tour des produits destinés non pas à ceux

qui les produisent, mais à i'expoiialiun, à renricliissement des maîtres. Les capitaux s'accumulent et cherchent des placements avantageux en Asie, en Afrique, en Turquie, en Russie : la Bourse de Berlin rivalise avec celle de Paris, et elle veut la dominer.

Un cri retentit alors au sein de la bourgeoisie allemande : s'unifier sous n'importe quel drapeau, fût-ce même celui de la Prusse, et profiter de cette puissance pour imposer ses produits, ses tarifs, à ses voisins, pour s'emparer d'un bon port sur la Baltique, sur l'Adriatique, si possible ! Briser la force militaire de la France qui menaçait, il y a vingt ans, de faire la loi économique en Europe, de lui dicter ses traités commerciaux.

La guerre de 1870 en fut la conséquence. La France ne domine plus les marchés : c'est l'Allemagne qui cherche à les dominer et, elle aussi, par la soif du gain, cherche toujours à étendre son exploitation, sans tenir compte des crises, des krachs, de l'insécurité et de la misère qui rongent son édifice économique. Les côtes de l'Afrique, les moissons de la Corée, les plaines de la Pologne, les steppes de la Russie, les pusztas de la Hongrie, les vallées couvertes de roses de la Bulgarie — tout excite la convoitise des bourgeois allemands. Et chaque fois que le négociant allemand parcourt ces plaines à peine cultivées, ces villes qui n'en sont qu'à la petite industrie, ces rivières muettes, son cœur saigne à la vue de ce spectacle. Son imagination lui dessine comment il saurait, lui, retirer des sacs d'or de ces richesses incultes, comment il courberait, lui, ces êtres sous le joug de son capital. Il jure donc de porter un jour « la civilisation », c'est-à-dire l'exploitation, en Orient. En attendant, il essayera

d'imposer ses marchandises, ses chemins de fer à l'Italie, à l'Autriche et à la Russie.

Mais ceux-ci s'émancipent à leur tour de la tutelle économique de leurs voisins. Eux aussi entrent peu à peu dans l'orbite des pays «industriels»; et ces jeunes bourgeoisies ne demandent pas mieux que de s'enrichir à leur tour par l'exportation. En peu d'années la Russie, l'Italie ont fait un bond prodigieux dans l'extension de leurs industries, et comme le paysan, réduit à la plus noire des misères, ne peut rien acheter, c'est aussi pour l'exportation que les fabricants russes, italiens et autrichiens essayent de produire. Il leur faut donc des marchés, et ceux de l'Europe étant déjà occupés, c'est sur l'Asie, sur l'Afrique, qu'ils sont forcés de se rabattre, condamnés nécessairement à en venir un jour aux mains, faute de pouvoir s'entendre sur le partage des gros lots.

Quelles alliances pourraient tenir dans cette situation, créée par le caractère même que donnent à l'industrie ceux qui la dirigent? L'alliance de l'Allemagne et de la Russie est de pure convenance; Alexandre et Guillaume peuvent s'embrasser tant qu'il voudront : m.ais la bourgeoisie naissante en Russie déteste cordialement la bourgeoisie allemande, et celle-ci la paie de la môme monnaie. On se souvient du toile général soulevé dans la presse allemande lorsque le gouvernement russe augmenta d'un tiers ses droits d'entrée. — « La guerre contre la Russie — disent les bourgeois allemands et les ouvriers qui

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les suivent, — serait chez nous bien plus populaire encore que la guerre de 1870! »

Mais quoi! Cette fameuse alliance de l'Allemagne et de l'Autriche n'est-elle pas aussi écrite sur le sable, et les deux puissances, — les deux bourgeoisies, — sont-elles si éloignées d'une brouille sérieuse à propos de tarifs? Et les deux sœurs jumelles, l'Aulriche et la Hongrie, ne sont-elles pas aussi sur le point de se déclarer une guerre de tarifs, — leurs intérêts étant diamétralement opposés quant à l'exploitation des Slaves méridionaux ? Et la France elle-même, n'est-elle pas divisée sur des questions de tarifs ?

Oui, certes, vous n'avez pas voulu du socialisme, et vous aurez la guerre. Vous en auriez pour trente ans de guerre, si la Révolution ne venait mettre fin à cette situation aussi absurde qu'ignoble. Mais, sachons-le bien aussi. Arbitrage, équilibre, suppression des armées permanentes, désarmement, — tout cela ce sont de beaux rêves, mais sans aucune portée pratique. Il n'y a que la Révolution qui, après avoir remis l'instrument, la machine, la matière première et toute la richesse sociale aux mains du producteur et réorganisé toute la production de manière à satisfaire les besoins de ceux qui produisent tout, pourra mettre fm aux guerres pour les marchés.

Chacun travaillant pour tous, et tous pour chacun, — voilà la seule condition pour amener la paix au sein des nations, qui la demandent à grands cris, mais qui en sont empêchées par les accapareurs actuels de la richesse sociale.

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