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Paroles pour Georges Eekhoud

Un banquet en Vhonneiir de M. Georges Eekhoiid, à l'occasion du prix quinquennal de littérature remporté par lui, a réuni, le 2^ Octobre i8çj, tout ce que la Belgique compte d'écrivains et d'artistes, tous ceux qui protègent, tous ceux qui aiment les lettres et les arts.

Après les toasts, M. Camille Lemonnier s'est levé. Il a célébré Georges Eekhoud, ses devanciers et ses contemporains, tout l'Art belge. Il les a magnifiés en de superbes paroles qui, soulignées d' applaudissements formidables par l'élite intellectuelle du pays, ont fait de ce banquet, en même temps que la glorification d'un grand écrivain, une proclamation hautaine, une revendication puissante des droits de l'Artiste.

Messieurs,

Georges Eekhoud représente pour nous la Victoire. Là est la vraie signification de cette réunion fraternelle : nous acclamons en lui un victorieux après avoir en d'autres acclamé nos défaites. Mais la pensée, dans la joie, ne doit pas se détacher des maîtres qui nous devancèrent et par une vie malheureuse expièrent l'honneur de nous avoir montré la route. C'est même le privilège des journées comme celle-ci d'évoquer de lointains et glorieux visages et, en dissipant les ombres autour de leurs fronts voilés, en les faisant réapparaître illuminés de force et de génie, d'exalter la communion avec la personne immortelle qu'en leurs œuvres ils nous léguèrent. Quand bientôt, devant le monument où s'éter-

nisera notre culte pour Charles De Coster, nous irons ensemble porter nos palmes, nous aurons l'illusion de les avoir cueillies aux gerbes dont se fleurit l'heure actuelle. Tout s'enchaîne et cette réparation envers un Père révéré de nos Lettres semblera continuer celle qui en l'Artiste que voilà aujourd'hui venge de plus récents dénis.

Toutes les tristesses peut-être ne sont pas subies, toutes les lies ne sont pas bues; mais les grandes choses ne vont pas sans un peu de souffrance pour ceux qui en assument le péril et la gloire. Il est bon que notre jeune littérature ait passé par les épreuves, elles ajoutent à sa force et la consacrent. Elles ne sont au fond que les dernières résistances du passé devant les clartés toujours plus hautes de notre Idéal, torches et foudres aux mains de qui les brandit pour l'extermination de nos détracteurs, comme, en ce merveilleux plaido3'er, la proclamation même de nos vaillances et de nos franchises, le fit mon grand défenseur et ami, Edmond Picard.

Ces épreuves, Georges Eekhoud les connut : elles n'ont pas attenté à l'émouvante probité de sa vie : elles n'ont fait que la rendre plus digne de nos respects. Elles sont, dans la grandeur de son Œuvre, la part des événements qui à l'admiration pour un haut esprit mêlent l'universelle

estime pour un caractère. Notre littérature, grâce à lui, grâce à ses pairs, se sera imposée par l'indéfaillance des âmes non moins que par le prestige et le don jaillissant de la création.

Je voudrais dire à ce sujet toute ma pensée : je regarde au dehors; je ne vois pas d'analogie avec ce mouvement littéraire qui, à peine né déjà a conquis le monde et commence seulement à conquérir le pays où il s'est produit. Ce n'est à l'origine que des éclosions isolées, le lent débrouillement des puissances de la race, de sourdes poussées comparables aux vibrations de la vie organique en travail. Considérez maintenant en quelles floraisons merveilleuses, en quelle forêt touffue de talents s'est muée la germination initiale. Il n'y a pas de pays qui plus continuement voie jaillir des poètes, des écrivains, de lumineuses et vives intelligences; il n'en est pas qui, dénué d'hérédité littéraire, le dernier jusqu'alors des peuples sensibles à la splendeur des choses écrites, se soit, par une pareille explosion d'efforts et de livres, soudainement révélé. Dans un milieu si inexorable que ceux-là même qui auraient dû parler se taisaient, que la critique, au lieu de leur tresser des couronnes, à ces jeunes héros vainqueurs du destin, les lapidait et les ignore encore — on peut lapider à coups de silence, — ce prodige s'est

accompli de milices partout surgies, aussi bien des monts de la Wallonie que des plaines Flamandes, et résignées, s'il le fallait, à mourir pour cet art qui n'avait pu faire vivre les devanciers... Ou si une telle chose se fût réalisée ailleurs, elle n'eût été ni aussi pure ni aussi magnanime. Car, ici, des croix seulement vers des cimetières d'injustice et d'oubli bordaient la route et récusaient l'espoir. Nos Lettres furent comme une chevalerie armée pour des croisades; on partait délivrer l'art comme on fût parti pour une Terre- Sainte; tous, par d'intimes serments, se vouaient aux renoncements, et quelques-uns ne furent plus certains du pain quotidien. C'est la pauvreté fièrement subie, Tinsouci du gain et des succès, c'est l'ardeur aux uniques conquêtes idéales, c'est cette ingénuité et cette force incomparables que j'honore et proclame en vous, mes frères ici présents, mes contemporains et mes cadets qui tous avez souftert et acceptez de souftVir encore afin que quelquefois, comme aujourd'hui, un des vôtres soit exalté.

Je veux croire, je crois fermement à plus de justice, à une acceptation plus large de la splendeur intellectuelle que vous versez sur la nation. Elle qui renia ses artistes de la plume et ne fut constante qu'à ses peintres et ses sculpteurs, elle sait à présent qu'elle ne peut grandir que par

la gloire que vous lui apportez. Elle y consent, avertie que les peuples respectueux des Arts et des Lettres seuls ont la durée. Quand quelque part des génies ont apparu, c'est comme la découverte et la joie d'une patrie nouvelle qui s'éveille pour le reste du monde. La vieille terre des Sagas nous émerveilla d'une aurore de fraîche humanité à la lumière révélée de ses grands écrivains. Et Je le pense, nous sommes aussi un jeune peuple, nous ne faisons que de naître puisque c'est d'hier seulement que nous nous écoutons vivre à travers ce battement du cœur d'une race qui est sa littérature. Il résonne en vous, il vous emplit du sentiment d'une destinée : en retentissant jusqu'aux limites des peuples intellectuels, il faudra bien qu'il soit entendu du pays qui le porte en elle comme son propre cœur sensible, comme ses vives et tressaillantes entrailles.

C'est une grande? chose que la présence à cette table de notre illustre convive. M. le Ministre de la Justice a cédé à une conviction, à un élan qui nous touchent profondément. Il communique à ce banquet quelque chose de la grandeur d'une consécration nationale ; il apporte ici comme le symbole même de la Patrie honorant avec éclat un simple et intègre écrivain. L'Art et la Justice sont ainsi avec nous, président cette fête du talent et de la bonne conscience comme pour

nous faire mieux sentir qu'en glorifiant Georges Eekhoud, c'est le plus pur de notre art qui reçoit nos hommages et que la justice n'est pas toute entière du côté des Parquets.

MaiS; ce n'est pas assez dire : des pensées plus hautes se déduisent de ce précieux témoignage de sympathie.

En acceptant d'être notre sauvegarde auprès des tièdes et des timorés, M. le Ministre de la Justice apparaît ici comme la personnification de la conscience de l'écrivain, comme la manifestation de cette conscience dont seulement relève l'écrivain et qui elle-même ne relève que de la conscience universelle. Restons lui reconnaissants de nous élever ainsi jusqu'au sentiment si pur du devoir. L'Art de ce temps, en effet, ne se sépare plus de la Justice et non point tant de l'idée de droiture professionnelle qui est le signalement de l'artiste que de la compatissance, de la mission secourable, de l'effort au mieux des hommes qui est une des formes de la Justice. Chaque âge a son art qui est sa conscience même; le nôtre est affamé d'amour et de dévouement; et, sans doute, nos livres en garderont l'indice d'une humanité infiniment sensible, ouverte à tous les maux et à toutes les charités.

J'atteste l'Œuvre entier de Georges Eekhoud : j'en évoque les amertumes, les révoltes^ les som-

bres splendeurs. Il n'en est point qui soit mieux selon notre évangile social, selon notre espoir et notre besoin d'une répartition meilleure de la vie. Cet Œuvre ne combat pas avec les armes habituelles ; il ne discute, ni ne promulgue, mais il dégage les fluides, il aimante à la clémence, à la fin des séculaires divisions, à la bonne affection fraternelle. Vous y verrez cette sympathie, ce don d'effusion, cette faculté presque eucharistique d'être toute l'affliction des âmes qui ne peuvent s'exprimer et de leur donner une voix, car Eekhoud par excellence se dénonce le poète et l'ami des taciturnes. Il les confesse, il les console, il les attire à lui de tout le magnétisme de son cœur miséricordieux. Les âmes muettes sont entre ses mains comme des malades de ne savoir de quoi elles souffrent et pour quelles fautes elles sont punies. Il se couche auprès d'elles sur les lits de douleur, il baigne ses yeux en leurs nostalgies, il lave leurs plaies et y appuie le grand baiser que Saint- Julien l'Hospitalier mit à la bouche du lépreux. C'est aux simples, aux humbles, aux déchus qu'il voue ses ferveurs; il brûle pour eux d'un amour ombrageux et morbide, de cet amour qui est une souffrance et voudrait racheter la détresse sociale en l'assumant toute, en se transperçant jusqu'au sacrifice corporel des épées retirées vives de la blessure

des âmes. Et je ne sais, mais il me paraît qu'il est ici parmi nous un grand cœur charitable, un esprit aussi trempé aux fontaines évangéliques, en qui cette beauté de tendresse et de douleur dut retentir maintes fois comme un écho de l'apostolat sublime qu'il transporta dans le domaine des réformes pénales. Le législateur et l'artiste ainsi communient dans la pitié et la justice; aux sources mêmes de l'humanité.

C'est la grandeur de l'Œuvre d'Eekhoud de ne point se détacher de la pensée des rédemptions et d'en faire naître le vœu anxieux. Il libéra les pauvres reclus, ouvrit aux vagabonds, aux las d'aller, ainsi qu'il les baptisa et les oignit, son art comme un grand jardin de consolation et d'espoir. S'il eut un regret, — oh! je sais de quelles ardeurs son cœur est capable! — ce fut de ne pouvoir s'imprégner davantage de leur essence rebutée et peut-être de ne pouvoir intégrer la matérialité même de leur existence. Grand exemple ! cet inégalable écrivain, ce grand et poignant artiste d'une langue comme faite de métal et d'émaux, personnifia si plénièrement la conscience de l'écrivain moderne qu'on ne peut séparer chez lui l'homme de l'artiste et que son art est comme le large fleuve de ses dilections et de ses piétés.

Mon cher Georges Eekhoud, en te décernant

ces hommageS; il semble que ce soit la vertu la plus précieuse de notre art flamand, la Sincérité, que nous magnifions en toi. Elle émane, irrésistible, de tes livres, elle en est l'atmosphère. Et peut-être tu ne la possèdes à un si haut degré que pour Tavoir connue et pratiquée chez tes instinctifs et rudes plébéiens, chez ces cœurs clandestins et si francs néanmoins dont les silences ne se communiquèrent qu'à toi, chapelles closes au fond desquelles brûle une petite lampe et dont tu sus trouver la clef.

Qu'ils apparaissent donc ! qu'ils siègent, qu'ils rayonnent autour de leur Père spirituel, les simples et les courageux, les humiliés et les forts, les ingénus et les orageux, varlets de labour, terriens, débardeurs, humanités primitives, ô vierges, ô héroïques enfants de ses bruyères natales — vous, Kees Doorik, le premier de la lignée^ vous, Kors Davie, Sussel Warloos, Jan Vingerhout, vous surtout, Laurent Paridael, compagnon chaleureux et révolté, âme tourmentée déléguée aux compassions, féal dépositaire du trésor des miséricordes paternelles, forme essentielle des mâles sensibilités de l'écrivain! Connaissez enfin l'apaisement des bonnesheures, vous qui fûtes engendrés dans la douleur, vous qui continuez à tressaillir en lui comme une famille, tandis que s'élève notre louange... Soyez

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avec nous dans nos pensées, ne vous séparez pas de ce triomphe, chères images patriales! La terre de Flandre ne mourra pas tant qu'elle aura, pour la féconder et la vivifier par la vertu du sacrifice, des fils comme vous et pour la faire refleurir en notre passion, des artistes comme .notre grand Georges Eekhoud.

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