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AVANT-PROPOS

La légende et le sens de Parsifal

Il y a plusieurs versions françaises de Parsifal, le « testament artistique » du génial auteur de la Tétralogie. Jusqu'ici inédite, celle qu'on va lire adapte à la partition la traduction littéraire de Mme Judith Gautier, si hautement prisée par Richard Wagner lui-même (1).

Elle est certainement la plus claire. Pourtant, une indication complémentaire nf> nuira pas à l'intelligence d'un texte qui, tout en s'efforçant à un maximum de limpidité, n'en a pas moins dû sacrifier à la nécessité de s'accorder strictement à une mesure musicale pr'mitivement jumelle d'un texte allemand.

Le sens génial de Parsifal s'élucide dès qu'on se souvient de la genèse de ce mystique et philosophique chefd'œuvre. Wagner avait conçu, entre autres desseins, celui de mettre directement en scène Jésus effectuant, par le renoncement et le martyre, la rédemption d'une humanité égoïste et dépravée, et cette rédemption devenant visible par la purification finale de la pécheresse Marie-Madeleine et par le egs du "aint sang régénérateur à la société. Il réalisa finalement ce projet par des moyens indirects et plus originaux. Il lui donna la forme symbolique et romanesque qui lui était si chère, en substituant aux personnages du drame de la Passion ceux des légendes du Grâl, recueillies par les poètes français et allemands, Chrestien de Troyes et Wolfram d'Eschenbach.

Son Parsifal, fils de Gamuret et père futur de Lohengrin, est une sorte de Jésus redivivus, une manière de second Messie transporté dans le monde de la chevalerie ardemment pieuse où se recrutèrent les héros des croisades et des confréries telles que celles des Templiers. C'est ce Parsifal élevé dans la silencieuse solitude d'une forêt par une mère qui vou ait le dérober aux risques mortels des aven-

M) Lettre de Richard Wagner an docleur L Strecken, chef de la maison d'édition de Alaycnce, qui publia la parlilion de Parsifal el son livre! allemand : i M— Judilh Gautier, qui nous a rendu visilo récemment, ma communiqué sa traduction (française) de Parsifal et

cette versi n'a semblé si parfaite à tous les

points de vue que son désir de la voir publier me parait tout à (ail justilié. Ne voudriez-vous pas, cher monsieur, vous mettre en rapport avec '■II", lille es[ achielleiiienl .i Sainl-Enogat, près liiiianl, [Ile-et-Vilaine. » Signé Richard Wagner, Bayreuth, i i octobre, 1881.

Cette traduction de M'"p Judith Gautier a été publiée i " 1893, -nu- sa forme primitive, c'est-

dire m- qu'il v lui tenu compte des nécessitée musicales, par la librairie Armand Colin (1 vol. in-s", 1 li-.).

tures de cape et d'épée, — c'est ce Siegfried chrétien, ignorant de tout, même de son nom, que sa liliale innocence d'esprit, de cœur, et de chair, prédestine à fa nouvelle rédemption d'une humanité principalement personnifiée par Kundry et Amfortas, le royal chef des gardiens du Grâl (récipient du saint Sang), Kundry et Amfortas étant de typiques pécheurs, victimes des suggestion1 du satanique sorcier Klingsor.

Kundry, qui tente de rendre Par ,:t'ai indigne de sa sublime mission, n l'incitant à la luxure, et que ce chaste et simple adolescent finira par arracher elle-même au mal et à la damnation, est, tout ensemble, une sorte d'incarnation de l'éternel démon féminin, et une réincarnation d'Hérodiade et de Marie-Madeleine (1) servant à la iois Dieu et Mammon, les saints chevaliers du Grâl et l'infâme Enchanteur, se débattant entre ses confuses aspirations au bien et la ma!faisance dont le terrible envoûteur Klingsor fait d'elle l'instrument.

Klingsor s'apparente, dans quelque mesure, au classique Ame déchu acharné à contrecarrer Dieu, c'est-àdire à s'approprier le Saint Grâl, le précieux calice, le miraculeux vase de cristal où fut recueilli par Joseph d'Arimathie le sang du sublime Crucifié. Ce sensuel et infernal magicien a surenchéri, il est vrai, sur les ruses du satan légendaire, en se réduisant à la condition d'eunuque, dans le vain espoir de réaliser la condition de chasteté nécessaire à la conquête du Grâl, instrument de puissance et de morale beauté.

Les chevaliers, qui, à la cime du Mont=alvat (Mont du Sa'ut) veillent le Grâl et — suivant la parabole de la Cène — se sustentent de ce sang de Jésus, vin et pain de l'âme, peuvent passer pour les apôtres romantisés de Jésus gardant intact, à travers toutes nos défaillances et décadences, l'Idéal primitif du sublime charpentier de Xazareth.

Plus inédits et plus complexes, le rôle et le caractère d'Amfortas. A la r'gueur, ce'ui-ci équivaudrait à un des apôtres parjures de l'Evangile. Succédant à son vieux père Titurel, comme royal gardien du Saint Grâl, Amfortas a voulu exterminer l'Esprit du Mal.

Klingsor ; mais celui-ci l'a arrêté par une voluptueuse tentation semblab'e

(i) Telle la réincarnation d'Hélène de Sparte dans le baust de Gœthe et dans sa lyritjue transposition par Berlioz. t

à celle dont triompha saint Antoine.

Amfortas y a succombé et, du même coup, s'est laissé enlever par le terrible magicien la seconde des reliques sacrées : la lance qui transperça Jésus et fit jaillir le sang recueilli ensuite dans le Saint Grâl. D'où, chez le fils de Titure', un perpétuel remords matérialisé par une atroce blessure physique qui redouble à a vue du sang du Christ, chaque fois que en vertu des devoirs de sa charge, et notamment e vendredi saint, Amfortas doit découvrir levase merveilleux et en répandre, autour de lui, la viv'fiante essence, unique nourriture des chevaliers, lesquels s'en voient ainsi privés de plus en plus fréquemment. Les bains où Amfortas se p'onge sont impuissants contre son supplice ; un remède venu d'Arabie n'est pas plus efficace ■ c'est en vain que Kundry cl'e-même, dans les moments où elle se trouveaffranchie de l'influence démoniaque de Klingsor, s'évertue à découvrir l'antidote souverain d'un tel mal.

Gurnemanz, un des pius vieux serviteurs du Grâl, sait bien, lui, que le remède ne peut venir que d'un bel et virgina1 et nconscient jouvenceau, illuminé peu à peu par a souffrance et la pitié, et conduit par elles, à travers maint obstacle, vers l'œuvre rédemptrice.

Voilà les clefs principales des my tères de Parsifal.

Sans savoir même où il va, le nouveau Sauveur, le jeune et naïf Prédestiné s'enfuit de a forêt où sa mèr • l'isolait des risques de la vie, et suit les chevaliers du Grâl vers le Montsalvat. Il acquiert le divin sentiment de la pitié étendue à « toute la nature i lorsqu'il a tué, par passe-temps, d'un coup de flèche, un cygne et excité pae là l'indignation et le chagrin des chevaliers ; il apprend la souffrance quand la bouche de Kundry lui révèle que sa fuite hors de la forêt a fait mourir sa mère de désespoir ; il compatit au crime qu' Amfortas expie, lorsque luimême manque de succomber, sous l'influence du diabolique Klingsor.

aux caresses des enivrantes fillesfleurs et de Kundry en personne, cette autre « rose d'enfer ». Il plaint Kundry elle-même et devine chez cette séductrice la pauvre pécheresse envoû tée, la Madeleine qui lutte secrètement pour devenir « rose du ciel »; Son âme n'a pas moins été touchée de la détresse des chevaliers du Grâl privés par la faute d'Amfortas du divin aliment du Grâl. Et c'est en se

sentant malheureux de tous les maux d'autrui et en défendant sa vertu contre les pièges qui les ont déchaînés, qu'il réagit contre les maléfices du dérnon|KJingsor, reconquiert la lance sacrée, réhabilite Kundry dans l'éternelle paix, guérit la blessure d'Amtortas avec l'arme qui l'a faite, etydans l'exaltation adorable de la journée du vendredi saint, verse aux chevaliers affamés les pourpres et revigorants effluves du Saint Grâl dont il devient ainsi, à son tour, le royal et glorieux protecteur, — vivant symbole de la régénération du monde par l'amour du prochain, par le sacrifice de soi à autrui, par la commisération. C'est surtout en ce dénouement triomphal que Parsifal diffère du Messie de l'Evangile dont la lamentable fin n'est compensée par aucune apothéose terres! re.

Mais peut-être est-ce justement cette apothéose que l'auteur de Parsifal a voulu promettre à un Jésus réincarné qui viendrait rappeler le monde à l'Idéal de Charité, de Bonté, de Fraternité un peu oublié depuis deux mille ans.

Certains de ses plus érudits commentateurs et amis. M. Maurice Kufferath entre autres, ont cru pouvoir discerner, dans certains épisodes de Parsifal, l'intention de donner des directions nouvelles et très actuelles à cet idéal chrétien. Ainsi, la conduite de la mère du héros, s'efforçant de soustraire son fijs aux sanglantes aventures dont son époux Gamuret fut la victime, correspondrait aux révoltes d'aujourd'hui contre les armements excessifs et la guerre ; et la condamnât ion de la citasse et des pra-

tiques vivisectionnistes de la science serait impliquée dans les protestations que soulève le Parsifal du premier acte, lorsqu'il vise et blesse le cygne, dans cette enceinte du Grâl où les bêtes mêmes sont sacrées. Cela est fort possible , le génie wagnérien, comme le génie ibsénien. ayant toujours aimé à envelopper ses conceptions de voiles plus poétiques que diaphanes. Mais il ne s'agit pas ici d'aider les lecteurs et auditeurs de Parsifal à démêler, dans le détail, chacune des intentions du grand poète compositeur. Nous avons voulu simplement préciser la portée générale de sa dernière création : une des plus étranges et des plus émouvantes. Puissions-nous y avoir réussi.

Gékard Harry.

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