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Pascal Géfosse; moeurs du jour

Sous un ciel blanchâtre, d'où tombe une chaleur d'orage, le port de la Joliette, à Marseille, étend ses môles rigides. Dans une eau d'un vert olive, d'un vert pourri, les grands bateaux, immobiles, dressent, au-dessus des cheminées rouges et des chaudières éteintes, leurs mâts où pend une banderole flasque.

Seul, le transatlantique en partance pour Alger vomit une fumée noire et pousse des mugissements rauques. Sur le chaland d'embar- Cjuement, un grouillement de voyageurs et de portefaix semble, près du léviathan, l'agitation d'une fourmilière.

Sur le quai, un homme corpulent et de haute

prestance, coiffé crun casque blanc, arrête devant le guichet d'enregistrement, inébranlable parmi les poussées des nervis et des employés pesant et chargeant les dernières malles, posa tout à coup une main au-dessus de ses yeux et regarda attentivement un homme d'une quarantaine d'années, élégant, décoré, qui, sautant de voiture, abandonna avec insouciance sa malle et sa valise aux voyous et s'avança, d'un air assez peu décidé, vers l'embarcadère.

— Hubert, — dit une voix charmante derrière le casque blanc, — qu'attendez-vous f

— Oui, ma chère ! — dit le monsieur, a})rès s'être retourné vers une grande et belle jeune femme, serrée dans un manteau anglais, un voile bleu sur le visage; et regardant de nouveau celui qui s'approchait, et dont on distinguait les traits — des traits expressifs et fatigués — les cheveux grisonnants aux tempes et les yeux larges et perçants, il s'écria :

— Oui ! non ! si, c'est lui !

— Qui donc ?

— Géfosse !

Il ne la vit pas tressaillir : ce nom célèbre la frappa comme une secousse électrique; curieuse de savoir si l'homme du jour, le fameux écrivain répondait à l'idée qu'elle s'en faisait, elle attacha sur lui un regard avide. Aussitôt, comme par intuition, il l'aperçut, et elle vit passer sur son visage un de ces éclairs de sur-

prise et d'admiration qui révèlent l'homme amoureux des femmes.

— Tiens! fit le mari, on dirait qu'il me reconnaît.

— Venez donc, Hubert, — dit sèchement la dame un peu choquée, sous le regard du nouveau venu, distant à peine de cinq ou six pas.

— Ma foi, tant pis, nous nous retrouverons! — Et le mari, après un ou deux saints de la main, inutiles, se décida à suivre le voile bleu.

Géfosse, c'était lui, s'occupait de ses bagages, le corps légèrement voûté, les yeux éteints, maintenant qu'on ne le regardait plus. Un peu dépaysé de ce que personne ne le reconnût, il bâilla même au nez des Marseillais, puis entra dans le bateau et remit sa carte au stewart. Un garçon l'installa dans sa cabine en l'assurant qu'il y serait seul. 11 y avait deux couchettes et un divan sous le hublot ouvert. Géfosse remonta immédiatement, pensant : « La jolie personne ! »

Et il se sentit rêveur, ce qui l'étonna.

Sur le quai, la grande aiguille d'un cadran s'approchait insensiblement de cinq heures. Des douaniers à tunique verte circulaient, mélancoliques. A bord, une cloche sonna, invitant les parents et les amis à descendre.

Des passagers de première et de deuxième classe arpentaient la dunette, fièrement, bravant le mal de mer. Une miss à cheveux

rouges, au teint rosé de veilleuse en porcelaine, prenait un croquis d'album. Un prêtre, à petite calotte, humait une prise en fermant les yeux de satisfaction. Et vers l'avant du bateau, sur une passerelle élevée, un oftîcier de quart, les mains derrière le dos, contemplait la haute mer. Cinq heures sonnèrent, répétées d'horloge en horloge, un mugissement rauque sortit de la machine, un tressaillement ébranla le monstre endormi, l'hélice se mut lentement, puis plus vite, et la Villc-de-Chercliell, glissant entre les transatlantiques à l'ancre, rasa le môle, où des curieux, avec admiration, agitaient leurs bras et des mouchoirs. La mer bleuit et l'horizon se recula. On vit au loin des bateaux de pèche, et le port et Marseille insensiblement décroître et se fondre en un amas crayeux. Sur la droite, des rochers violets découpèrent leurs arêtes massives, au-dessus du bleu laiteux, comme huilé de la mer. Elle avait des ondulations larges et molles, sous un peu de brise. Le bateau commença de tanguer. Les passagers se regardèrent, la jeune Anglaise placidement ferma son album, deux dames descendirent, et un gros homme cramoisi s'accrocha désespérément au bastingage, comme s'il craignait d'être enlevé.

Géfosse pensa :

« Vais-je avoir le mal de mer? »

Cela lui semblait d'autant plus ridicule, qu'à la fois craintif et curieux de revoir la jolie dame,

il s'attendait à tout moment à la voir paraître. Ce fut le mari qui surgit ; il alla droit à Géfosso et lui tendant la main :

— Bonjour, comment vas-tu?

L'autre le regarda surpris, en silence.

— Tu, tu ne me reconnais pas? Daygrand, député ! Nous avons été camarades au Quartier latin !

— Mille pardons ! — et Géfosse lui serra la main, tout en disant, le nez levé, avec une imperceptible impertinence : — Daygrand f — Et aussitôt : — Mais parfaitement, parfaitement !... (Et en lui-même : — Du diable si je l'aurais reconnu !)

— Il me semblait que tu m'avais aperçu tout à l'heure, vous regardiez de mon côté.

— En effet... Où donc"?

— Sur le quai, j'étais près du guichet.

— Près d'une jeune dame, peut-être? — Et il faillit ajouter : — Est-ce que vous la connaissez ?

— C'est ma femme, dit Daygrand.

— Ah ! fit Géfosse avec un sourire indéfinissable, mes compliments, mon cher ! — Et, comme l'autre s'épanouissait, il le toisa rapidement d'un œil d'envie et de curiosité :

— A'ous allez ?

— A Alger. Je devais m'embarquer avant-hier avec les ministres de la marine et de l'intérieur, toute la députation algérienne et mes collègues

de la coiiiiiii^siun ; mais au dernier moment ma femme a voulu venir, cela m'a retardé. Je rejoindrai immédiatement la caravane ministérielle; nous devons explorer le Sahel et assister à l'inauguration du cliemin de fer du Maroc. Je suis président de la commission d'examen [)0ur la répartition des imp(Ms en Kabylie.

— Quel département représentez-vous doncf

— Les Ardennes, mais on a fait appel à ma compétence en matière coloniale, et ma foi... Parlons de vous, mon cher. Feriez-vous aussi partie du voyage officiel f Quel bon vent vous amène ?

— Oh! moi, rien, un peu de nostalgie pour ce pays où je suis né, un dégoût de Paris, le soin de ma santé, le prétexte d'un petit héritage fait il y a deux ans, quelques bouts de terre à examiner, rien d'intéressant, comme vous le voyez.

— Comment donc! comment donc! Et rapporterez-vous de là, quelque beau roman? Ah! mon cher ami, que je vous félicite ! elle est venue, cette gloire dont vous désespériez en nos années de bohème ; elle est venue entière et c'est justice. Vous voilà joué à la Comédie française, reconnu, par la presse et le public, grand romancier et poète ! Rien n'aura manqué à votre triomphe : la fortune, les honneurs et bientôt l'Académie ! (Géfosse voulut l'interrompre d'un geste las, mais Daygrand continua plus vite et plus fort :) — Que de fois j'ai voulu

VOUS éci'ii'O, VOUS voir, depuis un an que je suis nommé à la Chambre, mais j'ai eu une mauvaise pensée; je me suis dit : « Bah! Géfosse est heureux, il n'a besoin de personne, il n'a plus une minute à lui, au milieu de sa vie de travail et déplaisir; » ear on sait vos fredaines, mon gaillard ! . . . — Et laissant la fin de sa phrase sous-entendue : — Ma foi, je suis bien aise, et bien fier !...

Et Daygrand secoua la main de son ancien camarade, qui se détendait à vue d'œil, comme gagné par cette effusion cordiale.

— J'oubliais! ma femme qui m'attend. Où est le commissaire du bordf... Nous avons loué au dernier moment une cabine détestable, sans jour et sans air, au centre.

— Je ne crois pas qu'il en reste, il y a trop de monde ! — dit Géfosse; et son égoïsme cédant à une pensée de dévouement, parce qu'il pensait depuis cinq minutes à renouer avec Daygrand, afin d'approcher sa femme, il s'écria : — Mais moi, j'ai une cabine de côté, avec divan, hublot et lampe toute la nuit, voulez-vous l'accepter ?

— Et vous ?

— Nous changerons.

— Non ! ce ne serait pas convenable, impossible de vous priver...

— Mais, mon cher, je vous en prie, ce n'est pas pour vous, c'est pour M""' Daygrand; elle sera peut-être indisposée...

Il y eut un assez long débat, pendant lequel il échappa une ou deux fois à Géfosse de tutoyer, comme par mégarde, Daygrand qui s'écria :

— Ah î si vous, si tu... tant pis, je vais le pro- 2:)0ser à Louise !

Et il descendit, avec lenteur et majesté, l'escalier tournant de la dunette. Géfosse souriait, se rappelant le Daygrand d'autrefois, esprit étroit, mais droit, gâté par l'égoïsme et l'orgueil, travailleur puissant et viveur modéré, restant sage même dans ses plaisirs. Il se souvint, évoquant son ancienne pauvreté, les leçons qu'il donnait pour vivre, des airs de supériorité que Daygrand, entretenu par une mère riche, se donnait vis-à-vis du poète encore inconnu.

Le casque blanc reparut au haut de l'escalier sur la tête lourde du mari, visiblement gêné.

— Ma femme refuse, murmura-t-il, et en effet nous ne pouvons...

— A votre aise! dit Géfosse, et il se détourna pour regarder la mer.

Daygrand craignit de l'avoir froissé ; il connaissait le mauvais caractère de son ancien camarade, ses sorties rageuses, ses mots à l'emporte-pièce et, malgré sa morgue, il se sentit petit et confondu devant l'indifférence dédaigneuse de l'homme du jour.

— Au fait , balbutia-t-il , je vais chercher

Louise, vous vous expliquerez mieux ensemble.

Géfosse s'était vivement retourné.

« Quel enfantillage, pensa-t-il, est-ce que ce n'est pas lini depuis longtemps, ces misères du cœur'^ Une femme que je ne connais pas, que j'ai à peine entrevue, le coup de foudre des poètes, alors ? Quelle blague ! >>

Et tandis qu'il se raillait, il lissait fiévreusement sa moustache, comptant les secondes aux pulsations de son cœur, qui tout à coup s'arrêta. Le voile bleu avait flotté.

Il la vit s'avancer, hautaine et cependant curieuse, froide et cependant troublée, les yeux armés d'indifférence, mais les lèvres mollement ouvertes, pleines de bonté ; il sentit tout cela, plus qu'il ne le vit, eut le temps de se dire : « J'ai l'air bète » et, tête nue, s'inclina profondément.

— Monsieur Pascal Géfosse.

Il la regarda et baissa les yeux.

— Mon mari, monsieur, m'a transmis votre offre si aimable, vous avez insisté tellement que je tiens à vous dire moi-même...

— Oh ! madame!... et il eut un geste poli, qui attendait le refus.

— Que nous acceptons ! dit-elle simplement. Il s'inclina encore, ne trouvant pas un mot

de gratitude, entendant mal une phrase de politesse, qu'elle ajouta.

La conversation s'engagea.

M""^ Daygrand était très réservée. Choquée

delà proposition de Géfosse, elle l'avait repoussée, puis, par une idée de petite fille, prise au mot, acceptant délibérément de gagner au change. Tant pis pour ce monsieur, s'il s'en trouvait mal : pourquoi faisait-il l'officieux ? Elle ne pouvait dire qu'il lui déplût, cependant il lui inspirait un imperceptible malaise. Pourquoi '^ Peut-être, sans qu'elle s'en rendît nettement compte, parce qu'il était Pascal Géfosse, un homme que sa célébrité entachait d'une sorte d'inévitable prostitution, comme un grand chanteur, un comédien. Elle n'avait pu s'empêcher d'admirer son talent amer et railleur, l'universalité de son esprit, son amour de la forme et de la beauté. Elle savait de lui ce qu'en divulguaient les journaux, qui servent à la boulimie publique les détails d'un cabotinage douteux. Elle avait, en même temps que tout Paris, appris la dernière aventure de Géfosse avec la princesse Strolski; et de son admiration involontaire et de ses instinctives répulsions, se levait en elle, à ce moment, elle ne savait quel sentiment trouble, fait de malaise et de plaisir, une curiosité et une peur de le connaître plus, peut-être une prescience de l'avenir.

Il parlait bien, sans pose et sincère; il voulait plaire et il plut. Tout à coup, sous le regard dcAI'^^Daygrand, il s'arrêta, subitement timide, et son silence fut plus éloquent que ses paroles.

Daygrand, dont l'orgueil jouissait, voyant tomber la conversation, offrit de procéder immédiatement au changement de cabine. Géfosse acquiesça d'un air si empressé, que AP^ Daygrand comprit qu'elle était jouée et en prit de l'humeur; sa malice se retournait contre elle, elle venait de faire plaisir à « l'ennemi », car déjà son instinct féminin pressentait l'ombre d'un danger. Aussi fut-ce avec un visage fermé qu'elle assista au déménagement et, sur le seuil de la cabine qu'il venait de leur céder, elle fit à Géfosse un salut glacial.

Seul, il eut quelques secondes de tristesse : n'était-il pas séparé de Louise? Pourquoi la familiarité ridicule de ce petit nom ? Il se consola en inspectant la cabine, comme si elle eût gardé Cjuelque trace du court séjour de la jeune femme. Peut-être avait-elle touché au lit que froissaient quelques plis, comme une légère empreinte. Cette pensée l'émut, il n'osa y toucher, et élut la couchette du haut, bien que, pour y grimper, il fallût faire de la gymnastique.

Géfosse resta inquiet; il ne se savait pas si sentimental, et son égoïsme diminuait : mauvais signe.

Il remonta sur le pont et, comme il s'y attendait, ne vit personne, pas même Daygrand, gardé sans doute à vue; peut-être lui faisait-on la leçon, afin qu'il ne fût pas trop aimable?

« J'ai dû déplaire, pensa-t-il, ce ne peut être

une femme ordinaire; quel regard profond, quel large front pour la pensée ou le rêve, quels beaux cheveux, quelles lèvres d'amoureuse... — Ne vais-je penser qu'à cela? » fit-il avec impatience.

Il regarda autour de lui, ne vit que le ciel et la mer.

Un large sillage s'argentait derrière la poupe. De chaque côté du bateau, l'eau, déchirée par la proue, s'incurvait en un long rouleau crôté d'écume qui, s'élargissant, allait onduler et mourir. La trépidation sourde de l'hélice rappela à Géfosse le mouvement du chemin de fer, et les sensations de cette nuit en rapide : une cloche qui sonne, sur Paris s'éteint un ciel bleu vert, où scintille une seule étoile. Passent la Seine au luisant de miroir, des banlieues à lumières éparses, les cloches des maraîchers à reflets de neige et, sur les champs bruns, le crépuscule se dégradant en verts bordés de roux. Le train court plus vite, des eaux semblent des laques noires, où court l'étoile. Les fils télégraphiques montent et descendent, affolés; voici une rivière d'un blanc de linge, de brefs tunnels où, chaque fois, l'engouffrement du wagon bruit comme l'écroulement d'un tombereau de pierres, des feux rouges, des feux verts, des pâleurs de murs : tout est noir, Géfosse dort. Au réveil, lecielbleuitinsensiblement, une pâle aube d'or se lève, et soudain, hors d'un paysage

de roches , l'aveuglant soleil éclate, éclaboussant le train qui tressaute, lancé à toute vapeur. Le ciel est d'un azur intense, le sol brûlé ; ici des oliviers étiques et des arbustes roses, là des villes étranges, aux toits de tuiles dérougies, aux murs crénelés, aux portes d'autrefois. La Durance est presque à sec. L'étang de Berre s'endort entre des montagnes bleues, converti çà et là en salines, rectangles géométriques qui, selon la profondeur de l'eau s'évaporant, alternent en couleurs faibles, où l'indigo semble se décomposer en bleus mourants, blancs cristallisés, verts efflorescents, ardoises et gris ; et cette teinte plate et composite tranche sur le fond sombre de la mer. Un tunnel qui n'en finit pas prolonge le malaise de ce galop furieux, au rebours duquel s'échevèlent les arbres, comme emportés par l'ouragan. Puis des sifflets déchirants, un arrêt lent : Marseille.

A Marseille, c'est un mauvais déjeuner et une flânerie le long du Vieux-Port. Les chevaux de charrette, portant à leur carcan une haute corne de cuir, semblent des bêtes chimériques. On débarque des couffes de sparte pleines de cassonade, du café dans des sacs, des lièges et des madriers odorants, cœurs de grands arbres exotiques, dont l'un, taillé sur place, est un mât de navire, lisse et neuf. Puis c'est la Cannebière, les allées de Meilhan et l'impression de femmes blanches et roses, aux

yeux heureux,- aux vêtements de printemi)S, alors qu'à Paris elles gardaient des pâleurs d'hiver sous les fourrures. Quoi encore f pense Géfosse ; rien, l'arrivée au transatlantique et là, tombant dans le vide et l'ennui de son cœur, ce beau regard de femme. Et maintenant, le ciel, la mer, le soir qui descend, une solitude infinie et, en ce coin de dunette vide, l'idée qu'il est, sur le bateau, absolument seul.

Seul, ne l'a-t-il pas toujours été 1 Quels esprits élevés d'homme, quels suprêmes cœurs de femme ont fait corps avec son esprit et son cœur? Hormis Claude, aucun. Des rencontres, des côte-à-côte provisoires, il en a eu, mais sans jamais cesser d'être seul : amère certitude. A ce moment, rien de pire que de se sentir vivre; le battement des artères et le flux de la pensée font mal : cette conscience aiguë de l'identité du moi et de la perpétuité de la vie, Géfosse la craint et, par cela même, elle s'impose à lui ; il répète mentalement : « Oui, c'est moi, Géfosse, moi — et il écoutait le tic tac de son cœur — encore moi ! toujours moi ! Je suis né et je mourrai, tic tac ! c'est moi, moi, moi, et je ne puis être autrement ni un autre, tic tac! Je vis, tic tac! Je vis encore, je vis toujours ! Ah ! cette sensation est abominable ! » — et il y trouvait cependant un cruel plaisir.

La cloche du dîner avait sonné deux fois; bien qu'il n'eût pas faim, il descendit.

La salle à manger était pleine de gens, debout derrière les tabourets à dossier mobile. Géfosse, du regard, chercha une place vide et s'en empara résolument, sous le nez d'un grand jeune homme qui rougit, n'osa protester et mélancoliquement tourna autour de la table.

« Tant pis, se dit Géfosse, au moins je ne serai pas ridicule sous ses yeux. — Aussitôt il regarda autour de lui, sans l'apercevoir. Daygrand, assis au haut bout, près du capitaine, lui fit un signe de tête accompagné d'un sourire signifiant : « Ah ! ah ! un peu tard, cela vous apprendra ! » mais Géfosse fut bien aise d'être seul. Il admira de loin le capitaine, une brute superbe, aux yeux verdâtres, au teint bis, cheveux d'astrakan et dents de loup entre des lèvres pourpres. A ses côtés, des gens aimables ou importants s'étaient attribué les places d'honneur.

Géfosse était entre un commis voyageur bien

mis et un Anglais glabre, serein et grave comme un clergyman, accompagné de sa femme. Quand elle se penchait ou se renversait, Géfosse voyait la blancheur éclatante de son front ou de sa nuque, et ses cheveux tirés en gerbe d'or. Tandis que, silencieux, des garçons servaient rapidement un menu compliqué et des plats sans fraîcheur, le commis voyageur, discutant avec son vis-à-vis, prononçait avec assurance des sottises énormes. Il ne s'interrompait que pour olïrir, avec des ronds de bras et un sourire engageant, du vin à Géfosse qui gardait un mutisme absolu. Et le couple anglais, sans yeux pour le reste de la table, se repliait sur luimême, parlant sa langue et dégustant les plats; la dame ayant chaud, le mari, sans gène, fit ouvrir la porte.

Géfosse s'amusait à observer les gens, à leur mettre une étiquette, à déterminer leur profession.

Des gens pâles mangeaient timidement, d'autres grignotaient sans discontinuer leur pain rassis, se sentant mal à l'aise, s'ils cessaient; ceux-ci s'abstenaient devin, ceux-là se forçaicn à manger.

Tout à COU}), quelques mouvements de tangage eurent lieu, inquiétants. Le plancher, mobile, montait en s'inclinant, et puis fuyait, se dérobait ; des passagers disparurent. Géfosse se réjouit que le mari fût seul là-bas; il avait

l'air préoccupé, et Géfosse sentait que lui aussi devait avoir cet air-là. Le capitaine se leva et avec lui tout le monde.

Sur le pont, Géfosse fut rejoint par Daygrand. Il venait d'aller prendre des nouvelles de sa femme, avait mis une calotte de voyage et un manteau, de la poche duquel il tira des cigares, en regardant un ciel noir, criblé d'étoiles.

— M""^ Daygrand est souffrante ?

— Non, elle repose. Un cigare?

— Oui.

L'allumette grinça sur le bois, et dans l'ombre, entre les deux mains faisant abri, elle éclaira vivement les yeux et le nez de Daygrand. 11 tira avec satisfaction quelques bouffées et dit :

— Diable ! il y a de la brise ce soir. J'ai mal dîné, et vous?

— Moi, je dîne toujours mal.

— Ah! l'estomac?... Mais aussi, les dîners en ville, les soupers, voilà qui est malsain, et vous autres artistes !...

Géfosse haussa les épaules comme à une niaiserie.

— Quand je dîne en ville, je fais semblant de manger, comme un acteur devant un poulet de carton. Je reste tant que je peux chez moi, d'ailleurs ; j'ai la vie la plus réglée...

Daygrand se mit à sourire sceptiquement.

— Vous voilà bien, vous autres, — fit Géfosse avec bonne humeur, mais son ton était plein

d'ironie. — Quelle drùle d'idée vous faites-vous c; d'un artiste»? Et, entre parenthèses, nous autres gens de lettres n'avons rien de commun avec les artistes. Où voyez-vous que nous vivions à part, d'une façon singulière, comme des exceptions, des bêtes curieuses ? Si, si, c'est votre idée, à vous autres gens du monde, et surtout à vous, messieurs les politiques, qui faites profession d'aimer les lettres, tandis qu'au fond vous êtes pleins de curiosité dédaigneuse, et de dénigrement jaloux, envers les auteurs dont le succès vous fait ombrage : la concurrence, n'est-ce pas f

— Eh là ! mon cher ami ?

— Mettons que je ne dise pas cela pour vous,

— et Géfosse eut un rire froid; — vous ne nierez pas qu'un auteur en renom suscite dans le monde beaucoup de racontars, ait sa légende, soit discuté par les hommes et les femmes, beaucoup moins pour ses livres que pour sa vie privée, qu'on sait plus ou moins mal? Eh bien, tout cela est en pure perte. Les derniers héritiers du romantisme sont morts. Nous payons notre terme, nous nous habillons comme tout le monde, nous exerçons un métier. En quoi notre vie est-elle moins régulière que la vôtre? Est-ce parce que je vis avec une maîtresse? — Daygrand fit un geste de protestation empressée.

— JNIais cela n'a rien d'exceptionnel. Tenez ! jetez les yeux sur notre corporation, vous re-

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connaîtrez que nous sommes plus bourgeois que les bourgeois eux-mêmes. Nous ne pensons qu'à gagner de l'argent, d'abord; et avec quelle impudeur tranquille ! Vous me direz : mais le talent ! Ceux qui en ont n'en abusent guère , allez ! tout leur effort est d'amoindrir leurs qualités, afin de ne pas effrayer l'acheteur, qu'un arôme âpre rebute ; ils font leur marchandise plus insipide, plus vulgaire, plus vendable, et ils descendent au niveau de la foule au lieu de l'élever jusqu'à eux !

— Mais vous exagérez, fit Daygrand assez choqué.

— Si peu. Faut-il citer des noms parmi les plus connus f Vous diriez que je déchire mes confrères, selon notre louable habitude. Cependant, quand y a-t-il eu plus d'abaissement dans l'âme d'une élite intellectuelle'^ Si j'excepte la poésie, représentée par deux ou trois jeunes poètes puissants, que dire du reste '^ Le théâtre se meurt, entre les paradoxes de Pierre et les faits divers de Paul. Viendra-t-il un sauveur? Je le souhaite. La critique, avec quelle stupidité est-elle faite, et par quels cuistres 1 Le roman ! Oui, c'est le grand effort de notre siècle, il y a là bien des pages glorieuses, et cependant qui oserait dire ce qu'il restera de tant de milliers de volumes! Le fameux art naturaliste, entre nous, est une forme de décadence, vulgaire et basse.

— Le paradoxe est fort ! Et Daygrand ricana, heurté dans toutes ses idées.

— Bourgeois, vous dis-je, — et Géfosse laissait tomber ses mots avec fatigue, comme s'il ne tenait pas à convaincre son interlocuteur, — poètes, critiques, romanciers, dramaturges, tous bourgeois !

— Et vousf

— Et moi aussi, parbleu! Alors, fit-il avec une amertume sincère, vous croyez que j'ai donné toute ma mesure ? Que ce que vous avez pu lire de moi soit tout le fond de mon cœur ou de mon esprit ? Ce serait vraiment peu de chose ! ]\Iais, moi aussi, j'ai mis de l'eau dans mon vin, moi aussi j'ai voulu ma part de succès, je l'ai eue ; aussi ne parlera-t-on plus de moi dans vingt ans. Ceux qui mettent leur génie dans une œuvre peuvent vivre et mourir inconnus,l'avenir les ressuscite et les immortalise. Il y a, pour tout écrivain qui débute, les deux routes que montrèrent à Hercule les deux belles femmes mystérieuses, l'une où l'on marche pauvre, laborieux, plein de mépris, de haine ou de pitié pour les sots, les méchants et les lâches; l'autre, qui mène sans peine à la fortune et à la réclame, à travers les poignées de mains sales, les sourires poltrons, les promiscuités ignobles; et, comme la plupart de mes illustres confrères, c'est cette route-là que j'ai choisie ! — (J'ai l'air

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de faire de la copie, peiisa-t-il, et pourtant c'est tîclitrement vrai !)

— Et voilà pourquoi votre fille est muette ! — interrompit Daygrand, croyant faire une épigramme; voulez-vous me faire croire que c'est pour cela que vous êtes, selon l'expression des petits journaux, le grand lama du pessimisme?

— Évidemment ! car pourquoi trouverais-je la vie mauvaise? Comme tout homme, j'ai eu des douleurs et des joies, une enfance assez heureuse et de bons parents. Le lycée ne m'a pas été trop dur. J'ai eu à Paris des années de début difficiles, où je ne mangeais pas tous les jours. J'ai porté des cheveux trop longs et des pantalons trop courts. J'ai souffert dans ma santé et dans mon orgueil; mais, en somme, des filles, aussi jolies et pas plus bêtes que des princesses, m'ont aimé, et je ne suis pas mort de faim. J'ai eu mon lot de vie humaine. Une fois marié, j'ai été relativement heureux quoique pauvre; j'avais l'intérieur calme, le travail facile. Quand Mariette est morte — mais vous ne l'avez pas connue, vous étiez en Angleterre, je crois, pendant ces quatre ans — quand ma femme est morte, j'avais vingt-huit ans, ma liberté et le succès qui commençait. Mon fils a vécu et grandi. Claude Payen, qui est ma maîtresse depuis dix ans, a exercé une haute influence sur mon esprit et sur mon cœur; maintenant nous sommes las et nous nous

quittons. Ma vie, par une rare fortune, n'a jamais été engagée à fond, elle n'a jamais subi une do ces fatalités qui vous lient et vous paralysent. A quarante ans, je redeviens libre. J'ai un éditeur dont j'ai fait la fortune, et qui m'aime autant que son coffre-fort. J'ai des amis, des prôneurs, toute une école que j'ai fondée, comme on fonde les écoles, sans le vouloir et sans y penser. Comme vous l'avez dit aimablement, je serai de l'Académie un jour ou l'autre. J'ai eu des joies de vanité excessives, des aventures que l'on pourrait taxer de romanesques, en notre époque qui l'est si peu. J'ai aimé, été aimé, et avec tout cela je suis profondément malheureux, et par conséquent pessimiste. Et si j'ai fait un théâtre, des vers et des romans pessimistes, ne croyez pas que ce soit au nom d'une philosophie aussi vieille que le monde, mais du seul fait de ma rancœur et de mon dégoût pour moi-même, car la seule chose que je voudrais admirer, mes œuvres, je ne les estime même pas.

— Vous êtes le seul! — dit Daygrand. Et ne l)0uvant croire que Géfosse fût sincère, ignorant l'extrême facilité des gens de lettres au cerveau toujours ivre et congestionné, à mettre leur cœur à nu et à étaler leurs plaies secrètes, il ne voulut voir là qu'un paradoxe ou une mystification, qu'il s'abstenait de discuter, mais dont il lui répugnait de paraître la dupe : aussi tira-t-i

quelques bouffées de son cigare, en se souriant avec complaisance.

Géfosse pensait :

« Il ne croit pas un mot de ce que je lui ai dit. La vérité toute crue est indigérable. Comment me supposerait-il sincère? S'il me faisait ses confidences, il aurait soin de les falsifier; mais aussi quelle singularité à moi de me confesser ainsi, sans autre but que d'étonner un homme qui garde un sourire poli et sceptique. Si encore c'était devant sa femme, j'aurais pu la toucher!... Tant pis. »

Après un silence assez long, Daygrand reprit en hésitant :

— Ne m'avez-vous pas dit que vous quittiez M'^'^Payen?

— Oh ! dit Géfosse avec un soupir, ce n'est pas encore fait ; on ne congédie pas une telle femme comme une maîtresse vulgaire. Dix ans déjà!... — Et il ajouta : — ^ia tète est toujours jeune; c'est mon cœur qui est vieux, vieux!

Daygrand était plein de curiosité, et répétant le nom que son ami venait de prononcer, nom de peintre bien connu et vanté aux salons annuels :

— Claude Payen est un grand peintre, n'estce pas?

— A mon sens, oui. Quoique certaines idées lui soient inaccessibles... Les femmes d'ailleurs... Mais un grand peintre, oui, par la

fougue, l'émotion dramatique, l'intensité de la vision, du coloris. Ah! ce n'est pas léché, mignardé, poissé de rose et de blanc gras !

Et changeant de ton : — D'ailleurs nous ne parlons jamais peinture, je n'y entends rien!

Et en lui-même :

« Voilà mon égoïsme! c'est vrai, elle a dû en souffrir horriblement, elle qui aimait mes livres, qui. savait les comprendre, à qui les nuances les plus délicates étaient familières ! pauvre femme! Je suis lâche... Parce qu'elle vieillit.. — Je ne veux plus y penser! — Et il continua sans s'être interrompu, car sa pensée, quoique différente de ce qu'il disait, courait avec ses paroles :

— Claude est la seule femme que j'ai vraiment aimée. Une affection dont vous ne pouvez avoir idée, Hubert, — car la fantaisie lui vint, il ne sut par quel besoin de rapprochement et de confidence, d'appeler ainsi son voisin, — votre tendresse pour M""^ Daygrand, et je ne doute pas que vous l'adoriez f...

L'autre fit un signe de tête expressif.

« Ah! tu l'adores, voyez-vous ça? » Et il se sentit plein d'une jalousie bizarre, tandis qu'il continuait : — ne peut vous donner l'idée de ce que j'ai ressenti pour Claude. Entre les êtres qui s'aiment le plus, il y a toujours des points où l'on ne peut se pénétrer mutuellement, des recoins d'âme scellés, des malentendus qui dor-

ment et qu'un Iiasard réveille, des pudeurs douloureuses, des rancœurs et des griefs, peutêtre imperceptibles, mais latents, connne des monstres invisibles dans une goutte d'eau. Si })rofondes que soient votre estime, votre confiance, votre tendresse, il est impossible qu'entre vous, je suppose, ou tout autre mari et femme, il n'y ait pas, si vagues soit-elles, de ces sortes de réticences?

Et son regard interrogeait si impérativement Daygrand, que celui-ci eut sur le visage une expression de gêne, comme un assentiment maladroit.

— Eh bien, entre Claude et moi, au temps de notre amour, il y eut une fusion d'âmes comme jamais il no s'en rencontre, une merveilleuse, une incroyable analogie de tempéraments et de caractères. Une sorte d'harmonie préétablie nous faisait nous comprendre, nous deviner d'un mot, d'un regard. Nous n'aurions pu nous cacher une pensée; nos cœurs étaient à nu; nous sentions de même. Les nuances les plus subtiles de la pensée, du sentiment, nous étaient communes. J'ai goûté là des joies inoubliables, les extases d'un fumeur d'opium, des voluptés exacerbées qui touchaient à la névrose la plus aiguë — le bonheur !...

A ce moment^ il semblait que Géfosse ressentit encore cela, que ce fût d'hier, tant sa voix bien timbrée était pleine de caresse et da

2G PASCAL GEFOPSE

mélancolie; et malgré lui, Daygrand subissait le charme de cette confidence jetée aux ténèbres, à la mer qui bruissait autour d'eux, sous les étoiles. Comme Géfosse se taisait, il demanda :

— Vous parlez de ces choses au passé. Ne pouvaient-elles pas, telles que vous les dépeignez, durer toujours?

Géfosse ne répliqua pas tout de suite.

— jNIon malheur, dit-il, est venu de l'excès de mon bonheur. Une immense lassitude est sortie peu à peu de cette félicité complète. L'esprit des femmes n'est pas fait comme le nôtre. Peut-être Claude, entre ses pinceaux et son amour, eût-elle vécu son illusion, parfaitement heureuse? Moi, non. L'inquiétude est née, le malaise, le doute, et en amour cola prend les proportions, la rapidité folle d'une catastrophe. Du jour au lendemain, nos cœurs cessèrent de battre ensemble; les malentendus, les reproches commencèrent. L'on ne peut être toujours heureux — dit-il avec philosophie, — quoi qu'il en soit, ce fut l'enfer.

— Pourquoi ne vous être pas séparés alors?

— Le souvenir du bonheur, vous le savez, tient quelquefois lieu du bonheur même. Nous n'avions rien à nous reprocher en somme : notre ivresse s'en était allée, voilà tout. Claude cependant, par fierté, préférait reprendre son indépendance ; elle me disait : « Nous nous

sommes trompés, soit, n'enchaînons pas l'avenir; » mais de sa part c'était un sacrifice, car elle m'aimait; je n'acceptai pas : nous restâmes ensemble.

— Heureux ?

— Moi ? presque ; car je repris mes habitudes. Mais, bien que j'eusse toujours gardé mon appartement distinct du sien, nos existences restaient liées; mon fils, qu'elle aime tendrement, était encore un trait d'union; mais, au dehors, j'eus des caprices, des faiblesses et des aventures. Elle le sut, pardonna et souffrit amèrement. Les années une à une passèrent, relâchant le lien si fort de l'habitude. J'avais longtemps, par ma présence, fermé son atelier; j'exigeai qu'elle le rouvrît à ses amis, et j'y parus moins. Mon duel avec le prince Strolski a porté le dernier coup aux illusions de Claude, si elle en gardait encore... Ce qui rend une rupture imminente, nécessaire, c'est que, j'en ai conscience, cette femme si haute, si fière, doit bien me mépriser!

— ^^ous, Géfosse, pourquoi donc?

— Parce que.

Et il eut un sourire vague; de ce récit, qu'il oubliait avoir fait vingt fois à des amis et dont il retrouvait, par endroits, les mêmes phrases sur les mêmes intonations, cet aveu : « elle doit bien me mépriser » fut absolument sincère. Si Géfosse eût jugé Daygrand capable de répéter

mot pour mot leur conversation à sa femme, il ne l'eût certainement pas fait.

— Que ferez-vous de votre fils?

— D'Henry? Ce qu'il voudra ou ce c[u'il pourra, mais pas un homme de lettres, grand Dieu! — 11 ajouta d'un ton indifférent : — Il a le caractère de sa mère ; c'était une douce créature, étroite d'intelligence et de cœur; mais le peu qu'elle en avait, elle l'employait de son mieux. Henry a quinze ans, il sera bien bachelier et sous-chef de bureau quelque part.

La conversation tomba. Gôfosse se demandait tout bas :

« Eh bien, toi qui ne dis rien, parle-moi donc de ta femme f Si tu savais comme elle m'intéresse! » Mais, par pudeur, il se taisait, il craignit même que Day grand ne lui fit des confidences, eut une peur brusque de voir s'amoindrir et s'embourgeoiser cette blanche figure, mystérieusement bleutée sous le voile de tulle. INIais dans le silence, près du mari, il pensait à elle davantage, et de tout ce qu'il avait dit et pensé depuis une heure, ne lui restaient, précises et vibrantes, que les sensations éprouvées devant elle.

« C'est stupide, pensa-t-il, voilà un homme à qui elle appartient corps et âme, il va rentrer en maître dans la cabine conjugale, et moi, par je ne sais quels préjugés sociaux, quel respect d'une amitié imaginaire, je ne puis élever mes

regards sur ellef Je serais coupable en essayant d'attirer les siens? Mais que suis-je pour elle f... Si elle a quelque curiosité, suscitée par mon nom ou mes livres , Daygrand lui répétera peut-être ce que j'ai eu la niaiserie de lui conter, et elle aura pour moi un salut sec et un petit sourire dédaigneux! — Non, pensa-t-il aussitôt, elle est bonne et intelligente. Comment son bonheur serait-il complet avec Daygrand? 11 est robuste^, laborieux, il pourra faire un ministre, comme tant d'autres, et après? Elle n'a pas même d'enfant, il l'aurait dit, à moins qu'elle n'en ait perdu un? Mais non, elle a cette grâce quasi virginale, cette taille fine et ces yeux purs de la femme qui n'a jamais été mère. Elle esi pieuse peut-être? Elle doit l'être, à son indéfinissable air de réserve, comme une délicieuse pruderie de l'âme. La foi, c'est beaucoup, mais l'amour serait le plus fort si elle aimait, si elle m'aimait! » Ainsi ses pensées s'enchaînaient sans ordre : en ce moment, sa maîtresse, son fils étaient bien oubliés, et Paris, les éditeurs, le livre sous presse, tout, et Daygrand près de lui: tout à coup il l'aperçut et se demanda s'il n'avait pas parlé haut.

— Bonne nuit ! dit-il, j'ai froid.

Daygrand ne bougea point.

— Bonsoir! et Géfosse lui toucha le bras.

— Ah ! euh ! mille pardons, je dors, ma parole ! A demain, cher ami, je descends aussi.

Et tandis que Daygrancl, pour se dégourdir, faisait quelques pas, Géfosse descendait, glissant sur le cuivre des marches. Machinalement il se dirigeait vers son ancienne cabine, quand, s'apercevant de sa bévue, il s'arrêta court, pensa :

« J'allais faire une jolie gaffe. »

Mais rien que cette idée lui suggéra une envie folle, irrésistible, de revoir M™* Daygrand. C'était stupide, dangereux. Que dirait-elle^Que ferait-il lui-même f Tout cela, en un éclair de lucidité, il l'entrevit et, en même temps, se reconnaissant dominé par une de ces suggestions morbides qui font les crimes, il se rapprochait de la porte en étouffant son pas...

« Je dirai que j'ai oublié, » se dit-il; mais cette expUcation, vraisemblable vis-à-vis de lui seul, une minute auparavant, lui parut grotesque, dès qu'il agissait sciemment. Il était devant la cabine, éperdu comme un collégien. Il répétait : « Voilà Daygrand, il arrive, il arrive ! » Et il ne bougeait pas. Une sueur froide lui vint aux tempes; il se sentait lâche, quoi qu'il fit. Mais l'orgueil!... « Je le suis encore bien plus si je n'ouvre pas; je me dois d'ouvrir, je vais compter jusqu'à trois. — Un! » il mit la main au loquet; « deux! » il tourna; c trois! » il ouvrit...

Mais il n'osa avancer la tête et ne vit rien qu'une lueur faible, respira un imperceptible parfum, entendit son cœur battre dans le silence.

PASCAL GEF0S5E 31

Il resta immobile vingt ou trente secondes, referma doucement la porte et s'esquiva, soulagé d'un poids horrible et frissonnant de sa folie.

« Avait-elle deviné que ce fût lui? Impossible! Ou cru que c'était son mari? N'aurait-elle pas dit : — Est-ce toi, Hubert? Elle dormait peutêtre?... » Il le crut, sentant bien, si défaillant que fût son sens moral, qu'il venait de mal faire. Et halluciné par cette porte si facilement ouverte, par l'image qu'il se faisait, dévêtue et plus belle dans l'ombre, de la femme qu'il n'avait osé regarder, et surtout par ce doux et poignant silence, Géfosse se jeta sur son lit, hors d'état de penser ou de réfléchir, écoutant avec angoisse le tumulte de son cœur.

Au matin, sur le pont lavé à grande eau, M""^ Daygrand, près du pliant où reposaient son châle et un livre, s'était accoudée au bastingage.

Éblouie, elle clignait les yeux, sentant sur une joue la brise fraîche, sur l'autre le chaud soleil. Après un réveil confus, elle avait dit ses prières presque machinalement. Ses idées, vagues et flottantes, se précisaient 'peu à peu et s'ordonnaient. Elle tomba dans une profonde rêverie: des souvenirs l'assaillaient.

Elle est au Jajolet, revoit la grande maison blanche, la cour, l'escalier des jardins, la terrasse et la serre; et, apercevant du môme coup l'ensemble et les détails, la première pelouse, claire, avec son noyer géant et les peupliers; la seconde, sombre, sous des sapins noirs; les statues blanches ici, les faunes lépreux mangés de mousse, là-bas; le bassin d'eau pure et le bassin glauque, tout pourri de feuilles; puis

rentrée mystérieuse du bois, ses allées où filtre un jour vert, entre les hêtres et les ormes, pleins d'oiseaux qui chantent.

En robe du matin, maniant un léger sécateur, elle visite ses rosiers, arrose ses fleurs préférées. Elle rentre à la maison.

Dans l'âtre énorme, à la cuisine, des fagots et des pommes de pin pétillent; la vieille en bonnet noir, toujours affairée, la regarde, ses mille rides tressaillent de plaisir.

— Comme madame a bonne mine ce matin'?

— Tu trouves, Agathe?

Elle accroche son chapeau de paille dans le corridor, monte l'escalier pour embrasser ses chéris. Agathe la suit.

— Ont-ils bien dormi?

— Eh oui ! eh oui!

Elle pousse une porte, des cris de joie éclatent, deux petites filles à demi vêtues se pendent à sa robe, tendent leurs bras grassouillets et leur figure rose, tandis que Roger, qu'on sort du bain, essaye d'échapper à la flanelle dont la bonne l'enveloppe.

— Bonjour Alyette, bonjour, Aimée ! — Et de gros baisers et des rires argentins. La chambre est très claire, égayée de linges blancs. Agathe a pris Roger, elle le calme et l'habille. Excellente fille! elle a élevé Hubert, et adore madame. On ne veut plus qu'elle serve, elle surveille. Avec l'âge, son caractère s'est aigri,

3i PASCAL GEFOSSE

elle a toujours été colère, mais quel dévouement, quel fanatisme chez cette rude vieille. Roger est habillé, il se jette sur sa mère.

— Mon beau Roger!

Alyette, l'aînée, a les yeux bleus et l'air décidé du père. Aimée est pâle et douce, Roger hardi et violent; leurs trois têtes d'inégale hauteur sont du même or; leur âge : six, cinq, quatre ans.

— Mes chéris !

Elle déjeune avec eux, leur coupe des tartines; puis on passe dans la salle de travail, pendant une heure ; Roger lui-même fait des bâtons. Agathe erre dans la maison, revêche. Mais la porte donnant sur le jardin s'est ouverte, et le joli petit monde délivré pousse des cris fous, les jambes nues s'agitent au soleil, et la mère crie doucement :

— Alyette! aie bien soin de ton frère. Mais déjà Agathe est auprès d'eux.

Dans la chambre conjugale tendue de granité bleu, la psyché reflète le visage de la jeune femme. Elle tient sa correspondance au courant, fait ses comptes de ménage. C'est demain jour de marché, à Mézières. On ira, car ils ont du monde à dîner, le docteur Krebs, M. d'Ormesson, président du tribunal, et tous les Sastre.

L'heure du déjeuner approche, elle descend, surveille la table. Un tilbury, ramenant Day-

grand, s'arrête devant la porte; son mari entre :

— Bonjour!

— Bonjour!

Et s'ils sont seuls, il l'embrasse sur les yeux, longuement.

— ' J'ai une faim!... Et les enfants?

Il a posé sur le buffet un gros portefeuille et des journaux : les journaux, la politique; le portefeuille, les affaires.

Une association d'idées invincible supprime, comme par un changement à vue, le gai décor du Jajolet. Pour la première fois, ils passent l'hiver à Paris.

Nommé député, Daygrand est forcé de recevoir,rue de Rennes, dans un grand appartement artistement meublé. On a un coupé au mois, des dîners, des soirées. Il faut rendre des visites, aller au théâtre, aux expositions, mener une vie factice, qui fatigue, déconcerte, énerve. Les enfants ne sont plus si gais, on n'a pas le temps de s'occuper d'eux. Agathe est au Jajolet, et le garde ,

Quand ils y sont rentrés au printemps, elle s'est sentie triste, n'a plus retrouvé son activité de ménagère. Paris l'a troublée, elle s'y est amusée, s'y est plu; m.ais des inquiétudes lui restent, la vie mondaine lui fait peur. Elle voudrait ne plus retourner rue de Rennes ; elle regrette le temps où Daygrand plaidait, avec tant de succès, dans sa province. Depuis son élec-

tioii, il a des envieux, des ennemis. Pourquoi faire de la politique? Ne sont-ils pas assez riches ? Hubert est-il indispensable au bonheur de la France? Elle en doute, malgré son affection et son estime pour lui. jNIais que faire ? Il est si bon pour elle, si sûr, si honnête. C'est son mari, le premier homme qui ait fait battre son cœur.

C'est vrai, pourtant, elle l'a bien aimé.

Et maintenant ?

Elle élude la réponse, et songe :

« Qu'on est « drôle » quand on est jeune fille ! Un homme vous a regardée, parlé, pi'is les mains, murmuré à l'oreille des choses tendres, et cela suffit, on l'aime! On l'aime follement, parce qu'il est le premier! On eût aimé tout autre aussi bien. Mais c'est celui-là; on le veut, on l'épouse, et alors quelle ivresse ! quelle image on se fait de l'avenir, dans quel paradis on croit entrer ! »

Elle baissa la tête, se rappelant les amères confidences de la plupart de ses amies.

« Et toutes y ont cru! Pas longtemps, il est vrai! Ce n'a pas été le paradis pour Jeanne Violin, à qui son mari préfère une ancienne maitresse ; ni pour Marguerite Roy, qui a épousé un joueur qui les ruine, — mais bien le purgatoire; ou l'enfer, — comme pour cette pauvre Marthe, que son mari battait et qu'il a plantée là. Même pour les plus heureuses, comme Ma-

thilde Sastre ou Tliérèse, et pour moi-même... est-ce bien le paradis rêvé 1.. . Parfois, j'en doute.

« J'espérais qu'Hubert et moi nous nous aimerions toujours!... Oh! nous nous aimons encore, mais d'une affection si calme, si posée. Suis-je injuste, ou égoïste f J'avais rêvé autre chose. Je rêve encore par moment, « cet autre chose, » (quoi au justef) qui remplirait le vide que je sens en moi. Car Hubert... — est-ce moi qui ai changé, ou lui? — a toutes les prévenances d'un mari, mais non plus d'un amant. Puis, je ne sais... il me semble que je l'avais cru autre... avec une façon de sentir, de penser, et même de s'exprimer différente;... je me serai trompée, sans doute.

« Les jeunes filles sont si romanesques, si sottes. Que savent-elles de la vie? Que leur en apprend-on f Nos parents !... »

Ses parents?

Elle se les rappelle, dans une méditation soucieuse.

Elle a à peine connu sa mère, morte de langueur à vingt-six ans^ et a grandi, bien qu'heureuse et très gâtée, dans une ombre de mélancolie; solitaire de cœur. Son père, colonel du génie en retraite, habitait Charleville. 11 était grand ami de AI""^ Daygrand mère.

Elle revoit leur visage : de lui, un teint coloré, de petits yeux clairs, de rêches moustaches grises et une àme d'enfant; d'elle, un

sec et bilieux visage, sous les coques d'un noir trop jeune, avec un terrible air d'autorité. Et toutefois M""® Daygrand, qui lui faisait peur, lui voulait du bien, puisqu'elle l'a mariée avec Hubert, Elle leur a rendu la vie dure, puis elle est morte. Les enfants sont nés, M. de Puyfourgues est mort. Mariés depuis huit ans, Daygrand et sa femme ont vécu sans querelles. Combien de ménages peuvent en dire autant ? Ne devrait-elle pas s'estimer heureuse ?

Heureuse!..

« Eh bien, non, pas tout à fait. C'est mal de penser cela, quand on a un bon mari et de beaux enfants. Oui, c'est mal; mais aussi — })ense-t-elle — il est étrange de se dire que la vie est faite irrévocablement, qu'on est lié l'un à l'autre jusqu'à la mort, et que, bien ou mal marié, heureux ou malheureux, il faut étouffer les battements de son cœur, refouler les as})irations de son âme, parce que, selon la loi de mariage, jurée devant Dieu et devant les liommes : il nest permis d'aimer qa une fois. »

Un seul amour pour toute la vie, tant pis pour Jeanne Violin, Marguerite Roy et... jKjur toutes les autres !

Mais était-il possible qu'on n'aimât qu'une foisf Que de femmes pourtant, (elle savait lem" nom), avaient eu, en aimant un autre homme que leur mari , des bonheurs discrets ou de tristes scandales.

PASCAL GEFOSSE 3f>

Ses pensées devinrent vagues. Paris, qui la hante, lui rappelle des impressions troubles^ des surprises pénibles, la révélation du mal^ qu'elle ignorait. Quelles mœurs singulières, que de confidences étranges, tant de femmes trompant leurs maris, et ceux-ci complices, le plus souvent. De la littérature et des causeries, émanait un entêtant parfum de vice.

Et tout à coup, elle pensa : Pourquoi avoir quitté le Jajoletf ses enfants f Par cjuel ennui f car c'est un ennui inconnu qu'elle éprouve? Rêveuse, comme toutes les jeunes filles sans mère, elle l'est devenue de plus en plus, elle le sent bien; et ce ne sont plus les anciens rêves ingénus, si joliment ignorants de la vie, mais des rêvasseries creuses et sans objet, dont elle sort les yeux meurtris et la migraine sous les tempes. Une sensibilité insolite meut ses nerfs; pour un rien, ils vibrent et tressaillent. Jamais elle n'a éprouvé cela : c^est depuis le grand changement, cet hiver parisien.

Ouvrant ses yeux à la vision des choses,, elle vit la mer paisible et, jusqu'à l'horizon, des courbes, de changeante couleur, grises, bleues, violettes. Baissant la tête, elle admira l'eau d'un lapis-lazuli profond. Contre la ligne de flottaison, elle était d'un ton plus riche et plus sombre, d'un bleu de vitrail, taché d'écume.

Elle se sentait emportée à chaque tour d'hé-

lice, et dans l'impossibilité de revenir en arrière, un vague regret perçait en elle, de son brusque voyage. Loin qu'elle fût distraite ou réjouie, elle s'en trouvait presque attristée. Sa joie de revoir Thérèse, son amie de jeunesse, était grande, et elle ne craignait rien pour les enfants, confiés à Agathe et surveillés par le docteur. Pourtant ce malaise!... Hors de la règle et de ses habitudes, déroutée par l'imprévu inutile entrant dans son existence bourgeoise, ayant rarement voyagé et quitté les siens, elle se disait : « Est-ce bien moi qui suis icif loin de tout ce qui fait ma vief mes enfants, ma maison, nos amisf Et que tout cela me semble loin, vécu dans une existence antérieure! Peut-être n'est-ce qu'un rêve et que cela n'existe pas? ou bien je rêve en ce moment même, et je vais me retrouver au Jajolet, sous les baisers de mes petits!... »

Elle tressaillit, surprise par une main qui s'était ap})esantie sur son épaule; Daygrand, devant elle, lui parlait :

— Ah ! tu m'as fait peur !

— Je te demande pardon, ma chère, mais tu ne répondais pas. A quoi rêvais-tuf

— Aux enfants, — et elle se sentit rougir.

— Je quitte Olivier! quel causeur charmant, c^uand il n'est pas pessimiste, comme hier soir. Nous venons de nous rappeler tout notre bon temps de jeunesse!

— Olivier'^

— Oui, il n'aimo pas qu'on l'appelle Pascal.

— Mais de qui parles-tuf

— De Géfosse, parbleu. Où as-tu la tête?

— Ah! fit elle, et elle resta surprise.

— Descendons vile! on déjeune!

Dès qu'ils furent en bas, il lui présenta le capitaine. Elle lui rendit son beau salut d'un air distrait; c'est qu'elle sentait peser sur elle le regard respectueux de Géfosse : à son tour, il s'inclina.

— Icif Olivier! — dit Daygrand assez haut, et il le plaça près de sa femme.

Elle s'aperçut que son voisin était le point de mire des passagers; on chuchotait son nom, les gens bien élevés lui jetaient à la dérobée de vifs coups d'œil, les autres l'observaient avec une curiosité effrontée; elle fut gênée, comme si ces regards l'atteignaient aussi, et s'étonna que Géfosse parût ne rien voir.

Il s'amusait beaucoup : « Le commis voyageur d'hier débite mille absurdités sur moi. Je gage, à son air mystérieux, qu'il assure m'avoir reconnu tout de suite; mais il a respecté mon incognito!... » Sceptiquement, il évalua le nombre des passagers : « Combien d'entre eux ont. lu un seul de mes bouquins'? » Bientôt il remarqua que j\l™^ Daygrand semblait plus à l'aise; on faisait moins attention à eux.

Il lui offrit à boire. Elle vit la pâleur et la dé-

iicatesse de ses mains, son tiii })rotil, sa peau mate, striée de rides minces comme un cheveu, ses yeux trop cernés; surtout elle fut frappée de l'air détaché, et froid jusqu'à l'impertinence, de Géfosse envers tout le monde et elle-même. Rien ne la mit plus à l'aise, elle avait besoin de sécurité; n'ayant pas à se mettre en garde contre lui, elle ne se défendit pas de le trouver aimable.

Géfosse se surveillait; il s'était à son réveil senti refroidi et confus de sa folie de la veille; il avait résolu que M""* Daygrand ne lui serait de rien. Combien de femmes rencontrées, au hasard d'un voyage, d'un bal, d'une visite, aimées une semaine, un jour, cinq minutes, puis oubliées si parfaitement qu'il ne pouvait se rappeler leur visage. Il en serait de même cette fois-ci. Plus de folies, être sage! Il redoutait de troubler son repos, à lui. Et d'un ton très simple, en petites phrases spirituelles, il brodait sur des lieux communs.

Tout à coup, AP^ Daygrand lui vit des mouvements d'impatience contenue, elle regarda dans la même direction que lui, et s'aperçut que le capitaine — à qui Daygrand vantait Géfosse — tout en ayant l'air de contempler avec émerveillement l'auteur, ne regardait, en réalité, qu'elle, avec une insistance gênante. Daygrand ne voyait rien. Géfosse fronçait les sourcils; soudain, elle rencontra ses yeux et ils se

comprirent, sans qu'il leur vînt un mot ni un signe. Si court qu'il fut, ce regard eut une conséquence imprévue ; ils cessèrent de penser au capitaine.

Elle songeait : « Quel air méprisant et ironique, un tel regard, d'homme à homme, vaut un soufflet ! » Et elle eut peur d'une altercation. Et lui : « Quelle hauteur charmante sur son visage; les beaux yeux! de quelle couleur sont-ils"? » Ce regard les avait rapprocliés; une fraternité entre leurs esprits devenait possible.

Le capitaine s'était détourné; un des passagers, jaloux, l'accaparait. Daygrand, la bouche pleine, parlait à sa femme : elle remarqua que Géfosse repoussait presque tous les plats.

— J'ai un appétit d'Anglaise, se dit-elle, que va-t-il penser'?

Cette coquetterie involontaire lui tît refuser d'un beau pâté. Géfosse en prit.

Elle écoutait avec plaisir sa voix, qui avait un timbre particulier; à une réponse qu'il fit, leurs yeux se rencontrèrent encore : ils n'avaient rien de précis à exprimer; ce fut comme un salut amical, un petit bonjour. Géfosse n'avait plus l'air méchant.

Le déjeuner leur parut court.

Sur le pont, Daygrand se mit à fumer, d'un air heureux; Géfosse s'abstint. Elle lui en sut sré.

Calme, la mer, sous un soleil sans force, miroitait, brisée en écailles. Des mouettes gracieuses, évoluaient à rythmiques coups d'aile, au-dessus du sillage. Une fumée noire sortait de la cheminée. La Ville-de-Cherchell s'avançait avec majesté, trépidant tout entière, au halètement sourd de la machine. Quand le soleil s'éclipsa, les flots se ternirent.

La monotonie de ce paysage de ciel et d'eau accablait l'esprit. M""" Daygrand, son mari et Géfosse se taisaient. Rapprochés au milieu d'inconnus, sur cet espace étroit, dans le négligé de leurs habits de route, ils jouissaient de l'intimité, du laisser-aller autorisés par le voyage. Il leur semblait être de vieux amis, unis par l'habitude, maintenant inséparables. Cela fit dire à Daygrand :

— Ah çà, Olivier, vous n'avez rien à faire à Alger, n'est-ce pas'^

— Non, sauf mon excursion à Ksour-Aïssa. Rien que des promenades à pied ou à cheval, et des bains de soleil, par ordonnance de la Faculté !

— Vous n'êtes pas malade %

— Peuh !

M™^ Daygrand, levant les yeux, trouva à ses traits une expression de souffrance ; en même temps, un sourire aigrelet crispa les lèvres de Géfosse ; elle en reçut une impression désagréable : était-ce l'idée qu'il pût être malade, ou

à cause de ce mauvais rictus, qu'elle avait déjà remarqué'^ Quoi qu'il en fût, elle le plaignit : « Il a dû beaucoup souffrir. » Elle aurait voulu qu'il leur parlât de lui; l'intérêt et la curiosité lui faisaient se mordre les lèvres, en l'observant à la dérobée. Daygrand disait :

— Je vous recommanderai aux Hansquine.

M""^ Daygrand descend chez eux. Ce sont des gens intelligents et très simples. La femme est une grande amie de Louise. Le mari dirige les affaires civiles et ne quitte pas le Gouverneur. M""* Hansquine est très occupée, avec cinq enfants. Moi, je cours rejoindre les ministres à Boghar. J'espère que vous voudrez bien tenir quelquefois compagnie à ma femme; elle ne connaît pas Alger. — Géfosse acquiesça.

— Au fait, Hansquine vous prêtera ses chevaux. Vous savez que M"'^ Daygrand est bonne écuyèref... Mais si, tu montes très bien. Son père la faisait galoper tout enfant. Eh bien,, avec moi, elle a toujours eu peur.

Géfosse pensa : « Voilà un mari aimable ! et justement quand je suis décidé à ne pas en abuser et à laisser sa femme tranquille. Comment diable, une mère de famille !... » Son silence narquois fut pris pour un assentiment. M""® Daygrand, pensive, regardait l'ombre des échelles de corde se raccourcir et s'allonger, à chaque oscillation du mat. Les paroles de son mari lui tintaient à l'esprit, agréables et va-

46 PASCAL GKFÛSSK

gues. Elle prêta l'oreille. Géfosse interrogé répondait :

— En Algérie ? Si ! toute mon enfance. A neuf ans on m'a envoyé en France. Je suis revenu une fois, à vingt et un ans, à la mort de ma mère; depuis, jamais. Et cependant, c'est ma terre de prédilection. Mon enfance y a couvé au soleil, j'en ai mille souvenirs. J'irais les yeux fermés sur les routes, à notre ancienne maison, ou au caveau des miens, dans le cimetière, et il y a dix-huit ans de cela ! tant les images de l'enfance sont vivaces et profondes! Ce passé m'apparaît immense, gros de sensations, tout vide qu'il est; au contraire, il me semble que ma vie d'homme, assez remplie, pourrait tenir dans le creux de ma main.

— Comment, depuis dix-huit ans?...

— Cela vous étonne'? Mais j'ai toujours eu la nostalgie, jamais le courage de faire un voyage si court : quarante-huit heures à peine, de la gare de Paris aux quais d'Alger. Rien ne m'attirait plus là-bas, que le charme du passé, et j'avais peur de l'anéantir au contact de la réaUté. Les gens et les choses n'y sont plus tels que mon imagination les voit; et je n'ai plus mes yeux de petit enfant... N'est-il pas vrai, madame, que je fais là une expérience dangereuse ?

Embarrassée, car ses pensées faisaient écho :

— J'espère que non! — répondit-elle doucement, si doucement que Géfosse lui décocha un regard trop expressif, sous le nez de Daygrand. Elle ne put s'empêcher de rougir, et prit de l'humeur d'avoir rougi ; son air devint froid. Géfosse ayant eu l'imprudence de la regarder plus attentivement, elle fut troublée et s'inquiéta. La sécurité dont elle jouissait depuis une heure commença à disparaître, le charme fut rompu.

Il redevint à ses yeux Pascal Géfosse, dont la célébrité lui causait un instinctif malaise. Elle se rappelait ce qu'on disait de sa vie agitée, et il lui parut impossible qu'il s'attachât profondément à une femme quelconque : «moif » par exemple, supposa-t-elle sans penser à mal. Il n'avait que des caprices, pour passer le temps; était-ce pour cela qu'il la regardait si singulièrement ?... La vilaine idée! Sans doute, ses livres étaient beaux, mais malsains. Ne les avait-elle pas entendu juger sévèrement par M. d'Ormesson, par le docteur Krebsf Ils étaient pourtant bien impartiaux, ceux-là... Dans le désordre de son esprit, défiante, confuse et peinée, elle craignait encore d'être injuste. Bien que choquée, elle ne lui en voulait pas. Elle ne s'étonna point de ce que cet homme, étranger la veille, ne sortît déjà plus de sa pensée. Ses sentiments étaient troubles, son malaise intense.

A ce moment, Daygrand, qui avajt regardé deux fois sa montre, dit :

— C'est très bien, mais il faut que je travaille. Je vais m'installer au fumoir. Plus de quinze lettres en retard. Vous permettez, Olivierf

Ces mots enlevèrent à M"* Daygrand ce qui lui restait de tranquillité : elle eut peur de rester avec Géfosse, et pourtant elle n'osait se lever et descendre aussi. Comme son mari s'en allait, elle cria d'un ton bref où perçait l'alarme :

— Hubert !

Il n'entendait point. Géfosse le héla avec indifférence.

— Qu'est-ce que c'est? — Et Daygrand revint. Sa femme, l'esprit subitement retourné, répondit simplement :

— Veux-tu me monter mon châle et mon livre, je les ai laissés en basf — Quand elle les eut, restée en présence de Géfosse, elle tourna avec indécision quelques feuillets du livre, en lut des lignes çà et là.

Il lui dit en souriant :

— ]\Iadame, permettez-moi de vous laisser avec X... (c'était l'auteur du livre) : vous serez en meilleure compagnie qu'avec moi.

Pour rassurer sa susceptibilité, elle répondit plus vivement qu'elle n'aurait voulu :

— Mais les romans de X... m'ennuient !... Je veux dire celui-ci, — ajouta-t-elle, craignant, par une nouvelle délicatesse, de le froisser, en

PASCAL GEFOSSK 4'J

jugeant trop délibérément un de ses confrères, très réputé. — Vous connaissez M. X...? — demanda-t-elle au liasard.

— Beaucoup.

— Quel homme est-ce ?

Il lui en fît un portrait piquant, sans oublier de louer X... d'autant plus généreusement qu'il le détestait. Mais elle écoutait mal : il lui semblait que les phrases de Géfosse, malgré leur tour spirituel et familier, étaient menaçantes et grosses d'embûches; elle avait peur de ce qu'il pourrait lui dire brusquement; et, par des questions insidieuses, sur les hommes et les choses littéraires, elle s'efforçait de le tenir dans un ordre d'idées étranger à leur mutuelle préoccupation. Pourtant elle ne songeait pas à s'en aller. Géfosse tentait de la captiver, de frapper son esprit et il croyait n'avoir pour but que de lui Laisser un souvenir un peu moins banal que les autres hommes; toutes les cinq minutes, il se répétait : « Mais est-ce que je l'aimef Pas du tout. Nous causons, où est le mal? Demain nous serons redevenus étrangers. » Et de bonne foi, il admirait ces yeux brillants, ces cheveux d'un blond sombre, que le soleil teintait d'un singulier or. Plus grande que lui et d'une extrême blancheur, elle avait les lèvres un peu fortes, le nez assez long, le visage volontaire et doux. Elle avait la fraîcheur d'une santé jeune et exhalait un parfum délicat, si

ténu que le subtil flair de Géfosse le percevait à peine.

A mesure qu'il parlait, il prenait plaisir à étudier ce charmant visage. Presque malgré lui, et rien que })ar curiosité, croyait-il, il amena quelques mots un peu trop directs, et d'un tour affectueux. Aussitôt elle redevint troublée, et reprit une gravité assez hautaine. Il se tut. Des dauphins émergeaient de la mer; il les regardèrent et le silence continua.

« Que dirait-elle donc si je lui contais ma folie d'hier, sa porte ouverte et mon im^oncevable transporta » — Aussitôt, dans un éclair d'hallucination, il rêva la scène, se vit avouant tout : elle devenait extrêmement pâle, le regardait, effarée.

« — Eh bien! oui, j'étais fou parce que je vous adore, parce que...

« Elle se levait, pour prévenir son mari, sans doute.

« — Inutile ! j'y vais moi-même ! — Et il s'élançait. Terrifiée à l'idée du sang, les mains tremblantes, elle lui jetait un regard fou et indigné. Aussitôt, il se mettait à ses genoux, murmurant des paroles fiévreuses... »

Et à ce moment, il ne sut plus s'il jouait ou non la comédie ; mais, continuant son rêve, penché vers elle, les yeux fixes, serrant les lèvres :

— « Je t'aime, — lui cria-t-il mentalement, — oui ! je t'aime ! »

Des gouttes de pluie tombèrent sur ses mains, l'hallucination cessa, et il vit que M"^ Daygrand rougissait du front jusqu'à la nuque : effrayée par ce silence signiticatif, elle avait vu du coin de l'œil l'expression, le regard ardent de Géfosse. Que faire?... Elle se leva, et sans le regarder :

— Mais il pleut ! — dit-elle sèchement, et elle s'éloigna de lui avec lenteur.

Il resta gauche, très surpris, puis la vérité lui sauta aux yeux : « Elle a donc deviné ! s'écria-t-il. Mais quoi? Allons donc! Que je l'aime ! » Dès qu'il eut reconnu qu'il l'aimait, il s'expliqua toute sa conduite; ses résolutions sages sombrèrent, et son cœur fut rempli de joie.

Elle se disait, bouleversée : « Mon Dieu ! moi qui ne lui ai rien répondu ! c'était mon devoir, cependant. Mais m'a-t-il parlé f Non. Oui, mais son regard, son visage criaient pour lui ! J'aurais dû le regarder avec colère, paraître offensée. Je ne le suis donc pas ? Et si je me trompais, qu'irait-il penser de moi? Peut-être n'est-ce qu'un homme bizarre? Les artistes... N'importe ! je ne dois plus me laisser regarder comme cela ! »

Bien résolue, elle revint prendre son châle et son livre, en toisant sévèrement Géfosse; leurs

regards s'étant croisés ne cédèrent point; il mit dans le sien toute sa force de volonté, comme s'il eût voulu la magnétiser; il en sentait tout le ridicule; mais elle-même se voyait faiblir, et, malgré elle, ses yeux s'adoucissaient : elle les ferma avec une bizarre envie de rire et de pleurer.

Le cœur lui manquait : elle eut peur de s'être trahie, et pleine de honte, elle se sauva, sous l'ondée.

— Nous arrivons, on voit les lumières !

A ces mots prononcés par une voix d'homme, Géfosse s'éveilla et entendit, dans la cabine voisine, silencieuse jusqu'alors, s'élever un babil de femme et des rires d'enfant.

La nuit était venue.

En bouclant ses couvertures, il se rappela tout : son indicible joie, aiguë comme une douleur, leur séparation et sa rêverie; ensuite la conversation de Daygrand, le dîner où, indisposée, elle n'avait point paru; la tombée du soir et, à l'horizon, ce bateau dont les voiles, dans le coucher du soleil, devinrent roses, puis noires; la fantasmagorie des nuages, leurs mourantes couleurs et peu à peu l'angoisse de la solitude, l'obsession du ciel et de l'eau devenues intolérables; alors, sous prétexte d'une migraine, il s'enfermait dans sa cabine, ayant là des pensées troubles, des rêves morbides, un malaise d'âme infini, et tout à coup, la peur d'un

accident de mer, suggérée par les ceintures de sauvetage du plafond; à la longue, il s'était endormi.

Un mouvement insolite a lieu, des portes claquent, les gens s'appellent joyeusement. Il fut pris de mélancolie. « Déjà ! » pensait-il, et il monta sur le pont.

Dans les ténèbres, des cordes glissèrent entre ses pieds; des formes de matelots se mouvaient autour du cabestan; les lumières étaient éteintes; seuls trois falots se balançaient, un au grand mat, deux à l'avant.

Les passagers lui masquant la vue, il se pencha sur la mer noire, frangée d'écume d'un blanc lunaire , et aperçut des points do feu, lointains, sur une côte d'ombre.

Un vent tiède soutïïait. Il respira profondément, le cœur gonflé de tendresse, les yeux levés : Sirius, Ptolémée et l'étoile polaire, près du Chariot, scintillaient dans la nuit bleue.

La Ville-dc-Clierchell marche à toute vapeur; les vagues et tremblantes lumières d'Alger semblent sortir peu à peu de la mer. A chaque tour d'hélice, il en surgit une nouvelle. Elles s'étagent, montent dans le ciel, et les dernières se confondent avec les premières étoiles.

— Terre! dit Daygrand. Géfosse se retourne.

Au bras de son mari , pâle sous son voile bleu, serrée dans ce manteau de voyage où elle lui apparut liier — la même, et déjà si dif-

férente!... — elle aussi regarde, suit une pensée, dans la communion du silence qu'ils gardaient tous trois, charmés par l'inconnu de cette terre nouvelle, seuil de la mystérieuse Afrique. Pour Géfosse, dont c'est la patrie, il songe qu'il serait délicieux d'aimer là : ses souvenirs d'enfant évoquaient l'exotique décor, les arbres, les bêtes, les hommes de races mêlées, la sommeillante chaleur, la lumière, le ciel. . Et ellef Depuis ce long regard échangé avec Géfosse, sur le pont, elle est obsédée par le visage, la voix, Têtre physique et moral de cet homme. Elle se devine, elle se sent, elle se sait aimée. Et elle n'en est pas indignée ; comment cela se fait-il? Sa surprise est immense; quoi! lui,/wï/pourrait l'aimerf Quelque caprice, alors? Mais elle prenait sa défense contre elle-même. Pourquoi le calomnier sur les on-dit? Que saitelle sur lui de vrai, de certain? Pourquoi, avec une si haute intelligence, n'aurait-il pas un grand cœur? Les vagues doutes, les préventions puériles qu'elle avait sur lui, avant de le connaître, s'amoindrissent et fondent.

. Flattée malgré elle qu'il Tait distinguée, elle ne lui fait plus un crime de sa célébrité équivoque, bien qu'un peu, ce lui semble, en rejaillisse ainsi sur elle; est-ce un honneur? Est-ce une honte ?

Il lui semble même qu'elle n'est })lus choquée par cet air d'ironie méchante qu'il a, par mo-

ment. Elle se répète : « Il a dû beaucoup souffrir. » Peut-être cet air ii'était-il qu'un masque ? Et ce masque est alors sûrement tombé, tout à l'heure, quand il la regardait, ardemment, tendrement, dans les yeux.

«Il m'aime! » pensait-elle avec stupeur, inquiétude et joie, oui, avec joie. Était-ce possible ! Et elle évitait de scruter son cœur à elle, comme si, dans l'état d'âme, de vide et d'aspirations refoulées où elle était , à ce moment psychologique de sa vie, elle eût pu être capable, sans le vouloir et sans le savoir, d'un entraînement subit, profond et irrémédiable.

— Voyez ! dit Daygrand.

Les lumières se précisaient, drues et nettes, cernant d'un quadrilatère Alger tout pointillé de feux. A droite et à gauche, elles s'égrenaient, semblant à Géfosse les perles jaunes d'un chapelet, et les deux phares du port, l'un une émeraude, l'autre un rubis.

Bientôt les quais parurent : des blancheurs de mosquée émergeaient dans l'ombre. Trois longs mugissements retentirent, alternés d'une sonnerie de cloche, l'hélice se tut, et la Ville-de- Cherchell, majestueusement, entra dans les eaux calmes.

On glissait entre des navires éteints ; des odeurs douces se mariaient au vent. Soudain les lumières fusèrent en longs tuyaux d'or sur l'eau à reflets de laque, et l'on vit se dresser de

PASCAL GÉFOSSE 'ol

grandes maisons endormies. Le navire s'ai-» rêtait. L'escalier mobile s'abattit sur l'embarcadère.

Un flot de passagers se précipita. Daygrand

se retourna :

— Où est Gétosse ?

Justement, il pensait se fautiler et disparaître, sans qu'il se rendît bien compte du motif : remords du passé, peur de l'avenir, ou seulement afin d'éviter les banalités de l'adieu? 11 se

montra.

— Olivier!... Ah! bien!... Ne nous quittez pas!... Hansquine est là; descendons-nous f

Géfosse s'éveilla de mauvaise humeur, dépaysé.

Sa chambre seul ait le renfermé; en ouvrant les fenêtres, il vit mieux la poussière qui ternissait les glaces, la laideur des gravures dans leur cadre doré, l'efîronterie des prospectusréclames, sur la cheminée. Il sonna et le garçon se fit attendre.

Il regarda la place du Gouvernement presque vide, la statue du duc d'Orléans, solennelle et maussade, la mosquée d'une blancheur triste, sous un ciel gris, et la mer frissonnante, couverte de taches violettes; il pleuvait. Des biskris, coifïés du fez et pieds nus, portaient sur leurs épaules de l'eau puisée aux fontaines, dans des brocs de fer brun. A un coin de rue, quelques chèvres bêlaient, les mamelles pleines. Des boutiques s'ouvraient.

Il bâilla, regrettant le confortable de son chez soi, et guetta une éclaircie, avec un sourire

vague. Il venait de penser à M""^ Daygrand. En descendant du bateau, on l'avait présenté aux Hansquine : il les avait mal vus, à la clarté trouble d'un réverbère; et il frappa la table d'un coup de poing, parce qu'il n'avait pas donné son adresse à Daygrand. Mais il réfléchit qu'ils se retrouveraient sans peine, dans une ville comme Alger. D'ailleurs tant pis, mieux vaudrait ne plusse revoir. Redevenu soucieux, il présagea les périls que courrait son repos, les reproches de sa conscience, — ■ scrupule platonique ! — il se savait incapable de s'arracher au dangereux l)laisir d'aimer et d'être aimé. D'ordinaire, n'allait-il pas au bout de ses passions et de ses remords, quitte à en être malheureux et à faire souffrir les autres ? Mais cette expiation en regrets, honte et dégoût de soi-même, il l'aimait. Bien loin qu'elle le corrigeât, elle entrait de moitié dans l'attrait puissant du mal. Il se comparait à ces mystiques, pour qui le péché est irrésistible, parce qu'ils préfèrent les morsures du cilicc, les affres du confessionnal et les délices de l'absolution, au négatif bonheur d'un pâle état de grâce. Seulement, Géfosse ne se pardonnait point; et sa faiblesse morale et sa vicieuse délectation ne l'empêchaient pas, tout en s'aimant beaucoup, de se mépriser profondément. De cette hautaine humilité venaient l'amertume de son esprit, et les rares bons élans de son cœur. — Et puis!... « Et puis, en

GO pasc:al gefosse

voilà assez ! pensa -t-il : cette perpétuelle analyse de moi-même ne sert de rien. Si je dois faire son malheur, faisons-le gaiement! »

Cette idée le fit rire ; il se regarda au miroir, se sentit encore jeune, et attendri par le charme de Louise Daygrand, il se mit à fredonner un air d'opérette.

S'étant fait indiquer la douane, il sortit. Des petits Arabes au gros ventre, au nez épaté, se ruèrent sur lui avec leurs boites à cirage; un biskri les écarta en criant : « Balek ! balek ! » et s'offrit à venir prendre la malle. 11 marchait devant, d'un pas nerveux, ses pieds et ses jarrets étaient blancs de poussière. Géfosse avait espéré un moment rencontrer Daygrand à la douane. Rentré à l'hôtel, il changea de vêtements et donna à sa toilette un soin minutieux, comme si cela eût pu avoir une importance décisive; ensuite il ressortit et flâna au hasard des rues.

Elles s'emplissaient peu à peu ; il les reconnut presque toutes. Des magasins, depuis dix-huit ans, n'avaient pas changé; mais tout lui semblait plus petit. Il fut surpris de la quantité de maisons neuves. Alger avait « embelli » et une partie de son originalité était perdue. Des ]\Izabites portaient des tricots de laine français. Des Kabyles à barbe blonde, penchés sui- leur bâton, arrivaient du dehors, un pantalon aux jambes et un burnous sur le dos

PASCAL GEFOSSE Gl

Il entra dans le marché. En plein air, des Maltais et des iMaures vendaient des radis, des jujubes, des bananes et des citrons. Un rayon de soleil, filtrant des nuages, aviva comme par magie les verts, les jaunes et les roses; toutes les couleurs de fruits éclatèrent, dans le grouillement et le tumulte où s'agitaient des tètes à bonnets rouges. Géfosse marchait, poussé, tiraillé; des idiomes rauques et doux se heurtaient dans son oreille; il croisait des Espagnols jaunes, des nègres camards, des Arabes maigres, des jMaures bouffis et des juifs circonspects. Des bonnes françaises, leur jjcau blanche en sueur , avaient la démarche libre d'un corps presque nu sous une camisole et un jupon. Une vieille Mauresque, à un carrefour, taciturne et voilée, offrait du plantain, et sur ses mains, que des pierres avaient -écorchées, le sang séchait. — « Claude serait bien là pour peindre I » se dit-il ; et aussitôt : « Quel plaisir de se promener ici avec Louise, de nous sentir isolés dans la foule !... ^)

Dans la commerçante rue delà Lyre, de petits ânes, pas plus hauts que des grands chiens, trottaient sous les coups de trique, secouant, de chaque côté de leurs flancs croùteux, une couffe en paille, pleine d'ordures et de coquilles d'œufs. Sous les arcades, des vieillards pouilleux se regardaient en silence. Un prêtre à grande barbe passa. Une jeune ouvrière, qu'un Arabe frôlait,

G-2 PASCAL GEFOSSE

le repoussa rudement; il heurta un spahi qui lui donna un coup de matraque : impassible, il s'éloigna.

Des Mauresques portaient sur leur dos des petits enfants. Géfosse les suivit et s'engagea sur le pavé de vieilles rues en escalier, aux degrés larges et plats. Dans des enfoncements de café maure, un fronton de papier jaune ou bleu^ découpé en dentelle, s'ajourait sur un fond d'ombre, et le cafetier reposait sur des nattes, ses savates à terre, bien alignées. Des chambranles de pierre, sans porte, s'ouvraient sur des intérieurs peints d'azur, aux revêtements et au pavé de faïence à dessins bleus. Dans des rues étroites, les faîtes des maisons se rejoignaient presque, soutenus par des pieux obliques, blancs de chaux, et séparés par une bande de ciel. Il ne monta point à la Kasbah, et descendit vers la mer, afin de déjeuner à la pé-^ chérie.

Les nuages avaient disparu, le ciel s'étendait profond et bleu; un aveuglant soleil baignait les kiosques, les dattiers poudreux, la mosquée où, sur un cadran, marchait l'heure. La mer étincelait comme un miroir d'or, brisé en éclats; les vitres des maisons, des tramways et des corricolos lançaient des éclairs. Le cœur de Géfosse se dihita, il se sentit très heureux. Une pensait à rien, se laissait vivre. A chaque pas, il rencontrait des débits de tabac; on y livrait.

pour deux sous, des pafjuets de cigarettes; il acheta du latakieh et des cigares.

Il descendit un escalier. On vendait, sur les marches, des ananas, des noix de coco, des tortues microscopiques, des oiseaux verts et des singes en cage. Plus bas, sur la pente, s'ouvraient des coquillages, où s'irisait l'eau de mer : huîtres, moules, clovisses, et de piquants oursins au cœur orangé. A l'entrée de la pêcherie, des sardines miroitaient, avec des reflets d'argent. L'odeur des poissons lui fit mal aux nerfs, il chercha à deviner, de quatre ou cinq restaurants en plein vent, lequel aurait la meilleure bouillabaisse et les plus fins rougets.

Après avoir déjeuné, il ne put se décider à rentrer à l'hôtel et s'assit dans un café. Machinalement il demanda les journaux; il les avait lus à ^Marseille. Il regarda autour de lui, reconnut un ou deux passagers. Des officiers, en pantalons bouffants et vestes bleu de ciel, causaient en baillant. Un Anglais rigide, son guide à couverture rouge et gaufrée sous le bras, écoutait un Yankee trapu, au gilet déboutonné, qui, de son petit doigt, se curait vivement l'oreille. Il vit çà et là des Marseillais barbus, des levantins et des mulâtres. Un nègre dandy, au chapeau haut de forme gris, et ganté, aspirait à l'aide d'une paille une boisson compliquée. Et à deux pas de là, un autre nègre^ presque

nu, en gandoura à raies bleues, écoutait les confidences d'un bossu, et éclatait d'un rire argentin, d'un rire d'enfant qui montrait ses dents blanches.

Géfosse, sentant qu'on l'examinait depuis un moment, regarda du côté où des yeux, il le devinait, pesaient sur lui. Un jeune homme détourna immédiatement la tète. Il sembla à Géfosse l'avoir vu dans la foule ; où donc ? Il lui revint que c'était au sortir de l'hôtel. L'adolescent semblait mal à l'aise, il avait les cheveux un peu longs, le profil mélancolique : — quelque petit poète f Et Géfosse fut réjoui d'être reconnu par quelqu'un, d'autant que l'autre le buvait des yeux, et c'était moins de la curiosité qu'une juvénile admiration. 11 en fut touché. Bien souvent, il avait rencontré ainsi, pendant quelques secondes, la sympathie d'un regard exprimant mille choses, et en était resté là, sagement. Que de femmes, par exemple, dont le regard éloquent l'avait trompé sur la niaiserie de leur âme !... Cependant il eût volontiers causé avec l'inconnu, qui semblait en avoir autant de crainte que d'envie; les efforts qu'il faisait pour ne pas paraître gauche, l'air dont il fronçait les sourcils en fumant d'un air absoi'bé, amusèrent beaucoup Géfosse : « J'ai pourtant été comme cela! » A la fin, il rentra chez lui; là il fut pris d'un spleen abominable.

Alors il s'étendit sur le canapé et, ne pouvant

dormir, fuma des cigarettes. Un moment, il approcha de lui le paquet de tabac, un comme une chevelure et constellé d'œils-de-chat; il y enfonça le nez, comme on fait dans le foin coupé, étendu à plat, l'été. Un entêtant et humide arôme monta à son cerveau, rappelant une odeur de femme. Sa rêverie devint voluptueuse. Il évoqua, dans les spirales de fumée violette, une douce figure et un beau corps, et reconnut Louise Daygrand. Ils étaient là, ensemble, volets et rideaux fermés, dans le jour crépusculaire; il l'avait conquise et, frémissante, elle livrait ses lèvres en un long baiser.

Trois coups frappés à la porte le tirèrent de son rêve; il tressaillit, comme aux trois coups du commissaire, au sacramentel : « Ouvrez, au nom de la loi ! » — Et suri)ris, par un comique hasard, en flagrant délit d'adultère mental, il regarda autour de lui; la vision complice avait disparu.

— Qui est là ! cria-t-il.

— Moi!

Il sourit méchamment et vint ouvrir.

C'était Daygrand.

— Vous ne dormiez pas ? Bonjour ! je viens vous enlever !

— Entrez donc ! Comment m'avez-vous déniché '?

— Et la police? mon cher. — Cristi, qu'il faii chaud! — Depuis ce matin, tous vos gestes sont

épiés. Parole! Vous avez été suivi comme une jolie femme. Et par un petit jeune homme encore !...

— Comment çaf

— Ah ! ah ! cela vous intriguef Eh bien, voilà, c'est un... Merci ! — et il détacha une feuille de papier à cigarettes... — C'est un ami des Hansquine, il donne des leçons à leur petit. Quand il a appris ce matin que vous étiez à Alger, il prend son chapeau, mon cher, et il se sauve comme un fou. Vous en inspirez de l'enthousiasme !... Tout à l'heure, j'arrivais avec Hansquine place du théâtre, quand il grimpe dans la voiture, tout essoufflé; il me dit : « Je l'ai vu!

— Qui ea? — Pascal Géfosse ! — Où çaf — Dans un café ! Il loge hôtel des Rois. — Ah !... Et comment est-il ! — Très beau ! » Je pars d'un éclat de rire, et le voilà qui rougit et se met à bouder. Vous allez le voir, du reste, il est en bas. Hein? il n'a pas osé monter...

— Eli bien, allons! — dit gaiement Géfosse.

— Mais où allons-nous f

— Vous connaissez le Gouverneur f

— Non.

— Il faut que je le voie pendant cinq minutes; laissez-vous présenter. Nous rentrerons après à la campagne, où ces dames vous attendent.

— Eh bien !... Et Géfosse fit signe qu'il était prêt.

— Prenez un pardessus, les soirées sont

fraîches. Ah 1 vous dînez avec nous, mon cher, c'est convenu.

Ils descendirent l'escalier en causant et en

riant.

— Le voilà ! fit Daygrand. Et aussitôt û présenta :

— Monsieur Philippe Haigneré !

Géfosse reconnut le jeune homme du café, et lui tendant la main :

— Vous êtes poète 1

— Je... oui... un peu ! bredouilla l'autre, puis il devint très rouge; il lui sembla qu'il était perdu d'honneur et que Gétbsse allait le prendre pour un imbécile. Il avait très envie de parler, mais ce qu'il pensait et voulait dire ne lui parui pas assez recherché, et il se tortura inutilement l'esprit.

Daygrand dit :

— Ce n'est pas loin, voilà le palais. Devant la porte, des zouaves, baïonnette au

fusil, montaient la garde. Au premier étage, au bout de deux salons de réception, Daygrand frappa à une porte et entra.

— C'est nous, Hansquineî — Et il présenta Géfosse, qui vit se lever un petit homme énergique et maladif, portant moustache et cheveux en brosse, sanglé militairement dans une redingote à rosette rouge. 11 avait les yeux clairs et le sourire franc. Il y eut un silence; ses yeux

allaient alternativement de Daygrand à Géfosse et de Géfosse à Haigneré.

— Voilà Philippe content ! fit-il tout à coup. Alors ils se mirent tous à rire, sans embarras

et Haigneré lui-même; il n'avait plus si peur que Géfosse se moquât de lui.

— Le gouverneur est là ? fît Daygrand en baissant la voix.

— Voulez-vous entrer ?

— Oui, ce ne sera pas long !

Hansquine revint au bout d'une minute, seul; son bureau était encombré de paperasses et de dossiers.

— Vous êtes très occupé? dit Géfosse.

— Non, pas du tout ! tit Hansquine et il se tut, pris de timidité.

— Vous... — commença-t-il, mais le regard de Géfosse lui fit perdre le fil de son idée, et il dit tout autre chose que ce qu'il projetait; — vous... montez à cheval?

— Oui, répondit Géfosse d'un air curieux.

— Ah! très bien, c'est ce que... très bien! Daygrand nous disait. J'ai... j'ai un très bon trotteur, que Moktar-ben-Ahmed m'a vendu, et si... nous pourrons même déjeuner une fois chez Moktar : une curiosité, ces repas arabes; et je... serai très heureux si vous voulez bien monter ce cheval.

Géfosse parut ravi et s'efforça de mettre Hansquine à son aise. Alors celui-ci, avec un

PASCAL GEFOSSE C9

air bon ei malicieux, taquina Phil ij)pe qui avait déserté son étude. Puis il regarda la pendule, craignant que Géfosse ne s'ennuyât. On entendit un bruit de voix, la porte s'ouvrit, Daygrand reparut, suivi du Gouverneur.

Un quart d'heure après, Daygrand, Géfosse et Philippe, assis dans le landau découvert de Hansquine, resté au palais à travailler, roulaient vers Mustapha supérieur dans un nuage de poussière.

— Psssch! fit Géfosse.

— Oui, dit Daygrand, et il regarda ses vêtements couverts d'une cendre fine.

Des deux côtés de la route qui montait en tournant, les raquettes des cactus, les feuilles d'aloès, et les branches d'oliviers restaient poudrées à blanc, malgré la pluie du matin. Les corricolos aux chevaux maigres, conduits par des gaillards basanés et nu-pieds, soulevaient des nuages de poussière, grise à l'ombre, d'or au soleil. Au loin, Alger, le bord de la mer et le séminaire de Kouba, sur les coteaux, apparaissaient comme à travers un tamis, dans une lumière cendrée.

On dépassa le Palais d'été.

— Mais, — dit Philippe, qui depuis un long moment retenait sa langue, — est-ce vrai que nous verrons France Rosy? h'Akhar d'hier disait qu'elle serait de passage à Alger dans quinze jours. Coquelin est déjà venu l'an dernier. — Et

70 iwsCAL gp:fosse

il dit avec un accent de déférence : — Madame France Rosy...

— ^^Mademoiselle, dit Géfosse; — et voyant Philippe interloqué, il sourit :

— Oui, mademoiselle, elle y tient beaucou}).

— Elle est bonne! fit Daygrand, et sa fille f Au fait, vous l'avez beaucoup connue?

— La fille?

— Non, la maman!

— Pfe !

— Est- il discret!

Et il dit tout bas à Gcfosse quelque chose qui le fit rire, tandis que Philippe ouvrait de grands yeux, et aussitôt, par réfk'xion, se donnait un air dégagé :

— Nous y voilà !

' Une grille s'ouvrit, et la voiture roula dans une allée couverte. Des aloés dentelés, à lame de glaive, énormes et d'un vert pâle ligné de jaune, se décoloraient. A côté, des plantes grasses, couvertes de poils et grimpant le long des arbres, semblaient de monstrueuses chenilles, grosses comme le bras. Dans les plates-bandes, des fleurs bleues, du jasmin et des roses du Bengale, parmi les oranges mûres, les arbres de Judée et les grenadiers en fleur, s'épanouissaient sur le fond vert des taillis. Ceux-ci poussaient librement, si touffus qu'on n'en voyait pas la fin; de petits sentiers s'y per-

daient. Le jardin, chautïé tout le jour, exhalait des parfums de mélisse et de laurier-rose, l'odeur des orangers dominait.

— Il fait bon !

Et Daygrand respira d'aise ; la maison | arut, blanche, carrée et de style maures;^ue.

— Ce sont eux !

M""' Hansquinc dressa la tête, son doigt qui tirait l'aiguille resta en l'air, ses lèvres s'ouvrirent légèrement : on entendait au loin le bruit des roues sur le gravier. Elle rassembla vivement ses ciseaux et sa dentelle, comme une femme qui craint d'être surprise, puis elle eut un rire franc et jeune.

— Ils peuvent bienvenir! dit-elle.

C'était au fond du jardin, près d'une petite porte et d'un mur tapissé de lierre ; les oiseaux voletaient dans les feuilles. iM""^ Daygrand et son amie se regardèrent, continuant, par l'expression pensive de leurs regards, les confidences interrompues.

— Ta es heureuse, Thérèse ! répéta M"'" Daygrand avec un soupir.

M""^ Hansquine conclut, en hochant la tête :

— Il y a bien des jours tristes, mais, tu sais, moi, je ne demande à la vie que ce qu'elle peut

PASCAL GEF05SE 73

donner. Tu connais mon mari, j'ai beaucoup d'affection et d'estime pour lui, cela vaut peutêtre mieux que de l'amour. Mes enfants grandissent, il faut les élever, vois-tu; je n'ai pas le temps de penser au reste. — Elle hésita, sérieuse : — Je ne dis pas, il y a peut-être d'autres existences, tout le monde ne se résigne pas à un bonheur relatif, et cependant!... Des artistes, des écrivains comme Pascal Géfosse ont peut-être des ivresses supérieures par l'art, par l'amour, par les passions! Ils en vivent, ils en meurent, mais nous!... — Elle sourit modestement et dit : — Si tu savais comme je suis fatiguée le soir; quand on a travaillé tout le temps, va, on dort bien...

^ Il y a des jours où l'on s'ennuie !

— On fait de la musique, on dessine, quand, comme toi, on a du goût pour les arts.

— ■ Ah! oui!... dit M"^^ Daygrand sans conviction; je lis !...

Et malgré toute son affection pour Thérèse, elle croyait l'aimer moins, déçue de ce cj[ue son amie n'eût pas paru deviner sa souffrance intérieure ; mais si c'était par délicatesse ? Elle devint rouge, les larmes lui montèrent aux yeux, elle eut une envie irrésistible de se confesser.

— Thérèse!....

Mais celle-ci prêtait de nouveau l'oreille.

— On vient !

— Eh bien, embrasse-moi, — dit vivement l^me Daygrand, et elle sauta au cou de son amie pour lui cacher son trouble, à l'idée que Géfosse allait paraître. Maintenant, pour rien au monde, elle n'eût dit son secret.

On entendit des pas précipités, des voix fraîches, les branches s'écartèrent et un joli monde blond, trois fillettes et deux garçons, firent irruption. Les petits hommes avaient un air altier, les petites femmes semblaient très douces. Tous portaient de grands chapeaux de paille et des tabliers rouges.

— Maman, c'est le monsieur ! cria Maurice.

— Où sont-ils ?

— Au salon, maman !

Et il courut dans les bras de sa marraine.

— Comme vous avez une belle robe bleue ! dit-il, et il l'admirait, effronté et ravi, la respirant de toutes ses forces, comme une fleur.

— Maman n'aussi n'en a une belle robe bleue ! — dit Juliette, la seconde, d'un ton de provocation.

— ]\Iais elle la met le dimanche, — répliqua Jeanne d'un petit air sage.

La dernière, un beau baby qui marchait en titubant, atteignit sa mère, et généreusement lui mit dans la main des petits cailloux et de la terre.

— r Petite sale ! — s'écria Max, qui avait un visage bon et peu éveillé, et il vint prendre sa

sœur et lui essuya les mains avec son mouchoir: — Venez, mademoiselle !

M""® Daygrand soupira.

— Juliette ressemble à mon Aimée ; mon Alyette est plus forte que Jeanne; mon Roger, — elle faillit dire : N'a pas son pareil ! — mon Roger ne ressemble à personne !

Et la jolie caravane, par le sentier où l'on ne pouvait passer qu'un de front, se dirigea vers la maison.

Tout de suite, M""^ Hansquine mit Géfosse à l'aise par son accueil cordial et naturel. Il la remercia tout aussi simplement, et se tournant vers :M'°' Daygrand :

— Comment allez-vous, madame?

— Très bien, monsieur, je vous remercie.

— Une traversée est toujours fatigante.

— Nous avons eu un si beau temps !

Ces phrases banales, sur leurs lèvres parurent douces à M""® Daygrand. Elle se contraignit, et par prudence elle fut réservée et silencieuse.

M""® Hansquine observait curieusement Géfosse ; il ne lui déplaisait pas, bien qu'elle ne put se défendre d'un imperceptible malaise ; son regard trop franc la gênait. Entourée de ses enfants, brune et bien faite, plutôt petite, avec son visage réfléchi et deux grands yeux noirs volontaires, elle lui parut immédiatement la femme sage qu'elle était.

On s'assit. Les garçons considéraient Géfosse avec une curiosité hardie, les fillettes avec un air sournois. Philippe était auprès de M""® Hansquine, Daygrand derrière sa femme, et Géfosse seul au milieu du salon, sous tous ces regards braqués. Il sentit qu'il fallait plaire et il attira à lui les enfants ; ils devinrent vite familiers.

M""^ Hansquine parlait à Philippe, dont l'air emprunté disparut; ses yeux s'animèrent; il fut simple et aimable. Près d'elle, une tendresse jalouse le dévorait, et il croyait que personne n'en devinait rien, parce que sa timidité le faisait rester gauche, dans quelque coin ; mais ses regards parlaient ! et c'était si clair, si jeune, si vivace, cet amour d'adolescent, que les Daygrand et Géfosse s'en aperçurent tout de suite. Et M™^ Hansquine ? — Maternelle et sereine, elle traitait Philippe en frère cadet ; il semblait lui obéir aveuglément,

— Pourrons-nous présenter nos hommages à M""" Ydiaf demanda Daygrand au bout d'un instant.

— Sans doute ! — Et M""^ Hansquine se tourna vers Philippe :

— Soyez assez bon pour demander à Meryem si ma tante peut recevoir.

Sur la réponse affirmative, les hommes sortirent sur la terrasse.

— Par ici.

— Vous allez voir une bonne femme étonnante, — dit Daygrand. Et au regard interrogatif de Géfosse : — Vous verrez bien !

Le jeune Haigneré les conduisait à travers le jardin, vers une cour intérieure, au plafond de verre, aux arcades blanches ; une porte garnie de clous les arrêta : il frappa.

Une jeune Mauresque encadra sa tète dans une petite fenêtre grillée; on chuchota et la même figure reparut dans l'entre-bâillement de la porte. Enveloppée dans ses voiles, levant son haïck pour qu'on ne lui vît pas le menton, la servante les mena dans une pièce assez sombre. AUX murs s'accotaient des divans recouverts d'étoffes fraîches, des chaises de noyer, et un bahut portant une pendule empire.

Géfosse vit une très jolie fille, dont les joues étaient roses, les paupières peintes et le front constellé de piécettes d'or. Assise à une table de bois blanc, elle jouait aux cartes avec sa maîtresse, une énorme femme jaune, aux yeux larges et noirs, drapée à la mauresque, en pantalons bouffants, des bas de fil aux jambes et des babouches aux pieds.

— Ro/ii, ya Zorah ! — dit-elle d'une voix un peu gutturale.

. Aussitôt la Mauresque disparut avec la servante.

— Ya Mert/em, dgibli el caoua ! — cria-t-elle, et se tournant vers ses hôtes :

78 PASCAL GEFÛSSE

— Bonjour, monsieur Daygrand, je suis très heureuse... On lui présenta Géfosse : — Très honorée, monsieur. — Et à PhiHppe elle fit, de l'œil, un petit bonjour. — Mais asseyez-vous, je vous prie ! Et macliinalement elle rassemblait les cartes éparses sur la table.

« Vous voyez, je jouais », sembla-t-elle dire avec un sourire ; une expression d'enfant lui vint au visage et aussitôt en s' animant :

— Eh bien, monsieur Daygrand, vous n'êtes pas venu en même temps que les ministres? On les a reçus avec des coups de canon. Il y avait des drapeaux, les régiments avec la musique et les généraux à cheval! Le soir, le gouverneur a donné un bal !

« Mais c'est quand l'empereur est venu que c'était autrement beau. Il y a eu une fantasia au Champ-de-Mars. Si vous y aviez vu Ydia sur son grand cheval bai ! L'impératrice a reçu toutes les dames ; elle venait d'apprendre dans le port la mort de sa sœur, la duchesse d'Albe; aussi, comme elle était très pâle, elle avait mis du rouge sur sa figure, et elle portait une robe lilas.

Elle se tut, comme fatiguée d'avoir tant parlé. Il y eut un silence, elle mit la main sur des bijoux, ensablés dans une coupe de terre, et les polit mélancoliquement, entre ses doigts de cire et ses ongles rouges de henneh.

TASCAL GEFOSSE 79

Daygrand alors lui dit qui était Géfosse, elle le regarda :

— Dites à votre ami de me pardonner, je ne lis plus de livres, maintenant, je suis une vieille — une vieille — et elle contempla, avec une tristesse qui avait quelque chose de bouffon, sa personne et son costume boursouflés. — Mais j'ai lu, beaucoup lu dans le temps ; si vous saviez quelle belle bibliothèque avait le colonel ! J'ai connu MM. Dumas, Mérimée, Faillet..,

— Feuillet? rectifia Géfosse.

— Oui, Faillet. Comme c'était beau! Mais à présent j'ai tout oublié. A:;mi, ya Mci'ycni, chjibli el caoua ! — cria-t-elle d'une voix aiguë, à laquelle un écho perçant répondit ;

— Haya el caoua !

Et la servante parut, apportant, sur un plateau, des petites tasses et des petites cafetières. Dès lors la vieille femme ne manifesta plus qu'un plaisir attentif et regarda comme on versait, puis elle se servit et le plateau fut offert aux hommes. On but silencieusement et M"""* Ydia tomba dans une rêverie grave, sembla ne rien entendre et ne rien voir. Daygrand cligna de l'œil à Géfosse et se leva.

Les chaises grincèrent.

— Vous partez? dit-elle en relevant lentement la tête, et, dans ses yeux vagues, la pensée reparut : — Eh bien, au revoir, monsieur Daygrand ; bonjour, monsieur ! — et à Philippe ;

— Beslema, ou guclbcc ikoun hc'aii.

— Qu'est-ce qu'elle vous a dit ? — demanda Daygrand quand ils furent dans le jardin.

— Que ton cœur soit heureux! — Et Philippe rougit.

Daygrand souriait.

— Hein ! c'est la veuve du fameux colonel Ydia, famiUer de l'empereur, un aventurier d'espèce rare; il était aussi brave que fou... Elle, avait douze ans quand un juif la lui a vendue. Un beau jour Ydia l'épouse, la fait instruire, abjurer, habiller à la française, il la mène à la cour ! Elle a eu de grands succès, elle était intelligente, charmante et belle, regardezla aujourd'hui. Elle a été de toutes les fêtes, et honnête, elle ne vivait que pour Ydia, et il la trompait, le mâtin ! Bref, dix ans de splendeur, d'éblouissement. Puis, tout d'un coup, Ydia meurt, vous savez oui., et six mois après, soixante-dix, Sedan, la culbute de l'Empire, le siège et la Commune. C'était trop fort pour sa cervelle. Elle a vécu hébétée pendant six mois et, même rétablie, elle restait désorientée, se ruinait par incurie ; un tas de gens l'exploitaient. C'est alors que son neveu, Hansquine, l'a décidée à vivre avec eux, et comme il retournait en Afrique, il l'a emmenée. Vous voyez, elle occupe une partie de la maison, elle ne sort jamais; peu à peu elle retourne à la vie mauresque : elle en a repris le costume, les habi-

tudes, elle mange avec ses servantes, elle reste là à fumer des cigarettes, entre ses cartes et ses bijoux. Il n'y a que son cœur qui n'a pas changé. Elle adore Hansquine et les enfants. Pendant des semaines, elle ne parle qu'arabe ; puis tout d'un coup elle ressasse, en jacassant, ses souvenirs d'autrefois, elle parle d'Ydia, de la cour ; ses idées se sont arrêtées au dernier bal des Tuileries. Vous savez, de ces gens dont la montre est cassée et n'a pas été remontée depuis des années. C'est drôle !

— En effet ! — dit Géfosse pensif, — mais comment est-elle la tante d'Hansquine?

— Eh bien ! Ydia était frère du père Hansquine, frère du premier lit ; donc il était l'oncle du fils, oncle utérin si vous voulez 1... Hem !

Daygrand se tut, en voyant à quelques pas M'"^ Hansquine et Louise sur la terrasse. Au même instant, a]3parut Hansquine que le tilbury du gouverneur amenait.

— Je suis en retard?

Un premier coup de cloche lui répondit, sonnant clair dans le jardin sans soleil.

Géfosse, d'une chiquenaude, secouait quelques grains de poussière sur sa manche.

: — Venez donc, messieurs î — dit Hansquine, et dans le vestibule il faisait jouer un lavabo, tandis que le domestique s'empressait, armé de brosses. Les enfants descendirent, bien pei-

gnés. Hansquine les embrassa; bientôt la cloche sonna à toute volée.

— Allons chercher ces dames.

Elles })arurent, et dès qu'on fut dans la salle à manger, tous ressentirent le charme du lieu hospitalier, des regards sympathiques, de la nappe gaie sous les cristaux et les fleurs, des visages d'enfant, des robes de femme et de la clarté d'or, qui tombait en s'évasant de l'abatjour en porcelaine.

« Il y a des moments heureux », pensa Géfosse. Et bientôt il ressentait une ivresse légère comme celle du Champagne ; un regain de jeunesse fit mousser ses idées : il oublia tout et vécut les minutes présentes, se retrouvant bon, tendre, presque enfant.

Il admirait, à travers la table, ^I"® Daygrand assise à la droite d'Hansquine; elle ne pouvait regarder Thérèse sans le voir. Il répondit avec une grande liberté d'esprit à sa voisine, sans perdre un mot ni un coup de dent, et il dévidait en même temps un soliloque muet où la blague, en dépit d'elle-même, s'attendrissait :

« Cher cœur, elle est charmante ainsi, elle n'ose lever le front, elle est oppressée, un peu pâle. Si je lui parlais ? Non, cela la troublerait. J'ai une envie folle d'aller l'embrasser : tableau ! Chère ! je le vois bien que vous m'aimez, et moi aussi je t'aimerai, le diable m'emporte ! »

— Comment trouvez-vous ce cari f cria Daygrand.

— jNIerveilleux ! Très peu , madame , je vous prie.

Et Géfosse avança son assiette, en écoutant avec intérêt Hansquine raconter l'arrivée des ministres : on les avait accablés de discours, et le ministre de la marine, guilleret, semblait narguer son collègue de l'intérieur, encore vert du mal de mer.

(^ C'est ça qui m'est égal! Ah!... elle m'a regardé, malgré elle ! L'étrange chose qu'un regard. Dans l'eau glauque des yeux, paf ! une étincelle, un éclair montrant jusqu'au fond de l'âme! C'est beau... oui, mais ce n'est pas assez. Nos yeux sont infirmes, c'est les pensées de derrière la tête qu'ils devraient voir. Voilà Haigneré qui me regarde, les Hansquine aussi, pourquoi ne devinent-ils pas ce que je rumine là? Daygrand surtout. Il me sourit au moment où je pense à C'est grotesque ! »

— Pardon, madame !

Il n'avait pas entendu ce que sa voisine lui disait. ]\Iax fît diversion en renversant son verre sur la nappe.

Géfosse, averti, se jeta dans la conversation; on l'écoutait avec plaisir.

Après le dîner, on passa au salon; M""" Daygrand était si pâle et son air de contrainte si visible, que tout le monde le remarqua. Elle

allégua la fatigue. Depuis Tarrivée de Géfosse, elle était partagée entre le bonheur de le voir et la torture que lui infligeaient ses remords. L'amour la tenait. Et elle se débattait, chaste, pieuse, mère et femme irréprochable, contre ce viol irrésistible de son être le plus intime. Elle était effrayée surtout par ce mystère d'une angoisse toute nouvelle, les impulsions désordonnées de sa volonté, l'affreuse agitation de son cœur :

« Est-il. possible qu'on ne devine pas ce Cjue j'éprouve? Thérèse m'a demandé deux fois comment je me sentais. Hubertm'a regardée... Alors je suis perdue, avilie! Je ne sais pas encore tromper. Comment! faudra-t-il que je mente? Pourquoi ai-je quitté ma maison, mes enfants, mes vieux amis? N'étais-je pas heureuse? Non, non! le bonheur suprême, je sais maintenant qu'il est dans un regard, une pensée!... Je suis folle, qu'ai-je à attendre? Quand bien même j'aimerais un autre homme, contre ma religion et contre tous mes devoirs, ne devrais-je pas mourir plutôt que de laisser voir mon secret? Mais Olivier... (j'en suis là, d'appeler ainsi un homme que je ne connaissais pas il y a trois jours) Olivier a si vite pénétré mon cœur. Comme il doit me mépriser!... Qu'il me méprise, je le mérite, et que je ne le revoie jamais plus! Si je me confiais à mon mari! De quel droit. irais-je troubler sa sécurité? Peut-être que

je me fais des monstres de tout, dans mon imagination malade... Ah! jusqu'à la fin de la soirée, je ne veux pas le regarder; il me fascine, ses yeux me mettent hors de moi; je ne le regarderai plus. »

Tandis que, bourrelée par ses réflexions, M""^ Daygrand faisait effort pour paraître impassible, Hansquine offrait des cigares, et sa femme du café et des liqueurs. Géfosse, que son tact prévint du danger, devina l'état de M""* Daygrand, et ne fît plus attention à elle.

Il aperçut, sur le piano, la partition de Tristan et Yseult et, s'approchant insensiblement d'une petite armoire vitrée, y vit des romans russes et anglais, du Balzac, Flaubert, Stendhal, quelques œuvres de Goncourt, Daudet, Bourget, et deux de ses livres à lui, ceux qu'il préférait, une bibliothèque de femme, dénotant le goût sûr et délicat de M"'" Hansquine. Sur l'invitation de celle-ci, il alluma un cigare et suivit les hommes sur la terrasse. Elle descendait par trois marches dans le jardin.

Il faisait une tiède nuit, de lune et d'étoiles. Dans une ombre claire, les arbres découpaient de frissonnants feuillages noirs : nul bruit, sur le sommeil du jardin embaumé. Tout à coup, dans l'obscurité où rutilaient les points rouges des cigares, défilèrent de petites ombres blanches, endormies : les petites filles et leur frère Max, qui venaient embrasser chacun à la ronde.

L'aîné, par faveur, l'cstait un quart d'heure de plus.

Bientôt tintèrent des notes timides, puis brillantes.

« Tiens! »

Et Géfosse aperçut, par les vitres en feu de la porte-fenêtre, un joli groupe, dans des ondes tremblantes de lumière. Au piano, M™^ Hansquine jouait, eti\I™'Daygrand tournait les pages; le petit Maurice la gênait, en lui faisant une ceinture de ses deux bras.

Géfosse reconnaissait le duo de Tristan et Yscult, entendu par lui, naguère, à Bayreuth. Il revit Yseult et Tristan, enlacés sur le banc de fleurs, dans le jardin nocturne. Il crut les entendre. Ensemble, ils chantaient l'invocation à la Nuit, et il la paraphrasait à mesure : « Descends sur moi, Nuit de l'amour; donnemoi l'oubli de la vie, prends-moi, affranchismoi de l'univers ! » — Et plus loin : « Mon cœur sur ton cœur, mes lèvres sur tes lèvres, unis d'un même soufffe, mon regard s'éteint, aveuglé de volupté. » Et le duo tendre mourait en un lent cri doux : « Délicieux désir de l'éternel sommeil, sans apparence et sans réveil! » Tristan et Yseult s'étreignaient plus fort, et leurs têtes se renversaient, dans un long et muet baiser.

Alors s'élevait la plainte de Brangœne, veillant sur la plate-forme solitaire...

jNP'° Hansquine reprit rinvocation à la Nuit et chanta.

Géfosse, curieux, regarda Daygrand, qui improuvait d'un air grave; Hansquine balançait lentement la tète en regardant Philippe, qui, à la dérobée, dévorait des yeux M""^ Hans- (juine. Haute et svelte, M"" Daygrand se protilait, énigmatiquement, sur la tenture sombre.

Les notes, sur un rythme alangui, amplitiaient le mystère de la voix humaine. La musique se soulevait avec des soupirs et s'étouffait en un sanglot : on eût dit la palpitation d'un cœur qui se gonfîe et s'apaise. Il semblait à Géfosse que c'était l'aveu de leur cœur, à elle et à lui, le cri langoureux de leur tendresse. Comprenait-elle? Rouge, elle semblait baisser la tête sous son regard, et il vit qu'elle haletait. Mais le charme se brisa net et elle tressaillit; M'"^ Hansquine, voyant que tout le monde écoutait, venait de s'arrêter.

— Oh! marraine, comme ton cœur bat fort! — s'écria Maurice; effrayé et ravi, il lui mettait la main au sein.

Elle jeta un regard éperdu à Géfosse, comme si on avait crié son secret devant tout le monde.

— Maurice, va te coucher! dit la mère. L'enfant distribua des bonsoirs mélancoliques; Géfosse l'embrassa de bon ca^ur.

On parla de Wagner; Géfosse, à propos de

PASCAL GEFOPSE

runique représentation deLo/iciigrùi en France, et des manifestations imbéciles qui avaient eu lieu, avait écrit deux articles retentissants. Il connaissait bien des dessous, et parla avec une verve caustique, coupée de mots cinglants; Daygrand fit des réserves.

On parla politique, colonisation de l'Algérie, vignes, et on revint au voyage des ministres; dans huit jours, ils poseraient la première pierre d'un lycée, dans le département d'Oran. Le Gouverneur et Hansquine devaient y assister,

Géfosse se leva; préférant rentrer à pied, il ne voulut pas attendre que la voiture fût attelée, et prit congé; Philippe l'accompagna. - Dans le jardin, ils prirent la grande allée; une fraîcheur sortait des taillis. On entendit un frôlement, le glissement d'un pas léger, et, à la clarté de la lune, ils virent courir un grand oiseau. Monté sur des échasses, portant une aigrette et entr'ouvrant ses ailes grises et blanches, ce noctambule, avec son bec méchant, semblait la bête familière du jardin.

— C'est la vieille Délys de .M"'= Ydia, — dit Philippe, — une demoiselle de Numidie.

Dans les flaques de lumière bleuâtre, leurs ombres s'allongeaient démesurément, et l'ombre de l'oiseau courait, chimérique, devant eux.

Haigneré avait la clé de la grille.

Aux tournants de la route, ils voyaient les réverbères de la ville éteinte, endormie,, et les

phares. La mer, on la devinait, au bas de la colline et de la plaine, silencieuse et toute d'ombre. On respirait le vent salé et l'odeur des eucalyptus.

Géfosse et Philippe marchaient côte à côte, le cœur plein. Malgré la distance de leur âge, par sympathie, ils auraient parlé, s'ils eussent osé; mais une pudeur leur dictait des phrases quelconques.

— Venez donc dîner avec moi demain? — dit Géfosse, quand ils se séparèrent.

Rentré chez lui, il écrivit à M"'^ Daygrand une longue lettre. Sa plume grinçait sur le papier; par moment, il se souriait à lui-même, regardait fixement quelque chose qu'il ne voyait pas, et se remettait à écrire.

Philippe arriva en avance au rendez-vous. Il trouva Géfosse debout, le chapeau sur la tête, lisant une lettre qu'il mit dans son portefeuille:

— Bonjour!

Sur la table, étaient un livre ouvert, un paquet d'épreuves d'imprimerie, trois lettres. Curieux sans le vouloir, Philippe lut une suscription : Henry Géfosse, lycée Sainte-Barbe ; il ne put déchiffrer les deux autres.

— Vous avez dû trouver qu'il faisait chaud, dit-il. Il avait préparé de belles phrases, mais ne trouva rien, sinon : — Eh bien, Daygrand est parti.

Géfosse sourit.

— Avez-vous beaucoup grossoyô aujourd'hui?

— Ah ! — Haigneré eut un air désespéré : — C'est si triste d'être enfermé! Sans les Hansquine (il n'osa dire : M'"''Hansquine),je ne sais pas ce que je deviendrais. Ma mère a horreur

de la poésie. Par moment, j'ai envie de me faire soldat.

Il fit cette confidence d'un trait et la regretta. Son rêve était d'aller à Paris, mais il n'osa l'avouer ; car depuis l'invitation à dîner il doutait de son talent.

— Dites-moi des vers, — fit Géfosse, — mais attendez !

Il sonna pour avoir de la glace, du Champagne et des citrons, versa le tout dans un grand bol et emplit deux verres : Philippe, émerveillé faisait semblant de ne pas regarder. L'injonction de Géfosse le ravissait, mais sises vers allaient paraître détestables? Le cœur lui battait fort, et le pis, c'est qu'on devait s'en apercevoir. Il déclama d'une voix oppressée. Quand ce fut fait, Géfosse sourit poliment.

— Très bien !

, Non, ce n'était pas très bien. Philippe sentit la condescendance, car le morceau était faible. Et pourquoi diable l'avait-il choisi? Vite, il déclama un autre poème.

Il éprouvait un singulier dédoublement : à mesure qu'il scandait d'une jolie voix le rythme, il jugeait en même temps de la valeur des vers et du mérite de la diction; bien plus, il alla s'imaginer que Géfosse restait impassible exprès, qu'au fond il prenait un grand plaisir à l'entendre. Mais quand il eut fini, le silence lui

parut insupportable; on ne lui fit pas de compliment.

— Encore! dit Géfosse.

Il continua. « Je n'aurais jamais cru que ce fût si mauvais , » pensa-t-il. Cela lui semblait vraiment nul. Il souffrait autant dans son orgueil que dans son amour passionné du beau.

— Encore, fit Géfosse.

La mort dans l'âme, Philippe récita quelques sonnets; il avait mis là son cœur, son unique amour, sa fierté, son espoir : que de nuits passées à écrire, dans l'exaltation, le doute! Il lui sembla qu'il venait de réduire cela en cendres. Il fit un effort pour lever la tête, et lire dans les yeux du grand juge son arrêt. Géfosse l'examinait d'un regard prescpe affectueux.

— Vous êtes poète! dit-il enfin.

Haigneré devint rose, puis pâle, le sang lui afflua au cœur.

— Il y a dans vos vers une jeunesse rare,* quelque chose de hardi, de sincère, de neuf, du — (il cita un poète que Philippe ne connaissait pas) — , mais avec plus d'éclat; vous avez le sens délicat du rêve et l'harmonie des mots. Il ne tient qu'à vous de devenir quelqu'un.

— Qu'aurais-je à faire pour cela?

— Bien des choses, — et en souriant il donna des explications et des conseils, lui signala tout ce qu'il devait acquérir et perdre. En ce moment Pliilippe, fou de joie, se fût jeté

au feu pour GOfosse : « Comme elle sera heureuse, quand je lui dirai qu'il me trouve du talent! » Et il but deux verres de Champagne glacé.

Au diner, il fut très expansif. Géfosse lui proposa de faire insérer ses meilleurs vers dans une revue ; Philippe avoua que depuis un an il accablait les journaux de ses vers, mais que seules des feuilles de chou les avaient publiés.

— Je pourrai donc aller à Paris! s'écria-t-il.

— Etes-vous riche '?

Philippe déclara, ce qu'il eût fièrement caché à tout autre moment, leur pauvreté.

— Faites-vous notaire, alors !

Ce fut une douche sur son enthousiasme. Géfosse disait crûment les choses : à Paris, pour un poète sans le sou, la mort de faim quotidienne, l'obscurité pendant dix, quinze ans. Mais qu'il lui fit, par protection, éditer immédiatement un volume, qu'il lui valût une presse favorable et le fît sacrer poète d'avenir par les gras et les maigres de la critique. Aprèsf De quoi Philippe vivrait-il? Du théâtre? fermé; du roman? Saurait-il être un prosateur? Un seul métier possible : le journalisme; et Géfosse dépeignait un journalisme vénal, abject, forçant à des promiscuités basses ;

— En voulez-vous tâter?

— Vous me parlez comme M""^ Hansquine, répondit tristement Philippe.

— C'est un piteux métier que celui d'homme de lettres.

— C'est vous qui dites cela? et il ouvrait des yeux incrédules.

— Demandez à mon éditeur ce que lui coûtent les réclames, les articles, les dîners et tout l'argent qu'il prête ou qu'il donne : drôle de cuisine, allez, que la célébrité!

— La célébrité, mais la gloire?

— La gloire? Ah là là !

Géfosse se tut; lui aussi avait rêvé tout enfant, qu'après une vie de bataille, force actions hautes et basses en vue de la renommée, et afin que son nom ne pérît pas tout entier, il acquerrait un peu de la gloire réservée aux morts.

11 en haussa les épaules, et pour consoler Philippe :

— Vous n'échapperez pas à votre vocation; patientez, vous n'avez pas vingt ans.

— Que puis-je faire ?

— Comment, que faire? mais travaillez, aimez, vivez!

(< Aimez! » répéta mentalement Philippe. Il y eut un silence. Géfosse réclama l'addition; ils sortirent.

La rue Bab-el-Oued s'ouvrait devant eux, les dernières boutiques se fermaient, et les passants, sous les arcades, devenaient rares. Des matelots, tanguant des épaules, escaladaient la ville arabe. Ils les suivirent.

— Vous connaissez la Kasbah?

— Oui, — dit Gétbsse, distrait; il venait de penser à sa lettre d'hier soir pour M""^ Daygrand; tout à l'heure, il l'avait relue avec étonnement. C'est cet étonnement qu'il cherchait à analyser. Il est vrai, le style était ampoulé; mais il n'eût guère fait attention à cela, sachant bien qu'une déclaration d'amour supporte mal une lecture posée : quoi d'étonnant si les phrases, qui couraient passionnées et vivantes, se sont figées? Que seulement l'émotion revînt, et la vertu mystérieuse des mots réapparaîtrait, toute-puissante et magique! Non, ce qu'il y avait... — il en eut l'intuition fortuite en apercevant un bain maure, l'intérieur d'une étuve encore fumante — voilà : cette lettre l'avait surpris par le désaccord de la pensée et de l'expression. Était-ce curieux? Sa tendresse était sincère, sa lettre ne l'était pas. A plaisir il y travestissait son esprit, déguisait ses sensations, se vantait de choses fausses, se calomniait sans motif, et, mêlant le mensonger au réel, au lieu d'une déclaration jaillie du cœur, écrivait quatre pages de roman éloquentes, spirituelles, pathétiques, un beau morceau de rhétorique littéraire. — « Voilà le pourquoi de mon étonnement trouvé ! » Et brusquement :

— Avez-vous éprouvé cela? On veut exprimer une idée, on la conçoit nette et absolue

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dans sa tête, on l'écrit, et il se trouve qu'on a mis tout autre chose f

— Ah! souvent! dit Philippe étonné.

— Eh bien, il faut y prendre garde, c'est la marque de l'homme de lettres! — fit Géfosse d'un air sérieux. 11 pensait à cette alchimie étrange qui — ainsi que chez les diabétiques tout aliment se saccharifie — transforme pour l'écrivain toute perception, toute sensation humaine, en impressions littéraires, en fictions et en rêves, qui s'évaporent ou se cristallisent dans des livres.

Il délibéra s'il enverrait sa lettre : la récrire, y éviterait-il cette dissonance morale? — A cela près, elle était bien.

Alors ses yeux regardèrent et virent autour de lui.

Sur les seuils de portes et les marches d'escaliers, une population assise prenait le frais : femmes à madras, pêcheurs à béret, mercantis, sangs mêlés de Malte, d'Espagne et d'Italie. Les murs éclairés de jaune ont des teintes d'ocre, qui se dégradent en noir aux faîtes des maisons, entre lesquelles apparaît un ciel bleu, criblé d'étoiles. A mesure qu'on grimpe, les seuils se vident, les portes se ferment, et voici la ville arabe.

Des Maures à jambes nues descendent vite les marches ; des Arabes, blancs comme des spectres, remontent silencieusement. Plusieurs,

à voix basse, çà et là, tiennent des conciliabules mystérieux. Un singulier silence pèse sur ces escaliers qui sont des rues. Parfois la pâleur des murs s'éclaire de trouées brusques, où l'on voit un cafetier debout, attisant son fourneau : des Arabes assis, accroupis ou couchés, écoutent un narrateur qui parle avec fièvre, ou bien des musiciens, sur une estrade, chantent un air monotone en pinçant une sorte de guitare.

Les escaliers descendent, remontent, tournent court et zigzaguent en dédale. Il y a des impasses, des trous de cave, des terrasses suspendues, des escaliers droits et azurés que semble bleuir un éternel clair de lune, et des recoins de coupe-gorge où se concertent des ombres blanches, qui ne se dérangent pas quand on passe. Parfois une clameur étouffée d'ivrogne, un cliquetis de sabre, puis rien, qu'une invisible petite flûte égrenant sa plainte sur la ville. Partout des portes closes, et derrière les petits grillages, des chuchotements et des rires. Une odeur d^encens et de beignets flotte. Certaines ruelles mortes ont la vie fantomatique des ruines. Puis soudain s'ouvrent une rue claire, une autre, toute une étrange ché.

Sur les seuils, des vieilles marmonnent. Chaque maison est ouverte, et à travers le cadre lumineux des portes, des femmes, dans la clarté cinglante, en oripeaux vifs, bas rayés, tuniques rouges, bleues, jaunes, s'étalent. C'est

un bazar de chairs vivantes et de couleurs qui grouillent, un marché aux esclaves, une silencieuse foire rappelant l'attrait des femmes en maillot de saltimbanques, et qui fait presque désirables, sous les regards glissés en passant, ces visages et ces corps. Femmes de tous les pays, prostitution de tous les sexes, et là-dessus la mélancolie de l'amour à vingt-cinq sous.

— Est-ce sale f dit Philippe avec un sourire complaisant.

— Pourquoi donc? demanda Géfosse. Il lui venait un mot piquant, un argument ad hominem, il préféra dire : — Je viens de me revoir à votre âge, et je me rappelle l'immense angoisse, la honte et la tendresse que j'éprouvais devant ces créatures. Allez, l'amour est en nous, et notre imagination est là pour ennoblir la réalité. On peut vieillir, il y a un instant qu'on n'oublie pas : c'est celui de l'initiation, quand, pour la première fois, la femme nous apparaît. Elle peut être ce qu'on voudra, cette femme, quelque servante, la mère d'un camarade, une tille, il m'est impossible de penser à elle sans une reconnaissance ridicule et attendrie. Il y a chez l'adolescent, à l'époque de la puberté, un instinct si violent, une terreur si humaine de l'inconnu. Le mystère physique et moral de la femme nous trouble si fort, que nous prenons notre désir pour de la répulsion; et comme on tremble, et comme on hésite!

PASCAL GEF055K 99

Quelle ivresse avant, et, remarquez-le, quelle hypocrisie après; on se plaint d'une déception, on dit : « Ce n'était que cela ! » Mais cela, c'est un monde, quand on pense qu'en une minute on a soulevé le voile d'Isis, et qu'on a connu toutes les joies et tous les dégoûts de l'amour.

— Les dégoûts surtout, — dit Philippe, — car pourquoi...

— Pourquoi la femme que vous aimez?...

(ici Gétbsse devint scatologique)... cela vous empêcbe-t-il de la poétiser'? — 11 ne faut pas faire ti de son pauvre individu — nasilla-t-il d'un air bonhomme; — vous daignez manger et boire, n'est-ce-pas? Un homme, un poète, surtout, doit vivre pleinement, par tous les sens. « Celui qui n'aime pas la vie, a dit Casanova, n'est pas digne de vivre. » Mais vous n'êtes pas sincère.

Philippe, en effet, ne l'était pas, parce qu'il n'osait avouer que ses exaltations lyriques avaient le plus souvent pour exutoire des tendresses triviales. Que de fois il avait épié sur un visage de iille une vaine, fugitive ressemblance avec l'être cher, et ainsi, par un crime de lèse-amour, ravalé ses sens à une possession imaginaire, dans les bras de quelque sosie banal.

Il sentit le ridicule de son dédain apparent et affirma qu'il était aussi libertin qu'un autre.

IGO PASCAL GEFOSSE

Mais Géfosse pensait à autre chose, il ne répondit pas.

« C'est très bien de prêcher l'immorahté à autrui, — se disait-il jovialement, sans savoir d'où lui venait cette gaieté, — mais moi, je devrais bien devenir sage. Je n'ai pas de conscience, c'est entendu, mais enfin je ne suis pas dépourvu de sensibiUté. Ce n'est pas par amourpropre que je me refuse à voir, dans le cas de M"'^ Daygrand, l'engouement particulier aux femmes légères pour un homme connu ; elle est mordue à vif, j'en donnerais ma main à couper ! Qu'arrivera-t-il? Le summum de l'amour, c'est un instant d'égarement, et après f Dieu sait ce qui arrive, après; l'honneur d'une femmel,. Oui, c'est très plaisant; mais qui me dit qu'elle n'en ait pas, de l'honneur, et que toute sa vie n'en soit pas gâtée? Il y a des femmes qui ont, comme l'hermine, horreur des taches ; et ma foi, l'adultère... C'est une des bonnes choses de la vie, mais pouah!.., — il grimaça de dégoût — et puis, Daygrand ne m'a rien fait, cet homme; au fond, c'est lugubre, le cocuage; de nos jours, ça ne fait plus rire. Oui, mais... que diable, et moif Je l'aime, après tout, ma jolie Louise. »

Ils avaient repris le chemin de l'hôtel. Géfosse s'aperçut seulement qu'il était arrivé en voyant Philippe s'arrêter. Il faillit lui confier pour M""^ Daygrand la lettre qu'il avait dans

son portefeuille ; mais la nécessité de monter la mettre sous enveloppe rarrêtaet,par contre, il prit un parti héroïque.

— Il se pourrait que je sois quelques jours absent, dit-il, passez toujours voir... — Et seul;

— Demain, je pars pour Ksour-Aïssal

II partit.

De Blidah, il traversa les gorges de la Chiffa. Mais au lieu d'être distrait, il fut pris d'un dégoût noir, de tout et de lui-même, d'un spleen aigu jusqu'au suicide. Il connaissait trop son mal pour ne pas le mépriser. N'avait-il pas défini le pessimisme de la génération actuelle? « Ni au front, ni au cœur, mais un effroyable abcès d'égoïsme sur le ventre ! » Dans ces accès d'hypocondrie méchante , impossible de penser, plus encore de réagir. Alors il cherchait Toubli dans l'illusion d'aimer, ou la furie d'excès bas. Autrefois il avait recouru aux stupéfiants : oj^ium et morphine. Mais la santé s'usait; et avec l'effroi d'une proche décadence physicjue, tous les matins, il s'examinait longuement au miroir, consultait même les médecins, pour des maladies imaginaires.

Arrêté dans une auberge où le vin était aigre, Géfosse se sentit devenir enragé; il

PASCAL GEFOSSE WS

n'avait pas cessé de penser à M'"^ Daygrand, d'abord avec la satisfaction vaniteuse que suggère l'idée d'une bonne action, puis avec un désintéressement feint. Dès qu'il eut renoncé à elle, il se sentit vraiment malheureux. Il la revoyait, charmante et sincère. Pourquoi la fuyait-il? Des sophismes lui vinrent ; son amertume redoubla. Le lendemain il n'y put tenir et retourna à Alger.

La maison mauresque et le grand jardin l'attiraient. Il lui était difficile d'y aller aujourd'hui même : M""" Hansquine recevait le vendredi. Attendre le lendemain lui parut insupportable. Un besoin d'agir le poussait. Il visita un vieil ami de son père.

Cet homme, qu'il revit presque aveugle, s'occupait des intérêts de Géfosse, et pieusement surveillait depuis dix-huit ans l'entretien du caveau et de leur petite chapelle au cimetière. Géfosse dut promettre d'y aller. « Pourquoi pas aujourd'hui, se dit-il, ce matin? » C'est qu'il fallait pa.?ser par Mustapha supérieur, devant la grille des Hansquine. Il sauta dans une voiture.

« Pourquoi n'en imposons-nous jamais à ceux qui nous ont vu grandir? pensait-il, ils ont toujours l'air de dire : — Fais parler de toi si tu veux, tu n'en vaux pas davantage pour nous ! y) Il n'y a que chez les parents et- les vieux amis de famille, que j'ai rencontré ce regard sérieux, inquisiteur, où il y a si souvent

do la mélancolie, comme s'ils songeaient : « Ah! c'est ton père qui était un homme de bien, et il est mort; il était comme ceci, comme cela, et tu ne lui ressembles pas. »

Bientôt toute son attention se concentra sur le paysage. Le soleil était doux. La mer, dans rimmense baie qu'ouvrait en arc de cercle la terre, jusqu'au cap Matifou, semblait un lac, et les voiles, des ailes.

Son spleen était parti; n'ayant presque pas dormi depuis deux nuits, il avait les nerfs très surexcités, et cet état non désagréable s'accompagnait d'une lucidité bizarre qui lui aurait fait croire possibles, chez certains individus, la prescience et la divination. Bien qu'il ne fut pas superstitieux, il espérait fébrilement, à ce moment même et sans savoir quoi, quelque chose qui ne pouvait manquer d'arriver. Sans doute il allait voir Louise, mais où et comment?

— Arrêtez ! cria-t-il au cocher.

Il venait de reconnaître le jardin des Hansquine derrière un angle de murs que longeait extérieurement un petit chemin, bordé d'arbustes verts, et où il y avait de l'ombre. Il s'y engagea seul, sans trop savoir quel avantage il en retirerait, peut-être afin de reconnaître les lieux en vue d'on ne sait quelle aventure possible; quoi qu'il en soit, il eut à peine fait quelques pas, sur l'herbe rèche fleurie d'anis et de scabieuses, qu'il pensa : <r Ce jardin a proba-

blement une petite porte, et elle donne sur ce sentier, car pourquoi n'y en aurait-il pas? » — Il aurait dû se dire : « Pourquoi y en aurait-il ? » — puisque les murs assez hauts, couronnant un talus oblique, rendaient impossible un passage de plain-picd; mais il avait deviné juste, et, au bout de cinquante pas, il vit cette porte.

Un escalier de sept ou huit marches en terre battue, avec une rampe rustique, y montait, enfoui dans un arceau de verdure fraîchement taillée, car des brindilles et des feuilles le jonchaient. Ce fait fortuit persuada à Géfosse, tant scn imagination galopait, que la présence de ]\1™^ Daygrand n'était pas indifférente à cette taille des branches; peut-être ces dames trouvaient-elles la sortie commode pour se promener, etc.

Ce point acquis, pourquoi M""® Daygrand ne serait-elle pas dehors avec son amie, en ce moment même, et qui sait, pourquoi pas seule? Mais quelle apparence ! . . . Montant précipitamment l'escalier, il agit comme à dix-huit ans, colla son oreille à la porte, n'entendit rien, la poussa du genou ; elle était fermée. Ce fut tout juste s'il n'osa pas se hisser sur le mur: il s'avisa à temps du ridicule; ses tempes ruisselaient.

Il descendit vite et, déconcerté, continua son chemin. Le sentier tournant se fermait à chaque instant, et le cœur manquait à Géfosse

i06 PASCAL GEFOSSE

à l'idée qu'elle pouvait surgir devant lui. Au bout d'une minute, cette chance douteuse 4ui })arut possible; bientôt elle se transforma en probabilité, et de là, en évidence. Certainement elle allait paraître! — Le chemin bifurqua.

Perplexe, il s'arrêta court. Le seul fait de se décider pour la droite ou pour la gauche lui paraissait capital, impérieux, comme si sa destinée devait en dépendre. Et de fait, qu'il optât pour le mauvais chemin, celui où elle n'était pas, puisqu'il était entendu qu'elle devait nécessairement passer par l'un des deux, cela ne suffisait-il pas à changer le cours des événements? Que de fois la vie elle-même bifurque ainsi! oui, mais un mobile plus fort que les autres détermine bien vite la volonté. Ici, comment se décider? Il pensa à l'instinct des animaux, et, par association d'idées, s'imagina, — pourquoi, et en vertu de quelle mystérieuse induction? — qu'elle devait avoir pris à droite, il y entra. Au bout de quelque pas, sa belle résolution l'abandonna. S'il s'était trompé et que, pendant ce temps, elle revînt par le sentier de gauche? A tout risque, il persévéra et vit une route, avec des maisons dans les arbres, çà et là.

Il se mit à rire, d'avoir cru que les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes, pour lui faire plaisir. Il allait rebrousser chemin, regagner sa voiture, et, de bonne foi, ne tenait presque

plus à rencontrer M™^ Daygrand. Cette idée, qui le hantait si fort tout à l'heure, lui faisait presque peur; il se représenta l'embarras de ses paroles, de sa contenance et de ses explications, devant AP* Hansquine, évidemment présente. Il avait fait demi-tour, quand il entendit sonner quatre coups puis onze heures, sur un timbre clair; il regarda dans la direction du son et aperçut une petite église blanche.

D'ordinaire, il entrait dans les églises de campagne, aimant la fraîcheur des vieux piliers, l'usure des bancs massifs, la gaieté des vitraux, et les barbares peintures de la Passion. Or celle-ci, sous sa croix de pierre neuve, portait au fronton, dans une niche cintrée, une vierge aux mains ouvertes, et sur les côtés, le long de treillis verts, toute une floraison de roses.

Il poussa le tambour et frôla sans se signer le bénitier incrusté de tartre; il ne pensait à rien, et il jeta un regard distrait sur la nef vide. Dans l'ombre des bas-côtés se dessinait la silhouette cambrée d'une femme qui prie, les genoux sur un prie-Dieu, les coudes haut et la tête dans les mains. Le temps d'un éclair il vit le blanc de la nuque, le pouf de la robe, un petit souher. Tous ses pressentiments !.. On se retourna; il fut si troublé qu'il ne la reconnut pas d'abord. M'"'' Daygrand, en le voyant, avait fait : — Ah !.. et son missel était tombé; elle le

regardait venir, toute saisie, avec un tremblement dans les doigts.

Il la salua très bas, et sentant que le premier mot la ferait fuir, il ramassa le livre et le lui présenta avec un sourire. Elle le prit machinalement, il le tenait encore, comme à regret; leurs doigts se touchèrent, ce fut un instant de joie trouble.

— Pardonnez-moi de vous avoir dérangée dans vos prières? — dit-il, et donnant une valeur à chaque intonation, tout en restant dans le ton de la conversation ordinaire : — En passant devant cette église, un instinct secret m'a poussé à y entrer, j'avais le pressentiment de vous rencontrer ce matin.

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses lèvres ébauchèrent le dessin d'une réponse muette, ses cils battirent, son visage avait l'expression, un peu égarée, d'un enfant essoufflé d'avoir couru.

« Chère, chérie!... » se disait-il tout bas. Il avait envie de s'agenouiller devant elle, et aussi de la prendre à pleins bras. Ce silence, si court qu'il fut, leur sembla délicieux, et plus doux que toute parole.

Mais il fallait agir, Géfosse ouvrit la bouche, et — une vieille femme entra.

Le bruit des pas rappela M""^ Daygrand à elle-même, elle se vit dans l'église et fut épouvantée. Un pauvre petit signe de croix, une

PASCAL Gf:FOSSE 109

brève inclinaison de tète sur l'épaule, un regard indécis, à la fois triste et impérieux, comme : — Je vous aime — et : — Adieu ! et tout de suite sa nuque brilla, sa jupe ondula, et ses talons claquèrent sur les dalles.

Il la suivit; elle accéléra le pas, comme prise de peur, oublia l'eau bénite, sortit et s'arrêta sur le seuil, éblouie, le soleil dans les yeux. Déjà Géfosse était à côté d'elle.

A tout hasard, il préparait sa lettre : « Il faut biaiser, » pensait-il. Après son immense étonnement, il trouvait toute simple cette rencontre.

— Voulez-vous me permettre de vous reconduire '? — dit-il froidement.

M""" Daygrand venait, après quelques difficultés, d'ouvrir son ombrelle ; sans attendre la réponse, il offrit son bras. Elle n'osa le refuser, tant il la dominait déjà. Mais les plus vifs remords l'assaillirent. Elle redoutait une explication, comme si, par sa facilité, elle n'allait pas au-devant ! Mais Géfosse avait peur de parler ; il lui était si doux de la sentir près de lui: pourquoi l'effaroucher? Se laisser vivre était suave.

Le sentier se présenta.

Comme il était étroit, il y eut un peu d'hésitation; ils durent, pour passer de front, se serrer l'un contre l'autre.

— La belle matinée ! dit Géfosse.

Le soleil baignait la verdure d'or et le sol

rouge, où se découpaient des feuilles d'ombre. Pas un souffle de vent, ni un oiseau et un ciel vide, la mélancolie charmante d'un beau jour. « Oh ! oui, belle ! » semblaient répondre les yeux de la jeune femme.

— Ce pays, dit-il, a un charme étrange, tout m'y semble beau, doux et triste, la terre, le ciel et la mer. Mais peut-être c'est une illusion? et je suis enthousiaste parce que je suis heureux.

Elle baissa les yeux, son bras tremblait.

— C'est si rare d'être heureux! Et pourtant c'est si bon, si vrai ! Alors seulement on sent le })rix de la vie et la beauté des choses, le bonheur d'être, de sentir, d'aimer. Croyez-vous aux pressentiments? — (Il baissa le ton.) — En quittant Paris, j'étais malheureux, dégoûté de tout. Je vous ai vue, et aussitôt, sans vous connaître, je vous ai devinée, reconnue. Est-ce un hasard? Je ne puis le croire, car (c'est bien étrange) depuis ce jour je ne suis plus le même ; par moment, il me semble que je rêve et j'ai peur de m'éveiller. Je ne dors plus; mon cœur m'étouffe; pourtant la joie m'exalte: c'est une souffrance dont je n'avais pas idée.

Il sentit que ce n'était pas exactement ce qu'il voulait dire, mais son émotion valait mieux que des phrases. Bien que dites à voix basse, elles déchiraient les oreilles de M""^ Daygrand, se répercutaient, comme l'écho strident de ses pensées.

Elle parut si effrayée qu'il n'osa en dire plus. Et le silence pesa sur eux, accablant, tandis qu'ils marchaient, côte à côte, dans l'attente aiguë d'une diversion, qui ne vint pas; quand ils entrèrent dans le chemin, Géfosse eut un regard singulier pour l'autre sentier. Puis il })ensa que la porto n'était pas loin,

« Quand nous serons sous cette branche tordue, se dit-il, je parlerai ! » Une fois là, il n'en eut pas le courage,

« Là-bas, à cette pierre ! » Ils passèrent, sans qu'il eût desserré les lèvres. Mais son envie de crier : « Je t'aime ! » et de la serrer entre ses bras était si forte, qu'il tremblait, tout pâle. Et elle, comme enivrée, les yeux fixes, se sentait mourir d'une angoisse si âpre, qu'elle ne savait si c'était douleur ou volupté.

Voilà l'arceau de feuilles, l'escalier, la porte.

M""* Daygrand ne parut rien voir ; lui répugnait-il de rentrer furtivement ? Ils passèrent outre; derrière le mur embaumaient les orangers en fleurs.

Ils débouchèrent sur la route; elle vit une voiture à l'ombre et, à un mouvement du cocher, elle comprit qu'il attendait, et que Géfosse s'était arrêté exprès, l'avait cherchée.

Elle n'en fut pas offensée, mais une expression douloureuse glissa sur son visage : elle venait d'entrevoir sa réputation, ses devoirs,

112 PASCAL GEFOèSE

son mari, ses enfants sacrifiés, un abîme prochain, et des regrets affreux plus tard; sa main se retira du bras de Géfosse. Mais lui, devinant ce qui se passait en elle, saisit cette main, et eut le contact d'un frémissement et d'une brûlure.

— ^^ous souffrez ?

— Oui, un peu !

Il l'enveloppa d'un regard si tendre et si profond, il avait un visage si bon qu'elle en fut pénétrée de bien-être; les visions sombres s'évanouirent, et elle étouffa le cri de sa conscience. Déjà elle s'immolait, pourvu qu'il fût heureux. Un vertige la gagnait, elle respira fortement.

— Pourquoi marchons-nous si vite ? — dit-il avec sollicitude. Ils ralentirent le pas, mais cette poussière de la grande route, ces gens qui passaient..; les idées de M"* Daygrand revirêrent.

— Rentrons, dit-elle.

Et comme des gens qui se cachent, ils rentrèrent dans le chemin vert.

L'escalier parut: « Déjà ! »

Dans son trouble, elle introduisit malaisément la clé dans laserrure, la porte s'ouvrit, le jardin des Hansquine verdoya.

— A demain, — dit Géfosse, et son regard ferme imposait le rendez-vous matinal.

i-'ASCAL GEFOSSE 113

Ses cils s'abaissèrent, comme si elle eût dit oui; et elle se laissa prendre la main. Aussitôt, il lui glissa sa lettre dans les doigts, les ferma de force sur le petit carré de papier, les scella d'un baiser, et tirant la porte entre eux deux, s'éloigna rapidement.

Tout le jour, il visita des appartements meublés. Il lui semblait impossible de vivre dorénavant à l'hôtel. Une arrière-pensée amoureuse, ses goûts de tranquillité et de confortable y répugnaient. Bien qu'il ne trouvât rien à son gré, le temps s'écoula vite : Géfosse était heureux.

« Quel bonheur! » se disait-il, tout en inspectant un nouvel appartement. Il revoyait les yeux de son amie, si grands, si doux, ces yeux brun clair, presque d'or; il croyait sentir le frôlement de sa hanche, se rappelait comme ondulait, rythmiquement, sa jupe, sous le coup de genou de la marche, et comme son pied glissait, chaussé d'une bottine haute, en chevreau noir. Puis, dans l'église, le missel à terre, leurs regards, cette silencieuse minute de bonheur, le retour i)ar le chemin vert, et, sur lagrande route, la tristesse subite de Louise et l'air noble qu'elle avait avec cela.

« Une entrevue si courte, tout s'est évanoui si vite! Pourtant je ne rêve pasf... Quelle joie de vivre. »

Léger, il respirait à pleins poumons, claquait des doigts ; une force le soulevait de terre, il souriait, puis il avait envie de pleurer.

« Comme les petites choses s'enchaînent! Car je pouvais partir de Paris à tout autre moment. Par quel hasard ai-je précisément pris la Villede-Cherchell^ retrouvé Daygrand, et aimé sa femme? Que de circonstances déjà! Il faut que Da\ grand soit fier de me connaître et se montre aimable, que la traversée soit calme, que le capitaine regarde Louise d'une certaine facon^ que le mari aille écrire, me laissant seul avec elle, et que même la pluie nous sépare à propos! Et depuis, je pouvais très bien ne pas être invité chez les Hansquine, ne pas arrêter ma voiture devant le chemin vert, prendre le sentier de gauche au lieu de celui de droite, ne pas entrer dans la chapelle, ne pouvoir lui parler, ou ne pas savoir? Et qu'un seul de ces petits faits manquât, tout l'échafaudage de notre amour croulait. Maintenant le jeu est fait, la bille tourne, rien ne va plus! »

— Ma foi, cet appartement me conviendrait presque, — dit-il tout haut en se retournant vers une dame sans âge, en noir et d'une pâleur de cire, aux yeux d'un bleu trop pâle, et qui avait

rindéfinissable sourire d'une femme du monde tombée aux métiers équivoques.

— Les* tentures, les meubles, tout est frais ! — Et elle ouvrit une fenêtre de balcon, d'où l'on vit, du premier étage, le quai et la mer.

Les trois pièces élégantes, meublées avec un goût de jeune homme, n'avaient pas — et cela plut à Géfosse — la tristesse neutre, toujours banale d'un garni, mais cet air habité, vivant, qu'attestent un vêtement oublié, force papiers en désordre^, et aux murs des photographies de famille : cela même inspirait un certain malaise; on se sentait trop chez un autre. La bibliothèque contenait des livres de droit. Sur la table, dans un plateau, gisaient des lettres et des cartes ; Géfosse en prit une et lut à mi-voix:

— Sagittaire, avocat.

En entendant ce nom, les yeux de la dame virèrent entre leurs paupières gonflées, et elle regarda Géfosse en dessous, en pinçant les lèvres avec un sourire fielleux. Cela lui parut inexplicable. Est-ce que maître Sagittaire?...

Quand ils sortirent, ils virent à l'extrémité du palier une porte ouverte, et une tête de jeune fille curieuse s'éclipsa dans l'ombre.

— Voulez-vous prendre la peine d'entrer chez nous? Juliette, apporte une feuille de papier! Mais la jeune fille ne se montra point, et la mère, en soupirant, dut laisser Géfosse seul au milieu de la chambre, puis elle revint. Dès qu'il

eut signé son engagement, la dame en noir s'agita, très frappée.

— Comment, monsieur, c'est à monsieur Pascal Géfosse que j'ai l'honneur...

« J'aurais mieux fait de ne pas louer ici! »

Et il prit un air si maussade qu'elle s'excusa avec volubilité : elle n'avait pu maîtriser son agréable surprise. Monsieur Pascal Géfosse, de Paris, dont tous les journaux parlaient!... Car elle lisait tous les romans nouveaux, elle n'avait pas toujours été dans une position aussi humble. — Monsieur, dit-elle à bout portant, je suis la comtesse de...

Et elle cita un authentique grand nom, sali autrefois, Géfosse s'en souvint, par un retentissant procès d'adultère. Le comte, son mari, s'était pendu peu après. Mais elle ne raconta point ses malheurs, assura à Géfosse qu'elle respecterait son incognito, et promit de lui procurer une femme sûre pour faire son ménage.

« Là ou ailleurs », se dit-il dans la rue avec insouciance.

11 passa une dernière nuit à l'hôtel. Il n'avait qu'une pensée : « Demain je verrai Louise ! » Et il chantonnait cette phrase sur tous les tons.

De bonne heure, après s''être baigné dans un établissement qu'il aimait pour une sensation irritante, parce que les cuves de marbres restaient froides, malgré la chaleur de l'eau, et où

il venait d'entendre, dans la cabine voisine, le babil de deux jeunes femmes, il alla au rendezvous.

Le bain avait tonifié ses muscles, jamais il ne s'était senti mieux portant.

Les premières minutes de l'attente lui parurent charmantes. Il prit possession du chemin vert, s'assura qu'on y passait peu, et revint dix fois à la petite porte.

11 ne s'émerveillait plus de rien, pour une fois cessait de s'analyser; il n'avait point d'idées et la tête vide; mais une sensibilité vibrante, inquiète, le poignait.

Bientôt le temps lui sembla long.

Il fit les cent pas, puis resta immobile ; si déjà elle était à l'église'? Il y courut: personne.

Il regarda l'heure à sa montre et respira. Il s'imaginait l'entendre venir. Oui, à cet instant même elle disait adieu à Thérèse, en boutonnant ses longs gants de Suède : « Bonjour, marraine, disait Maurice. » Elle l'embrassait, et vite longeait les petites allées, le cœur battant. Cette lettre ardente elle l'avait lue ; tout était dit maintenant, impossible de reculer ; de pâle elle devenait rose, en introduisant la clé dans la serrure : un grincement, la porte s'ouvrait, et lui...

Rien ! elle ne viendrait donc pas f Une colère brutale lui fermait les poings. Tout à coup il s'avança rapidement, entendant du bruit; un

petit Arabe passa, tapant sur un bourricot.

Il se mit à rire, d'un rire nerveux : une angoisse le prenait à la gorge. Véritablement il souffrait. Hier, elle était si peu hypocrite et d'un abandon si simple ! Pour ne s'être pas tout dit, s'en étaient ils moins compris? d'ailleurs, sa lettre...

Tout à coup il pensa : si c'était sa lettre qui, en brusquant les choses, avait amené un revirement chez Louise? Si, mise en défiance, elle allait lui échapper? Alors les belles phrases écrites lui parurent pitoyables. Pourvu qu'elle ne se confiât pas à M'"* Hansquine? — Bah! qu'allait-il rêver ?

Derechef il espéra ; de loin en loin^ des heures sonnaient, d'un timbre clair, au cadran de la petite église. Il se dit, par une superstition d'amoureux : « Peut-être est-ce ma présence qui l'empêche de venir? » Il s'éloigna de la })orte, n'y revint qu'au bout d'un quart d'heure ; rien toujours. Quelle tristesse!

Il fut s'enfermer dans l'église, au coin le plus obscur, le cœur bouleversé, prêt à prier, lui athée. Elle ne viendrait pas, il le sentait, il le savait et cependant il s'obstinait, bêtement. Quand il rentra à Alger, il était une heure ; il mourait de faim, l'esprit accablé.

Il voulut en avoir le cœur net : M""® Hansquine recevait; il y alla vers quatre heures, cette fois, par la grande porte.

Son entrée lit sensation. AP" Hansquine Taccueillit aussi cordialement que l'autre soir, et le présenta à quelques personnes. Il remarqua M"" Havour, vieille dame bavarde, au nez curieux; les Saignely^ un petit ménage trop blond, trop rose, avec des yeux fiévreux; un jeune médecin, ]\I. Coste, dont la belle tète pensive et horriblement décharnée accusait la phtisie; M""^ Castelli, une Italienne à la beauté puissante et mélancolique, et des personnages muets. Géfosse avec effort demanda devant tout ce monde des nouvelles de M"^^ Daygrand : on la dit souffrante. Alors il s'ancra dans l'esprit qu'elle allait paraître quand même, et pour gagner du temps, il causa, fit l'aimable : peine perdue. Les visiteurs disparurent; restaient le médecin et M""^ Castelli, C{ue son mari vint chercher; ils partirent tous les trois, après avoir invité Géfosse à venir les voir. Tout honteux, il attendait encore : « Il est impossible que, me sachant seul avec son amie, elle ne descende pas ! » Mais à six heures et demie, jN!""' Daygrand n'ayant pas paru, il se sauva, désespéré.

La fureur et le mépris le poussèrent à des transports de rage froide : quelle infâme coquetterie ! il jura de se venger. Mais si réellement elle était malade? Était-ce possible? Non, elle mentait ! Il eut beau aller dans le chemin vert, elle n'y vint plus. Tout à coup son exaltation tomba; il eut une nausée de vivre, d'aimer.

Machinalement, il s'était installé dans son nouvel appartement et, pendant deux jours, ne cessa d'écrire, termina une nouvelle dont la publication pressait. Ce travail l'empêcha de penser, mais quand il eut mis Fin au bas de la dernière ligne, il redevint très malheureux. Jamais séparation ne lui avait causé tant d'angoisse; craignant de la perdre, il la jugea cent fois plus désirable. Il n'avait pas revu Philippe ; nul moyen de correspondre avec elle. Et le temps passait !

Se souvenant de l'invitation des Castelli, il alla les voir. Ils demeuraient de l'autre côté de la ville, dans un vallon peuplé de maisons et d'arbres, sous les flancs rudes de la Bouzarréah, près des roches noires de la Pointe-Pescade.

Il trouva le docteur Coste étendu sur un canapé, très pâle. Au piano. M™'' Castelli, son teint ambré éclairé d'un rayonnement, chantait, d'une saisissante voix, la Romance du saule : ils le reçurent comme un vieil ami. Vêtue d'une modeste robe de maison, elle avait l'accueil simple, la grâce aimable des Italiennes, et ce charme de s'exprimer parfois incorrectement en français. Au bout d'un instant, elle apporta à Coste une potion et la lui fit boire ; puis s'excusant de ce qu'elle devait sortir, elle baisa son ami sur le front.

— A tout à l'heure, caro.

— Revenez vite. Gemma.

Elle tendit la main à Géfosse et sortit.

Les yeux de Coste se fixèrent sur la porte, puis sur Géfosse : ils étaient vert d'eau, très grands et très profonds ; son visage torturé avait une expression indéfinissable. Les deux hommes se regardèrent ainsi face à face, en silence.

— C'est bien à vous d'être venu, dit le malade.

— Mais, — dit Géfosse en souriant, — outre le plaisir de causer avec vous, c'est autant une consultation qu'une visite, vous savez que je ne veux pas d'autre médecin que vous.

Coste sourit, puis distraitement effilocha le bord de son châle.

— Donnez-vous vos soins à la famille Hansquine ? — continua Géfosse, — je l'ai connue par l'intermédiaire de Daygrand le député, un camarade à moi. M""* Daygrand est souffrante, je crois ?

Coste leva sur lui un regard pénétrant :

— Demandez à Gemma, elle va les voir aujourd'hui. Moi je n'exerce plus. Si vous étiez malade je vous adresserais à mon maitre, le docteur H... — et il cita un des plus grands noms de la médecine.

— Merci non, — fit Géfosse en plaisantant, — vous ou personne ! il n'y a qu'un ami qui puisse nous dire la vérité ; les grands médecins ne la disent jamais complètement.

Le docteur fut secoué par un accès de toux et ses pommettes rougirent ; quand il put respirer en haletant, il eut un sourire très aigre.

— La vérité, à. . . ah ! à quoi sert-elle ? à savoir que la médecine est impuissante, et que rien ne m'empêchera de mourir avant six mois ? — Et âprement, comme malgré lui : — La vérité ! ah ! ah ! En serez-vous plus avancé, si l'on vous dit que vous mourrez — par exemple — d'une maladie de la moelle épinière?...

— Ah ! interrompit Géfosse, riant jaune.

— ... Ou de tout autre chose! j'ai dit: par exemple, — fît-il en se reprenant d'un ton bourru.

Mais le coup avait porté. Quelque chose disait à Géfosse qu'il n'avait pas été cité au hasard, le nom de cette terrible maladie, des gens qui ont trop aimé, trop vécu, mais qu'il était un diagnostic certain, une condamnation sans appel. Il eut son mauvais sourire et dit seulement :

— Je le savais.

Coste le regarda avec défiance, mais il n'avait pas le temps d'avoir de longs regrets; il respira plus librement ; ses traits redevinrent calmes, ses yeux aussi. Sur un guéridon, près de lui, s'amoncelaient des revues médicales et des livres.

— Causons ! dit-il câlinement, et prenant une

brochure qui faisait alors grand bruit, il la tendit. à Géfosse, en disant :

— Vous avez lu ?

Son seul plaisir était de parler, bien que cela lui fit mal, mais faute d'un interlocuteur digne de lui, il passait des journées entières sans desserrer les dents, à lire, ou à jouer aux cartes avec le mari de M""* Castelli.

Bientôt, sous le charme de cette voix aux sonorités un peu fêlées, sous ce regard incisif et ces yeux d'un vert troublant, Géfosse s'anima, se livra et leur conversation s'élevant insensiblement, agita les plus hautes questions de la philosophie, de la science et de l'histoire. Géfosse témoignait d'une érudition rare chez ses pareils, d'idées hautes et larges. Mais il parlait moins qu'il n'écoutait Coste, avec une admiration craintive.

Il semblait que le docteur, par un orgueil amer, voulût étaler, pour en mieux montrer le néant, la somme de ses connaissances, débrouiller l'encyclopédie emmagasinée, par tant d'années de labeur, dans ce riche cerveau qui allait bientôt pourrir en terre.

Et songeant à ce monde intellectuel qui allait être anéanti, aux longs efforts qu'il faudrait à la nature pour en créer un pareil, Géfosse ressentait une émotion acre. A lui aussi vint une sensation d'orgueil, de se sentir un être d'élite: elles étaient rares, ces suprématies de l'intelli-

gence dominant les fronts de la foule. Puis le sentiment de son infirmité physique l'accabla. Les heures passaient sans qu'ils s'en aperçussent; M""^ Castelli, rentrant, les trouva à la même place.

— Avez-vous vu les Hansquine ? — demanda Coste, — comment va ^I""^ Daygrand ?

M""^ Castelli regarda Gèfosse; ses beaux yeux eurent un reflet grave.

— Elle a la mauvaise mine, comme quelqu'un qui a une grande peine.

Coste baissa le nez, et Géfosse craignit que Tun, par sa pénétration d'observateur, l'autre avec son instinct de femme, eussent deviné son amour. On voulut le garder à dîner, il remercia et prit congé.

11 lit bien, car dans son escalier il rencontra Hansquine qui l'invita pour le surlendemain à un déjeuner arabe chez El-Moktar. Les dames iraient en voiture, les hommes à cheval.

Il s'excusa de n'avoir pas encore confié ses chevaux à Géfosse.

— Sélim était souffrant. ^\)ulez-vous l'essayer demain matin?

— Mais volontiers. A'ous déjeunerez ensuite avec moi ?

— C'est que... Oui !

Géfosse, avec un plaisir d'enfant, s'occupa de sa tenue de cheval, acheta des molletières et des éperons. Il verrait Louise : ils s'expliqueraient.

Le surlendemain, un piétinement de chevaux le fît courir à la fenêtre ; il reconnut Sôlim qui était blanc comme neige, et dont la queue traînait jusqu'à terre. Un domestique monté le tenait en bride,

Géfosse, faisant siffler son stick, descendit et carressa le cou du cheval impatient ; le ciel et la mer étaient d'un bleu sombre, les rues au soleil poudroyaient. Légèrement, il s'enleva en selle et chaussa l'ôtrier, avec cette joie, pour un bon cavalier, de presser entre ses genoux les flancs peureux d'une bête de race. Un temps de trot le mit hors des portes. Il se rappelait la longue promenade faite hier avec Hansquine, — quel homme excellent! — et leur déjeuner; puis il ne songea plus à rien: depuis trois jours il ressentait cette indifférence, cette torpeur qui viennent aux habitants d'une terre chaude, sous un ciel trop beau et un soleil violent. Toutes les préoccupations de son esprit, choses et

gens restés en France, avaient disparu de son cerveau, où sa tendresse pour Louise éclatait seule, amour étrange dont il voyait le symbole, sur son chemin, dans cette brusque fleur qui, crevant le cœur de l'aloès, jaillit et fuse en cierge fleuri.

Et sans qu'il sût comment, tout à coup il se trouva au milieu du grand jardin, chercha du regard, avec inquiétude, le landau et les dames, et ne vit qu'Hansquine, debout sur la terrasse, qui lui tint la bride pour descendre :

— Si vous voulez bien vous rafraîchir? Ensuite nous prendrons les devants.

— Ces dames ?

— M""" Daygrandest un peu indisposée — (ici le cœur manqua à Géfosse), — mais elle viendra avec ma femme ; on attend encore les Saignely : le landau nous rejoindra tout à l'heure.

Géfosse respira. Quelques minutes après Hansquine et lui descendaient à Mustapha inférieur, par un chemin tournant, qu'il reconnut. C'est par là qu'il allait à l'école, tout enfant.

Puis vint le champ de Mars avec son herbe brûlée et rare, et des plaques de boue rouge, où les fers des chevaux avaient marqué. Un peloton de chasseurs d'Afrique tournait en cercle, comme au manège : plus loin, des tirailleurs algériens évoluaient, et sur la route, dans des tourbillons de poussière, des Arabes poussaient à coup de matraque, vers l'abattoir, des trou-

peaux de moutons sales, marqués d'une croix rouge. Tout cela, Géfosse le reconnaissait. Tl fouilla longuement du regard les maisons basses, cherchant un chemin ; il le vit et s'arrêta.

— Vous cherchez quelque chose? demanda Hansquine.

Géfosse étendit le bras :

— Notre ancienne maison ! Elle doit être par ici, ce chemin y menait autrefois ; — et cédant à une tentation subite : — Vous permettez ?

Poussant son cheval, il entra sans hésiter dans une rue déserte, puis dans une autre, examina plusieurs jardins :

— C'est là!

Derrière une grille en fer, une allée de marronniers touffus, cintrée en dôme, accédait à un perron blanc, et c'était tout ce qu'on pouvait voir de la maison.

— C'est bien là, — répéta Géfosse feignant l'indifférence, et devant cette grille fermée, ce logis qui avait été sien et qui ne l'était plus, il resta silencieux, ému jusqu'au fond de l'àme.

— Mais c'est la maison de Touidi ben Rira, l'homme le plus riche d'Alger ! — dit Hansquine.

Géfosse eut un sourire d'ignorance :

— On l'avait vendue à un officier, qui l'a repassée à un notaire, qui la louait à des Anglais. Depuis dix-huit ans...

PASCAL GEFOSSE J29

— Et maintenant elle est encore à vendre ! dit Hansqiiine, et il désigna un écriteau : — Si vous teniez à la visiter ?

— Pas aujourd'hui! — fit Géfosse, tenté un instant par l'idée folle de racheter cette maison ; et s'arrachant au mystère de ce jardin abandonné, de ces murs dont on n'apercevait, derrière les arbres, qu'un arceau blanc, il dit :

— Mais je reviendrai !

Ils reprirent la grande route, Géfosse rêvant : il fallait que les souvenirs de son enfance fussent bien nets, pour qu'il eût si facilement retrouvé la maison; mais toutes choses il les reconnaissait telles qu'il les avait laissées, et ce lui était un grand étonnement. Les maisons se succèdent, puis s'espacent, voici les champs de bananiers et bientôt le Jardin d'Essai^ en face duquel se dressent un grand arbre et à côté le même café maure que jadis. Non, rien n'a changé, lui seul. Mais a-t-il même changé, puisqu'il retrouve si facilement toutes les sensations de son enfance? N'avait-il pas en germe, alors, ses qualités et ses défauts? Ils n'ont fait que se développer. Pourquoi est-il né ainsi, et pas autrement? Eùt-il pu se moditier? Sans doute. La volonté... mais il est si difficile de vouloir. Aujourd'hui, c'est trop tard. Hypocrisie : il n'est jamais trop tard!

La route tourne vers Birmandrès, par le ravin de la Femme-Sauvage : une jolie légende que

Hansquine conte avec un sourire sceptique; il se tient courbé, pâli.

— Vous semblez souffrant?

— Oli! Et Hansquine par un geste discret, insouciant, écarte la réponse.

— Et Philippe?

— Il revient de Boghar, où il a été voir sa mère, vous le verrez aussi.

Plus de poussière; un joli pont est passé; d'un côté, des arbres très verts, de hauts peupliers, des chênes verts, des caroubiers et des lentisques couvrent des ravins creux, pleins d'herbe, où un ruisseau, presque tari, coule; à droite, court un talus, dont la section oblique, comme tranchée au couteau, s'incruste de pierres et de racines. La route serpente, avec l'imprévu de ce qui viendra, derrière les tournants : c'est Birmandrès, un petit village, avec une place triangulaire plantée d'arbres.

Là, Hansquine fit un détour, afin de prolonger la promenade avant l'arrivée du landau.

Ils montèrent une pente : des plants de vignes, sur les mamelons d'un rouge sombre, s'alignaient, régulièrement espacés. Des chemins plus étroits, zigzaguant, se dévidèrent, et tout à coup, devant une grille :

— Entrons les premiers, dit Hansquine, nous attendrons au frais.

Un chien aboyait férocement, en tirant sa

chaîne.

— Voilà un beau jardin! dit Géfosse.

— Oh ! Moktar est riche, il a une maison pareille à Oran, où est sa seconde femme.

— Il parle français?

— Assez mal, mais son fils jMesrour parle et écrit très bien. Ils ont rendu de grands services, grâce à l'influence qu'ils ont sur leurs coreligionnaires. Le père est commandeur, et le fils officier de la Légion d'honneur. Ce sont des amis très sûrs. — Voici jMoktar!

Un haut vieillard à barbe blanche, le front cerclé de cordelettes en poil de chameau, portant burnous court, veste soutachée et bouffantes grègues noires, ceint d'une soie bigarrée aux fils verts et bleus, s'avançait avec gravité.

— Et voilà Mesrour !

Un homme, sorti d'un taillis, s'élança, du plus vite qu'il put sans courir, afin d'hoiiorer les hôtes de son père. Déjà ils avaient mis pied à terre, et le jardinier menait les chevaux à l'écurie.

On échangea les compliments d'usage. Hansquine parlait l'arabe, Mesrour un français très pur, quoique hésitant.

Accueilli avec une déférence simple et cordiale, Géfosse examinait curieusement ces deux beaux types d'une autre race : le père, avec son hautain nez courbe, ses yeux d'aigle, fauves et froids ; le fils, avec un teint d'ambre, une barbe frisée, et de larges yeux noirs qui miroitaient,

132 PASCAL GEF0S5E

comme ceux des gazelles. En eux, ces obscures, vagues affinités animales surprenaient, tout d'abord. Puis c'était l'indéfinissable sensation de corps et d'âmes étrangers, pétris par une éducation et une religion anti-européennes, figés dans des traditions immuables. C'était le contact, toujours troublant, d'une autre race, avec ce qui diffère dans la chair et la pensée, dans le sourire, chez eux voilé et gardant une réserve; l'expression, absorbée et majestueuse; la marche, rythmée ; les mouvements, rares.

Et aussi, Géfosse admirait ces grands corps, tannés par le soleil, et combien les quarante ans de Mesrour semblaient plus robustes et calmes que sa quarantaine à lui, de Parisien vidé jusqu'aux moelles : ce masque aux lignes rigides, empreint d'une taciturne noblesse, était, certes, plus beau que son mobile et spirituel visage, fané, ridé et gris aux tempes.

Une odeur fine, de tabac parfumé et d'ambre, émanait des vêtements de Moktar, qui prisait dans une tabatière d'or.

Le long des allées, sous un ciel ennuagé aux éclaircies bleues, s'élevaient un murmure d'eau vive, le bruissement des feuilles et des souffles de vent. La maison, très blanche, intriguait, évoquant, derrière les grillages et les portes, un va-et-vient de servantes , les apprêts du repas, la vie chuchotante d'un cloître, et le rire de femmes invisibles.

PASCAL GEP-OSSE 133

Géfosse aima toutes ces choses, comprit les liens mystérieux qui attachent l'homme à mi coin de terre et à un pan de ciel, et pris pour ses hùtes d'une sympathie subite, se sentit bien près d'eux, comme s'il les connaissait depuis longtemps.

Une impatience lui faisait tendre l'oreille, épier un bruit de roues : comme elle tardait! Subitement, le chien aboya avec une rage désespérée, le landau lui passait sous le nez.

On vit scintiller les mors, luire les croupes, chatoyer les robes; on reconnut M""^ Hansquine en bleu, la petite M""^ Saignely en rose, et, dans ce gai arrivage, ^NI""^ Daygrand, pâle et en gris. Déjà Saignely, serré dans un collant anglais, avait sauté à terre, offrait sa main; le petit Maurice apparut rayonnant, et Plhlippe Haigneré, maussade.

Ce fut alors le joli désarroi d'une rencontre : des couleurs vives, dans les feuilles et le soleil, des révérences, des shake-hands, des lèvres souriantes, un murmure de voix, de tintants petits rires, et, pour contraste, la gravité arabe. Seule, ^P* Daygrand semblait comme étrangère.

Elle ne regarda Géfosse ni ne lui parla. Elle avait les yeux meurtris, l'air fermé, et de la hauteur. Tout son être paraissait se raidir dans une défense crispée, faite en dépit de son cœur, au nom d'une vertu supérieure. Il le comprit et

la laissa mai-clierdevant,prèsdeM'"^Hansquine. Dans l'égoïsme de son désir, il s'inquiéta peu des angoisses que depuis trois jours elle subissait. La douce promenade dans le chemin, la lettre d'amour folle, avaient exaspéré son amour l)Our lui et son horreur d'elle-même. ^Maintenant elle voyait cruellement clair : elle aimait Géfosse plus que tout, et tout la séparait de lui. En face des ignominies de l'adultère, elle avait rêvé la fuite, le suicide, des choses folles. Eveillée, la pensée de Géfosse ne la quittait pas : elle faisait alors des rêves de bonheur impossible, puis la réalité l'étouffait. Dormait-elle un instant ? ses songes allaient à sa vie du Jajolet, à ses enfants; et en s'éveillant, elle pleurait. D'où venait donc cet amour irrésistible qui la garrottait comme une corde, chaque jour entrée plus avant dans sa chair ? Pourquoi aimait-elle? Pourquoi si vite? Pourquoi maintenant ?... Mais raisonne-t-on une maladie? Empêche-t-on ce qui est d'être? Elle pria vainement. Et dans sa foi , songeant que des yeux invisibles voyaient son âme, elle frissonnait ; en même temps l'idée de se confesser à un prêtre lui causait une répulsion insurmontable. Eh bien, elle accepterait cette épreuve, elle pâtirait; puis Dieu, un jour, lui permettrait d'oublier. Oublier, serait-ce possible? La vie calme, le bonheur gris valaient-ils de si âpres jouissances? Assez, assez pensé! Elle n'avait plus

été à la chapelle, plus revu Géfosse : bien ! Mais cela pouvait-il durer? Non, il fallait se confier à son mari — impossible ! Ou à Thérèse ? — pas davantage. Là fut sa faute irréparable de s'être cachée de sa meilleure amie . Pour l'instant, décidée à prendre sur elle et à paraître à ce déjeuner (d'ailleurs, comment s'y soustraire f) elle s'était juré d'être forte et raidie dans son honneur.

Le premier moment, elle joua assez bien son rôle pour inquiéter Géfosse. Pas une fois, elle ne le regarda. Bientôt il en souffrit. Elle en eut conscience et sa pitié s'émut.

Mesrour avait ouvert la porte de leur maison et Moktar, d'un geste large, invitait les hôtes à y entrer.

Une cour intérieure à ciel ouvert, pavée de blanc, avait pour centre un jet d'eau, un pourtour de galeries cintrées en ogive, quatre pans de murs, revêtus jusqu'à hauteur d'homme de carreaux alternants, à dessins bleus et bruns. L'ombre et le soleil coupaient cette cour en deux triangles, l'un gris et l'autre jaune ; de ce côté, les murs étaient éblouissants, de l'autre ils se teintaient d'ombre claire : c'était le coin mystérieux où l'on n'allait pas, les femmes y habitaient. Le jet d'eau, dans sa vasque, mipartie monté couleur de perle, retombait en eau de soleil.

Les pièces étaient vastes et fraîches; des tapis

13G PASCAL GEFOSSE

les couvraient, des divans en faisaient le tour, surchargés de coussins de soie à ramages bleus et roses. Dans un jour tamisé par de fins vitraux, le blanc des murs, ciselé en creux, et sans ornement que des armes, contribuait au recueillement de chapelle de ces chambres faites pour le sommeil et la rêverie. Les plafonds odoriférants, les placards étaient en bois de cèdre à rayures d'or. Mais on voyait, sur des meubles précieux, une pendule en bronze et d'horribles flambeaux français, dans des filets de gaze verte.

Les dames en s'asseyant mirent, dans cet intérieur arabe, le joli disparate de leurs robes, que diapraient des reflets de vitrail. Hansquine s'entretint avec IMoktar. Mesrour disparut. Et à l'écart, Géfosse, Saignely, Haigneré, examinaient un coffret incrusté de nacre, reposant entre deux poignards de Damas. Saignely en prit un.

Menu et joliet, il avait les pommettes trop roses, les yeux d'un éclat singulier. 11 était conseiller de préfecture, et travaillait du matin au soir avec Hansquine et le Gouverneur.

— C'est joli, ça! fit-il, en piquant son doigt avec la pointe d'acier; il souriait de plaisir, en montrant toutes ses dents : — Hein ! si je poussais?

Et il mit le poignard au cœur de Philippe et le tint a})puyé contre.

L'autre dit, sans enthousiasme :

— Si ça VOUS fait plaisir f

Il y eut un moment de silence et d'immobilité, d'indéfinissable malaise. Saignely souriait plus fort, le couteau levé. Un petit rire de M'"^ Saignely leur fit tourner la tête.

— N'est-ce pas, Armand f cria-t-elle.

— Quoi donc?

Et déposant le poignard, il s'avança en mari empressé. Géfosse les examina tous deux, se ressemblant comme frère et sœur, — cousins germains, du reste, — du même blond de poupées peintes. Elle avait plus que lui les pommettes colorées, et le bleu des yeux inquiétant. Intrigué, il écouta vibrer leurs voix claires et leurs rires factices, puis chuchota à l'oreille de Philippe :

— Est-ce qu'ils sont malades?

— Oui, de morphine!... lui fut-il répondu, avec un regard expressif.

« Tiens! tiens! pensa Géfosse, c'est donc ça? Drôle de petit ménage ! » Et ses yeux revinrent à Philippe, dont il remarqua l'air mécontent.

— Au fait, vous avez voyagé, vous?

— J'ai été me faire gronder par ma mère, oui! Mon patron se plaint que je ne travaille pas assez à l'étude.

Et il haussa les épaules, vexé parce que M'^^ Hansquine lui battait froid : elle non plus n'était pas contente. Elle voulait qu'il fît son droit sérieusement, et devînt avocat; qu'est-ce

qui l'empêcherait alors de faire des vers '? Le mot d'avocat éveilla un souvenir de Géfosse :

— Qu'est-ce que c'est qu'un M. Sagittaire? Saignely, qui revenait, saisit la phrase au

vol, et riant :

— Pourquoi demandez-vous cela?

— Parce que je lui ai succédé.

Saignely l'interrompant, gouailleur :

— Oh! oh! où cela?

— Dans son appartement.

— Ah, bon! je me disais : Ce n'est pas chez la donzelle; elle a déjà un locataire! — Et Saignely de rire : — Vous n'y êtes pas? Vous n'avez jamais vu la fille de votre propriétaire?

— Une nommée Juliette? Elle se cache quand je passe.

— 0 candeur ! c'est la mère qui est un type ! une vraie comtesse tombée dans la panne. Mais c'est la fable de tout Alger! Elle avait attiré Sagittaire dans la maison. Un avocat, jeune, trop jeune. Il a eu le guignon de plaire à la fille, et... ça a eu des suites. La mère a crié si fort que toute la ville a entendu. Justement, Sagittaire allait faire un mariage magnifique. Patatras! tout est rom})U, mon gendre! Il a dû filer précipitamment; maintenant il se cache à Paris. Attendez! le bon est qu'il n'était pas le seul, j'en connais trois... Mais la vieille l'avait choisi, comme le meilleur endosseur! Seule-

mont, elle s'est trop pressée, et maintenant il ne lui reste rien, que l'espoir d'être bientôt grand'mère. Attendez-vous à être réveillé un de ces quatre matins!... Il se tut, en voyant passer le petit Maurice, oublié, qui s'écria :

— Oli! c'est Namoun ! bonjour, Namoun!

Glissant sur ses jambes nues avec une

grâce de chat, un grave et bel enfant parut, sur le seuil. Son grand-père tourna la tête et sourit. L'enfant se sauva, puis revint, jouant à cachecache.

Maurice lui lit peur, l'agrippa, et Namoun lui glissant des mains, se reculait, avec un bel air de dignité. Le contraste était joli : les sept ans pétulants et vifs de Maurice, correctement étriqué dans un vêtement de coutil, et les quatre ans précoces de Namoun, imperturbable dans ses babouches, son burnous et sa chéchia. Les deux enfants, si différents, semblaient, dans leurs ébats, deux maquettes vivantes de leur race, maquettes légèrement caricaturales, qui étaient, aux parents grandeur nature, moins une ressemblance qu'une parodie, et qu'empreignait, en plus, le délicieux comique de l'enfance. Soudain ils s'éclipsèrent devant Mesrour, annonçant :

— Voilà, le déjeuner est servi.

Vivement, Géfosse s'approcha de M""^ Day-

grand, mais elle prit le bras de M'"'' Hansquine et passa devant lui. Ce fut si preste qu'il resta

iiO PASCAL GEP^OSSE

attrapé ; à sa tendresse contrariée de méchants petits sentiments se mêlèrent. On entra dans une pièce fraîche; Mesrour disait :

— Mesdames, placez-vous comme il vous fera plaisir.

Géfosse faisait un mouvement; mais déjà elle s'était réfugiée entre ]\Ioktar et Hansquine, attirée d'instinct par leur vieille honnêteté. Géfosse alors s'empressa près de j\I"'^ Saignely, qui l'en remercia d'un joli rire. Il fallut s'asseoir : point de chaises, mais des coussins par terre, sur lesquels on s'installait, les jambes croisées en tailleur. Les dames se décidèrent, en souriant. AP' Saignely, avec des mouvements d'oiseau effrayé, ramassa ses jupes et s'assit; son genou frôlait celui de Géfosse.

— Est-ce drôle, dit-elle, en désignant la table basse.

C'était un immense plateau de cuivre travaillé, exhaussé d'un demi-pied, et bordé d'une cotonnade ramagée, servant de nappe et de serviette. Il portait sept ou luiit hors-d'ceuvre, dans des soucoupes bien espacées, les verres et, pour qui en voulait, des fourchettes et des couteaux. Au milieu, sur un plateau moins grand, fumait une tourta, sorte de pâte feuilletée^ très grasse, et contenant une farce excellente.

Mesrour, resté debout pour servir, offrait des assiettes et, faute de vin, défendu, des eaux

pures ou minérales. Moktar, mettant avec dignité trois doigts dans la tourta, porta le morceau à sa bouche, délicatement. Hansquine et Philippe en firent autant, pour le plaisir de manger à la mode arabe. Le pain était blanc, compact et semé d'anis. La nouveauté du repas et d'habitudes auxquelles on n'était pas fait, rendait tout le monde gai. M™° Daygrand faisait bon visage, pour n'être pas remarquée, mais voyant Géfosse et la petite Saignely s'agacer et rire, elle s'assombrit, émue d'une angoisse nouvelle. Il pinça les lèvres, heureux qu'elle expiât ainsi le rendez-vous manqué, les trois mauvais jours qu'il avait passés!

La tourta enlevée, une Maltaise déposait sur le seuil, avec effort, dans un vaste plat qu'elle tendait à bout de bras, un jeune mouton rôti. Moktar désignait aux dames les meilleurs morceaux, et pour lui-même il arrachait de croustillantes lanières, prises sur les côtes.

La bête déclarée exquise et les lieux communs épuisés, comme Moktar parlait peu et que Mesrour servait, on sentit le besoin de parler d'autre chose, et Saignely, s'adressant à M""^ Daygrand, dit :

— Avez-vous des nouvelles de votre mari, madame?

Elle dut répondre :

— Oui, monsieur, j'ai reçu une lettre hier.

— Il allait bien?

142 PASCAL GEF05SE

— Très bien, je vous remercie.

— Son discours est remarquable. L'avez-vous lu ? — fit-il en se tournant vers Géfosse.

— Je l'ai sur moi, c'est dans VAkbar^ de ce matin, — dit Philippe, qui sortit de sa poche un bout de journal et le rentra aussitôt.

Géfosse enrageait, mordu d'une amère jalousie. Pourquoi parlait-on de Daygrand ? Il n'y pensait pas, lui. Et cette lettre? Et ce discours ? Il existait donc, ce... mari! Oui, et Louise lui appartenait.

« Son sale discours, comme si je ne le connaissais pas; bien creux, bien ronflant, ah! ah!...»

— Oui, disait Hansquine, c'est... bien dit, et bien pensé !

— Oh ! — fît ^NI'"^ Hansquine de sa voix raisonnable, — ton mari est un véritable homme politique; — et elle regarda Louise — il est sérieux, au moins. Ce sont des ministres comme lui qu'il nous faudrait. — Et rencontrant le regard de Géfosse : — N'est-ce pas votre avis? dit-elle.

— Absolument ! s'écria-t-il.

Et tout le monde de renchérir.

Le pâle sourire de M""^ Daygrand, Géfosse le comprit bien : elle était au martyre. Pour la première fois, elle pensait à son mari avec une sorte de honte, et de honte devant l'autre. « Hélas ! n'est-ce pas plutôt d'elle-même qu'elle avait honte f » Et comme elle rentrait les épaules,

l'œil humble, il ricana, Técrasant d'un regard dur. Ce fut brutal et irréfléchi : aussitôt il en eut du regret. Le sourire de M""^ Day grand brisé net, mourait aux commissures des lèvres en un pli de douleur enfantine. Certes, Géfosse souffrait, mais si peu, à côté d'elle! Et il recommença de rire avec sa voisine.

Debout, contre la porte, le petit Namoun, montrant ses dents blanches, adressa une timide question à son grand-père, qui traduisit :

— Namoun me dit : Pourquoi mon père il ne mange pas avec vous ?

]Mesrour d'ailleurs refusait gracieusement de s'asseoir, et Namoun de croquer les gâteaux au miel qu'on lui offrait ; mais, des mains de JMoktar, il les prit. Saignely s'écriait :

— Dire qu'il nous faut partir demain soir avec le gouverneur, au train de neuf heures ! Toute une nuit en chemin de fer !

— Vous verrez Daygrand f

— Non, — fit Hansquine, — les députés sont à l'inauguration de leur chemin de fer, nous n'aurons môme pas de ministres.

— Et vous restez longtemps ?

— Quatre jours.

On faisait honneur au couscouss : semoule blanche et tassée, cuite à la vapeur et entourée de légumes; mais personne n'ayant plus faim, on se récria, à la vue du hamisch, mouton cuit aux abricots avec force aromates, suivi d'un

ragoût d'oiseaux à la cannelle et de beignets sucrés.

M™^ Daygrand était à bout de courage. Énervée de cette comédie discrète qu'ils jouaient tous, venus là par distraction et curiosité, elle s'en voulait, de sa présence chez les Ben-Ahmed, comme d'une intrusion. Ce repas, de plaisant lui semblait devenir grotesque : elle s'en jugeait amoindrie. Les rires surtout de ^M""" Saignely l'horripilaient. Ses jambes s'engourdissaient, son corset lui pressait le cœur comme un étau, et elle souffrait particulièrement, ce jour-là. Se lever fut pour elle une ivresse, quand le dessert et le café desservis, après s'être trempé les doigts dans la vasque du jet d'eau, on passa dans le jardin. Il était temps, elle défaillait.

Un vent tiède soufflait de la terre, et les feuillages bruissaient comme la mer : elle respira. Se promener dans ce grand jardin était presque une volupté, après la contrainte du déjeuner. Si seulement elle pouvait être seule? ne plus entendre, ni voir, ni penser?... Précisément on s'é[)arpilla, chacun bien aise de reprendre une demi liberté, et tout naturellement, elle allongea le pas. ]\Iesrour, par politesse, crut devoir la rejoindre.

Derrière venaient Géfosse et M"° Saignely, dont le mari, dans un petit accès de jalousie, prit le bras et ralentit la marche, en lui adressant une question de ménage. Géfosse en pro-

fîta pour les laisser, et s'approcher, peu à peu, de M""" Daygrand. Où était M""" Hansquine? Assez loin. Philippe l'accaparait, désireux de rentrer en grâce, l'écoutant parler : semonces ou conseils, c'était toujours sa voix,

Géfosse prit de l'avance. En se retournant, il percevait, à travers les feuilles, la couleur des robes et un bruit de paroles. Devant lui, ondulait la svelte taille de M"'° Daygrand, dont une main pendait, tenant une rose offerte par Mesrour. — « Au diable, l'arabe ! » pensait Géfosse irrité, dans l'impatience d'une explication qui, de gré ou de force, en quelques mots, allait décider de l'avenir.

« Ah! tant pis! », et il les rejoignit.

INIesrour, très impatient de prévenir les femmes, la sienne et celle de Moktar, de la visite de ces dames, fut enchanté, et balbutiant un :

— Vous permettez, madame? — il s'esquiva.

M""^ Daygrand et Géfosse se trouvèrent ainsi face à face, dans le sentier, seuls.

Instinctivement, elle baissa la tête, comme un pauvre être traqué, cherchant à fuir : il lui barrait le retour. Éperdue, elle se jeta en avant, mais le sol lui trembla sous les pieds et elle vit tout noir, subitement aveugle et sourde, tant le sang lui martelait furieusement les artères. N'osant courir, elle marchait vite, dans un élan de fuite correcte et gracieuse ; mais lui, inexo-

i\Q PASCAL GEFOSSE

rablement, réglait son pas sur le sien. A chaque seconde, ils se sentaient, elle plus faible, lui plus fort. Et il la vit trembler, dans un paroxysme nerveux :

« Enfin ! se dit-il, et aussitôt effrayé : Eh 1 mais... elle va tomber! »

Elle chancelait, il la retint, et les yeux fous, dans un appel bas et ardent :

— Louise ! dit-il, Louise !

Ce contact et ce nom la firent tressaillir; elle le regarda, égarée ; une grimace douloureuse contracta ses traits si doux, et d'une voix impérieuse et altérée :

— Oh! laissez-moi, je vous prie!... laissezmoi !...

Là, son cœur se brisa en un sanglot rauque, les larmes lui partirent. Ce fut un tel jaillissement de douleur, que Géfosse en reçut comme un coup de fouet sur le cœur. Il répétait, attendri :

— Ne pleurez pas, je vous en prie, ne pleurez pas : si vous saviez comme cela me fait mal de vous voir pleurer!...

Mais elle, la poitrine soulevée, avait tiré son mouchoir et pleurait désespérément.

« Diable! » se dit Géfosse, et il entrevit tout le danger, cherchant des yeux un chemin de traverse, quelque endroit dérobé? Rien! Il dût l'entraîner ainsi tout en pleurs, haletante et aveugle. Il avait une peur atroce d'être surpris,

mais cette ])eiir, et l'orgueil de ces larmes qui coulaient pour lui, lui causaient une ivresse âpre, compliquée et délicieuse.

— Ah ! murmura-t-il, je suis bien malheureux! je voudrais faire votre bonheur! et je vous vois pleurer , moi qui vous aime tant ! Je vous aime tant! — répéta-t-il, ardemment.

— Non! s'écria-t-elle avec désespoir, — non! Vous ne m'aimez pas !

Et consternée, à ces mots affreux pour elle, elle se sentit mourir de honte.

Géfosse fut si ravi de cet aveu éclatant, que le souffle lui manqua : il dût prendre un temps pour la réplique, et nuançant le reproche et la tendresse avec un art de grand comédien :

— Moi!... moi!... Ah! c'est bien plutôt vous qui ne m'aimez pas!...

Pour toute réponse, elle leva la tête, et ses yeux humides lui jetèrent un regard fou : l'amour en partit comme un cri ! Ce fut l'éclair d'une décharge électrique. Son visage était si transfiguré que Géfosse en resta ébloui ; et lui prenant la main :

— Mon Dieu! dit-il d'une voix sourde, nous sommes deux enfants ! — Et il sentait sa gorge se serrer, mais pourtant il ajouta : — Moi, j'ai tant souffert, pendant ces trois nuits, ces trois jours!

— Et moi!...

— Vous?

Ils se regardèrent en extase, les rnains liées, enivrés et pourtant étrangement lucides, comme des gens qui se voient au bord d'un abîme. Leur émotion était trop forte; ils ne pouvaient parler, ils se sourirent. Géfosse réfléchit :

— On va voir que vous avez pleuré.

— Si je pouvais tremper mes yeux? — dit-elle ingénument.

Ils ne virent qu'un de ces tonneaux enfouis dans la terre, où l'eau de pluie s'amasse. Géfosse, malgré sa répugnance, y mouilla le mouchoir de M""" Daygrand, et elle, avec un bon et beau sourire, bassina ses yeux de cette eau triste, qui sentait les feuilles. Ce fut la première petite trivialité de leur amour, avant combien d'autres! Mais que cet instant fut doux î Seuls, vivants et forts, ils purent se croire les libres fiancés d'un amour suprême. Minute unique, déjà passée. Ce ne fut ni un tintement d'heure ni un cri d'oiseau qui les rappela à la réalité, mais l'angoisse même de leur bonheur. Ils sentaient la vie couler, le temps fuir.

— Quand vous reverrai-je? — chuchota-t-il rapidement.— Demain, est-ce que M™* Hansquine accompagnera son mari à la gare?

M""^ Daygrand ne répondit pas, ses yeux étaient encore loin.

— Est-ce qu'elle accompagnera son mari à la gare?

Elle réfléchit et murmura avec effort :

— Je ne sais pas, oui.

— Eli bien — (il lui pressa le poignet), — à huit heures et demie, derrière leur jardin, à la petite porte !

Elle se révolta :

— Oh! fit-elle, je ne peux pas! est-ce possible?

— Oui, il le faut, oui! Je vous en prie, — ajoiita-t-il,et son regard volontaire la dominait. — Jurez-le-moi! à huit heures et demie!

Un oui sifflant lui mourut aux lèvres.

— A la petite porte.

— Oui!

Géfosse lui couvrait les mains de baisers. Elle baissa la tête en soupirant, elle pensait : « Il est heureux ! » et elle ne pensa plus à elle. Ils n'eurent que le temps de dégager leurs mains : M""" Hansquine et Philippe au tournant du sentier, paraissaient, silencieux, lui tendre, elle calme.

— Tu as pleuré!

— Ça se voit beaucoup? oui, imagine-toi, un grain de poussière, je ne sais pas... ça m'a fait un mal! C'est parti, n'est-ce pas ?

Géfosse se détourna pour sourire, il sentait vivement tout petit ridicule, et ce premier mensonge d'une âme pure, flattait ses mauvais instincts.

Ils revinrent ensemble, silencieusement.

Hansquine et Moktar étaient assis, le petit Namoun siégeait à côté d'eux, ses babouches à

terre. Avec dédain, il regardait s'agiter au soleilMaiirice,qui, armé d'une gaule, pourchassait les têtards d'un bassin.

Les Saignely se boudaient.

— 11 est temps que je parte, — dit Hansquine. Préférez-vous revenir avec ces dames?

Géfosse répondit vivement :

— Mais, je rentre avec vous.

Il avaithâte d'emporter son bonheur, de peur que des sensations si fortes et si complexes ne vinssent à s'évaporer ; craignant qu'on ne devinât sa joie, il baissait le front, avec orgueil. Tout ce monde qui l'entourait lui semblait souverainement ridicule; les pauvres gens ! « Quelle fichue mine a Hansquine! Il est malade! «pensait-il. Les chevaux parurent; les deux arabes tinrent l'étrier.

Quelle joie pour Géfosse de sauter en selle comme un jeune homme et de faire danser sa bête sous l'éperon. Dans le salut anglais qu'il fit aux dames, quel regard il jeta à « sa maîtresse ! » avec l'envie furieuse de l'empoigner, de l'enlever au galop, par dessus murs et haies, puisque maintenant elle était à lui!

Et il n'eut aucun remords.

Le crépuscule était tombé, derrière le jardin desHansquine; dans une nuit tiède et peu sombre, le chemin vert devenait couleur de cendre, sous un ciel bleu, sans astres cju'une énorme lune, versant comme une veilleuse, sur le gris des contours, sa diffuse lueur. Géfosse se tenait là, caché.

Depuis le matin, avait soufflé une de ces premières grosses chaleurs, où le sang bout, les jouesbrùlent,le corps s'enfièvre, prostré sur un divan. On respirait, maintenant. Lèvent de mer baignait les eucalyptus; leur léger frisselis s'entendait seul, dans le silence de la campagne et de la ville en lumières, plongeant dans l'eau. Des points de feu sur les hauteurs s'éteignaient, comme si on les eût soufflés, et il s'en rallumait d'autres. Géfosse espérait.

Venu trop tôt, le cerveau oisif, il récapitulait sa journée, ayant écrit, rêvé, reçu de France livres et journaux et une lettre de son fils, et re-

l.'.a PASCAL GE FOSSE

fusé d'aller, avec Philippe, ce soir, à la kasbah, voir des Aïssaouas, possédés immondes, qui, affolés par leurs danses de bêtes, marchent sur le verre et dévorent des scorpions. Il sourit, entendant sonner le quart au timbre clair de la petite église qu'il revit, toute blanche, avec sa vierge au fronton, ses roses: l'image de j^j-me Daygrand surgit en lui, dans un nimbe de grâce, avec la beauté triste de la Femme adultère : le cœur de Géfosse, amolli, fut plein de pardon pour elle. Parbleu! Puis sa vanité sourit : ce rêve, plaire à une inconnue, dont le monde vous sépare, la charmer et l'avoir toute à soi, il l'avait réalisé... Son ombre sur le mur lui semblait comique, elle le suivait, trapue, aplatie de moitié'; il fit demi^tour: elle le précédait, étirée et grandissante sur le sol, à travers les feuillages d'ombre. Il présagea leurs silhouettes amoureuses, tantôt maigres et tantôt grasses, ridicules.

Pour échapper à cette obsession, il pensa : « Quel silence, quel calme, comme la lune est belle! Sur son globe d'or mat, erraient, pour s'évanouir aussitôt, des buées comme celles que l'haleine met aux vitres: il croyait y voir des lignes de nuage, des dentellements de montagne. Les yeux trop longtemps au ciel, son cerveau peu à peu se congestionnant, soudain il eut l'angoisse de se sentir pendre, la tête en bas. N'est-ce pas ainsi qu'il courait, emporté

dans la rotation de la terre, par l'espace, à travers les mondes ? Il pensa : « Si je devenais jamais fou, j'am'ais cette sensation atroce! Je m'accrocherais aux meubles, au plancher, à la terre, aux arbres, désespérément, prêt à choir dans le vide, tournoyant sans fin, à moins que je n'aille me briser contre quelque étoile ! » — « Comme les idées s'accouplent et s'engendrent bizarrement! Tout à l'heure je pensais à, à quoi? aux Aïssaouas et à la Femme adultère ? Et

maintenant! »

Devant la petite porte obscure, sous l'arceau de feuillages en ombres chinoises, démarche en marche, stagnaient des flaques de lune : décor, que Géfosse venait de reconnaître. C'était neuf ans auparavant, dans un coin perdu de Touraine, où Claude et lui, au début de leur liaison, étaient venus s'aimer. Oui, c'était cela, et pourtant un peu différent, comme il sied à des lieux forcément changés, à neuf ans d'intervalle. Elle allait paraître, il l'attendait. Qui? Claude? non, Louise. La suggestion s'envola. Il philosophait : Ah oui ! alors, quelle ivresse du cœur et des sens ! Est-il possible que l'homme change ainsi? Autrefois, Claude lui paraissait si belle, une femme d'élite, certes d'autre valeur que M""^ Daygrand, et maintenant, elle était vieille ! Leur dernière étreinte! Quel désenchantement froid, presque une souillure! Certes! il fallait rompre! — Et le passé congédié, il ren-

loi PASCAL GEFOSSE

trait en son bonheur présent: Louise! Mais il se sentait triste: lassitude, ou pressentiment? « Elle ne viendra pas, se dit-il. Sa Thérèse n'aura pas été à la gare! D'ailleurs, pourrat-elle s'échapper? »

Or, en cet instant, où il était tout contre la route, deux lanternes rapidement grandirent; une Victoria, au grand trot du cheval, passa, emportant un homme et une femme qu'il reconnut mal, devina plutôt : les Hansquine.

Il restait étourdi : le cœur commençait de lui battre à grands coups; précipitamment, il courut à la petite porte.

« Elle vient, elle va paraître ! » et il se prépara. Au bout d'un instant, il craignit des choses vagues, une surprise.

« Si on me voyait !» — Il se retourna et ne vit personne, que son ombre. Bientôt il entendit un pas furtif, puis rien ! et ce pas qui s'éloignait, peureux, puis rien! l'attente d'un siècle, alors seulement l'ombre d'un bruit, ce qu'en peut faire quelqu'un qui vient sur la pointe des pieds. Géfosse, horripilé, appela tout bas !

— Louise! c'est vous?

La serrure, longuement, difficilement grinça, la porte s'entrebâilla, Géfosse se rejeta en arrière. M""^ Daygrand surgit, encapuchonnée de dentelle noire, toute droite, dans un cadre bleuâtre. Il lui prit sa main, qui était glacée;

elle l'attira sans parler clans le jardin et poussa la porte contre, sans la fermer.

— Ah, murmura Géfosse, comme vous êtes bonne! — et il l'entoura de ses bras.

— Chut! dit-elle.

Ils n'osaient faire un pas ni un mouvement, immobiles comme deux statues enlacées: Géfosse du moins pencha ses lèvres sur celles de Louise et les baisa : elles cédèrent, délicieusement douces, s'ouvrirent comme une fleur; ce fut une chose suave, pénétrante jusqu'à la douleur, au point qu'elle retira sa bouche et tressaillit toute entière.

— Oh!... — soupira-t-elle, comme un remords ou un reproche, et :

— J'ai peur!

Un serrement de main la rassura : il était l'homme, la force.

— Venez là! et il la fit asseoir sur un fauteuil de fer, lui tout contre elle, se mit sur un tabouret, ajoutant :

— Vous avez pu venir? — ( « Je le vois bien. Comme on parle bêtement, en amour! »)

— Oui ! (elle baissa encore la voix) : — Thérèse est partie, on couche les enfants, j'avais laissé ma dentelle exprès, pour venir la chercher.

« Merveilleux prétexte ! » pensa Géfosse, avec une admiration ironique; pourtant il fut touché.

en réfléchissant qu'elle se corrompait pour lui. Elle n'osait le regarder :

— Et vous !... — elle s'arrêta.

— Moi?

— Non, rien...

— Qu'alliez-vous dire?

Elle secoua la tête, impuissante à s'exprimer, n'osant: (était-il venu sans peine? sans fatigue?) Maintenant qu'allait-il croire? Elle lui serra les doigts, puis honteuse rougit, et se redressa ; le bras de Géfosse glissa comme une ceinture lâche, il demanda :

— Je vous ai fait de la peine?

— Oh, non!

Il l'étreignit, elle se leva, effravée :

— Ah !

Le bras lui tremblait convulsivement; sa face, dans les rais de lune, avec des ombres de dentelle, était d'une mortelle pâleur; Géfosse sentit une pitié extrême pour cette faiblesse de femme. Il était sans armes: mais quel risque sérieux?...

— Ce n'est rien! dit-il.

Et distinctement il entendait dans l'allée un bruit vivant, intraduisible, un pas d'être léger et irréel; elle chuchota:

— Ah! la vilaine bête!

C'était Délys, la vieille demoiselle de Numidie; elle éployait ses ailes devant eux, l'aigrette haute, les regardant avec la fixité morte de ses

yeux, qui semblaient en verre noir. Ils sourirent mal à l'aise, devant ce témoin bizarre.

— Il faut que je rentre, soupira M""^ Daygrand.

— Pas encore !

Elle resta une ou deux minutes, mais l'oiseau noctambule semblait avoir rompu leur intimité. Géfosse voulut le chasser ; il resta ferme.

— Adieu, dit-elle, n'osant avouer sa peur de retourner seule, mais il alla au-devant:

— Laissez-moi vous accompagner?

— Si Ton nous voyait!

— Je ne ferai pas de bruit.

Il la reconduisit pas à pas, avec des pauses, jusqu'à la lisière des taillis. L'oiseau ne les suivait plus. Leurs mains ne pouvaient se séparer. Géfosse avait une envie folle d'aller plus loin, sur la terrasse — personne ne le verrait, de monter à sa chambre et... ou bien de se cacher, d'attendre minuit.

— A quand?...

— Je ne sais, — elle eut un geste triste d'impuissance, puis jetant les mots d'une voix blanche et rapide : — demain peut-être, nous irons au Jardin d'Essai, vers cinq heures, je ne serai pas seule, mais...

— J'irai; mais vous?...

Elle inclina la tête, sourit mélancoliquement, et tout à coup:

— Partez! partez! — dit-elle, et elle s'éloigna

ir.8 PASCAL GEFOSSE

si précipitamment que Géfosse, troublé, craignit quelque danger. Vite, il revint vers la porte, allongeant de plus en plus le pas, prêt à courir; des feuilles lui frôlaient les joues : il avait peur. Peur d'une ombre, d'un arbre à forme humaine, d'un imaginaire coup de fusil, et d'entendre crier: Au voleur! On le poursuivait: Hansquine, Daygrand! « Au voleur!» lui criait sa conscience. Il culbuta une chaise, ferma la porte qui fit : han! Heureusement il n'y avait ni voisins ni passants. Géfosse sentait la sueur lui couler des tempes :

« On n'est pas lâche à ce point! »

IM""* Daygrand n'avait pu s'endormir qu'au matin, et d'un mauvais sommeil, car sur ses traits, meurtris par la fatigue, d'obscurs malaises erraient. Au réveil, ses yeux allèrent pour le bonjour habituel, vers le tryptique en cuir bleu, où Roger, Aimée, Alyette souriaient, sur cartesalbum. Mais sa pensée ne leur parvint pas : dans ses yeux douloureusement agrandis, comme si elle recevait un coup subit, s'accrut, avec le souvenir, la stupeur d'un acte décisif, irréparable.

Ce court sommeil avait voilé la rupture entre l'être d'hier et celui de ce matin; était-il possible qu'elle fut la même femme? Mais cet instant de lucidité aiguë, comme il en poind dans les plus fortes passions, fait de remords, d'anéantissement et d'épouvante, où on se demande comment on a pu faire cela, et où l'on croit ne plus aimer, tant on aime — fut bref. Violemment agitées, idées et sensations affluèrent,

IGO PASCAL GEFOSSE

étourdissantes, à son cerveau, en des martèlements de migraine ; sa conscience y sombra. Et comme elle était près de pleurer, le cœur gros et les nerfs crispés, un irrésistible bâillement la prit, cruel et un peu félin, qui montra son palais rose et ses dents lines.

Les enfants, dans leur cadre, la regardaient, avec un sourire stéréotypé. — « 0 mes chéris! » s'écria-t-elle, et d'un mouvement irréfléchi et passionné, elle baisa leurs portraits. Chers anges ! Elle se sentait pleine d'affection à donner, à répandre, comme une mère dont les seins, gonflés de lait, dégouttent. Sa pensée tendre grandit, lui élargit l'être, emplit la chambre, et (les volets ouverts) le grand jardin, l'espace, la mer et le ciel. Jamais le monde printanier, matinal, ne lui avait paru si beau. Des aspirations infinies se révélèrent en elle, avec la notion d'un bonheur si lourd qu'ill'écrasait. Elle s'absorbait dans l'idée fixe: « il m'aime », en faisait les réponses aux litanies, sous-entendues, d'une adoration : — il m'aime, lui, si bon, si fort, si beau, lui unique, lui illustre, supérieur à tous ; et il m'aime moi ! si peu belle, si faible, si vulgaire. — Elle répétait ces mots, les espaçait, les réduisait à leur sécheresse grammaticale : « II, aime, moi » ; c'étaient les termes inséparables d'une proposition magique; il n'en était pas de plus beaux, ni de plus doux.

Pour être sûre qu'elle ne rêvait pas, elle relut

sa lettre, qu'elle n'avait pu se décider à brûler. Le chagrin succéda à cette ivresse. Elle eut pitié de son mari : sentiment stupéfiant pour elle, jamais Hubert ne lui ayant inspiré rien de tel, mais le respect, une solide affection et l'obéissance volontaire. Nul désaccord entre eux, sinon celui, irrémédiable, qui naît d'une dissemblance morale, et qu'on accepte tacitement, par force. Pauvre Hubert! Elle n'en avait pas peur, bien qu'il fût homme à la tuer; elle ne formulait non plus aucun grief, et, sans rancune et sans colère, même injustes, elle ne le rabaissait pas de tous les mérites de Vautre; simplement elle le plaignait, à l'idée qu'il saurait tout un jour, d'une pitié triste, impuissante, infinie, pire pour lui que la crainte ou la haine.

On entendait les bruits d'un intérieur actif, les gammes de la leçon de piano, et dans la cour, les coups sourds des triques epoussetant les tapis.

Comme elle achevait de s'habiller, Thérèse entra assez tristement, préoccupée de la santé d'Hansquine; il travaillait sans repos, ne dormait guère plus, et s'était obstiné à partir, malgré sa fièvre et d'intolérables douleurs de tête et d'estomac. Déjà le déjeuner arabe lui avait fait mal. Elle s'inquiéta du voyage, la présence de Saignely la rassurant un peu. Dès les premiers mots, elle annonça l'intention de

162 PASCAL GEF05SE

ne point sortir et de s'absorber dans ses comptes du mois. Aussi, malgré quelques insinuations assez habiles de son amie, la promenade au Jardin d'Essai tomba dans l'eau. Quel crèvecœur pour jM""^ Daygrand!

— Si j'y menais les enfants? proposa-t-elle.

— Non; j'aime mieux qu'ils ne sortent pas. ]Mary (la bonne anglaise) a mal aux yeux. •

— Mais avec Maurice? Cela m'aurait fait plaisir...

— Bah! nous irons une autre fois; ce n'est pas si curieux.

Louise n'osa insister : quel prétexte pour y aller seule? Mais Olivier, qui y serait certainement, ne la voyant pas, l'accuserait! Comment le prévenir? Un mot d'écrit, que, sous prétexte d'aller à la chapelle, elle courrait porter à la boîte, n'arriverait pas à temps. L'impossibilité accrut son désir et son regret. Par bonheur, en descendant, elle aperçut Philippe dans la salle de travail : il donnait, chaque matin, une leçon de français à Maurice, l'enfant apprenant mieux ainsi qu'avec un maître répétiteur qui venait autrefois du lycée.

L'idée subite, la même qu'à Géfosse, vint à M"^ Daygrand, que Philippe pourrait, sans se douter de rien, leur servir d'intermédiaire. Déjà elle était remontée dans sa chambre, y prenait, par une ruse d'enfant, le roman de X..., acheté pour la traversée e dédaigné depuis; et,

PASCAL GEFOSSE 1G3

au galop, d'une fine écriture anglaise, elle griffonnait quelques lignes, tendres et sans suite, sur un carré de vélin. Alors elle n'eut plus qu'à épier, de sa fenêtre, l'instant où Philippe, la leçon terminée, regagnerait Alger. Elle le vit sortir dans le jardin et se diriger, à travers les taillis, du côté de la petite porte. Son trouble en fut grand; elle descendit l'escalier avec une vélocité incroyable.

— Monsieur Philippe !

Il se retourna, surpris, la vit essoufflée et rose.

— Madame...

— Tiens, vous sortez par là?

— Mais toujours.

C'était le plus court, et il avait un plaisir puéril à ouvrir la porte dérobée. Elle songea qu'il aurait pu les rencontrer, l'autre matin, comme ils revenaient ensemble de l'église. Et cela lui faisait un drôle d'efïet, de le voir passer là où elle se trouvait hier avec Olivier. Si, par impossible, il allait deviner leur rendez-vous? Que les feuilles et le sable en eussent gardé la marque? Et quelle surprise de retrouver au jour ses sensations nocturnes ! A cet arbre, Géfosse l'avait embrassée; sur cette dalle plate faisant pont aux eaux d'arrosage, il lui^avait dit ceci, et cela. Elle bavardait, pour masquer son trouble, et ce semblant d'intimité flattait Philippe. Ils virent le bosquet, les oiseaux dans les

feuilles, et les chaises, dont une culbutée.

— Ah! j'oubliais, dit-elle, puisque vous voyez aujourd'hui M. Géfosse, soyez assez aimable pour lui remettre ce livre avec ce mot.

Elle dit cela tout naturellement, et se vit même le répétant, dans quelques minutes, à Thérèse, comme une chose sans importance. Philippe ne devait pas voir Géfosse aujourd'hui, mais désir de femme lui parut un ordre, et stylé par M""^ Hansquine aux bonnes façons, il prit avec empressement la lettre et le livre

— Je vais les remettre à l'instant même ?

— Cela ne presse pas ! — dit-elle gracieusement, — à demain.

Elle se croyait bien machiavélique, pourtant son secret ne tint qu'à rien.

Voici comment :

Sur la route, Philippe, qui était grand rêvasseur, mit, par précaution, tout en gardant le livre en main, la lettre dans sa poche. Les ayant séparés sans malice, il commença de se faire, en son esprit, une distinction analogue. Grâce à son imagination de poète, le livre, avec ses feuillets coupés, lui sembla chose banale, vaine, et la lettre seule digne d'intérêt, sous son enveloppe close. — Si celui-là était l'accompagnement, le prétexte de celle-ci? — Il se dit : « Ce serait drôle. »

Ce qui n'était pas moins drôle, c'est qu'il pût lui venir une supposition pareille, toute gra-

tiiite, et dont la singularité seule l'amusait. Qu'est-ce qui diable avait pu la lui suggérer? — Cherchons! Ce n'était pas une malveillance où l'eût induit, à la rigueur, son féroce amourpropre, choqué à tort d'une commission à faire; car il reconnaissait, au contraire, et légitime la prière de M""^ Daygrand, et tout aimable sa confiance en lui. Secundo, ilavait d'autant moins de motifs de la calomnier dans son esprit, qu'il la trouvait charmante, autant que son mari était désagréable. (Daygrand, du moins Philippe se l'imaginait, avait pris envers lui, une fois ou deux^ un air d'ironique supériorité.) Par conséquent, en admettant, — pure hypothèse, — qu'elle écrivit un billet doux, et à un être aussi séduisant que Géfosse, où serait le mal? — est-ce que lui-même, s'il osait... à Thérèse? — Halte ! Pour sa part, cette phrase n'était que fanfaronnade, ensuite le destinataire de la lettre devait être écarté, et, en ce qui la touchait, elle, pourquoi cette indulgence? Il n'y aurait rien de louable à ce qu'elle trompât, fut-ce avec Pierre ou avec Jean, son mari; son mari? heuh!. . un monsieur si désagréable ! — Ah ! ah ! la voilà peut-être, la cause, la mystérieuse cause qui lui avait fait dire? — Sic était ça? et ajouter : — Ce serait drôle! Alors, le point de départ de sa supposition très injurieuse, ne serait autre qu'un vilain petit sentiment de rancune? — Pas joli, le cœur humain.

Hit.) PASCAL GEFOSSE

Et voilà qu'excité, il tira la lettre d'un mouvement irréfléchi, et l'élcva en l'air, comme pour essayer d'y lire, à travers la transj^arence de l'enveloppe : « Je pense que je commets une vilenie! » fit-il tranquillement, en même temps il examinait l'angle gommé de l'envers; mais soudain honteux : « Eh là! » s'écria-t-il brusquement, et devenant tout rouge, il remit la lettre dans sa poche. Et après réflexion : — « Ce n'est pas mal, d'un point de départ tout imaginaire d'arriver à une réalité parfaitement criminelle ! »

Sa pensée ne s'y arrêta pas longtemps, car le livre de X..., à son tour, dévida en lui toute une chaîne de réflexions, logiquement déduites les unes des autres, bien que l'association des idées ne fut pas toujours très apparente. Au moment où il sonnait chez Géfosse, il pensait à un auteur célèbre dont les œuvres faisaient grand bruit, et se promettait de faire parler Géfosse, qui n'aimait l'homme ni les livres.

Au coup de sonnette, une femme de ménage ouvrit. Géfosse s'attablait devant des œufs, deux côtelettes et une tasse de thé.

— Tiens! la bonne surprise, mettez-vous là et déjeunez avec moi.

Philippe fut très malheureux : le fait de manger à Géfosse une de ses deux côtelettes lui semblait exorbitant; mais l'autre, insistant très

PASCAL. r.EFO?SE 167

fort, refusa de l'écouler avant qu'ils fussent assis.

La commission faite, Gôfosse prenait le livre sans sourciller : ce diable de X..., il ne pouvait pas le sentir; et d'un air froid, il parcourait le billet et le jetait derrière lui, sur le bureau, d'un geste nonchalant qui trompa Philippe : se sen tant regarder bien dans les yeux par Géfosse, il rougit de ses folles imaginations.

— Tenez, — Géfosse lui tendit un livre neuf.

— Voulez-vous le lire?

C'était précisément le nouveau roman de l'auteur célèbre : il portait, à la première page, cette dédicace : A Pascal Géfosse, son bien (léDOué, et la signature.

— Comment, vous êtes bien ensemble!

— Bien? — et Gôfosse de rire. — Ignorez-vous que les gens de lettres usent leur vie à se vilipender en petit comité, à se déverser sur la tête les plus sales calomnies? Cela ne nous empêche nullement d'être en apparence au mieux, de nous appeler : — mon bon — et : — très cher! avec un sourire et des poignées de main à rendre Judas jaloux. Pouah! — et Géfosse agita les doigts hors d'une étreinte imaginaire,

— en serrons-nous des mains, tièdes, froides, sèches, grasses, propres, sales, en une seule journée de Paris! — Mais si, nous sommes très bien ensemble !

— Je ne comprends guère cela.

— Comment donc faire? Et la camaraderie'^ l'immense promiscuité où Ton grouille forcément, car elle est l'indispensable condition de la réclame et du succès? Il faudrait vivre comme un ours, ou ne parler aux gens qu'à coups de pied dans le derrière. Vous tutoyez des individus dont vous ne voudriez pas pour cirer vos bottes, vous entendez colporter sur votre voisin des choses à faire dresser les cheveux ! Tout le linge sale de Paris se lessive, à l'heure de l'absinthe, entre des sourires bas et de veules haussements d'épaules. Nous vivons à une époque de gâtisme : il faut ça pour expliquer des bouquins pareils !

Et il frappa, du plat do la main, le roman nouveau.

— Centième édition, le précédent! — murmura Philippe, soulevant du doigt la couverture.

— Oui. Et moi qui n'ai pas à me plaindre, je ne suis pas au quart. C'est clair, vous n'intéressez qu'une élite, quand vous disséquez dans un livre la tète ou le cœur, les organes nobles d'un personnage, mais étalez ses parties honteuses, et cent mille spectateurs accourent.

— Ce n'était pas ainsi autrefois?

— Certes! — fit Géfosse en bâillant malgré lui, — la vie littéraire a changé du tout au tout. Autrefois les lecteurs étaient la minorité intelligente du pays, les auteurs une exception cou-

rageuse et hardie. Alors il fallait braver les malédictions de la famille, qui vous laissait sans le sou, et le mépris des benêts. Aujourd'hui, depuis l'immense extension du journalisme, tout le monde lit et, ce qui est pire, tout le monde écrit. Il n'est si mince pied-plat qui ne s'en mêle. C'est bien porté, c'est à la mode, et les parents ne s'opposent plus aux vocations faciles. Aussi, quelle avalanche de volumes, quel flot montant de médiocrité! Quoi d'étonnant? la littérature est devenue une carrière que mille sombres goujats, mille écumeurs encombrent, à la recherche du sacro-saint filon d'or. La conscience littéraire est morte, le lucre l'a étranglée !

Géfosse, dont le ton s'accentuait, s'arrêta net: il venait de faire un retour sur lui-même; son ricanement ne fut pas gai.

— Et que de malades ! reprit-il : tous les faux névrosés, les stercoraires par genre, les « aberrés passionnels », voire les inofïensifs décadents, ne se croirait-on pas à Charenton? dans quelque clinique où le talent déshabillé apparaîtrait tout couvert de maladies singulières et infâmes! Où allons-nous? Jamais on ne vit déraillement plus complet de l'inteUigence et de la conscience humaine : c'est la vacherie universelle, le Panmuflisme de Flaubert.

Il sourit comme à une pensée agréable :

— Ma parole, il y a des moments où je rêve

d'une guerre, d'une grande traînée de flammes qui purifierait l'air, d'une coulée de sang qui balayerait l'ordure : alors, peut-être, germerait une société nouvelle !

Il s'arrêta court, fit la grimace :

— Le thé est froid! dit-il.

Philippe, après le déjeuner, se sauvait pour aller à son étude, quand se ravisant :

— C'est demain la fête des nègres ! Si nous y allions ?

Et rendez-vous fut pris, pendant que Philippe, machinalement, regardait autour de lui l'appartement transformé : gravures et photographies de famille avaient disparu; force fleurs s'épanouissaient dans des vases, les meubles étaient bons, et près de la cheminée, un grand divan de maroquin, aux reflets violet-noir, s'allongeait, élastique comme un sommier.

— Vous êtes bien là?

— Mais, pas mal ! — Et Géfosse eut un sourire indéfinissable, et un regard plein d'arrièrepensées.

— Dingdililidiling !

Un terrible coup de sonnette, d'homme en retard et pressé, retentit : Philippe entra, le visage défait et tout en sueur. Son premier mot fut :

— Hansquine est très malade !

— Ah ! — lit Géfosse saisi ; et secouant la tête, d'un air ennuyé, avec un petit claquement de langue : — Diable ! Comment ça?

Philippe, essoufflé, répondit:

— Tout au matin, M"'^ Hansquine a reçu une dépêche inquiétante de Saignely, elle a télégraphié aussitôt, mais à quatre heures (j'en reviens), elle n'avait reçu aucune réponse. Nous sommes dans une inquiétude ! Excusez-moi de vous avoir fait attendre, j'ai voulu vous prévenir, maintenant, j'y retourne.

Géfosse se décida immédiatement.

— Je vais avec vous, — dit-il, et dans la rue :

— Prenons une voiture !

Il lui venait un espoir vague, immense, le souhait de circonstances impossibles, bonnes pour son amour.

— Diable ! répéta- t-il. Qu'est-ce que M"" Hansquine compte faire f

— Elle a failli prendre le train de deux heures, puis elle a préféré attendre une réponse, pour être un peu fixée, au moins. Si elle n'en a pas d'ici à ce soir, elle compte partir à neuf heures.

— INIais la dépêche ne dit pas ?. . .

— Elle est vague. M""* Hansquine croit à une cholérine ; on ne sait pas ! Saignely aurait bien dû, à moins que ce ne soit pour la préparer...

Ici la voix de Philippe s'étrangla, Géfosse lui prit la main :

— Non, ne croyez pas ça, il vaut bien mieux... et M'"'^ Daygrand ?

— Elle est désolée, dans tout cela, elle voulait partir avec Thérèse, M""^ Hansquine, reprit-il.

— Hum ! grogna Géfosse.

— Ou aller rejoindre son marif je ne sais trop! c'est tellement stupéfiant, ces tuiles qui vous tombent sur la tête !

— En effet ! Espérons pourtant que ces dames n'auront pas à voyager.

Une joie cruelle lui ravageait le cœur à l'idée que M'"" Hansquine pouvait partir d'un moment à l'autre, et Louise rester seule, à Alger : resterait-elle f Malgré le mot peu rassurant de Philippe, il espérait : — Elle restera, il le faut !

— Je VOUS ai fait attendre, — et Philippe s'excusa avec un sourire triste. — Nous ne verrons pas la fête nègre.

— Peuh !,.. Était-ce intéressant?

— Assez, c'est là-bas, — il étendit le bras vers la plage : — Au bord de la mer.

— Tiens ! dit Géfosse, — et il demanda, pour faire diversion :

— Est-ce que ça a du caractère ?

— Pas mal. J'ai vu la fête de l'an passé. Il y avait une foule très mêlée : des arabes, des mauresques et des nègres, un flot grouillant de nègres, de toutes les nuances et de toutes les odeurs. Et par un de ces soleils ! Un pitre borgne, en souquenille verte, faisait rire les badauds : il avait assis par terre une mauresque, et il lui malaxait les seins et la poitrine ; quand une petite bonne passait à sa portée, il l'empoignait, avec des gestes obcènes. A côté, un cercle de musiciens faisait rage de leurs tambourins, qu'ils frappaient avec des cannes courbes, et d'instruments en bronze, qui ressemblent à des cymbales. Les femmes, surexcitées, modulaient leur you-you : c'était monotone et mélancolique. On amena le taureau. Mais auparavant, des vieilles s'étaient avancées, en jetant des parcelles de benjoin dans des petits fourneaux. Le taureau était jeune et méchant, il beuglait de toutes ses forces. Quand on l'eut sacrifié, on réserva le sang dans des coupes, pour les ma-

rabouts. Des gens brûlaient les poils du cadavre, ça infectait ! A la fin il y eut une rixe, pour une femme. Tout près de moi, un arabe en tua un autre d'un coup de couteau... — C'est fâcheux que le Rhamadan ne tombe pas ce mois-ci, la ville est curieuse, on ne fait qu'y manger et boire toute la nuit, après que le coup de canon du port a annoncé le coucher du soleil.

— Le coup de canon, oui, je me rappelle... — murmura Géfosse.

Et pensant à Hansquine, ils se turent.

— J'étais frappé de sa mauvaise mine, — fît tout à coup Géfosse, sans transition.

— Si M""* Hansquine part, quelle abominable nuit elle va passer ! — dit Philippe, qui ingénument la plaignait encore plus que son mari.

Ils arrivaient.

A la porte du salon, Géfosse hésita, par défiance subite, étreint d'une angoisse peu à peu croissante : il lui paraissait possible, probable même que Louise partît ! Mais alors, quelle trahison! Le rendez-vous nocturne, le billet d'hier ne le rassuraient que peu. Elle lui échapperait! — Nous verrons! pensa-t-il avec menace.

M""" Hansquine, vêtue de sombre, entra.

Géfosse s'excusait :

— Visite indiscrète... prenait part... Hansquine dont l'accueil...

Elle l'arrêta, crun bref remerciement.

— Eh bien ? demanda Philippe anxieux.

— Je pars ! — et elle lui tendit un télégramme ambigu, qu'elle recevait à l'instant même de son mari. — AP" Saignely ne savait-elle rien? insinua Géfosse. — Elle n'était pas à Alger, mais à Bougie, chez des parentes.

Pâle et les yeux secs, M""^ Hansquine restait calme, par un grand effort ; mais des frémissements imperceptibles lui couraient sur la face, et ses narines battaient rapidement. Au bout d'un instant, Géfosse se leva, très déçu.

— Non, je vous prie, dit-elle gracieusement. Messieurs, restez à diner sans cérémonie. J'ai besoin de vous, — elle regarda Philippe — pour me conduire à la gare ; et la voiture — elle se tourna vers Géfosse — vous mettra chez vous.

— Oh ! madame I. . . — et Géfosse, se défendant pour la forme, accepta. M""^ Hansquine se levait, prétextant quelques préparatifs ; il en profita pour aller congédier le cocher.

Elle, cjui l'avait invité par délicatesse afin Cju^il ne rentrât point à pied, fut un peu surprise : « Si elle avait su. Bah ! la chose était faite et d'ailleurs sans importance. » Elle mit la main sur le bras de Philippe :

— Venez, mon ami? Vous m'écrirez, il faudraque vous surveilliez ce petitmonde, etque... La porte se refermant sur eux, guillotina la phrase.

Géfosse revint.

« Partira-t-elle ? se dit-il, je suis là-dedans — il regarda le salon plein de décorum, les meubles invitant à des conversations bienséantes, à des gestes corrects — tout comme chez moi. — Et avec une intention triste, mais une intonation gaie : — Ce pauvre Hansquine ! » murmura-t-il. La porte s'ouvrit sans bruit ; il se retourna et vit M""' Daygrand.

Une impulsion spontanée les jeta l'un vers l'autre, avec le même regard, le même sourire :

— Bonjour, madame ! — dit-il tout haut, et tout bas :

— Bonjour, Louise...

— Vous ne m'en voulez pas ? — balbutia-t-elle timidement. — Hier, on vous a remis ma lettre?

Géfosse eut une pression de main, significative et tendre. La voyant imprégnée de l'inquiétude et du malaise ambiants, il essaya d'induire, de son attitude troublée, un pronostic.

— Vous ne m'attendiez pas ?

— Si, dit-elle tout bas.

Ce si de bon augure lui fit plaisir : il l'eut embrassée, mais la porte brusquement céda, et les trois petites filles, congédiées par leur mère, et délaissées par la bonne affairée, firent irruption. Géfosse sourit, de mauvaise grâce :

— Vous ne partez pas, j'espère ! — demanda-t-il. Elle hésita :

— Non... du moins pas tout de suite.

PASCAL GEFO?SE 177

— Pas avec votre amie, ce soir?

Elle secoua négativement la tête: — Thérèse ne veut pas de moi.

— Et... vous n'irez pas non plus rejoindre... votre mari ?

Elle rougit, balbutia :

— J'ai dû le prévenir... je n'aurai une réponse que demain.

Il ne répondit pas et devint sombre. Ce silence fut très pénible.

— Qu'importe! vous ne partirez pas? — repr't-il avec espoir, d'un ton incisif; et devinant, dans le mutisme honteux de Louise, cette réponse navrée : — Je ne sais pas ! — il répéta :

— Vous ne partiriez pas ! en ajoutant comme correctif:

— ... sans que je le sache?

— Non! dit-elle bien bas ; — et son regard alla, inquiet, vers les petites filles. Juchées chacune sur un fauteuil, elles se tenaient sages, avec des airs de dames : cela agaça Géfosse ; il passa sur la terrasse, elle l'y suivit.

— J'ai tant de choses à vous dire, — murmurat-il câlinement, quoique d'une voix contrainte, et se penchant à l'oreille de M""" Daygrand, il lui glissa quelques mots. Elle devint très rouge et balbutia :

— Non, non, pas ce soir ! — Géfosse, à son tour, regarda les petites tilles, qui les avaient suivis; sournoisement, elles rôdaient autour

d'eux, en les dévisageant, de leurs yeux clairs.

— Allons plus loin ! — fit-il impatienté, et à l'autre bout de la terrasse, il recommença de parler tout bas, d'un air suppliant, impérieux, mais elle, très effrayée, se défendait :

— Y pensez-vous ? chez vous ? en plein jour ?

— Mais ! . . . — dit Géfosse, et ses lèvres s'agitèrent dans un rapide mouvement, avec une expression de reproche :

— Que craignez-vous donc de moi f — fit-il tout à coup, et il la pressait de nouveau, avec ardeur, mais elle secouait la tête; alors lui, avec un mauvais sourire, s'interrompit et cria très fort :

— Au diable cette marmaille !

Car les petites filles étaient encore là, à les écouter. Il avait l'air si méchant, qu'elles se sauvèrent, et la troisième, le baby, tomba.

Ce ridicule sauva la situation. M^'^Daygrand, que ces alarmantes dépêches avaient brusquement rappelé à la réalité, hors du rêve où elle s'abandonnait, passive, se sentait choquée, maintenant, de la proposition un peu cynique de Géfosse : « Aller chez lui, comme cela ? » Il est vrai que le rendez-vous de l'autre soir ?... « mais ce n'était pas la même chose. » La culbute et les cris du baby firent une heureuse diversion : il fallut bien rire. Géfosse crut sa cause gagnée. Mais :

— Pourquoi f — clit-elle évasivement, — ne pas venir demain, en visite f

Il se rejeta sur la peur de la compromettre, sentant la raison mauvaise, puisque ce qu'il lui proposait était pire ; elle parut hésiter, et dans un brusque retour de conscience, d'un ton triste et ferme :

— N'insistez plus ! fit-elle doucement.

Géfosse répliqua :

— Quand on se vante d'aimer!... — et il haussa amèrement les épaules, en lui tournant le dos, sans façon.

Elle en reçut un coup au cœur, et fut anéantie: « Pourquoi s'obstinait-il? Elle était malade et il la brutalisait! Si elle cédait? » mais elle se raidit encore plus , dans un entêtement de femme. Et en même temps, elle songeait que Thérèse allait revenir. Ce moment si doux, gâté par la première querelle (non ! il l'avait déjà fait pleurer, au déjeuner arabe) serait inutilement perdu. Elle faillit dire : « J'irai ! » Mais elle ne savait quoi lui fermait la bouche. Philippe reparut, puis Thérèse; on dîna.

Ce fut un repas sombre, aux phrases forcées et interrompues. Géfosse ne la regardait même pas : « Comme il est dur! » pensait-elle, mais cette force la frappa d'admiration : « — Non, c'est moi qui ai tort! » Et elle eut voulu racheter sa faute par une abnégation d'esclave, le servir, s'humilier devant lui et devant tous. Ensuite,

un moment, elle perdit tout espoir : c'était fini ; jamais il ne lui pardonnerait, et elle faillit crier à Thérèse : — Emmène-moi ! Elle tressaillit au long tintement d'un cristal, comme au glas de leur amour. Mille pensées morbides l'assaillaient : que devenir? que faire?

L'heure pressait. Vinrent les adieux. M""* Hansquine, prête et gantée, releva sa voilette, et embrassa ses enfants, pêle-mêle, sans s'attendrir, mais avec une précipitation fiévreuse : ce fut une pluie sonore de baisers, tombant, dans un grand silence, sur les petites têtes qui semblaient comprendre :

Maurice seul dit :

— Embrasse bien fort papa !

Alors tous sentirent leur cœur se serrer ; ]\|me Hansquine ouvrit ses bras à Louise :

— Adieu, je te confie les enfants, la maison, tout. Adieu.

Et dans la voiture où l'on déposait une valise, une couverture de voyage, un petit sac, elle monta; Géfosse près d'elle, Philippe sur le siège. Louise s'élança pour une dernière étreinte. On entendit un choc de portière, des cris et des adieux, puis un roulement qui s'éteignit : et la voiture disparut, laissant à M""* Daygrand l'envie folle de courir après, jointe à une impression d'arrachement. Géfosse l'avait saluée pour la forme, sans même la regarder.

Le cœur gros, elle abaissa ses yeux sur le

petit monde qui s'attachait à ses jupes, pensa à ses enfants, se sentit très seule, et comme investie de confiance, de responsabilité, de devoirs.

— Allons ! dit-elle, car il fallait, avec Mary, coucher les garçons et les filles. Pensant aux supplications de Géfosse, à l'idée d'aller chez lui, demain, à deux heures, le cœur lui manqua. Elle le voyait tendre, repentant, et elle l'aimait si fort !... Quels risques courrait-elle?... Mais aussi quel crime ce serait !

« Non ! non ! » pensa-t-elle en se raffermissant, et il lui semblait que ses lèvres disaient oui.

— « Non ! non ! » répéta-t-elle en s'endormant, et elle s'éveillait, avec la peur d'avoir dit : Oui — en rêve.

Sur le grand divan où il la tenait à brasle-corps, penché en avant et retourné vers elle, tandis que son genou, relevant un peu la jupe, découvrait les bas à coins brodés, M""" Daygrand, les cheveux en désordre, les yeux voilés, avec un sourire errant de femme grise, s'efforçait, sous les baisers reconnaissants qui lui pleuvaient sur le cou, le menton et les lèvres, de ressaisir sa pensée, tant sa stupeur était forte, de s'être ainsi perdue : à ce point qu'elle doutait d'elle-même, de ses yeux, qui voyaient son amant, sa voilette et son chapeau sur la table, sur la cheminée ses gants, dont un pendait, — de ses mains, qui brûlaient la lièvre, — de ses narines, qui percevaient une fine odeur d'ambre, — de ses oreilles, qui entendaient dans le silence un tic tac d'horlogerie, — de sa langue qui s'agitait, sans salive. Ces sensations, l'assaillant toutes à la fois, démentaient son doute. Alors dans la certitude de l'irrémédiable bonheur qu'elle lui avait donné, un grand

mot tintait à son oreille, l'Adultère, non, ainsi qu'elle s'y attendait, proclamé par la voix formidable de l'Ange du Jugement, mais comme susurré dans le câlin murmure du Serpent qui aurait dit : « Qu'y a-t-il donc là d'extraordinaire, et qu'as-tu fait de si mal? » — A quoi répondit ce cri, égoïste et sûr, de la conscience : « Je suis perdue ! »

Perdue, perdue, irrévocablement perdue, par sa faute, sa très grande faute ! Et plus elle descendait au fond d'elle-même, mieux elle comprenait tout ce que sa chute avait d'irréparable; jadis, dans un monument, descendant les étroites spirales d'un invisible escalier, en de froides et gluantes ténèbres, elle avait eu le vertige d'une chute qui ne s'arrêterait jamais, et en était restée, en sortant, toute étourdie, au soleil. C'est la même sensation d^angoisse et d'horreur physique qu'elle traversait, si hallucinée que tout à coup, s'apercevant que Géfosse lui parlait, elle vit s'agiter les lèvres, sans entendre aucun son. Ses yeux s'agrandirent douloureusement, elle tendit sa volonté; à la lin le sens des mots lui parvint; elle se retrouva dans la vie, et sentit que, pour ne pas devenir folle, il lui fallait oublier.

Oublier f Cela seul lui rappela tout : sa fuite de la maison, son arrivée haletante dans la rue, le bruit de ses jupes dans l'escalier où déjà, aux aguets, Géfosse entre-bâillait la porte.

Elle se revit d'abord assise, comme en visite, suffoquée d'émotion, gênée étrangement dans cet apartement d'homme, puis curieuse, regardant autour d'elle, pour ramener ses yeux sur lui, son maître. Pour lui plaire, elle s'était décoiffée, dégantée. Et immédiatement, elle l'avait eu à ses genoux; il lui baisait les mains avec fureur, murmurait des phrases exquises, vibrantes, folles, et dans ce ravissement où elle s'en allait toute, elle avait senti la brûlure de lèvres, se collant aux siennes comme des ventouses, et sur son corps, le contact de mains hardies. Elle s'était redressée, brusque, sans savoir pourquoi ni comment, s'arc-boutant contre les bras qui la tiraient en bas : c'avait été, quelques secondes, la lutte silencieuse, et tragique d'un viol, un affolement, dans lequel, sans le vouloir, de son poing à l'annulaire armé d'une bague, elle éraflait, avec le chaton d'or, la gencive d'Olivier. — Ah!... — avaitelle fait saisie, et de remords et de honte, les bras lui étaient tombés, les larmes jaillies, tandis qu'il la prenait vive, sous des baisers furieux, dans un silence cruel, coupé de petits sanglots. Sa chair cuisait encore de l'inexprimable violation, de cette souillure sans joie. Après, il s'était jeté à ses pieds, suppliant et tendre, répétant de ces mots qui font pardonner. Qu'avait-il besoin de pardon? Elle s'accusait seule. Résignée, elle avait accepté ses soins, pris

possession de son appartement, bu deux doigts de vin d'Espagne qu'il lui versait, scellé, par les menues intimités d'un lendemain de noces, leur pacte charnel.

Maintenant, revenue au point de départ, et s'étant , bien loin d'oublier , souvenue , elle éprouvait à nouveau cette stupeur de la faute ; et, pour s'en mieux convaincre, elle répéta plusieurs fois, étonnée de le trouver si doux, le mot terrible : Adultère. Or voici qu'une suggestion despotique y liait indissolublement cette idée grotesque : Olivier lui ayant dit : — Au-dessus de chez moi, il y a un dentiste, avec une enseigne dorée sur le balcon, vous aurez toujours un prétexte pour venir ! — elle ne pouvait s'ôter de l'esprit l'obsession des majuscules d'or, dont l'assemblage, formant le mot: dentiste, couvrait son crime d'une protection ridicule et un peu ignominieuse.

Tout à coup, la pendule ayant sonné, elle cessa d'y penser , écouta le temps fuir et plongea ses yeux dans les yeux de son amant ; elle se sentait stupide et sans force, et toute à lui, de corps et d'âme. Regrettant bien fort de lui avoir fait saigner sa pauvre gencive, elle demanda timidement :

— Vous fait-elle encore mal ?

Géfossesouritetlabaisa, ému de son triomphe, charmé de l'adorable maîtresse qu'il avait, non encore blasé, mais déjà triste.

Le matin, Géfosse, seul, attendait, le lendemain, dans la fraîche petite église, qui avait porté bonheur à leur amour. Il adressait dans son cœur païen, quelques actions de grâces, attendries et ironiques, à la Vierge blanche du fronton, et au Jésus à robe polyclirome de l'entrée. Elle avait consenti, malgré sa répugnance, à ce rendez-vous, certainement sacrilège.

Bien qu'il fût en avance, elle lui semblait en retard. Il était préoccupé, les paupières gonflées d'une nuit sans sommeil, et presque refroidi, gêné peut-être de sa victoire, à coup sûr honteux. « Bah ! songea-t-il, c'est mauvaise disposition physique. » Un grand rayon d'or, où poudroyèrent mille globules, parlant du vitrail, le réjouit. Le tambour vert grinçait, il se jeta derrière un pilier : c'était elle.

Elle se signa devant le bénitier, distraite, l'air très songeur : le rayon de soleil, quand elle le traversa, auréola d'un brusque halo son front

mélancolique ; sans voir Géfosse, elle s'agenouilla.

« Quelles sont ses prières? ses pensées? se demanda-t-il. — A quel compromis de conscience, à quel triste espoir obéit-elle? » — Et elle lui parut si charmante ainsi, dans cette prostration humble, qu'il s'avança sur la pointe des pieds, pour la surprendre. Il était là, et elle ne se retournait point ; il sourit.

« Les femmes sont étranges. Elle prie? vraiment, elle prie! et elle se sait perdue, et elle se reconnaît très justement damnée? Supposons pourtant qu'elle apprenne qu'il n'y a point de damnation, point de Dieu, point d'enfer, cette évidence lui infligera un affreux désespoir. Quel contresens!... Oui, mais la noblesse de la vie se mesure exactement à la hauteur des principes qui la régissent; pour valoir beaucoup, il faut s'imposer beaucoup; alors, si l'on tombe, c'est de très haut, mais très bas. C'est pour cela que la faute de cette pauvre femme a quelque prix, car elle croyait à Dieu, au devoir, à rhonneur, à tous les grands mots, elle aimait ses enfants, elle estimait son mari : quelle chute pour elle ! » Il la plaignit, retenant son souffle et restant immobile, pour ne point la troubler.

« Et c'est moi qu'elle s'en va choisir, le seul homme qui ne puisse lui donner ni sécurité ni bonheur, moi qui ne suis que simulacre, sous

mon masque de cabotin célèbre, exposé dans les vitrines, moi, sans cœur et sans génie, flétri de vices! » 11 s'arrêta, se jugeant déclamatoire et ridicule.

A ce moment, levant la tête, elle montra ses traits altérés d'angoisse; ce ne fut qu'une seconde : elle vit Géfosse et se transfigura. Sa joie s'épanouit en un sourire de délivrance, ses yeux parurent s'éclairer d'une âme nouvelle; et douce, elle demanda avec ferveur et espoir tremblant:

— M'aimez-vous?

— Je vous aime...

Elle, d'une voix pénétrée :

— Merci.

Géfosse demanda :

— Et vous, m'aimez-vous?

Elle répondit, de l'air d'un néophyte confessant sa foi :

— Oui, je vous aime.

— Beaucoup ?

Ses yeux dirent : — Passionnément.

— Plus que quoi ?

Elle haussa les épaules, renonçant à exprimer l'infini,

— Et pourquoi m'aimez-vous?

Elle rougit et balbutia : — Je ne sais pas.

— Merci! — dit-il, et ce « merci » enjoué semblait la parodie de l'autre.

— Méchant! — et elle souriait, timide.

Il l'embrassa dans l'ombre.

— C'est mal! — fit-elle, après avoir rendu un baiser peureux.

— De quoi avez- vous peur?

Elle, naïvement :

— De vous ! . . .

Elle redouta de l'avoir blessé : il ne répondait pas. Ce mot, cruel sans le vouloir, faisait écho à ses pensées immédiates.

— Enfant! — répondit-il, et il y avait dans le ton du persiflage et de la pitié.

Ils avaient eu presque ensemble, la même pensée.

Se connaissant si mal et depuis si peu, cependant rapprochés par leur amour et unis par la possession, ils songeaient à ce qui, dans le passé, le présent et l'avenir, les séparait; à leurs jeunesses, à leurs destinées, à leurs âmes si différentes; à l'abîme qu'il y avait entre leurs façons de penser et de sentir ; à tant de secrets, de choses int unes qu'ils ne connaîtraient jamais, lui d'elle, ni elle de lui, et dont ils ne pourraient ni ne sauraient dire la millième partie, le voulussent-ils, et leur amour duràt-il toujours.

Et ils venaient de se sentir terriblement étrangers, inconnus l'un à l'autre.

L'après-midi, c'était au Jardin d'Essai, vers cinq heures, dans une allée, où les racines des

caoutchoucs serpentaient parmi les dattiers, les cassies, les yukas en fieurs, et de grands arbres chargés de grappes violettes.. Des arbres de l'Afrique équatoriale développaient aussi leur feuillage en lames d'éventail ; et leur souche se partageait à ras de terre en troncs divergents, couverts d'une écorce grisâtre, rude comme le cuir des pachydermes.

Non loin, des paons captifs promenaient leurs queues ocellées. Des autruches, exhibant hors d'un bouquet de plumes blanches et noires, la rugueuse nudité rose de leurs échasses et de leur cou, trottaient, dans des enclos de lattes.

Accompagnée de la bonne anglaise et des enfants, M""*" Daygrand attendait dans l'allée, sur un banc. Pour donner le change à Philippe, elle lui avait, au retour de la chapelle, fait part de son projet de promenade, et lui, l'approuvant fort, s'en était venu bonnement dire à Géfosse, qui déjeunait avec appétit :

— Voulez-vous qu'au sortir de mon bureau, nous allions saluer M'^" Daygrand au Jardin d'Essai? elle y sera avec les enfants?

— Très bien! avait fait le bon apôtre.

Et il poussa même la condescendance jusqu'à venir prendre. Philippe, à la porte de l'étude.

Il n'y avait guère que quatre heures qu'il avait quitté Louise : se revoir ainsi et se saluer

PASCAL GEFOSSK 19£

cérémonieusement leur parut assez piquant. Mais ils durent se contraindre. Philippe avait de bons yeux, Mary de bonnes oreilles, et les enfants, Maurice surtout, étaient autant de petits témoins impressionnables et curieux.

Mais n'était-ce pas assez que de se sentir vivre? d'admirer la mer, calme comme un lac bleu, alors que la brise du Nord agitait les petites feuilles f d'observer de paresseuses INIauresques, drapées dans des voiles d'une blancheur éblouissante, promenant de beaux enfants à la grâce animale?

D'ailleurs, dans une intonation, une réticence, un silence, les deux amants établissaient bientôt une conversation franc-maçonnique, qui avait le charme d'une langue devinée et non parlée, où s'ajoutait le plaisir pervers de tromper les autres.

On se promena.

Philippe, sans soupçon, bavardait : la bonne anglaise, avec une dignité puritaine de jolie miss^ ne parlait pas; mais ses yeux, à la dérobée, allaient curieux et presque tendres vers Géfosse : A very fanions author l

Nécessairement, il s'informa des Hansquine. M""^ Daygrand avait reçu une lettre de Thérèse : Hansquine délirait, en proie à une cholérine fort grave; on ne désespérait pas de le sauver. Mesrour, au nom de Moktar et au sien,

M""* Castelli, M""' Havour, d'autres personnes, étaient venues, hier et aujourd'hui, prendre de ses nouvelles. — Ensuite, comment se dispenser de parler de Daygrand? Il entassait discours sur discours, se manifestait le plus enragé parleur de la Commission qu'il présidait, et les journaux ne tarissaient pas sur lui, pour l'éloge ou l'éreintement. Sa femme l'eut gêné, il lui avait écrit d'attendre et de rester à Alger. Dès qu'on l'eut loué suffisamment, la conversation, bien vite, dévia. Philippe potinait sur Coste et M""® Castelli. Ayant loué, par moitié, une villa, ils vivaient fort bien ensemble tous les trois : le mari, la femme et l'ami. Le monde acceptait cette liaison, supposée platonique, Coste étant si malade et ayant si peu à vivre. Mais, affirma Philippe, il battait très bien M""* Castelli, de temps à autre, par jalousie. — Puis il se moqua do la vieille M""* Havour : la plus méchante langue de la ville et des faubourgs. Sur le petit ménage Saignely, dont on parlait trop à Alger, M""^ Daygrand fut muette, le visage froid.

De la façon la plus naturelle, elle offrit, pour le retour, deux places, à Géfosse et à Philippe, dans le landau ; au moment d'y monter, on s'aperçut tout aussi naturellement qu'on n'y pouvait tenir tous : aussitôt Philippe de se sacrifier, et, malgré la résistance de Géfosse, de rentrer seul par le tramway. Maurice glorieux

monta sur le siège, Mary sur le devant avec les deux petites filles, le baby étant resté à la maison. Géfosse et Louise s'assirent dans le fond, Max entre eux. Et fouette cocher!

Sous un prétexte futile, Géfosse se laissa ramener chez les Hansquine : elle et lui n'en étaient plus à une indélicatesse près. Ils entrèrent dans le salon, et de là, tandis qu'on deshabillait, au second étage, les enfants, M""" Daygrand, prise d'une singulière audace, laissait monter Géfosse, avec elle, dans sa chambre.

Le lendemain, prétextant une invitation à déjeuner, elle arriva, de bonne heure, chez Géfosse. Dans sa chambre, était dressé le couvert et servi un déjeuner froid : crevettes, volaille, pâté de saumon et fruits; accompagné de vieux vin et de thé russe, dont elle s'amusa à faire bouillir l'eau.

L'après-midi passa si vite, qu'ayant oublié l'heure, ils eurent une alarme. On sonnait, trois fois de suite, à la porte, et Géfosse, inquiet, après avoir enfermé Louise, dut ouvrir à Philippe.

— Je vous dérange?

— Du tout, je travaillais!

Disant cela, il aperçut, en plein bureau, les longs gants de sa maîtresse, qu'il couvrit, d'un journal, juste à temps. Philippe s'excusait déjà, et quand il fut sorti, lui et elle, remise de sa frayeur, partirent, sans savoir pourquoi, d'un rire inextinguible et maladif.

PASCAL GEF05SE 195

Ce jour-là, ils avaient échangé de longues confidences.

Elle voulut visiter, avec lui, la maison où il avait vécu enfant; et apprenant qu'il aurait dû aller au cimetière revoir le caveau des siens, ce matin où, pour la première fois, ils s'étaient rencontrés à l'église, et promenés, seul à seul, dans le chemin vert, elle insista pour l'accompagner aussi là : séduite, inconsciemment, par la poésie de ce pèlerinage remontant, à travers le passé, vers la mort.

Quoi qu'il en pût dire, de peur qu'on les vît ensemble et qu'elle fût horriblement compromise, ne servit de rien. Il dut louer un coupé de remise, s'assurer un bon cheval et un cocher décent. Et il la vit arriver, le jour suivant, exacte, vêtue d'une robe sombre qu'il ne lui connaissait pas, à demi masquée, sous une voilette pointillôe de gros pois.

Ils ne partirent point tout de suite. S'affirmer, en paroles et caresses, leur amour, était leur premier et irrésistible besoin, dans ces rendez-vous inespérés, peut-être sans lendemain, échafaudôs sur des circonstances fragiles. Les baisers leur semblaient meilleurs, en cet appartement anonyme, où rien ne rappelait leurs sujétions réciproques, ni ne restreignait leur liberté. Un charme intime le décorait, cet appartement, le féminisait presque : le passage furtif de la femme aimée y

avait mis une empreinte, réelle ou imaginaire; — réelle, dans un bibelot dérangé, quelque meuble transposé, l'équivoque dépression d'un oreiller ou de coussins, et cette épingle tombée, et ce parfum qui meurt, toute une subtile odor di femina; — imaginaire, mais tout aussi visible à l'imagination, dans le souvenir de ses souliers foulant le tapis, de ses jupes frôlant les murs, de ses mains touchant les choses, des étreintes passées, d'un baiser donné ici, rendu là, d'un regard jeté par la fenêtre, et d'un sourire miré dans la glace.

Le coupé attendait à la porte; ils partirent.

Au dehors, Gôfosse perdit sa sécurité, et leva vivement le volet de bois, du côté de M"^ Daygrand, n'osant le faire du sien, car on eût étouffé. Il avait peur, et intérieurement critiquait leur audace de promener ainsi, en voiture, leur adultère, à travers la ville où l'on pouvait les reconnaître.

A tout moment il s'imaginait le cheval arrêté, la portière ouverte, et la loi, déguisée en commissaire, les surprenant en flagrant délit. Mais M""" Daygrand semblait si calme, si inconsciente du péril, qu'il eut peur de paraître avoir peur. Elle était plus inquiète que lui, en réalité.

Ils causèrent, pour s'étourdir, comme si le bruit et le sens des paroles trompaient leur malaise, en confisquant leur attention; et ils regardaient en même temps défiler, à droite

et à gauche du dos de leur cocher, les devantures de magasins, un square aux dattiers poudreux, des passants qu'ils s'étonnaient de voir vivants, surpris, dans leur égoïsme, que d'autres cju'eux existassent, eussent aussi des intérêts, des affections, une vie propre.

Vinrent les maisons basses d'un faubourg, des cabarets, surmontés d'un rameau sec, une caserne et le champ de Mars. Par instants, ils tournaient leurs visages simultanément l'un vers l'autre, s'oubliaient, dans une contenplation muette : un détail les occupait, un trait, une ombre, le grain de la peau, la fleur des lèvres. Leurs yeux leur semblaient plus larges, plus profonds, étrangement cernés. Ils se souriaient, comme surpris de se voir.

Elle voulut que Géfosse parlât de lui, de son enfance, de sa jeunesse; elle l'écoutait gravement, pour en fixer le souvenir. Nul détail ne lui semblait trop petit, ni oiseux : elle les enveloppait tous d'admiration. Elle s'anéantissait devant lui, célèbre, unique, quasi-divin. Et quand, d'un regard insistant et vif, il lui rappelait leur tendresse, elle rougissait, honteuse, de ces étreintes, qui, sous l'initiation de l'amant, lui avaient révélé, en quelque sorte, la sensibilité vierge et folle d'un sixième sens. Mais cela, c'était la vilenie de leur amour, l'opprobre : il lui été doux de ne pas le subir. Elle aimait mille fois mieux regarder, entendre Oli-

vier; par la voix, par le regard, il entrait en elle : elle le possédait tout. Une pression de main lui donnait le plus grand bonheur possible.

La voiture s'arrêta.

— Restez ! dit Géfosse, qui, sautant à terre, parlementa à la grille avec un jardinier, après quoi il revint, et offrant sa main :

— Voulez-vous venir?

Le ciel, d'où tombait une chaleur lourde, se plombait. Des nuages, gris ou blancs, jetaient de glissantes ombres sur la mer, tour à tour bleu-noir ou violette. Elle moutonnait, déferlant en lignes d'écume sur le sable. M""^ Daygrand prévit la pluie.

Le jardinier avait repris sa bêche et son travail. Ils pénétrèrent dans l'allée des platanes, voyant, à chaque pas, s'agrandir le dôme des arbres, et apparaître, de plus en plus, la maison, en sa blancheur d'apparat, qui, de près, montrait l'usure, les rides, les taches, et on ne sait quelle mélancolie de demeure vide, à louer.

— J'ai vécu là, dit Géfosse.

Elle inventoria , avec respect , comme des choses extraordinaires, les platanes, les lauriersroses, les ronds-points, les massifs et les allées de gravier. Lui-même se sentit pensif, son cœur se serra.

— Tenez ! tout enfant, je venais toujours de ce coté — il désigna une moitié du jardin — et

jamais de l'autre; parce que là il y avait des néfliers. J'étais gourmand ! Et poltron donc ! les soirs d'été, mon père m'envoyait, tout seul, à la grille, et une fois là, quand j'avais tiré la sonnette, on disait que j'étais brave. Mon Dieu! que j'avais peur, la peur atroce, vous savez, la peur mystérieuse des enfants, l'horreur des taillis, des rayons de lune, des chuchotements de voleurs et des gueules de crocodile. Ce tintement de sonnette, tout à l'heure, j'espérais l'entendre — il sourit — alorsçamedonnait presqueune attaque de nerfs. Une fois...

Elle sourit, à ses terreurs de petite fille, évoquées par ces mots.

Ils étaient devant la maison, où le perron, d'accès facile, invitait à entrer.

— Pas encore, dit Géfosse. Allons par là. Tenez! — Il s'arrêta à l'angle de la maison. — Je ne regarderai pas; regardez, vous, et ditesmoi, je vous prie, si j'ai raison. Vous voyez une esplanade? avec deux grands acacias? L'un a le tronc fendu. C'est le second?

— Oui! — dit-elle. Ce fut un a oui » net, approbateur et surpris.

— Entre ces acacias, — dit Géfosse, — il y avait un gymnase, et, sur l'arbre fendu, là où les deux maîtresses branches font la fourche, des tourterelles nichaient , dans une grande cage; on entendait, du matin au soir, leur roucoulement doux et rauque.

— Je ne vois, dit-elle, ni gymnase ni tourterelles : il n'y a plus que les acacias en fleur.

Géfosse continua :

— Regardez plus haut, un raidillon monte au potager, n'y a-t-il pas là une citerne, une noria? Un mulet y tournait pendant des heures, les yeux bandés; c'étaient des grincements et des craquements de bois, car le tourniquet était très vieux ; l'eau montait dans des pots de terre et coulait dans un bassin.

— Je ne puis voir d'ici le bassin; au lieu de noria, j'aperçois un })uits avec un seau et vuie corde.

Géfosse soupira :

— Allons plus loin !

Ils s'avancèrent.

— Ah! fit-il, presque joyeux, les pins ont grandi, les bambous aussi. Que de fois j'ai joué dans ces allées, que de souvenirs j'en ai ! Dire que j'étais enfant, un petit garçon blond, rose et innocent, Louise?

— Oui!

Et elle le regarda tendrement, songeuse. Ils firent le tour du potager. Géfosse dit :

— Dans ce coin là-bas, poussaient des groseilles à maquereau et des goyaves; allons voir s'il n'en reste plus f

Mais ils ne trouvèrent qu'un amas de pierres et des tessons.

— Dans cette allée, il y avait des couleuvres.

Elle ramena ses jupes d'un mouvement instinctif :

— Une fois les domestiques en prirent une, et ils l'ont brûlée vivante, dans du pétrole.

Elle frissonna; ils revinrent par un autre chemin.

— Comme ce mur est lézardé ! dit-il, voilà le réservoir, qui était plein de poissons rouges.

Ils n'y virent que des feuilles, nageant dans Teau fétide.

— Ces tournesols et ces bananiers n'y étaient pas. Le poulailler a disparu, avec ses paons stupides, ses poussins sous la corbeille, ses coqs qui me faisaient peur.

Elle se sentait plus triste que lui, elle en voulait aux choses d'être mobiles et périssables.

Ils se retrouvèrent devant la maison. Un chat s'y chauffait au soleil. La femme du jardinier surgit, et rentrant devant eux, ouvrit les fenêtres et montra les chambres. Elles étaient vides : le parquet avait été usé par des pieds d'inconnus, le papier des murs changé ou arraché par places. Géfosse, dans la nudité des pièces, accrochait plus difficilement un souvenir, évoquait les meubles absents, des objets qui avaient tenu une grande place dans sa vie et qui avaient disparu de sa mémoire. Gêné, devant cette étrangère, il se taisait, annonçant seulement :

— Ma mère couchait ici. — Mon père là. — Voilà ma chambre, à moi !

Elle s'y arrêta, jota un long regard autour d'elle, navrée de ne pouvoir rien emporter, comme souvenir.

Silencieux et l'âme en peine, ils poursuivirent leur promenade. Ils sentaient un froid de ruines tomber sur leurs épaules et leur gagner le cœur. Le passé servait d'enseignement au présent. En vain leur amour nouveau protestait-il de sa force et de son avenir, il était contredit^ récusé formellement par l'instabilité, la décrépitude et la mort des choses. — Qu'étaient-ce que les dix-huit ans révolus, depuis que cette maison n'appartenait plus à Géfosse? Pourtant que de changements déjà ! Et dans dix-huit autres années, comme ils seraient vieux! Vivraient-ils, seulement! Où serait leur amour, et qu'en resterait-il f

Ils respirèrent, sur le perron. Ils avaient hâte de partir. Et Géfosse désignant une petite platebande dans l'allée des platanes, dit :

— Nous avions un chien que j'aimais de tout mon cœur. Un jour, il cessa de boire et de manger, et on eut peur qu'il eût la rage. Notre domestique, un ancien soldat , l'a attaché à un arbre, et l'a fusillé sur place, avec deux balles de chassepot. J'ai vu le sang et la cervelle. On l'a enterré, là où est mon doigt. Si l'on fouillait bien, on trouverait le squelette.

Elle eut un haut-le-corps, et devant cette évocation, le pèlerinage au cimetière lui parut très

sombre. Elle entendait eneore l'intonation : a J'avais un chien que j'aimais..., » et : — « On trouverait le squelette! » Mon Dieu, c'est donc là, dans la terre, qu'elle viendrait; ils mourraient, elle et son amant, et son mari et ses enfants, ses amis et Thérèse, tous ceux qu'elle avait connus, le jardinier qui lui offrait un énorme bouquet de fleurs, en empochant une pièce de cinq francs, la jardinière et le cocher, les gens et les bètes : — Affreuse, affreuse idée! Son visage avait une expression si saisissante que Gôfosse dit :

— J'avais raison, il n'est pas bon de remuer les cendres. Rentrons, voulez-vous !

— Non ! Et elle voulut, puisqu'ils l'avaient décidé ainsi, pousser jusqu'au cimetière, afin d'y déposer les fleurs clans le caveau.

La voiture partit,

La chaleur devenait étouffante ; le soleil semblait décoloré, une poussière impalpable flottait dans l'air.

— Il va pleuvoir, dit Géfosse.

La route montait, sinueuse et dure, au flanc de la colline. Le cheval n'allait qu'au pas. Géfosse et Louise s'en tenaient à une conversation banale, comme si des propos indifférents reposaient leurs esprits tendus. Elle revoyait, en imagination, de grandes affiches roses, placardées sur les murs d'Alger, et annonçant pour la fin de la semaine, les deux représentations

extraordinaires que donnerait la fameuse comédienne, France Rosy, alors en tournée, et dont on attendait l'arrivée, le lendemain, avec sa fille, Adrienne, l'excellent Clairmont du Gymnase, et une bonne troupe.

Ce débarquement à grand orchestre, proclamé par les journaux et les affiches, M""* Daygrand n'y avait guère fait attention, et maintenant — pourquoi maintenant f — elle se surprenait à y penser, avec une insistance inquiète, un pressentiment désagréable. Ce qui l'étonnait était qu'elle ne s'expliquait point la cause immédiate de ce malaise. Toutefois, il lui semblait justifié, d'avance, par quelque raison obscure, égarée dans sa mémoire. Et tout à coup une phrase, un sourire de son mari lui revinrent, et elle jeta à brùle-pourpoint :

— Vous connaissez France Rosy ?

— Oui, assez ! dit Géfosse d'un air dégagé.

— ]\Iais, vous la connaissez?... — et elle rougit, n'osant dire plus.

— Elle a créé à l'Odéon un drame, de moi... Et il ajouta quelques détails amusants.

Mais ce n'est pas cela qu'elle avait voulu demander.

— Elle a un grand talent, fit-elle après une pause.

Et ce n'est pas cela non plus qu'elle avait voulu répondre. Géfosse dit :

— \'ous trouvez '^ — Et il n'en fut plus question.

Une cruelle jalousie peignait le cœur de ]^,j;me Daygrand. Entre l'adolescence d'Olivier dont elle venait d'apercevoir le cadre et l'instant présent, où elle l'avait là à ses côtés, elle pressentait tout un passé sentimental, force aventures, sur lesquelles elle n'osait l'interroger. Cette liaison avec Claude Payen surtout, dont elle avait vaguement entendu parler, lui était amère ; l'existence de ce fils l'intriguait aussi ; elle eût voulu savoir tout, mais comment exiger une confession générale? Sa délicatesse lui ferma la bouche.

Ils étaient presque en haut de la montée. On découvrait toute la mer, de verdâtre devenant couleur de cendre. Des nuages noirs cachaient le ciel. Un jour louche prêtait un reflet singulier au vert des arbres; des oiseaux s'envolèrent, dans l'air plein de bouffées chaudes; on pressentait un grand vent ou un déluge.

— J'étouffe, — dit M""" Daygrand, et nerveuse elle respira de toutes ses forces.

Brusquement, le tonnerre gronda, parmi des palpitations d'éclairs pâles ; la route, par enchantement, se moucheta de gouttes; l'orage creva, et une pluie chaude, torrentielle, s'abattit avec un long murmure, détrempant le sol, lavant les arbres. La voiture entrait dans le cimetière.

20j PASCAL GEFOSSE

Là, Targile rouge, ravinée d'ornières et changée en boue, semblait une terre de carnage, encore sanglante, après quelque tuerie. Le soleil tout de suite reparut; et les rais de pluie parallèles continuèrent à tomber, lumineux et irisés, sur fond d'or; bientôt ils s'amincirent, devinrent moins visibles, et brusquement cessèrent. Des éclats de tonnerre se répercutaient sourdement. Géfosse et Louise respirèrent, allégés. Il baissa les vitres.

Alors tout autour d'eux, ils virent des tombes, des croix, des mausolées, des plaques de marbre, des couronnes, des fleurs en porcelaine, des roses vivantes, des géraniums et des pensées. Ils étaient seuls, au milieu d'un grand cimetière paisible, où des oiseaux mouillés pépiaient en notes claires.

La voiture s'arrêtait, Géfosse cria :

— Avancez toujours ! — et devant des masures en torchis, il descendit, suivant avec précaution un cordon de pierres, appela, chercha le gardien, et le découvrit, grelottant la fièvre dans un lit. Cet homme, au nom du vieil ami des Géfosse qui veillait à l'entretien du caveau, donna la clef.

M""" Daygrand descendit, et le cocher s'en fut attendre avec la voiture quarante mètres plus bas, sur la route. Géfosse reconnut le monument, très simple, sis dans un angle, dominant la plaine et la mer. Sur un tertre jaune, clos

de cyprès brûlés par la brise de mer, une très petite chapelle, de trois mètres de long sur deux de large, élevait ses murs et son toit blanc. Au fronton, était gravé en majuscules romaines ce nom : GÉFOSSE.

Il tourna l'énorme clef dans la serrure ; la porte en s'ouvrant mit en fuite un mille-pattes : l'intérieur, très blanc, lavé à la chaux, parut, nu. Deux bandes de marbre, formant croix, s'enlevaient en relief sur le mur, face à l'entrée, au-dessus de la tête des morts qui gisaient, sous le carrelage blanc et noir, dans un caveau. Sous la croix, s'avançait une tablette de marbre, portant un vase noir où fleurissaient des immortelles. Il n'y avait de sièges qu'un prie-Dieu et un pliant.

M"'' Daygrand, sitôt entrée, se signa et, déposant son bouquet, s'agenouilla. Elle resta ainsi quelque temps en prière.

— Là, dit Géfosse, sont mon père et ma mère, mon grand-père et ma tante, une petite sœur que je n'ai pas connue, et qui est morte presque en naissant.

Elle releva la tête et la hocha doucement, tristement sans parler : ses yeux étaient humides. Géfosse, plus touché de cette émotion que de la sienne propre, se mordit la lèvre, sous la moustache. Une commune mélancolie les unit : ils songèrent à des choses vagues et sérieuses. Il sembla à M'"^ Daygrand que le re-

mords lui pesait moins, à lïdée qu'elle expierait, après la mort, ses fautes. « Pauvres âmes ! » songeait-elle, et elle unissait dans ce mot celles des parents de Géfosse,la petite âme de l'enfant, et la sienne à elle, qui vaguerait, à travers des châtiments durs, hélas! éternels, peut-être ! Elle chercha un reflet de sa pensée dans les yeux d'Olivier; il lui sourit, par une pensée exactement contraire : car il venait de se dire qu'on ne souffrait plus après la vie, et ce néant lui paraissait doux.

La pluie recommençait, furieuse, irrésistible, claquant sur les toits et les dalles, éclaboussant toutes ces blancheurs de pierre. Du haut de la colline, ils voyaient la plaine et l'horizon, noyés dans une pulvérulence d'eau. Au loin, la mer, écumeuse et sale, semblait rouler des vagues de boue. Et il y avait dans l'air une odeur de terre et de verdure mouillées, qui s'exhalait, violente, du cimetière. La pluie entrait par la porte; ils durent se réfugier dans le fond, contre la croix.

Isolés ainsi, ils se sourirent de nouveau et se prirent la main, comme pour combattre, par la vertu de ce geste, le charme du spleen funéraire qui les envahissait. Et leurs mains s'étant saisies, s'étreignirent convulsivement. Ils avaient eu la même pensée, l'obsession de ces parents morts, ce père, cette mère, qui gisaient là, en poudre, sous leurs pieds, et qui, comme eux, avaient vécu, aimé, souffert, puis étaient morts.

Ils énumérèreiit, s'apitoyant sur eux-mêmes, les chagrins, les accidents, les maladies, tout ce qui abrège ou tranche la vie, et elle leur parut miraculeusement frêle, infiniment précieuse : ils trouvèrent horrible, cruelle, très injuste, cette mort qui pesait sur leur tête, comme l'épée au bout d'un cheveu. Un vertige les frappa, et leur amour leur parut précaire, pauvre et condamné.

Mais cet abattement appelait une réaction. Et aussitôt ils pensèrent, dans ce grand silence qu'il leur répugnait de troubler : — qu'importait la mort'^ puisqu'ils vivaient! N'eussent-ils qu'un mois, un jour, une minute de bonheur, ce bonheur en était-il moins réel f Ils s'aimaient ! pourquoi regretter, craindre, rêver des choses? Toute seconde perdue était perdue. Il fallait vivre ! car l'instant présent, seul, leur appartenait !

La pluie ralentie tombait tristement; les oiseaux ne chantaient plus; on n'entendait qu'un bruit d'eau faisant cascade, et débordant des ornières.

Louise alors, la première, avec un sûr instinct de jeunesse et de force, se pencha vers son amant, plus vieux qu'elle et blasé : il comprit cet appel charmant, et devant la mort qui solennisait leur tendresse, Géfosse et M""^ Daygrand, voulant croire à l'amour et à la vie, se baisèrent longuement, chastement sur les lèvres.

Pourtant, Géfosse eut une joie égoïste à se dire, en s'éveillant très tard :

« Aujourd'hui, pas de rendez-vous ! » — Car ]\P* Hansquine devait rentrer ce matin même.

L'espoir de se reposer, au moral et au physique, lui fut doux : quatre jours passés ainsi, dans une surexcitation et une tension d'esprit extrêmes, lui laissaient une grande fatigue aux sens et au cœur. Dès le premier instant, enveloppé par le charme de M""^ Daygrand, il l'avait subi, tout obsédé de désir; maintenant, qu'un brusque triomphe lui avait débandé la volonté, et que la réflexion lui venait, il se sentait étourdi par le trop plein, la rapidité des sensations, et rassasié de bonheur, refroidi par une grande dépense de force nerveuse, en homme tôt vieilli, dont les organes vitaux étaient ébranlés : par exemple, il souffrait de l'estomac, et son moral s'en ressentait.

Sitôt levé, il fit les cent pas dans son cabinet

de travail, ouvrit les fenêtres et, pour chasser le féminin parfum et ses suggestions, alluma un cigare. Ses regards, d'aventure, tombèrent sur un calendrier, gardant la date de son installation ici, et dont il avait négligé d'arracher les feuilles. Il s'aprocha, fit sur ses doigts un calcul :

« Il y a seize jours, ou dix-sept? que j'ai débarqué à Alger; » et il récapitula tous les événements. — a Tel jour, j'ai fait ceci, tel autre, cela » et, ce disant, il enlevait la feuille; quand il les tint toutes dans sa main, si légères, et qui lui représentaient des heures tellement remplies et des actes si graves, il les froissa, en fit une boulette, et l'envoya, d'un coup de pouce, sur la tête d'un chien qui passait.

Véritablement, c'était un soulagement pour lui de ne pas voir aujourd'hui M""^ Daygrand ; non qu'elle ne fût charmante, la pauvre femme, mais quoi ! rassasié pour ainsi dire d'un coup, Géfosse se découvrait une pudeur tardive, reconnaissait toute la vilenie et, pour être franc, la malpropreté de sa conduite. Il se la reprochait avec mauvaise humeur et — c'était plus fort que lui — mésestimait un peu Louise de s'être perdue pour lui. Il se demandait si le désir, très sincère et très violent, qu'il avait, à première vue, ressenti pour elle, n'avait pas été un caprice des sens ou un engoùment du cerveau.

Et dans tout cela une pensée sourde le tracassait : le souvenir de ce mari, de cet ami trompé. En vain, l'éludait-il depuis le départ de Daygrand, et surtout depuis la chute de Louise; il sentait toujours à côté de lui la présence d'Hubert. C'était une obsession dont il ne pouvait se débarrasser, ni elle non plus, et ils en souffraient d'autant plus, qu'ils n'en parlaient point, la renfonçaient au fond d'eux : elle incarnait, d'une façon vivante, leurs remords.

Si peu scrupuleux qu'il fût, il ressentait une gène étrange, en se rappelant les circonstances où il avait trahi Daygrand, en son absence et en celle de Hansquine; cela avait encore plus l'air d'un vol.

Agacé et nerveux, il se dit : « Eh bien, en cas

d'accidents! » et il se vit une épée en main,

simulant des feintes et des ripostes. Il était brave, avait eu deux duels. Mais ce recours au sang ne le réhabilitait pas : « Je serai blessé, ou je le blesserai, se disait-il. — Et après? »

On lui monta des lettres de France, qui firent diversion. Il en ouvrit une, de son fils, et la lut avec un plaisir tout particulier; pour se punir d'avoir un peu oublié Henry, il répondit immédiatement, en se promettant d'insérer dans la lettre un mandat, pour les plaisirs du collégien; il était à cet âge difficile, quinze ans, où il fallait faire habilement succéder, à l'étroite autorité paternelle, une direction bienveillante d'ami.

Géfosse, d'ailleurs, avait toujours tâché d'être le camarade de son fils, un camarade souvent oublieux, il est vrai, et peu édifiant. Il ne trouva pas de lettre de Claude. Henry, qui avait passé son dernier dimanche chez elle, la disait souffrante. Pauvre Claude ! Il lui donna un souvenir de sympathie et de regret, de plus en plus soulagé de penser à autre chose et de reconquérir sa liberté d'esprit.

L'après-midi, il reçut une visite du docteur Coste, à qui il se plaignit, en riant, de crampes d'estomac atroces. Celui-ci n'ordonna aucun remède; il regardait Géfosse de ses yeux vert-demer, aigus et douloureux, avec son sourire crispé :

— Sortez à pied, — dit-il tout à coup, — la voiture ne vous vaut rien.

Était-ce une allusion"^ Peut-être quelqu'un les avait-ils reconnus?

— Le climat d'Alger n'est pas celui de Paris, les matinées et les soirées sont fraîches ici...,. — et avec un regard d'amitié, il dit ce mot équi voque :

— Il faut être prudent!

— Je suivrai votre ordonnance, — dit Géfosse en lui serrant la main, — et je vous remercie.

Coste était venu, comme il le dit lui-même, pour se retremper par une longue conversation. Quand il sortit, Géfosse descendit avec lui dans la rue. Ils rencontrèrent Philippe qui leur cria :

— France Rosy est arrivée !

Il en était tout échauffé, et donna des détails. On avait fait la haie sur le passage de l'actrice ; elle était descendue avec sa fille, la petite Thordy et sa mère, les principaux acteurs, Clairmont, Saintrose et Thuret, à l'hôtel d'Amérique. D'innombrables malles — Philippe les avait vues — s'amoncelaient sur le trottoir, où bourdonnaient, dans un remue-ménage extraordinaire, des hommes au menton bleu, et des dames maquillées.

L'imprésario donnait des ordres, de concert avec le directeur du théâtre d'Alger et son régisseur, accourus. Force badauds s'étaient amassés, d'autres s'empressaient, et de bouche en bouche circulait la nouvelle : — Les comédiens sont arrivés !

— Je vous quitte, — dit Coste, impatienté par ces détails que Philippe débitait avec une émotion juvénile, car ces « histrions » en voyage, Jui semblaient des êtres à part, échappés du Roman comique.

— Eh bien, au revoir ! dit Géfosse.

Mais un monsieur, soigneusement rasé, à tête de prêtre, en chapeau mou et cache-poussière mastic, passa près d'eux, accompagné d'une autre personne. En voyant Géfosse, il se rejeta en arrière, ouvrit démesurément les yeux et la bouche, et avec une intonation hurluberlue :

— Allons donc ! Pas possible !.... — et changeant de ton, tendant une main familière et protectrice :

— Comment vas-tu, mon vieux Géfosse !

— Pas mal et toi ? — Et il présenta : — Monsieur Clairmont, du Gymnase,... mes amis.

Le comédien les salua très correctement, d'un air de gravité sacerdotale, puis clignant de l'œil, avec un sourire qui voulait être fin :

— C'est France qui va être contente !

— Eh bien, allons-y !

-— Je te re verrai, — dit Clairmont, — je vais au théâtre avec ^ilonsieur.

L'individu, à qui personne n'avait fait attention, parut sortir de terre et plongea, dans un grand salut.

— A tout à l'heure. — Et l'on se sépara.

— Venez donc! — dit Géfosse à Philippe, quand Coste les eut quittés, assez sèchement, et ils se dirigèrent vers l'hôtel.

A peine entrés dans le vestibule, ils virent une petite femme bien faite, en taille et tête nue, l'œil vif, de beaux traits, mais marqués par la fatigue ou l'âge, et les cheveux d'or teint. Brève et impérieuse, elle parlait au maître de l'hôtel, quand, se retournant, elle aperçut Géfosse, et poussa de surprise un :

— Ah !. .. — Et lui sautant au cou :

— Comment, c'est toi, mon cher Pascal ! Si je m'y attendais, par exemple ! Tu dînes avec

21G PASCAL GEFOSSE

moi? — Elle remarqua alors Philippe, qui ne savait quelle contenance garder.

— Je te présente Philippe Haigneré, un poète.

Elle lui tendit la main :

— Les amis de Pascal sont les miens. Et se retournant vers Géfosse : — Mais que je suis donc contente, mon petit ! Tiens, montons làhaut, nous serons mieux !

Philippe prit congé, tout glorieux d'avoir touché la main de France Rosy. Géfosse n'était pas mal content non plus, et se sentait émoustillé, ma foi! d'avoir retrouvé une ancienne maîtresse.

Ils montèrent dans la chambre où une grande jeune tille délibérée, au masque drôle et à la voix de clown, Adrienne, s'écria, avec une stupeur de Jocrisse, en prolongeant le son :

— Beueuh! — et avec un coup d'épaules accompagné d'un coup de jupes : — Ah! la la la la ! Ça va bien, vous ?

C'était chez M"' Hansquine, Géfosse n'ayant pu se dispenser d'aller lai rendre visite, et de s'informer de la santé de Hansquine : il était hors de danger, après avoir inspiré des angoisses mortelles, et rentrerait dans trois ou quatre jours. Les Saignely étaient déjà de retour.

Malgré sa fatigue, elle avait un bel air de vaillance ; autrement pâle et soucieuse était Louise, à qui Philippe, ce matin, avait naïvement conté l'arrivée des comédiens, la rencontre avec Clairmont, sa présentation à France Rosy. M""" Daygrand lui avait dit :

— Elle doit être d'un certain àgef

— Mais non, elle m'a paru belle, avec un visage très mobile, un masque frémissant de comédienne, et deux yeux intelligents et bons.

— Monsieur Géfosse... la connaît sans doute beaucoup ?

, — J'imagine; ils se tutoient. . .

Aussitôt il regretta cette indiscrétion, bien

qu'elle lui parût sans importance. Il n'avait pas remarqué le silence de M""' Daygrand, la cruelle décomposition de son visage, et le frémissement de ses mains. Elle s'était sentie, du haut de son bonheur étroit, chanceler et rouler au fond d'un précipice.

Durant cette visite, Géfosse devina bien qu'elle souffrait, ce qui flatta son amour-propre. Il parla exprès de France Rosy, sur laquelle tout Alger glosait ; on en oubliait même le voyage des ministres et les discours officiels. Ces dames iraient- elles au théâtre ? Pas M"'° Hansquine, mal remise de ses émotions ; M""^ Daygrand non plus, natui-ellement.

Le moyen d'y aller seule? Pourtant elle avait une envie folle de voir jouer France Rosy, qu'elle avait déjà admirée à Paris, sans y faire alors plus d'attention qu'à une curieuse marionnette vivante, et sans soupçonner que celle-ci jouerait un jour un rôle, pour de vrai, dans sa vie.

Elle était donc fort malheureuse : la réserve forcée de Géfosse en présence de M""* Hansquine lui parut une froideur spéciale ; elle alla même s'imaginer, à l'air préoccupé de Thérèse, qu'elle se doutait de quelque chose et n'était plus la même à son égard. Nul moyen de souffler un mot, de faire un signe à Olivier. Et dire qu'avant-hier, dans leur promenade, elle pouvait le croire tout à elle, rien qu'à elle !... Dès

PASCAL GEI-'OSSK 21»

lors, elle prévit une soirée et un lendemain intolérables, songea, Géfosse parti, à courir chez lui, un mouchoir sur les dents, sous l'ignominieux prétexte du dentiste.

Géfosse, rentré tranquillement à Alger, place du Théâtre, pénétra, par l'entrée des artistes, dans les coulisses et sur la scène, pleine d'ombre, qu'éclairait mal un falot. Le rideau étant levé, un jour bleuâtre tombait des frises. Des machinistes posaient le décor du soir. Des hommes et des femmes, assis sur des chaises, gardaient un silence maussade. Et sur le plancher en pente, descendant jusqu'au trou du soutïïeur, deux acteurs et une actrice répétaient d'une voix blanche, un raccord : Clairmont, premier rôle, Saintrose, l'amoureux, et France. Elle se retourna et envoya un bonjour amical.

— Dans un instant !

— Salut, maitre î dit une moqueuse voix de garçon ; Géfosse reconnut Adrienne, qui le quitta bientôt, pour entrer en scène.

11 s'amusa à écouter lès répliques : une double fausseté, dans le style de la pièce et dans la diction des interprètes, le frappa. Pourtant, un des grands faiseurs de l'époque avait signé cette comédie ; mais on n'y sentait ni nature ni vérité, rien que le perpétuel mensonge des conventions. De même, les acteurs étaient réputés à bon droit; mais, France excepté, leurs intonations sans naturel, inscrites jadis, comme sur

220 PASCAL GÉFOS?E

des phonographes, par les professeurs du Conservatoire, énervaient à la longue.

« Comment peut-on ai^)laudir cela f » se disait-il. Et le leurre de l'art théâtral lui était rendu plus frappant, "^par les gestes factices des acteurs, restés eux-mêmes dans leurs habits de ville, et qu'on voyait bien être Clairmont, Saintrose, etc., mais i)as du tout les personnages de la pièce. Tout ici, l'étrangeté, l'odeur et le silence du lieu, les décors absurdes, les banquettes vides, donnaient à Géfosse l'impression d'une vie irréelle, de silhouettes d'ombre débitant des phrases de folie.

Le raccord terminé, il fît connaissance avec le reste de la troupe, le directeur, deux journalistes et l'imprésario, un Flamand roux, velu comme un ours, aux petits yeux bleus rusés et aux mains larges comme des battoirs. — Finalement il emmena Clairmont dîner, et en attendant, ils s'attablèrent devant un café.

Philippe, qui, au sortir de l'étude, était venu rôder autour du théâtre et les avait suivis, se montra. Ils l'appelèrent, et Clairmont lui tendit la main.

— Comment allez-vous, mon petit ?

Géfosse levant le nez, surpris par cette familiarité, l'acteur la justifia.

Hier soir, dans un café, reconnaissant Philippe pour l'avoir vu avec Géfosse, il lui avait demandé des renseignements sur la ville arabe,

afin de la visiter, avec des camarades. Et Pliilippe, de fort bonne grâce, les avait menés chez des Mauresques, qu'il connaissait. Là ils avaient pris le café et vu danser une petite fille, déjà femme et jolie, malgré ses attaches communes : elle leur avait mimé la danse ondulante du ventre, non sans jurons marseillais, et en desserrant à la fin, pour une invite, la coulisse de son pantalon sur son nombril bronzé ; tandis qu'une vieille à museau de singe, accoutrée d'oripeaux roses, invectivait trois ^Mauresques, enveloppées de leur haïck, couchées sur des coussins, et pouffant de rire, devant ces hommes glabres.

Pendant le dîner, Clairmont ne parla que de ses succès, de son physique et de ses moyens, pas du tout de Paris, comme Géfosse aurait voulu.

« Est-il raseur ! » pensa-t-il, et il regardait ce visage usé par les fards, rayé d'une infinité de })etites rides. — S'il avait invité Saintrose? — C'eût été pis : celui-là, avec une fatuité de beau garçon, aurait ri, pour montrer ses dents, et agité dans l'air ses doigts chargés de bagues, pour faire descendre le sang. Clairmont les quitta; c'était l'heure du théâtre.

Géfosse et Phili|)pe n'y arrivèrent qu'à neuf heures, après s'être fait reconnaître au contrôle; on les installa dans une baignoire d'avant-scène. Le second acte commençait. La salle était pleine et houleuse; on attendait fiévreusement l'entrée

(le Franco Rosy. Elle |)arut, et les applaudissements éclatèrent. Elle avait jeté à Géfosse, en entrant, un petit bonjour des yeux qui ravit Pliilip])e; de même, au regard des gens, qui tout à l'heure s'étaient retournés vers Géfosse, il lui avait semblé qu'un peu de célébrité rejaillissait sur lui-même ; il se sentait lier de connaître, lui obscur, une reine de théâtre, dans son éclat lumineux, et un roi de lettres, dans sa gloire plus discrète.

Il n'avait jamais vu la pièce, et comme entrait en scène un monsieur élégant, portant moustache et monocle, dont la voix et le visage ne lui étaient pas inconnus, il demanda :

— Qui est-ce ?

— Mais Clairmont ! — dit Géfosse, à qui les grimes et les transformations étaient familières, et regardant France, il la trouvait fort bien, parée d'une jeunesse savante, d'un charme dû à l'art seul; il la compara à M"^ Daygrand, dont la beauté était naturelle et naïve, et donna tort à celle-là. Ce qui l'amusa fut la métamorphose d'Adrienne en jeune fille honnête : ni dans la voix, ni dans le geste, ni dans rex[)ression même des traits, elle ne se ressemblait, — véritable nature d'enfant de la balle, apte à toutes les imitations, et qui entrait dans la peau d'un rôle et en sortait aussi facilement qu'elle changeait de robe. Mais son attention se fixa sur France : elle avait des accents simples et

PASCAL GEFOSSE 22S

vibrants, un jeu plein de nuances; sa sortie à la fin de l'acte fut superbe. Le rideau tomba et se releva, au milieu d'applaudissements.

Comme Géfosse se retournait vers la salle, il crut voir quelqu'un qui lui faisait signe de la main; il prit la lorgnette de Philippe et reconnut, dans une loge de premières, Saignely, et sur le devant, la petite M"'" Saignely, et à côté d'elle, M"'' Daygrand.

— Ah ! fit-il surpris.

— Quoi donc?

— Saviez-vous que M'"* Daygrand viendrait au théâtre ?

— Ah ! — dit Philippe non moins étonné. — Non, ils l'auront décidée au dernier instant.

— Montons saluer ces dames ! — dit Géfosse, après le petit salut d'invitation de M"* Saignely. M""^ Daygrand, impassible, semblait n'avoir rien vu.

Dans la loge, tandis que Géfosse s'informait des nouvelles des Saignely et de Hansquine, elle ne se retournait point, malgré son envie. Elle n'avait qu'à pencher la tête; elle sentait le poids de son regard; mais il parla :

— Comment trouvez-vous France Rosy, madame f

— Mais bien! — dit-elle, et elle pensa qu'il avait voulu la blesser.

A l'entr'acte suivant, Géfosse ne parut point; elle devina qu'il explorait les couhsses.

224 PASCAL GEFOSSK

Dans la même baignoire que lui étaient le directeur et un journaliste ; ils lui montrèrent le chemin. Philippe, parmi les machinistes et les portants, faillit tomber sur une pelure d'orange, puis se cogner au linteau bas d'une porte. Ils trouvèrent France dans sa loge, entourée d'hommes; l'imprésario débouchait, de ses doigts velus, une bouteille d'ale, et un riche banquier juif, au nez crochu, M. Ismaël, se tenait assis là, comme chez lui. Géfosse en quelques mots complimenta France, en soulignant le détail, le petit trait qui devait lui faire plaisir. La loge sentait les fards, le théâtre et la femme. Dans un coin, l'habilleuse pliait soigneusement une jupe et des bas gris perle, que France portait à l'acte précédent. Cette vue faillit rendre fou Philippe, qui pénétrait pour la première fois dans une loge de comédienne.

Un contraste forcé s'imposait, dans l'esprit de Géfosse, entre ces deux loges : celle des femmes du monde, avec leurs robes montantes, la jolie hypocrisie de leur tenue et de leur conversation; celle de l'actrice, avec son brouhaha libre, ses dessous et les belles épaules nues de France, passées au blanc liquide. On sortit, pour la laisser changer de costume.

— N'oublie })as le souper! cria-t-elle à Géfosse. — Vous en êtes, ajouta-elle gracieusement pour Philippe.

PASCAL GEFOSPE ?25

Us telicilèrent Clairmnnt au passage. La sonnette tintait.

Le rideau se leva et l'action continua, précisément par la scène que Géfosse avait vu répéter. Cela lui fit un singulier effet, d'entendre les mêmes phrases : à son grand étonnement, elles ne sonnaient plus si creux ni si faux; mais, dans la salle illuminée, surchauffée, houleuse, elles vibraient juste et clair, dégageant l'émotion avec une rapidité électrique; leur fausseté même leur donnait un relief d'apparat. Et les acteurs, brillants sous le fard, sanglés d'habits neufs, avec leurs retentissantes voix de théâtre, le reflet des passions, la mimique d'âme qui se jouait sur leur visage, s'étaient transformés, comme par magie. Une auréole les enveloppait, le décor vivait étrangement, la ram})e projetait sur toutes choses une clarté de rêve et de poésie.

Le quatrième et le cinquième acte furent, pour France, une longue ovation avec doubles rappels, bouquets, cris, furieux tapements des pieds et des mains. Sans en attendre la fin, Géfosse se hâta pour aller saluer ]\P^ D^"^}'grand et les Saignely. Par malheur, beaucoup de monde sortait aussi; force lui fut d'attendre sous le péristyle. Ils parurent enfin, et il les accompagna à la voiture qui devait les ramener ensemble, les Saignely habitant aussi Mustapha supérieur, tout près des Hansquine.

^M'"" Daygrand, agacée de ce grand succès, étourdie par ces tirades fiévreuses, vaincue par le talent et la beauté de France Rosy, regrettait d'être venue, tant elle se sentait malheureuse; pourtant elle se fût presque résignée avec le lâche espoir que ses soupçons jaloux ne seraient point justifiés, et rassurée, grâce au départ imminent de l'actrice, quand Philippe eut l'imprudence de dire à Saignely (et en l'entendant elle se retourna comme si on l'avait frappée par derrière) :

— Nous soupons chez la Rosy !

Elle regarda Géfosse, qui ne sourcilla pas. Pourtant l'éloquence de ce regard l'avait touché, au point qu'il faillit sacrifier un plaisir, chose rare pour lui ! et tandis qu'elle se disait : « Voilà le châtiment, il me quittera, il retournera, dès sa rentrée à Paris, bien avant même, à sa vie de plaisir et d'aventures! » — il eut aux lèvres :

— Non, je n'irai pas! — Mais il eût voulu qu'elle le lui demandât par une nouvelle prière des yeux, ou une pression de main.

Trop fière, très pâle, les lèvres serrées, elle dévora sa honte, silencieusement.

« Orgueilleuse! pensa-t-il quand la voiture partit. — Non! mais cruellement froissée. Pauvre Louise ! »

— Allons rejoindre France, dit-il tout haut. Une demi-heure après, ils étaient réunis,

huit en tout, dans Tappartement de France : Géfosse, le banquier juif, Clairmont, Tliuret le comique, un journaliste, un Parisien échoué à Alger, et Philippe. L'imprésario, rentré avant eux, surveillait les apprêts du repas. Adrienne parut, puis France.

— Géfosse, à ma droite. Monsieur Ismaël, à ma gauche.

Dès que les premiers bouchons de Champagne furent partis, la conversation s'anima.

— Mon cher ami! nous allons donc un peu causer, dit France. — Qu'il y a longtemps que je ne t'ai vu!... Tu ne changes pas, toi! — Et son bras frôlait la manche de Géfosse.

Blasé des caresses chastes de M""^ Daygrand, il sentit son imagination s'exciter, prés de la maîtresse qu'il avait quittée trois ans auparavant. Alors l'Odéon montait son drame; France, engagée pour le jouer, s'était éprise de l'auteur, puis de la pièce, l'avait établie, avec une tendresse maternelle, et jouée, en grande artiste amoureuse. Au bout de quelques semaines, son caractère et celui de Géfosse, très dissemblables, s'étant heurtés, ils s'étaient quittés, en se gardant un fonds d'estime. En ce moment, elle apportait un peu de Paris, cher à Géfosse, les derniers potins, l'esprit du boulevard, et sa propre grâce : aussi, rose et les yeux brillants, lui inspirait-elle un regain de

tendresse pimentée, joint à l'attrait d'une occasion.

Philippe, qui avait d'abord noté la déférence avec laquelle toute la table traitait Géfosse, remarqua que celui-ci, à mesure que se vidaient les bouteilles, et que les voix et les rires grossissaient, se débraillait l'esprit, avec l'expression du regard et des traits toute changée, l'air d'un viveur à l'aise, en équivoque compagnie. Il buvait sec et Philippe l'imita, sans voir que Clairmont s'amusait à le griser. Bientôt la tête lui tourna : il perdit la conscience nette des choses, et ses idées s'enchaînèrent bizarrement .

D'abord il fut persécuté par la conviction qu'Adrienne le regardait obstinément, très étonnée : elle devait donc le trouver « godiche ». France lui sembla belle, excessivement désirable ; mais à cette heure Thérèse dormait, sereine. Si elle le voyait, éméché, parmi ces comédiens « quelle tête elle ferait! » Pour qu'il fût irrévérencieux à ce point, il fallait que sa conscience fut bien oblitérée; et il se répéta, par une obsession : « Je suis un sombre gredin ! » — Cette découverte le plongea dans la joie.

A ce moment s'éleva une discussion :

— Si!

~ Non !

PASCAL GEFÛSSE 2J9

— Moi, j'étudie sur nature ! dit Clairmont.

— Je vous affirme que les femmes ne peuvent pas y entrer ! — répliqua le banquier.

Philippe, avec de grands efforts, comprit que Clairmont et Thuret voulaient, le lendemain matin, aller visiter la Trappe de Staouëli ; une idée comme une autre, qui l'enthousiasma.

— Voui 1 voui ! à la Trappe ! à la Trappe ! Il s'arrêta, confus, sous les yeux de toute

la compagnie, mais s'apercevant qu'on regardait son voisin, le journaliste, il reconnut qu'il n'avait crié qu'en imagination. Un grand mal de cœur lui vint.

Il courut à la porte-fenêtre que l'imprésario venait d'ouvrir, et passa sur le balcon ; il y resta longtemps : l'air lui fît du bien ; des bruits confus lui arrivaient. Quand il rentra dans le salon, il constata l'absence de Géfosse et de France. Elle reparut :

— Géfosse f

— Il vient de partir, vous le trouverez en bas.

Aussitôt Philippe de s'en aller, avec Clairmont et le journaliste. Le parisien suivit. Le comique, Thuret, était déjà parti. Ismaël luimême fut expédié, malgré sa résistance. L'imprésario avait disparu de son côté et Adrienno du sien.

Restée seule, France passa dans la cliambre

à côté, où Géfosse l'attendait, allongé sur un canapé, et glissant sans bruit, dans sa grâce de maîtresse savante, elle lui tendit ses lèvres, en murmurant :

— Tout de même, mon vieux Pascal^ comme on se retrouve !

Quand Philippe, encore étourdi, sonna, le lendemain de bonne heure, chez Géfosse, il lui trouva une poignée de main et un sourire veules, la familiarité des gens avec qui on a fait la noce ; et il ne revenait pas de l'expression toute nouvelle, comme réveillée et aiguisée, de son visage, d'ailleurs plombé, éreinté et vieilli.

Dépeigné et en bras de chemise, Géfosse était assis à sa table, devant une grande feuille de papier où s'alignaient des phrases d'égale longueur^ margées de blanc sur les côtés.

— Des vers? dit Philippe.

— Je les ai faits cette nuit, mon petit. — Et il les lui lut. Ils étaient véritablement beaux : le poète s'y demandait par quel besoin du mal le cœur, rassasié d'un jeune et frais amour, va s'avilir prés d'un amour vieux et fardé. Ils se terminaient par un retour vers la pure maîtresse, l'évocation repentante de sa beauté douce.

— Les beaux vers ! — s'écria Philippe, qui avait moins fait attention à l'idée qu'au rhytme et qu'à la mélodie. Et il admirait, naïvement, ce don d'imagination créatrice.

— Vous trouvez? — dit Géfosse, qui savait bien que seules l'excitation du souper et une chute sensuelle, ensuite, avaient arraché les dernières rimes à son cerveau sec : car depuis longtemps il n'écrivait plus de vers.

Au reste, ils exprimaient assez bien ses sentiments, car ce matin il pensait très tendrement à ^["^^ Daygrand. « Péché ignoré, se disait-il, est à moitié pardonné. France part demain, nous nous raccommoderons. » Sa conscience ne lui reprochait pas autrement sa trahison, il la jugeait piquante et naturelle, l'actrice et lui étant liés par une franc-maçonnerie de talent, de métier. L'idée que Louise souffrait pour lui ne lui était pas désagréable, et le disposait en faveur d'elle.

Comme il achevait de s'habiller, Clairmont parut, les yeux bouffis de sommeil.

— N'allons-nous pas à Staouëli ? demandat-il.

— Et ces dames ?

— Le père Ismael les emmène à sa maison de campagne ; elle n'est qu'à une demi-heure de la Trappe : il nous invite tous à déjeuner.

— Ma foi, — dit Géfosse, — j'aime autant les légumes des trappistes.

PASCAL GEFOSSK 233

— Eh bien, filons! France, Adrienne, la petite Thordyet sa mère, avec le barnum, sontdéjà partis dans la voiture d'Ismaël. Saintrose et Tliuret nous attendent en bas dans une calèche. Allons à la Trappe; de là, ceux qui voudront déjeuner chez le juif iront, et la calèche reviendra prendre les autres

— Non, dit Géfosse, partez avec eux, nous serions trop serrés, je sais où trouver une voiture, j'aime mieux vous rejoindre.

Ainsi fut fait ; Géfosse évita le voyage avec les comédiens, dont il avait déjà par-dessus la tête.

— Ah ça, — fit-il quand un coupé les emporta, Philippe et lui, — et l'étude V

Philippe haussa les épaules.

— Et la leçon du petit Maurice ?

Philippe parut consterné, il avait oublié, aussi complètement que possible, d'avertir M""= Hansquine.

— Allons, je prendrai tout sur moi, — dit Géfosse en riant. — M"'^ Hansquine vous fait donc bien peur f

— Oui, — dit Philippe, — elle est ma conscience; quand j'agis mal, j'ai peur de son mépris.

— C'est une amie précieuse, — dit gaiement Géfosse, — tâchez de la conserver.

Il pensa que Philippe était bien heureux d'avoir, pour le guider, une lière et haute protection de femme : toute la vie d'un jeune

homme pouvait dépendre d'une influence noble. Si lui-même jadis avait aimé, à distance, une telle amie, au lieu d'apprendre l'amour vulgaire et la débauche, peut-être serait-il devenu tout autre.

Par quelle contradiction avec lui-même en vint -il donc à médire méchamment des tommes, à nier leur vertu, comme s'il voulait insinuer à Philippe l'espoir, un peu vil, que sa tendresse d'ami pour Thérèse pourrait, s'il savait agir en homme, se changer en un bonheur d'amant? Il n'en croyait pourtant pas le premier mot. De même, par quelle ostentation vulgaire lui confîa-t-il, un instant après, la tin de sa soirée d'hier avec France '?

On s'arrêta à un village, pour laisser souffler les chevaux ; la voiture des comédiens, comme un gros point noir, courait devant eux. Ils re- })artirent.

Après un assez long trajet, ils aperçurent dans la campagne plate, des murs, et au-dessus une masse de cyprès sombres.

— C'est leur cimetière, — dit Philippe, qui était déjà venu à la Trappe.

Arrivés à un grand portail, on parlementa avec le frère portier, et sur l'assurance que la voiture ne contenait point de femmes, elle put entrer et gagner les écuries.

Un vieillard à longue barbe, en robe blanche etmanteau noir, le chef couvert d'un petit bonnet

PAS(^.AL GEFOSSE 2 i5

crasseux, s'avança vers eux et leur dit simplement.

— Vous déjeunez ici?

Il leur montra le jardin, où fleurissaient les plus belles roses, et des champs de vignes superbes ; le vin de Staouëli, justement renommé, étant la principale exploitation de la Trappe. Ensuite il leur désigna le cimetière, et les y laissa aller seuls.

Ils coupèrent à travers champs, atteignirent un grand chemin longé d'arbres et bordé de stations de la croix, en pierre ; chacune portait, dans une niche, une réduction d'un des actes de la Passion, joué par un groupe en plâtre peint. Dans ce lieu mélancolique, propre aux méditations, ils trouvèrent les comédiens, frileux, car le temps était couvert et il avait plu.

Ils entrèrent dans le cimetière. En face, sur un monument, éclatait, en lettres noires, ce mot d'espoir et de certitude : resurgo.

Les tombes des trappistes s'exhaussaient, côte à côte, comme en un dortoir, si petites qu'on eût dit des tombes d'enfant. Elles étaient en terre et tassées en forme de cercueils, cercueils figurés, seuls permis aux trappistes, que l'on ensevelissait dans la terre nue. Elles ne portaient ni inscriptions ni dalles, rien qu'une croix, avec un nom. Et ces croix n'étaient pas toutes dans le même sens; certains morts ayant

23 I PASCAL GtiKuS-E

leur tête là où d'autres avaient les pieds. Rien de triste comme ces tombes, toutes pareilles et géométriques : symbole d'égalité dans la mort.

Le beau Saintrose hochait son menton bleuâtre, le col de son pardessus relevé; Clairmont épelait les noms; et Thuret souriait, avec un sourire plissé de vieux grime, de pensées qu'il n'exprimait pas.

Ils revinrent lentement vers le jardin, et on les conduisit à un portail intérieur, surmonté de cette devise de combat, de foi et de travail : Ense, Cimce, Aratro. Un trappiste en robe de bure entre-bâilla la porte.

— Entrez, dit-il, et, s'il vous plaît, parlez à voix basse.

Ils virent une cour de cloître, à colonnes, aux murs très blancs où se détachaient, en majuscules noires, des sentences en langue latine ou française, sur la vie de l'âme, l'exercice des vertus. On se sentait là à mille lieues du monde; un jet d'eau murmurait, entouré de plantes vertes, qui récréaient l'esprit.

Le père les mena à la chapelle : quelques trappistes y méditaient, soit en travers du chœur, soit face à l'autel, ceux-ci prosternés complètement, baisant la pierre; ceux-là agenouillés, et d'autres debout, les bras en croix. Un jour étrange, une surprenante paix, tombaient des vitraux. A voir ces sortes de morts-vivants aux yeux calmes, les grandes stalles de cliêne, le

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Christ immémorial, la notion du temps se perdait; on croyait respirer l'air du moyen âge.

Us virent ensuite la salle capitulaire, ornée de maximes sur la discipline, avec ses bancs de bois, SCS pupitres, et le siège rude du Doin Abbas, seigneur-abbé de la Trappe.

Après vint le réfectoire; sur des tréteaux polis par l'usure, chaque place était marquée par un gros morceau de pain, une casserole de légumes et une cruche d'eau. Des maximes prêchaient la sobriété, celle-ci entre autres : « Nourrissez-vous de ma parole, et non de chair et de vin ! »

Et Géfosse et les comédiens pensaient à cette vie dure, de travail aux champs, d'exercices religieux et de pitance maigre, qui contrastait si fort avec leur paresse et leur amour des bons repas.

Un escalier les mena au premier étage; ils passèrent devant l'infirmerie et visitèrent la bibliothèque; des in-folios énormes, reliés de cuir, tendaient leurs dos incrustés de titres barbares. Un moine, assis à une table noire, compulsait des registres, avec détachement.

Ils firent le tour du dortoir, une immense pièce, au milieu de laquelle, des deux côtés d'une séparation en bois, les trappistes couchaient, dans des stalles plus étroites que celles des chevaux, sur un lit dur, couvert de grosse laine. On ne voyait d'eau nulle part, et la pièce^

sas PASCAL GEFOSSE

malgré l'immense courant d'air des fenêtres, gardait l'odeur des êtres agglomérés.

L'uniformité de cette vie qui pliait le sommeil, le manger, la prière, sous la règle et l'égalité, frappait d'ôtonnement les comédiens.

A l'idée que le sommeil était réduit au strict indispensable , ils restaient saisis , eux qui aimaient les longs sommes et les lits de femme.

En repassant par la cour, ils virent beaucouj) de trappistes, dont quelques-uns très beaux, avec de longues barbes; ils avaient la poitrine large, les mains durcies par le travail. Ils saluèrent très bas, les bras croisés sur la poitrine, avec humilité.

Hors du portail, rentrant dans la cour de ferme, tandis qu'une volée de cloche mettait en liberté les ouvriers de l'exploitation, le frère, relevant sa robe de bure, à cause de la boue, les conduisit au cellier. Là, des foudres énormes arrondissaient leurs panses, })leines du vin des années précédentes; les plus éloignés correspondaient aux plus vieux crûs ,et celui qui faisait face à l'entrée contenait la dernière récolte. Un filet de rubis coulait })ar la bonde dans un baquet; à côté brillait un verre, et qui voulait pouvait boire. Tout le monde goûta le vin et le trouva excellent. Le trappiste, un vieil alsacien, hochait la tête; il était très âgé, sans barbe, avec

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des joues qu'un reste de sang- colorait et des yeux bleus ternes.

Il leur montra la distillerie, où des tiges de géranium amoncelées dans les alambics exhalaient un parfum fort, et les étables pleines de veaux, de vaches et de bœufs prospères.

Plein de tendresse pour les bêtes, il les caressait de la main, en passant, et joua comme un enfant avec un petit taureau, déjà hargneux Dans une stalle cadenassée, on entretenait un large et lourd étalon, aux flancs ondulants, au poil lustré.

Le frère entra dans la stalle, et avec une admiration naïve d'homme chaste, il flattait la croupe et l'encolure de l'énorme bête.

— Il est fatigué, il a bien travaillé! disait-il ingénument.

Ensuite, on arriva aux poulaillers.

— Vous mangez les œufs? demanda Géfosse.

— Oh non ! — dit le frère avec une indicible expression de pudeur. — Oh non, les œufs, on n'en donne qu'aux malades! — Et il insista : — Il faut être malade pour en manger!

Après quoi, il les ramena dans le jardin, devant le réfectoire des hôtes, et les quitta.

Saintrose, Thuret et Clairmont remontèrent en voiture, et allèrent rejoindre le reste des invités d'Ismaël. Géfosse, un instant, fut tenté de les suivre, mais il lui sembla qu'il ne verrait plus France avec le même plaisir. Il resta.

Bientôt Philippe et lui s'attablaient, en compagnie d'un gros prudhomme, de deux vignerons, d'un gamin et d'un vilain petit prêtre aux yeux rouges, devant des platées de pommes de terre, de haricots et de riz au lait, des litres de vin rouge et deux bouteilles de muscat.

Un moine en robe de bure, à tête de saint Joseph, et le trappiste blanc et noir qui accueillait les visiteurs surveillaient. Leurs figures étaient usées, leurs yeux éteints : ils semblaient abrutis par le travail, la réi^étition journalière des mêmes actes. Mais, vêtu d'une robe fine, ceinturé d'un cordon violet, l'abbé de la Trappe entra, barbu, brun et robuste, avec l'air fier d'un Templier. Il souhaita brièvement la bienvenue aux hôtes et sortit aussitôt.

Alors le vilain petit prêtre, que le mal de mer avait éprouvé, et à qui Ij vieux trappiste offrait des artichauts, lui cria très brutalement :

— Je vous répète, pour la troisième fois, que j'ai mal à l'estomac !

Il y eut un silence, un })eu de gêne.

— Il faut convenir, dit le prudhomme, que ces trappistes sont bien méritoires, car enfin ne jamais manger de viande, cela doit être très difficile!... Moi, je ne pourrais pas.

Mais le prêtre secoua furieusement la tête : « Non, non, ce n'était ni difficile ni méritoire! »

— Il faut la foi, dit un vigneron.

« Oui, oui, oui! approuva la tête du prêtre,

PASCAL GEFOSSE 2il

et il avait l'air do dire : C'est nous qui l'avons la foi, nous, clergé régulier, et pas ces moines!» Puis il grimaça :

— Je n'aurais jamais cru que le mal de mer fît tant souffrir !

Géfosse et Philippe, quand leur cocher eût déjeuné, remontèrent en voiture, après avoir, en échange de l'hospitalité reçue, acheté quelques chapelets de nacre, des flacons d'huile de rose et de géranium, et deux ou trois bouteilles d'eau-de-vie de vin.

Une fois rentré à Alger,Philippe mena Géfosse, sur sa demande, dans un bazar arabe connu des initiés seuls. Ils y virent des armes, des cuivres, des brûle-parfums^, des narguilehs et des étoffes. Comme Géfosse ne trouvait rien à son goût, on l'introduisit dans un cabinet retiré. Là, le marchand, qui avait la face livide d'un homme épuisé par le plaisir, lui montra, entre ses doigts tremblants de jeune vieillard, de précieux coffrets, des bijoux rares, qui miroitaient dans mi jour de cave. Géfosse acheta un collier d'argent pour Adrienne, et pour France un très beau bracelet d'or.

Il rentra chez lui, avec le vague pressentiment que M"" Daygrand allait venir. Vers cinq heures, en effet, il entendit, par la porte entre-bâillée, un bruit de jupes dans l'escalier : le palier était obscur, une femme s'y arrêta.

— C'est vous, Louise?

— Comment, Louise! — dit une voix sardonique, et France Rosy, le re|)Oussant dans le cabinet de travail, en plein jour, lui rit au visage, quoique très vexée :

— Ah! monsieur attendait Louise! c'est pour ça que tu n'es pas venu déjeuner? Et moi qui l)rends la peine... Dis donc, mon vieux, ui n'es pas mal canaille!

Et sa gaieté feinte disparaissant devant une jalousie méchante , son orgueil blessé se vengea en mots cruels, sur l'amour-propre de Géfosse; il eut dix fois envie de rompre; il préféra la désarmer à force de bonne humeur; et elle finit par rire d'assez bon cœur, après avoir exigé qu'il lui racontât tout :

— Ah! monstre! dit-elle, connue j'ai raison de ne plus t'aimer!

— Bah! — fit Géfosse insinuant, — hier soir... Elle se remit à rire, d'un rire un peu sec et

-nerveux, qui grandit, peu à peu insultant : — Ah! non, non,moncher, ne vapas croire...

j'ai fait comme toi, pardi; l'occasion, l'herbe

tendre... Mais mon amant arrive demain! tu

le connais? c'est Tolbias.

Ce fut à Géfosse dctre horriblement vexé;

Tolbias, un peintre, était son ennemi déclaré.

Il en prit son parti, et riant jaune :

— Eh bien, sans rancune?

— Aucune! — et encore un peu ironique, elle lui j)rêta ses lèvres.

PASCAL GÉl-OSSE 24.}

Un coup de sonnette les sépara.

— J'en étais sûr! » pensa Géfosse; et France devina à son air que « c'était Louise ».

— Eh bien, va ouvrir!

Ilehésitait, presque tenté par la brutalité de ce dénouement, qui couperait court à sa liaison, lui rendrait sa liberté. Mais cette lâcheté lui fit horreur.

La sonnette tintait plus fort.

— Voyons, Pascal, puisque je te dis que je ne suis pas jalouse! Laisse-moi lavoir par la serrure, au moins.

« Si je refuse, elle est capable d'un esclandre... » pensa-t-il :

— Cache-toi dans ma chambre, alors!

Et il courut ouvrir. M""' Daygrand entra lentement, sans parler. Elle regarda Géfosse très attentivement, puis tous les meubles et les objets autour d'elle; ses narines palpitèrent comme si elle sentait un parfum insolite :

— Vous êtes seulf

__QLiii et il trembla alors, sincèrement, qu'elle ne découvrit la vérité. En la voyant si grave, si belle dans sa pâleur, tout son cœur reflua vers elle; il dédaigna France.

— Vous alliez sortir? dit-elle.

— Oui, si vous voulez, nous descendrons

ensemble*?

Elle vit son mouvement, et défiante ou trop

lasse :

244 PASCAL GEFOSPE

— ToLitàTheure! — etelle s'assit sur le divan. Là, les larmes commencèrent à lui couler, une à une, sur la figure, sans qu'elle dît un mot, ni qu'elle fît un geste.

— Je n'aime pas cela! — dit Géfosse, impatienté par le danger.

Louise essuya ses yeux, et dit seulement :

— Pardon?

Désarmé par cette douceur :

— Etes-vous mieux? dit-il, en ce cas, nous pourrions...

Ce qu'il craignait arriva. La porte de la chambre s'ouvrit :

— Ne vous dérangez pas ! dit France Rosy, ]\|me Daygp^nd s'était levée droite. Géfosse,

sans savoir à quel instinct il obéissait, courut après France; elle avait disparu, en lui jetant les portes au nez. Il revint à Louise : elle le regarda, avec des yeux agrandis par la terreur, poussa un horrible soupir, i)uis courut à la porte-fenêtre. Ses mains, tâtonnant en vain pour l'ouvrir, elle colla son front aux vitres, afin de voir passer l'actrice, dans la rue, de s'assurer par là qu'elle ne rêvait point.

Géfosse se tenait derrière, au milieu de la pièce, les mains pendantes, comme un coupable.

Il attendait qu'elle se retournât, sans savoir ce qu'il lui dirait. Quoique étourdi, cela lui

PASCAL GEFOSSE 2i5

semblait naturel, inévitable. Le silence se prolongea cruellement :

— Vous devez bien me détester? dit-il.

Elle resta immobile, comme s'il n'avait pas parlé, comme s'il n'existait point. Il Insista :

— Vous me méprisez.

Lente, elle tourna les yeux, et lui jeta un étrange, un lucide regard, puis remit le front contre les vitres. Il supplia :

— Parlez-moi, Louise, dites-moi un mot.

Toujours ce silence, cette immobilité, la même

attitude rigide et détachée : il se sentit petit devant elle, et son amour s'accrut de cette humiliation.

— Je n'essayerai pas de me justifier, — murmura-t-il; — pourtant...

Un nouveau regard, glissant sur lui, alla à la pendule, enveloppa la chambre où ils s'étaient aimés; puis, résolue, comme si elle eût attendu seulement Cjue la route tut libre, elle marcha.

Il se jeta entre elle et la porte, les nerfs bandés, l'adorant furieusement, en cette minute où il allait la perdre.

— S'il vous plaît ! — dit-elleen cherchant la serrure, et sans l'écarter de la main, elle le repoussait de son épaule, comme un obstacle inerte.

— Louise, pourcjuoi partir? Où allez-vous f

— Mais il est temps cpie je rentre? On m'attend, — dit-elle d'une voix dont le naturel simulé faisait mal. Et plus ferme :

— A^oiilez-vous m'ouvrir cette porte '^

11 lui prit les mains, les réunit de force dans les siennes, l'éloigna :

— Non, vous ne sortirez pas, vous m'entendrez avant, vous me parlerez !

Elle fît un effort pour s'arracher à l'étreinte, et ne pouvant :

— "\^ous me faites mal, — dit-elle avec dédain. Il la lâcha, et presque aussitôt lui reprit une

main et la sentit glacée, comme si toute vie s'en était retirée. C'était donc fini, bien fini! Il baisa en suppliant cette main, i)ar un faible espoir, et elle tressaillit.

— Écoutez-moi! Écoutez-moi! dit-il.

— Non, je vous en prie, fit-elle avec répulsion, ne dites rien, je ne sais rien, je ne veux rien savoir! Je vous en prie, ouvrez!

— Tout à l'heure; et d'abord je vousjure... Sur quoi voulez- vous que je vous le jure?... Entre cette femme et moi, il n'y a rien, rien! S'il y avait quelque chose, est-ce que je vous aurais ouvert f Elle était dans ma chambre, qu'est-ce que cela prouve? — (Je m'enfonce!) — Naturellement, quelqu'un sonne!... C'est un hasard, une fatalité, rien de plus!

— Oh!... — fit-elle en le toisant de haut en bas, atterrée de le voir s'avilir ainsi.

Il le comprit, eut honte, et brusquement :

— Eh bien, oui, je mens, je l'avoue, je vous ai trompée! — Et aussitôt, avec soulagement, ou

PASCAL GÉFOSSE 2i7

par ostentation étrange, pour souffrir lui-même et la martyriser, il répéta avec fièvre :

— Jl- vous ai trompée! Hier soir, en vous quittant, je suis allé chez elle, après le théâtre... Mais ici, ici où vous êtes venue, où vous m'avez dit que vous m'aimiez, non, non! Elle était là, voilà tout, mais c'est vous que j'attendais, oui, toi, Louise, toi que j'aime! Car, c'est lâche, c'est vil, je ne l'aimais pas, cette femme, je ne l'aime pas, puisque je n'aime qu'une femme au monde, toi ! — Et il se jeta à ses genoux, les lui pressa. Et comme elle se reculait avec violence, elle l'entraina, rampant à ses pieds, criant, avec un désespoir d'enfant :

— C'est toi que j'aime, c'est toi que j'aime! Elle ne voulait pas le regarder et tenait ses

yeux au-dessus de lui, avec la résignation de l'impuissance, attendant qu'il ne parlât plus, qu'il ne la serrât plus, pour s'enfuir. Cependant, malgré son terrible effort pour se dominer, si atroces étaient son humiliation et sa peine, qu'un tremblement convulsif la prit.

Géfosse eut pitié d'elle, ses yeux se mouillèrent ; il ne voulut pas en perdre le bénéfice :

— Louise ! — dit-il humblement, —je pleure.

Vous pleurer '^—ût-eWe avec une stupéfaction presque ironique. Et soudain, renversant en arrière la tête de Géfosse entre ses mains, elle se pencha pour voir ses yeux, et boulever-

sée, dans une complète volte-face d'âme, avec une pitié infinie :

— Vous m'aimez donc encore?...,

— Pardon! pardon! — et il lui baisa, cou}) sur coup, les mains, avec des lèvres chaudes et furieuses. — Vous, vous... (Il bégayait, n'osant plus la tutoyer.) Dites ! vous m'aimez, dites ! vous me pardonnez!

Il y eut un silence, puis :

— Je vous pardonne.

— Alors, dis-moi que ta me pardonnes ?

— Je te pardonne.

— Dis-moi que ta m'aimes?

— Je t'...., — mais le mot lui resta dans la gorge, et la pauvre femme, consciente de sa lâcheté irrémédiable, se mit à sourire, comme elle eût pleuré.

« Très bien ! » pensa Géfosse, à qui tout son sang-froid revint. France ne l'inquiétait pas : et elle partait demain.

Alors, il hébéta, endormit la douleur de Louise par de belles paroles bien tendres, aussi sincères que le lui permettait sa nature d'écrivain curieux dumal,intelligentet égoïste. Dans cette chambre, M""^ Daygrand s'était perdue; aujourd'hui son avilissement fut complet. La pendule sonnant une lieure tardive, la réveilla.

« Allons, pcnsa-t-elle, je me perds absolument. »

Et elle avait envie de rester là, sans forces pour s'en aller, remettant sa voilette et ses gants avec des gestes de somnambule.

— Monsieur Haosquine ?

— Si monsieur veut me dire son nom?

("était au palais du Gouverneur, place de

rArchovêché. Sans nouvelles de Louise depuis deux jours, étonné de n'avoir pas revu Philippe, n'osant, par un curieux i)ressentiment, se présenter à Mustapha, il s'était dit :

« Hansquine est de retour, allons le tàter. »

Le garçon de bureau revint.

— Si monsieur veut bien attendre.

Il pensa : « Il y a quelque chose. » — Quoi? Sa conscience le lui disait de reste, mais peut-être, dans une ville où tout se sait , étaient-ce seulement sa liaison, son souper avec France Rosy, qui le mettaient en disgrâce auprès des gens vertueux. Mais cette idée, d'où lui venait-elle? Et pourquoi ce malaise? Il faillit s'en aller; la porte s'ouvrait: Hansquine parut, voûté, tout à fait livide, et s'effaça devant Géfosse, qui tira de leur shake-

hand un pronostic : la main d'Hansquine n'avait pas répondu à la pression de la sienne.

— J'ai pris bien part... Comment allez-vous?

— Mieux, je vous remercie. J'ai failli y rester, mais... j'en suis revenu. — Et ses doigts tambourinèrent distraitement sur les paperasses, où son regard s'abaissait, préoccupé.

— Vous travaillez trop! dit Géfosse.

— Oui, je... assez ! — et relevant avec hésitation ses paupières sur ses yeux gris :

— Vous allez nous quitter?

— Qui vous l'a dit?

— Personne, je croyais — il regarda Géfosse bien en face, comme s'il attendait la réponse. Elle fut évasive :

— Cela dépend, en effet. J'attends des lettres de France. Ces dames vont bien?

11 y eut une pause, un sec petit :

— Ni bien ni mal.

Et une nouvelle pause. — « Diable ! » pensa Géfosse.

Hansquine ne l'invita pas à dîner, ne lui parla plus de monter à cheval et, pour écarter toute intimité, disserta, en termes administratifs, sur la colonisation.

Géfosse se dit : « A moins de provoquer une explication, je ne saurai rien ! » Et il reculait à l'idée d'en avoir une avec un tiers tel que Hansquine ; passe encore avec Daygrand !

Bientôt la conversation tomba, et il se retirait de mauvaise humeur.

Il repassait dans l'antichambre; une porte s'entre-bâilla.

— Psstt ! — Il reconnut la figure rose, souriante, de Saignely.

— Entrez donc ! — Et tout bas, curieusement :

— Vous avez vu Hansquine?

— Oui. — Il dit ce oui le plus naturellement qu'il put.

Saignely haussa les épaules, gai, l'air fin.

— Asseyez-vous donc! On ne vous voit plus? Oui, je sais, le travail!... — Et il eut un rire discret, tandis que ses yeux brillaient, comme deux gouttes d'eau au soleil. — Ma femme? Merci, elle va bien. Ah! elle est très, très curieuse que vous lui donniez dos détails sur France Rosy ? Venez-vous dîner demain, sans cérémonie? A moins que — (il prit un air naïf)

— Hansquine ne vous ait invité ?

Et le regardant en dessous, il ne put se tenir de rire.

— Qu'est-ce qui vous prend? — dit Géfosse, riant lui-même, sans en avoir envie.

— C'est... c'est nerveux, ne faites pas attention, je... je pensais à la tête du patron! — et il rit encore, dans un accès maladif, irrésistible, dû à la "morphine. Géfosse, pendant ce temps, tortillait sa moustache avec énervement, l'œil inquiet. Saignely s'arrêta court.

— '- C'est bête, les idées... je riais! — Et il pensa qu'il avait eu tort de rire, et qu'il aurait bien plus tort de parler; mais déjà, tant la langue lui démangeait :

— Il n'y a pas de mal , n'est-ce pas ? C'est seulement Hansquine qui s'imagine que vous êtes amoureux"?

Géfosse le regarda bien au fond des yeux, et tranquille :

- — Ah! de qui donc?

Saignely eut un sourire équivoque.

— De sa femme, peut-être !

— Hon ! — fit Géfosse , défiant et perplexe.

— Vous voulez rire ?

— Pourquoi cela? Hansquine est aussi chatouilleux qu'un autre ! Les on-dit vont leur train dans une ville comme Alger. Vous avez été reçu chez eux, et...

— C'est absurde ! dit Géfosse, un peu soulagé.

— N'est-ce pas ? Aussi les soupçons d'Hansquine ne sont-ils pas dirigés précisément sur sa femme, mais... — Géfosse eut peur, très peur :

— Mais?...

— A côté ! — Et Saignely salua.

Géfosse reçut le choc, sourit et haussant les épaules :

— Ayez donc l'obligeance — fît-il avec dé- .sinvolture — de me faire part de ce qu'o/i dit ?

— Mais rien, mon cher ! La province est méchante, voilà tout ! Que n'a-t-on pas inventé sur

ma femme, sur M'^® Hansquine même? Vous êtes assez fort pour braver une iBédisance, ou assez habile pour ne pas y donner prise. Ne voyez donc là qu'une indiscrétion d'ami. Après tout, vous savez le proverbe: Un homme averti...

Géfosse voulut en savoir plus, insista, lepressa, mais en vain; l'autre resta vague, et n'allégua (ignorance ou réserve?) aucune assertion nette ; ce qui fit que Géfosse ne sut ja^ mais exactement à quoi s'en tenir sur la portée de la médisance publique.

Seulement il insinuaque son retour en France serait peut-être prochain ; idée qu'il n'avait pas eue, avant de voir Hansquine. A cette première précaution, il joignit celle de bavarder, crûment, sur France Rosy, simulant une cordiale franchise, d'homme à homme. Mais il ne sut pas si Saignely en fut la dupe, car il se contentait de sourire, d'un air complaisant, en montrant les dents.

— Venez diner, n'est-ce pas? — dit-il quand Géfosse se leva, et comme celui-ci refusait, se souvenant d'une promesse donnée au vieil ami de sa famille , il n'insista pas pour un autre jour, et prolongeant, plus qu'à l'ordinaire, sa poignée de main : • >

— Vous savez que vous pouvez compter absolument sur ma femme et sur moi : nous avons déjà démenti ces sots propos !

— Merci, fit Géfosse, qui s'en alla soucieux.

PASCAL GFFOSSE: 25â

« D'une façon ou d'une autre, pensa-t-il, cela devait arriver. » Et il lui. sembla que les difficultés refroidissaient sa tendresse. N'aur.ait-il donc tenté de l'attendrir, ne l'aurait-il reconquise, la dernière fois, que par pitié pour elle? « On ne peut le nier, et Stendhal a raison : la possession détache l'homme et attache la femme. » Alors il s'effraya, se sentant garrotté de liens étroits, qu'il ne pouvait dénouer sans péril, et rompre sans lâcheté. Pour la première fois, il s'estimait humilié, amoindri de l'accueil d'Hansquine et de Saignely, et le rapprochant du silence de Louise et de la disparition de Philippe, il entrevit tout à coup l'évidence.

« Ou Louise a parlé, ou elle est malade, on les deux ensemble sont vrais.

« Que faire? Aller chez elle? Et si je ne suis pas reçu? Lui écrire? C'est chanceux. Il faut que je voie Philippe sur-le-champ. Vite à l'étude! »

Et il déroulait, chemin faisant, des hypothèses consolantes, refoulait des suggestions tristes ; puis, avec l'angoisse soudaine de l'inconnu :

« Qui sait ce qui se sera passé durant ces deux jours? »

Et il se rappela l'adieu de Louise, ce départ somnambulique d'un pauvre être, assommé du coup que frappe au cœur la trahison d'un autre être adoré; il se rappela le pardon qu'il lui

2ÔG PASCAL GEFOSSE

avait arraché, et ses tristes yeux, avec leur pitié et leur égarement. Ah! il l'avait bien avilie!... au i)oint qu'il prenait presque leurs baisers en dégoût. Alors, par réflexion, il comprit bien toute l'atrocité de sa conduite. « Quel horrible retour sur elle elle a dû faire après! Comme elle doit me haïr, me mépriser. Non! c'est contre elle-même, j'en suis sur, qu'elle tourne ses reproches. Pauvre femme, comment est-elle rentrée seulement? Et depuis, qu'a-t-il pu arriver ? »

Sa demi-quiétude, troublée de craintes vagues, pendant ces deux jours, lui parut inexplicable : « Idiot que j'étais! — Ah! montons! »

En entrant dans l'étude, il vit la place de Philippe vide.

« Il ne manquait plus que cela ! »

Mais un clerc le rassura : Haignei'é avait été appelé dans le cabinet du patron. En effet il y recevait une verte semonce pour son inexactitude, et il ne revint qu'au bout d'un quart d'heure, qui parut un siècle à Géfosse.

En l'apercevant, Philippe rougit, et cherchant à dissimuler son embarras, s'empourpra jusqu'aux oreilles.

— Je venais vous prendre, dit Géfosse; si vous avez affaire, j'attendrai,

— Je puis sortir! — déclara Philippe qui se sentit pris, et dehors il affecta un air dégagé ;

mais son enfantin dépit, son chagrin et son inquiétude se laissaient voir à plein.

« Toi, pensa Géfosse, tu es honnête et scandalisé, vaniteux et vexé, amoureux et monté contre moi. »

— Vous avez fait la moue en me voyant. M"^ Hansquine vous a donc grondé'^

— Grondé? — demanda Philippe d'un petit air dédaigneux, qui sous-entendait un « Je ne comprends pas! »

— Je m'imaginais qu'à vingt ans vous étiez hors de page. On vous a donc défendu de me voir?

— Par exemple ! Quelle idée ? — Et il s'agita.

Géfosse lui passa la main sous le bras, et d'un ton de confidence enjouée :

— Mon cher Philippe, je ne regrette pas de vous avoir fait souper avec des gens que vous serez peut-être bien aise de retrouver un jour, car vous viendrez à Paris; votre talent vous y appelle, et là je vous aiderai de tout mon pouvoir. Vous savez aussi bien que moi que France Rosy n'est pas une Lucrèce, et ce n'est pas à nous de nous en scandaliser : notre morale, à nous autres, doit être plus large que cela.

Après cet exorde insinuant, il baissa la voix :

— Il ne s'agit pas de cela, mais d'une question

autrement délicate, sur laquelle j'ai des explications à. vous donner et des excuses à vous faire.

Philippe, déconcerté, le regarda naïvement.

— J'ai dû, dit Géfosse, — et bien à contre-cœur .(car une grande sympathie m'entraîne vers

vous), j'ai dû garder vis-à-vis devons un secret purement sentimental, qui — (Philippe fit un mouvement) — ne m'appartenait pas à moi seul. Vous avez trop de cœur pour n'avoir pas approuvé cette réserve, qui est celle qu'un galant homme doit toujours garder, et vous avez trop d'esprit pour n'avoir pas deviné, d'ailleurs, toute la vérité'?

Ce brevet gratuit de perspicacité, qui rejetait bien loin la supposition, la possibilité même, que Philippe eût été pris, un seul instant, pour dupe, guérit son jeune et maladif amourpropre.

— Mais, dit Géfosse, puisque vous avez eu la délicatesse de faire semblant de ne rien savoir, laissez-moi tout vous dire. Oui, je suis amoureux, en tout bien tout honneur, d'une femme honnête, sur qui malheureusement je n'ai aucun droit. Une affection si pure, si désintéressée qu'elle soit, risque toujours d'être un peu calomniée. C'est ce qui, j'en ai peur, est arrivé pour moi, car depuis d-eux jours je suis sans nouvelles de cette personne, et je n'ose, par une discrétion que vous comprendrez, me

PASCAL GÉFOSPE 259

présenter chez elle? Est-elle malade? Que lui a-t-on dit de moi? Que se passe-t-il? Vous qui êtes mêlé un peu à sa vie, je vous en prie, dites-le moi.

- Philippe, ébranlé par ce ton d'amitié, un peu ;rassuré par l'assurance que le mal était platonique, sentit tomber les préventions qu'on lui avait soufflées contre un homme qu'il aimait, admirait, et dont il subissait, malgré tout, l'ascendant. Sa générosité lui inspira une franchise égale, mais comment s'exprimer...? Géfosse lui vint en aide.

— En deux mots. M"'"... Daygrand est-elle malade?

— Oui, dit Philippe, mais elle va mieux. Voici -comment je l'ai su. Avant-hier matin, en arrivant pour la leçon de Maurice, j'ai trouvé M'"" Hansquine très changée à mon égard, en colère et le visage défait; elle m'a reproché , en termes très durs — je vous dis tout, n'est-ce pas? — d'avoir pris part au souper de France Rosy; elle a dit

-que vous me feriez le plus grand tort, que tous ses pressentiments étaient justifiés déjà, mais qu'elle m'en reparlerait ; qu'il fallait que je courusse à Alger chercher leur médecin : M""^ Daygrand était rentrée la veille très souffrante, s'était couchée sans dîner, et avait eu la fièvre toute la nuit et un peu de délire. Comme je partais, elle m'a dit en propres termes : « N'allez pas avertir au moins ce... monsieur, et regardez-

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moi, VOUS savez que je ne mens jamais, si vous lui répétez quoi que ce soit, vous ne remettrez pas les pieds ici ! » Elle est violente quand elle s'y met; vous jugez l'effet que cela m'a produit. J'ai imaginé qu'il s'était passé, entre vous etlM^'^Daygrand, des choses extraordinaires. Le médecin a ordonné une potion calmante. Le soir je suis revenu pour la troisième fois. M""' Hansquine semblait plus rassurée; j'ai compris que le mal était moins grand qu'elle n'avait cru d'abord: elle m'a annoncé que M'"" Daygrand allait mieux, et aussitôt elle m'a fait subir un interrogatoire sur tout ce que je savais de vous, sur nos rapports, sur ce que j'avais entendu dire. Et alors, un peu plus tranquille, elle m'a répété que dès le premier jour elle avait eu des soupçons sur vous, qu'elle ne les avait confiés à personne, que ce malheureux voyage avait été une fatalité, parce qu'elle n'avait pu surveiller son amie, pendant ce temps-là ; qu'elle espérait qu'il n'y avait rien d'irréparable ; que Louise, pardon! M""^ Daygrand vous aimait, et que c'étaient votre liaison certaine, votre souper avec France Rosy, dont toute la ville parlait, qui avaient provoqué cette crise nerveuse; que sa pauvre amie était bien à plaindre d'avoir rencontré un homme tel que vous; — (sa peine la rendait injuste !) — qu'elle ne savait que faire, qu'elle avait failli appeler immédiatement Daygrand; mais que la chose était délicate; qu'en

attendant, si vous reveniez, elle vous ferait consigner à la porte. Vous m'excuserez de vous répéter ces sottises? Bref, ce matin elle était plus calme ; M""^ Daygrand avait eu un gros accès de fièvre, sans délire ; le docteur n'avait plus d'inquiétude: elle pourra se lever demain, mais elle devra garder encore la chambre.

Géfosse avait écouté sans broncher, il tendit en silence la main à Philippe et la lui serra durement.

Philippe hésita ; puis son cœur l'emportant, il dit tout bas, comme s'il proposait une chose honteuse :

— Si... (peut-être pourrai-je lui parler...) vous aviez une commission à me donner ?

Géfosse, presque attendri, faillit accepter, malgré son horreur des lettres — depuis un drame poignant de sa jeunesse : quatre pages de lui tombant dans les mains d'un mari, qui immédiatement faisait interner sa femme dans une maison de santé — mais le motif de son refus fut autre ; il venait de toiser moralement Philippe, et il s'était dit : « Pour un regard de sa Thérèse, il livrerait, de la meilleure foi du monde, Louise et moi. Rusons ! »

— Non, je vous remercie ! — fit-il songeur : et, après une pause :

— Je craignais, je l'avoue, des choses pires. Certes, l'état de M'"" Daygrand me navre, mais

2G2 PASCAL GEFOSSE

à supposer que le passage de France Rosy ait IDLi inspirer à cette âme d'élite une jalousie bien indigne d'elle, peut-être est-ce un bonheur, puisque Daygrand étant mon ami, et Elle parfaitement honnête, mon affection — dont je ne me cache pas — est condamnée à s'éteindre ; et en ce cas le plus tôt sera le mieux. D'ailleurs, je vais rentrer incessamment en France, dès que j'aurai réglé mes affaires. Dans tout ce que vous m'avez dit — il se redressa avec dignité — il n'y a qu'une chose qui me soit pénible, c'est ro})inion que semble avoir sur mon compte M'"" Hansquine,dont je respecte infiniment le grand cœur et l'esprit. Il m'en coûte d'être mal jugé par vos amis. Ce n'est pas la première, fois — il eut un sourire amer — que je paye pour ma mauvaise réputation. Ah ! Philippe, c'est un triste métier que le nôtre; on nous juge sur une légende inventée, et personne ne connaît le fond de notre cœur !.. Quoi qu'il en soit, je n'oublierai pas notre conversation. Je vous prie de ne pas en faire mystère. C'est moi qui suis venu vous chercher; vous pouvez répéter tout ce que je vous ai dit. Et maintenant, nous sommes amis, n'est-ce })as, et nous le resterons !

— Oui, dit Philippe, soulagé d'un grand poids.

Son sourire reparut; il trouvait Thérèse injuste, il se disait : « Quel malheur que ces deux natures supérieures ne puissent s'accorder! »

PASCAL GEFOSSE 2G3

Puis, après de longues réflexions : « Est-il sincère? S'il ne l'est pas, ma foi, il est meilleur comédien que France Rosy ! »

Géfosse pensait :

« Comment tout cela va-t-il finir? Que diable vais-je faire ? Reprendre le bateau ? -•)

Géfosse avait un étrange cauchemar :

Il travaillait de nuit, dans son cabinet de travail, depuis si longtemps que ses cheveux étaient devenus blancs. Il était poigne par une angoisse inconnue, l'attente d'un événement, ou d'un spectacle extraordinaire, imminent.

La porte, attirée par une main invisible, recula et s'ouvrit, sur un fond d'ombre suspecte. Les flammes des bougies, peureuses, vacillèrent. Le malaise ambiant, qui semblait régner depuis des siècles, s'accrut. Solennel fat le silence. Étrange surtout était le lieu : ce cabinet de travail, dépouillé de sa réalité, n'en gardant que l'apparence, paraissait réduit à la vie factice, simulée, d'un décor. L'angoisse même qu'il inspirait était imaginaire. Et les flammes des bougies, en leur frisson éperdu, rappelaient exactement celles qui, cet hiver, à rOdéon, palpitaient au cinquième acte d'Antouy^ dans le soutHe d'épouvante que laissent derrière

eux les grands gestes, la mimique affolée des amants, surpris par le mari.

« Misérable ! » vociféra Daygrand sur le seuil.

Il tenait d'une main une valise, de l'autre un carton à chapeau. Il les déposa sur le tapis, et s' approchant de Géfosse, qui venait de s'aplatir le nez sur la table, il murmura :

« Tiens, il dort ! »

Et mis en défiance par un ronflement bien nature :

« Mais peut-être qu'il fait semblant? »

Très rusé, il lui appuyait aussitôt ses deux poings sur le sternum.

« Oh! quel poids horrible, affreux! Ne nous éveillons pas surtout? ^lais que je suis bête! je ne dors pas, puisque je vois Daygrand comme si mes yeux étaient ouverts; pourtant, ils sont fermés! »

Il essaya de desceller ses paupières, se donna un mal inouï, ne put :

« C'est drôle, Daygrand n'a pas l'air fâché. »

Non. Il furetait dans la chambre, glissant sur la pointe des pieds, avec une grâce d'éléphant, et il entrouvrit un des battants de la bibliothèque.

« Ah! mon Dieu! Louise qui est à côté dans la chambre! Il va la trouver! Comment la prévenir? Si je remue, tout se découvre! Non! Sauvé! Il va au cabinet de toilette, il enlève son gilet, il... oh!... Tiens, il se fait la barbe? C'est

26(j PASCAL GEFOSSE

drôle, je n'ai jamais compris qu'un barbier vous rasât, car enfin, on tend sa gorge ! Que cet liomme soit fou ou tenté, couic ! il vous la coupe! Ah! mon Dieu!... »

Il eut l'intuition que tout ce qu'il pensait, Daygrand, par une divination magnétique, le percevait à mesure : ainsi, voilà que l'idée du coiffeur, répercutée télégra})hiquement dans son cerveau, lui agréait. Il s'approchait, brandissant le rasoir.

« ^lais! il va me couper le cou? Si je pouvais bouger! Je ne puis... je ne peux pas! C'est bête de mourir... Comme les flammes des bougies s'effarent; oui! c'est bien Clairmont qui jouait Antony, et France qui faisait Angèle, cet hiver; bravo, France!... Et je vais mourir'^ Parfaitement : il aiguise le rasoir. Pourquoi sonne-t-on les clochesf pour mon glas! Aïe!.. Hubert me prend aux cheveux, il pousse le rasoir, c'est froid. Aaaah!... c'est drôle, je n'ai pas souffert! — Et je suis mort? Voilà qui est farce ! Zut pour les cloches ! »

Et Géfosse s'éveilla, baigné de sueur, sur son divan, en plein jour.

Un léger tintement de sonnette mourait dans l'antichambre, assez obscure, sur laquelle s'ouvrait grande la porte, qu'il croyait cependant bien avoir fermée. Confondu par la stupidité de ce rêve, il en avait encore froid dans le dos, et cette impression ne cessait pas; un peu de vie

PASCAL GEFOSSE 2Q7

étrange et somnambulique lui restait aux nerfs.

— Mais il y a quelqu'un là! dit-il.

En effet, un léger, très léger grattement s'éleva derrière la porte d'entrée. Horripilé, il courut ouvrir : c'était Louise, en noir, d'une pâleur de cire, très maigrie.

— Comment, c'est vousf

Cette réalité achevait de le confondre, il se passa la main sur le front, craignant que le rêve ne continuât; et hanté par la vision du mari, il le sentait là, présent quoique invisible, entre eux.

— Qu'avez-vous donc? dit-elle.

— Rien... Mais vous, comment ètes-voas venue ?

Et à distance, lui tenant les mains, il les écarta pour la mieux contempler, comme on fait aux enfants quand on admire leur robe neuve.

Très pâle, elle semblait plus grande et plus mince dans son deuil; et cela le troublait, comme s'il voyait une autre Louise. Confuse d'être ainsi regardée, d'un souple élan, sans répondre, elle s'abattit sur lui, la tête sur l'épaule, poitrine contre poitrine, avec une pudeur toujours tressaillante et une faiblesse qui se contiait en lui.

Il éprouva une pitié immense, et penchant ses lèvres, il les promenait sur les cheveux de Louise, n'osant lui baiser le front ni les joues, par une honte étrange, tant il sentait que sa

trahison avait, en dépit du pardon, brisé, sinon les attaches même, du moins ces mille liens délicats, qui d'un être à l'autre sont comme les fils de la Vierge de l'amour.

Tenue ainsi dans ses bras, elle rejeta en arrière son buste et sa tête, et lui mettant les mains sur les épaules, osa le regarder en face, fixement, comme pour se graver au cœur l'image de Géfosse : cela supposait une séparation possible, la fin probable d'un amour. Il le comprit, et fut remué par des idées sourdes et tristes, des pressentiments d'automne; il lui sembla qu'elle portait le deuil de leur tendresse. Il la fit asseoir, et s'asseyant à ses genoux sur un coussin :

— Comment êtes-vous venue? rôpéta-t-il.

— Mais naturellement. J'ai dit que j'allais chez vous.

— Chez moif Comment! Quelle... Mais c'est de la folie !

— Est-ce que tout ce qui s'est passé n'est pas de la folie? dit-elle.

— Et Thérèse ne vous a pas empêchée?

Il y eut un silence : ^l""" Daygrand baissa la tête; sans doute elle pensait à des scènes pénibles, à sa meilleure amitié rompue. Géfosse dit :

— Est-ce qu'elle sait. . . — Et il ne sut comment s'exprimer.

— Dites.

PASCAL GEFOSSE 2G9

— Que... vous m'avez appartenue

Elle fit un long signe de tête, gravement.

— Qu'est-ce qu'elle dit?

— Elle me plaint!

Et M""* Daygrand, un peu farouche, haussa les épaules ; ses yeux regardaient au loin. Une curiosité fébrile dévorait Géfosse, que décontenançait cet air calme et taciturne; il ne put se taire et murmura :

— Et... votre mari'?

Il lui semblait impossible qu'elle ne fût pas venue pour en parler : sa présence attestait des événements graves, survenus tout à coup :

— Il revient demain, dit-elle.

— Ah!... mais les ministres ne rentrent que dans huit jours?

— Il revient demain, — dit-elle avec détachement.

Le cœur de Géfosse palpita, son rêve lui revint : « Voilà le moment venu, pensa-t-il. » Et, froidement :

— Ah!... est-ce qu'il se doute?

— Pas encore, je ne sais. Non, il me croit malade.

Elle dit cela si étrangement que Géfosse la regarda avec inquiétude, comme si elle était en effet très malade, un peu folle, peut-être. Puis, le ton avec lequel elle avait dit : « Il revient demain, » l'avait piqué.

— Comme vous m'annoncez ce retour tranquillement? dit-il.

— Comment voulez-vous que je vous l'annonce f dit-elle.

« C'est vrai, elle est stoïque. Que de femmes se tordraient les mains, me crieraient aux oreilles : « Sauvez-moi, vous m'avez perdue, « sauvez-moi ! »

— Que faire?... — ajouta-t-elle, en haussant les sourcils, la paume des mains ouverte, les épaules tombantes, avec un air doux et navré d'impuissance.

Il baissa les yeux.

« Oui, que faire? l'enlever? Il n'y pouvait penser. Attendre Daygrand de pied ferme, voilà tout! »

— Que lui direz-vous?

— Ce que vous m'ordonnerez, — dit-elle avec une étrange candeur; — est-ce que je ne suis pas toute à vous?

Une curiosité cruelle le poussa :

— Si je vous disais : Partons ! viendriezvous?

— Mes enfants!... dit-elle d'une voix à peine distincte.

— Ah! — fit-il méchamment, oubliant qu'il ne s'agissait que d'une supposition, — vous m'aimez moins qu'eux !

— Si vous l'exigiez, — dit-elle avec effort, — je partirais.

PASCAL GEFOP?E 271

— Ngh, — dit-il satisfait, — je suis plus soucieux de votre honneur que vous-même : vous n'avez pu, en me taisant la grâce de m'aimer, aliéner vos droits de mère et votre ran^i' dans le monde. Comprenez-moi bien. Un grand danger vous menace, peut-être se passera-t-il des choses graves. J'ai besoin de tout mon sangfroid et d'être sûr du vôtre. Promettez-moi donc de ne commettre aucune imprudence, promettez-le, non pour vous, je connais votre fierté, mais pour vos enfants, pour eux seuls, Louise!

Elle baissa la tête, sans répondre.

— Et maintenant, dit-il, rentrez vite; ne faites rien sans m'en prévenir, surtout soyez prudente. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas, comme ■VOUS savez que vous pouvez compter sur moi'^

— Oui.

Ils s'étaient levés et se tenaient embrassés, étroitement ; un long cri aigu, traversant les murs, leur arriva, si étrange que M™^ Daygrand pâlit.

— Avez-vous entendu f

Anxieux, il inclina la tête : tous deux prêtèrent l'oreille, soudain blêmes, comme s'ils entendaient assassiner quelqu'un.

Un nouveau cri, lointain, mais acéré, leur perça le tympan. ^M""" Day grand enfonça ses ongles dans la chair de Géfosse :

— Enlendez-vous '^ entendez-vous ? — dit-elle plus morte que vive. Et lui même sentit ses cheveux se dresser, dans une sorte d'horreur mystique. C'était bien la clameur d'une agonie brutale, le hurlement d'une bête qu'on égorge. Tout à coup, au troisième cri, l'expression du visage de M""^ Daygrand changea, et Gôfosse comprit, en même temps qu'elle, qu'une femme, non loin d'eux, enfantait péniblement.

— Ah ! c'est affreux! — dit-elle, en se laissant tomber, défaillante, sur le divan.

Et aussitôt affluaient dans l'esprit de Géfosse des associations d'idées bizarres : les racontars de Saignely concernant à la fois Sagittaire, la propriétaire, cette vieille comtesse, ^ et sa tille Juliette ; sur cette dernière, son attention se fixa. Nul doute, c'était elle qu'ils entendaient crier, sur le lit de misère des femmes en mal d'enfant. Il raconta à M""* Daygrand cette histoire bête, dont la fin leur parut tragique, en cette minute : elle écoutait, avec des yeux qu'agrandissait l'angoisse d'entendre, chaque fois plus horribles, ces plaintes.

— Pauvre créature !.. — murmura-t-eile.

Se regardant, ils eurent la même pitié, de

cette naissance bâtarde, de cette maternité honteuse proclamant à grand cris, dans un labeur d'angoisse, son déshonneur vulgaire. Il leur venait une stupeur des cruautés du sort, un effroi sourd de la souffrance physique, une

pitié de leur chair misérable. M"^ Daygrand suait à grosses gouttes.

• — Oh ! soupirait-elle.

Elle pensait, sans pouvoir détourner les yeux de Gôfosse, à ce hasard mystérieux des conceptions; elle venait de s'avouer qu'eux aussi auraient pu, — et qu'en savait-elle?... engendrer un pauvre être, pire que bâtard, pire qu'adultérin, faussement légitime, qui ne leur appartiendrait pas, à Olivier du moins, et qui, imposé par la loi à un père dont il ne serait pas le fils, à des sœurs et frère dont il ne serait frère qu'à demi, pourrait naître, lui aussi, dans les affres, l'horreur et le sang.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — répétait-elle, et les cris lui entrant dans le cœur, elle finit par se boucher les oreilles, en y pressant les paumes de ses mains; sur ses lèvres s'agitait sans bruit le balbutiement d'une prière, intercession humble, afin que cette malheureuse souffrît moins. Géfosse, quoique plus endurci, ne pouvait dissiper son malaise : il lui semblait que cette misère d'une autre s'ajoutait à leurs propres misères, criait sa note d'épouvante triviale, prophétiquement, au milieu de leur rendez-vous périlleux et triste.

Les cris avaient cessé, mais le lourd silence qui suivit parut encore plus pénible. Géfosse et M""^ Daygrand ne pouvaient refouler leurs suppositions : les douleurs s'ètaient-elles arrêtées

274 PASCAL GEFOSSK

pour reprendre plus fortt l'enfant était-il né ? vivant ou mort? garçon ou fillef Et cette curiosité béte et poignante, mais bien humaine, leur faisait regarder les murs, tendre l'oreille.

— Sauvez-vous ! — dit Géfosse, après avoir forcé Louise à boire quelques gouttes d'un cordial.

Elle regarda l'appartement, puis Géfosse, encore les meubles, les papiers, les livres, puis Géfosse, et encore lui, très longuement. Ils s'étreignirent, comme s'ils se voyaient pour la dernière fois, et se reprirent, sans qu'elle pût détacher ses bras : il lui semblait qu'elle allait mourir et qu'elle ne le reverrait jamais plus.

Quand il ouvrit la porte, leurs regards instinctivement allèrent, sur le palier, vers la porte voisine, d'où les cris étaient partis : le grand silence leur fit froid au cœur. Elle contempla Géfosse, étrangement pâle, avec un regard, un sourire indéfinissables de morte.

— Sois prudente ! — souffla-t-il.

— Adieu ! adieu ! — et s'arrachant brusquement de ses mains, elle s'enfuit.

— Daygrand est arrivé ! dit Philippe.

Très impressionné, il regardait Géfosse curieusement, pour voir l'eiffet produit.

— Oui, je sais. — Et Géfosse réprima un sourire.

Philippe, déconcerté par cette nonchalance,, î'ougit, puis s'avisant qu'elle n'était que feinte, il regarda Géfosse bien en face ; ses yeux clairs dirent expressivement : « Je sais tout. Pourquoi vouloir encore me tromper f Est-ce que vous ne voyez pas que je suis votre ami ? »

Géfosse comprit le reproche; sa figure refléta un intérêt soudain ; et très affectueusement :

— Vous avez autre chose à me dire 1

Et Philippe ne répondant pas immédiatement, il ht des avances, questionna :

— Vous avez-vu Daygrand? Comment va-t-il?

— Bien; il m'a pai'u soucieux, uniquemeiity de la santé de M"''' Daygrand. Il a eu un long entretien avec le médecin, puis avec M'^^Hans-

quine, qui l'a pressé d'emmener sa femme pour quelques jours, en lui répétant qu'un changement d'air était indispensable, et ferait grand bien à M""' Daygrand.

— Et qu'a-t-il répondu?

— Il s'est décidé à l'emmener pour huit jours : ils partent demain pour Médéah.

— Ah!... Et elle?

Philippe, baissant les yeux, répondit :

— Elle m'a prié de vous prévenir et de lui rendre votre réponse. — (Géfosse sourcilla.) — Ce matin, dans la salle de travail, nous étions seuls ; ses paroles étaient banales, mais à l'accent et au regard, j'ai compris son aniioisse.

— Vous êtes un gentil garçon ! — dit brusquement Géfosse, — et je vous aime bien !

Il appuya sa main assez longtemps sur l'épaule de Philippe, qui rougit de plaisir; puis, songeur :

— Daygrand a-t-il parlé de moi ?

— Non... je ne sais pas.

— Et bien ! — dit résolument Géfosse, ■ — c'est -cela, qu'ils partent ! Pendant huit jours... — il n'exprima pas sa pensée, et s'arrétant devant Philippe : — Dites-lui bien, je vous prie, que J'approuve ce départ, que je la i)rie, que je lui conseille de partir...

Une fois seul, il pensa :

« Daygrand ne sait rien, puisqu'il repart ; et .alors s'il vient, rien de plus pénible qu'une

entrevue où il faudra mentir^ ruser d'un bout à l'autre. Et s'il apprend, d'ici à demain, quelque chose, peu importe qu'entre cet instant et le dénouement, quel qu'il soit, il y ait quelques heures d'intervalle. Donc, allons-nous en ! »

Il partit pour Palestro, y passa la journée et la nuit chez le vieil ami de son père^, et ne revint qu'assez tard dans l'après-midi du lendemain. Il trouva, comme il s'y attendait, une carte de Daygrand, cornée ; ce qui le fit sourire. Comme elle était immaculée, sans rien d'écrit, il ne put se livrer à aucun commentaire, pour ou contre.

Philippe était venu deux fois ; il revint encore, au sortir de l'étude.

« Eh bien? » interrogèrentlesyeuxdeGéfosse, dès qu'il le vit.

Silencieusement, Philippe lui mit dans la main un billet cacheté de Louise :

« Je pars, comme cous l'exigea. Je vous aime et... » il s'interrompit :

— Il ne s'est rien passé ?

— Rien; ils partent.

Géfosse poussa un grand soupir ; il se sentait, bien qu'il s'en voulût, soulagé étrangement.

Philippe s'y méprit, et le plaignant :

. — Elle semblait si triste, en me glissant ce papier. Je n'oublierai jamais son regard. Ah ! fit-il en s'oubliant,, avec une envie secrète : — il est beau d'inspirer de pareilles passions !

— Beau ! — (Gétbsse eut un ricanement amer.) — Et un peu vil !

Quand Philippe l'eut quitté, il se prit la tête à deux mains, souffrant cruellement dans son orgueil, regrettant presque que Daygrand ne sût pas tout ; puisqu'il le saurait un jour, pourquoi ne pas en finir tout de suite? Et il implora du' sort une solution, qu'elle quelle fût.

Les heures s'écoulèrent avec une lenteur abominable. Le soir venu, il ne put s'empêcher d'aller, dans la nuit, qui heureusement était fort sombre, assister, d'assez loin, à la descente de voiture des Daygrand et des Hansquine. Ils arrivèrent ; et cela le poignait de ne pouvoir s'avancer, leur tendre la main ; un peu honteux, il restait là, caché dans l'ombre. Il vit Louise, de profil, serrée dans son manteau de voyage, le visage voilé, et Daygrand, dont le dos large se courbait, tandis qu'il prenait les billets, devant un guichet.

Cela lui fit un singulier effet, de revoir ainsi son ancien camarade, après lui avoir volé sa femme. Presque aussitôt ils passèrent dans la salle d'attente : leurs silhouettes glissèrent, brouillées, derrière les vitres jaunes, puis disparurent.

Géfosse s'approcha en vain, regarda et attendit en vain : « S'ils allaient ne pas partir ! se disait-il. » — Et il avait une envie folle d'aller les trouver, de susciter une explication franche, ou-

bien de prendre son billet, de partir en même temps qu'eux, de les suivre.

Mais un bruit sourd gronda, après un appel de cloche ; le train s'ébranlait. Les Hansquine reparurent, passèrent à trois pas de Géfosse :Sans le voir, remontèrent en voiture ; et il se trouva seul^ comme abandonné.

Il dormit bien, toutefois, ce qui ne lui était pas arrivé depuis plusieurs nuits.

Le lendemain, Philippe venait le voir, et gravement, important comme un diplomate, soucieux comme quelqu'un Cjui a une mission désagréable :

— M'"*^ Hansquine,... — dit-il avec un certain embarras, — m'a chargé de vous pressentir; elle voudrait... elle s'est décidée, après de longues réflexions, à avoir un entretien avec vous?

— Ah! — fit Géfosse; et avec bonhomie, — est-ce pour me témoigner de vive voix les bons sentiments qu'elle a pour moi ?

Philippe rougit, mal à l'aise, entre l'intérêt qu'il portait à Géfosse, et son affection pour Thérèse.

— Vous savez, dit-il, combien elle aime M*"® Daygrand; si,... — et j'ai peut-être eu tort de vous le dire, — elle a porté sur vous un jugement défavorable, elle le regrette certainement.

— Oh! fit Géfosse incrédule.

— Ou du moins, — dit Philippe d'une voix j)lus assurée, — elle croit devoir le différer

jusqu'à plus ample informé ; elle me disait que les apparences et les faits sont contre vous, mais...

Philippe se mordit les lèvres ; il avait failli tout dire, et mettre Géfosse en défiance; justement il se disait : « Cette Thérèse est une femme de tête, c'est elle qui a fait partir Louise, autant pour l'éloigner de moi que pour éloigner le mari; que diable va-t-elle me demander? — Il sourit : — je parie que je devine? » — Et tout haut :

— Où aura lieu l'entrevue? — fit-il en lissant sa moustache, — je ne suppose pas que votre vertueuse amie ait envie de venir dans ma garçonnière, ce serait vraiment shocking !

— Chez elle ! dit Philippe simplement.

— Je croyais, dit Géfosse, qu'elle me ferait consigner à sa porte? Et quel jour, quelle heure lui conviendraient-ils?

— Demain, à deux heures, si vous voulez?

— Comment donc? A merveille !

Quand Géfosse entra dans le salon, M™*' Hansquine ne put maîtriser ses sentiments; ses yeux brillèrent d'un vif éclat; elle rougit, mais d'indignation, et nullement par fausse honte. Géfosse s'inclinait, très respectueux. Elle lui désigna un siège.

11 s'assit avec une grande aisance et, attentif, la regarda. Elle parvint à se dominer; ses joues redevinrent pâles :

— Monsieur, — dit-elle à brûle-pourpoint, — je vous remercie d'être venu. Si vous le voulez bien, nous laisserons de côté toute hypocrisie mondaine. Supposons, si vous consentez, que nous traitons entre amis, d'homme à homme, une question délicate. Il s'agit de Louise, de Louise seule. Vous m'autorisez, n'est-ce pas, à vous parler d'elle ?

Et sa voix, altérée d'abord, se raffermissait. . Géfosse s'inclina :

— Vous avez tous les droits pour cela, madame.

— Eh bien ! (elle le regarda bravement) permettez-moi de vous poser une question; au point où nous sommes, notre franchise ne peut être que complète ! — Louise est à la veille de perdre, par sa faute et la vôtre, son honneur devant son mari, ses enfants et le monde. Quelle réparation pouvez-vous et voulez-vous lui donner ?

Géfosse, qui avait baissé les yeux pour ne pas rintimider, les releva; et très poliment :

— Mon Dieu, madame, — dit-il d'un ton pénétré, qui n'excluait pas la bonne grâce, — vous m'embarrassez cruellement, je l'avoue : je me trouve en présence d'une amie de INI™"^ Daygrand, et d'une amie — (il s'inclina) — je le sais, rare et précieuse; or, la réponse que vous demandez est de celles qu'on ne peut guère donner qu'au principal intéressé, c'est-à-dire au mari, quand il la réclame en personne.

— Si je vous entends bien, — fit-elle avec un sourire surpris, — votre réponse ne serait autre qu'un coup d'épée! donné,... ou reçut Je ne discute pas l'injustice et l'immoralité d'un pareil duel : je l'accepte. Dans des conditions semblables, on se tue ou on s'estropie, j'imagine? Certes, cela pourrait être un amusement pour la galerie, mais, en aucune façon, une solution pour Louise, et c'est Louise seule qui m'occupe.

•Un duel, qui ne vous supprimerait pas complètement, — (Géfosse salua, et elle lui rendit son salut), — ne serait qu'un accident provisoire. Après comme avant, la faute de Louise et votre responsabilité restent entières. Qu'il n'y ait })as de duel, ou qu'il y en ait un, auquel vous surviviez, commeje le souhaite — (nouvel échange, de salutations), — cela ne change en rien l'état des choses. C'est pourquoi, je le répète : Louise est à la veille d'être déshonorée, car son mari, €|ui ne sait rien encore, peut apprendre tout dsmain. — (Il suffit d'une imprudence ou d'un aveu de Louise; et vous savez mieux que moi dans quel état elle est. J'ai eu toutes les peines du monde à la décider à partir.) Donc, un duel n'arrangeant, et surtout ne terminant rien, je vous demande encore une fois : quel parti allez-vous prendre ?

Géfosse sentit la justesse du raisonnement :

— A^ous analysez si nettement la situation, madame, — dit-il avec une ironie un peu acerbe, — qne je vous supplie d'envisager pour moi les solutions dont vous parlez.

— Parfaitement ! — dit-elle en s'animant un peu, et ses yeux:, un instant, étincelèrent; mais se contenant : — Je vois trois partis; Le premier, le pire, est c{ue Louise vous suive, que vous l'enleviez! Elle vous aime assez pour faire cette folie, — dit-ellefroidement en voyant Géfosse se troubler. — Parla, elle rompt avec le monde, elle

s'affiche comme votre maîtresse. J'admets que Daygrand vous l'abandonne, que vous la gardiez impunément. J'admets que vous l'aimiez, que vous ayez cédé à un entraînement irrésistible; j'admets même que vous l'aimerez toujours, que vous ne la quitterez jamais, — car sans cela votre séduction serait inqualifiable; j'admets tout : sera-t-elle heureuse f Votre célébrité ne peut que rendre sa honte plus éclatante. Etes-vous sûr qu'elle sera de force à supporter cette honte de tous les jours, de tous les instants? Etes-vous sur qu'elle ne regrettera rien? que son illusion sera longue? Etes-vous sûr d'elle, enfin?

Géfosse ne répondit pas. En renversant les rôles, en calomniant exprès son amie, la générosité feinte de M"^^ Hansquine le clouait au mur. Jamais il n'avait songé à se donner les embarras d'une maîtresse, enlevée ainsi. Quelle chaîne ce serait!

— Vous avez parlé d'un second parti ? — dit-il sérieusement.

— Oui, dit-elle, car cet enlèvement romanesque n'était qu'une supposition, très injurieuse de ma part. Assurément, vous n'avez jamais pensé à avilir Louise à ce point! Mais vous auriez pu vous dire qu'en lui faisant perdre son nom et son rang vous lui offririez du moins l'équivalent; vous avez pu pensera un divorce entre

PASCAL GEFOSSE 2h5

Louise et son mari, et songer à l'épouser ensuite?

Géfosse baissa le nez, confus. * Elle se moque de moi, » pensa-t-il, et il avait peur qu'elle ne devinât son effarement, à l'idée d'épouser Louise. Elle ne parut point le remarqner, et dit avec une simplicité parfaite :

— Le grand obstacle que j'y vois est la question des enfants. Je ne parle pas de Daygrand, qui les adore, mais de Louise, qui ne les aime pas moins. Rien, dans le malheur de ma pauvre am.ie, ne permet d'affirmer que, parce qu'elle a été infidèle à son mari, elle se séparerait volontier de ses enfants ! Je crois, au contraire, qu'elle en mourrait. Aussi, si tous deux me demandaient froidement, résolument, ce qu'ils ont à faire, je leur conseillerais tout, plutôt que de ruiner la sécurité, le bonheur et l'avenir de leurs enfants. Je leur persuaderais de se sacrifier, de se résigner, de vivre dans un côte-à-côte pénible, mais plus digne qu'une séparation éhontée, de s'unir dans un devoir commun, une pensée unique, celle des enfants ! Et si l'on vous consultait vous-même, vous répondriez aussi, je suis sûre, que c'est le seul parti, le seul noble, le seul fier, que puissent prendre, vis-à-vis d'eux-mêmes et du monde, ces deux êtres, dont vous avez détruit le bonheur !

L'accent de M'"'' Hansquine fut si juste, son honnêteté si éloquente, ses yeux si courageux,

28G PASCAL GEFOSSE

■que Géfosse, oubliant l'humiliation qu'une femme lui infligeait, resta interdit; et ce fut avec un sérieux mêlé d'indicible ironie pour luimême, qu'il murmura :

— Mais alors, — et c'est sans doute le troisième parti ? — vous me demandez de disparaître, madame?

• — Oui, — dit nettement Thérèse, — en ce cas, vous disparaissez, je ne dis pas pour le bonheur, mais pour le repos de Louise, je ne dis pas pour votre bonheur, mais pour votre repos aussi, à vous. Vous lui laissez, à elle, la seule chose que vous ne pouviez lui prendre, la possibilité de réparer peut-être sa faute et de rester elle-même aux yeux du monde et de ses enfants. Vous, vous redevenez libre! Allons, — fit-elle avec -bonhomie, — avouez-le, monsieur, vous vous en tirez à bon compte !

« Ouais, pensait Géfosse, voilà une maîtresse femme; et jolie, quand elle s'anime ! J'aimerais mieux l'avoir pour amie que pour ennemie. ..Elle plaide bien et elle a raison. J'y gagne tout ■et je ne risque rien, puisque de toute façon Louise est perdue pour moi. »

— Si j'ai bien compris, madame, — et l'aplomb kii revint, — vous me demandez de protîter de l'absence de vos amis pour m'en aller f

— Précisément ! dit-elle.

— Mais, — dit-il, résolu à marchander, et gardant d'ailleurs plus d'un scrupule, — si grands

PASCAL GEFOSSF 287

que soient mes torts vis-à-vis de M"^ Daygrand, ne serait-ce pas les aggraver gratuitement que de partir en son absence ? Que penserait-elle de moi ? que je suis un lâche !

— Un lâche, monsieur, — dit vivement M"'^Hansquine, — n'est pas celui qui a le courage de réparer une faute aux dépens de son orgueil et de son cœur. Une lâcheté, autrement grande, consisterait à faire le mal, en gardant les apparences d'un homme du monde, et à se her aux chances d'une épée, en cas de malheur.

— Précisément ! j'ai une dette d'honneur à payer, je ne puis faire banqueroute, en me sauvant.

— Et qui vous empêche, monsieur, de régler cette dette, à Paris ou à Marseille, si Daygrand vient vous la réclamerf Ne comprenez-vous pas qu'un duel est secondaire , mais que l'avenir de Louise est tout? Un homme de votre valeur, de votre intelHgence, peut il ne pas se rendre compte que le sacrifice que je vous demande, que j'implore de vous — si grand qu'il semble à votre amour-propre — n'est rien à côté de tous ceux que Louise a faits pour vous? Elle s'est perdue, enfin ! Sa vie, son honneur, celui des siens, elle a tout mis dans vos mains; pourriez-vous hésiter à les lui rendre ? Peutêtre en est-il temps encore. Il faut la sauver d'elle-même! Si vous êtes un homme de cœur, monsieur, aidez moi!

- — Permettez-moi de réfléchir, dit Géfosse.

— Non! — dit-elle, sentant qu'il faiblissait; et son ton redevint gracieux, son regard sympathique; — prouvez-moi que j'ai eu raison de me confier à vous, de vous parler franchement, comme un ami; j'oublierai tout le mal, involontaire peut-être, que vous avez fait à Louise, en songeant qu'elle vous doit son repos et sa sécurité.

— Mais elle, madame, — dit Géfosse avec une émotion sincère, — que pensera.-t-ellef que dirat-elle?...

— Ah! — dit Thérèse d'une voix profonde — oui! elle vous aime, la malheureuse; elle l'a. assez prouvé! Elle souffrira, c'est certain; mais ne sera-t-elle pas bien plus malheureuse si d'autres malheurs arrivent? Je ne vous ai parlé tout le temps que d'elle; mais en votre âme et conscience, ne devez-vous rien à un homme qui était votre ami? Et pourtant, vous avez pris sa femme ! et que tout s'ébruite, vous l'aurez déshonoré! Voyons, monsieur, agissez loyalement, donnez-moi votre main et dites-moi quel jour vous fixez pour votre départ.

Géfosse sentit une liumiHation cuisante, en voyant qu'on faisait si bon marché de lui ; il interjeta :

— Mais, madame, vous me prenez très au dépourvu.

— D'abord — dit-elle sans l'entendre — don

nez-moi votre parole d'honneur de n'avertir Louise de votre départ par aucun moyen, de ne })lus la Iroubicr ensuite, en aucune façon;

— Eh bien, foi d'honnête homme! — concéda Géfosse.

M""" Hansquine ne sourcilla pas, et sans relever la formule du serment, l'accepta })0ur bon.

— Quand partez-vous, — • dit elle, — nous sommes samedi.

— Mais comment me jugera-t-ellef... — balbutia Géfosse.

« Oh ! pensa M"" Hansquine, l'amour-propre survit donc à l'amour ! » et elle eut presque pitié :

— Elle vous regrettera d'abord. Elle vous estimera ensuite !

— Ah!... — fit Géfosse avec un soupir de doute.

Elle répéta :

— Quand partez-vous 1 demain"?

— Lundi, — dit-il au hasard.

Elle lui tendit la main, — virile et droite, les yeux purs :

— Votre parole d'honneurf

Il prit cette main et la baisa, respectueusement : M'"'' Hansquine domptait sa répugnance.

Il se redressa; et d'un air contrit, comme un homme que la grâce vient de toucher :

— Je vous promets, madame, de faire votre volonté.

Le lendemain, il abandonna son appartement, et fit porter ses malles à l'hôtel.

Philippe, qui ne le quittait plus, s'émerveillait d'un départ si librement, si noblement consenti, et ne revenait pas du courage et de l'abnégation avec lesquels Géfosse se sacrifiait.

Géfosse, lui, s'admirait moins, car un soulagement et une joie irréprimables s'élevaient en. lui, à l'idée de s'en aller. Certes, son amourpropre saignait; et il était en contradiction pénible avec ses théories, impuissantes et mesquines, d'homme d'honneur étroit. Mais le bon sens bourgeois de Thérèse s'insinuait, pénétrait peu à peu en hii. Oui, elle avait mille fois raison : ce dénouement était le &eul profitable. Au lieu de perdre à jamais Louise, ce qui serait lâche, il la sauvait. Au lieu de s'enchaîner lui-même irrévocablement, ce qui serait bête, il se libérait. Autant que possible, il réparait, en disparaissant, le dommage fait à ces deux

êtres, que rivaient l'un à l'autre des raisons supérieures de morale, de famille et de société. Enfin, il serait toujours temps de se battre avec Daygrand, s'il l'exigeait ! Dans ces sophismes, sa conscience et son intérêt étaient d'accord. Bien plus, sa coupable satisfaction de partir, il pouvait rattril)uer au contentement d'avoir rempli son devoir !

« Le bon, pensa-t-il, est que je n'aurai pas même eu le courage d'aller à Ksour-Aïssa, pour mes affaires; il faudra que le vieux père Cliose s'en charge ! — C'est Henry qui va être content de me revoir! Et Claude! — Ah! cellelà... » Et il y pensa sans pitié, décidé, puisqu'il n'épargnait pas sa jeune affection pour ■j^jme Daygrand, à faucher du même coup l'autre, l'ancienne.

La journée se passa en préparatifs fébriles, visites, courses dans les bazars ; il eût voulu s'étourdir, mais sa conscience gardait une lucidité cruelle. A mesure que le temps passait, l'impatience du départ ne faisait que croître en lui. Le soir vint ; il traîna longuement dans des cafés, buvant des liqueurs, sans pouvoir se griser ni oublier. Quand il fut dans sa chambre, un spleen affreux l'envahit.

Il était dans ce même hôtel où il était descendu en arrivant, retrouvait les mêmes sensations, la poussière, les gravures, les propectus-réclames sur la table. Mais quelle dif-

férence dans ses sentiments! Alors, son cœur plein de désir palpitait, dans l'attente de l'inconnu. Maintenant son désir satisfait, devenu du regret, n'était plus que celui qu'on a pour les bonheurs perdus, les choses mortes. Des coins de passé, des lambeaux lui revenaient à Tesprit, des attitudes, des paroles, des regards de M'"' Daygrand. La rapidité foudroyante de leur amour le stupéfiait; tout ce qui s'était passé, en eux et autour d'eux, pendant ces quatre semaines, l'effarait. Il la quittait donc? Quel remords! Était-ce possible que ce matin il eût été content? Quel étrange animal que l'homme!

La reverrait-il jamais? Pourquoi pas? Elle reviendrait à Paris, et là, dans la grande ville, ils auraient des rendez-vous furtifs, délicieux ! — Oui, et si tu rerois un bon coup d'épée? — disait l'égoïsme. D'ailleurs, que d'embarras! Non, non, c'était fini, bien fini. Quelle bêtise d'aimer, puisqu'on finit toujours par se séparer, soit en s'aimant encore, comme pour Louise, soit en ne s'aimant plus, comme pour Claude!

Décidément, il ne dormirait pas : il sauta de son lit, ouvrit la fenêtre. Le ciel était bleu, la mer noire, la mosquée grisâtre, les étoiles fourmillaient ; des formes d'Arabes endormis gisaient sur la place. Il faisait doux, presque chaud. La ville éteinte sentait le musc, l'encens et la poussière.

Une angoisse l'envahit. Il venait d'évoquer Louise, là-bas, seule depuis deux jours, avec son mari, dans l'horreur du tête-à-tête, parmi les mensonges perpétuels du sourire, des regards, des paroles. — « Elle dort en ce moment? Quels rêves fait-elle? — Si la pensée était communicable?... » Et il eut peur, à l'idée que Louise ne devinât, en cet instant, sa fuite. Il imagina, comme par un pressentiment, des catastrophes . Ou bien elle s'enfuyait, venait le rejoindre : un craquement de la boiserie l'énerva; elle était là, frappait à la porte. Ou bien elle avouait tout, d'horreur et de lassitude, à Daygrand. Il se représentait l'affolement de cet homme, saisissant Louise à la gorge : — « Ah! misérable femme! » puis la lâchant, tournant dans la chambre comme une bête furieuse, sans oser la tuer. Il l'accablait d'injures, puis partait pour Alger, se précipitait chez Géfosse, la rage au cœur !

Et il comparait cette entrée avec celle de son rêve, dont il gardait un malaise. Si ce rêve était un avertissement? Ah ! qu'il aurait voulu être à demain !

Mais les heures semblaient suspendues : sa montre était-elle arrêtée ? Non, car les secondes, marquées par une aiguille minuscule, se succédaient une à une. Et il reposa sa montre sur la cheminée, contre le livre deX..., tout froissé. Il se rai)pela leur conversation sur le pont, entre

elle et lui, puis sa première lettre à elle, déguisée par l'envoi de ce livre. « Pauvre bouquin de X... ! Avec un gant oublié et une épingle à cheveux perdue, pensa-t-il, c'est tout ce qui me reste d'elle ! » Et cette sentimentalité niaise l'irrita.

« Si cela continue, il me sera impossible de partir! » dit-il. Il ne s'endormit qu'au matin.

Vers onze heures on frappa à la porte, son cœur se serra :

« Philippe, sans doute '^ »

— Entrez !

Ce fut Hansquine qui parut, très droit, très ferme, très triste. En le voyant, Géfosse, interdit, eut un affreux pressentiment ; il désigna d'un geste vague un siège.

Hansquine restait debout :

— J'ai tenu à vous serrer la main, avant votre départ; car je sais que vous avez donné, librement, votre parole d'Iionneur de [tartir aujourd'hui 1

Et son regard inspectait les malles avec défiance, comme s'il doutait que, maintenant, Géfosse consentît à partir.

— Qu'y a-t-il i — dit Géfosse d'une voix sèche, — (pi'y a-t-il ? un malheur!

— Un accident, — rectifia Hansquine avec sang-froid, — un télégramme que nous venons de recevoir.

Et il tendit à Géfosse un paj)ier bleu, ini-

primé, poignant dans son laconisme correct : Louise partie sans prévenir. A pris le train pour Alfjer. Arrivera cinq heures avant moi. Veillez sur' elle. Daytjrand.

Géfosse lut et relut ces mots, sans oser lever les yeux, atterré; son cœur battait tumultueusement.

Une main se posa sur son bras.

— Vous le saviez, avouez-le !

— Moi ! — et la conscience de Géfosse se révolta. — Non ! non ! par exemple !

Et intérieurement, dans un écroulement qui lui révélait la flagrante lâcheté de son cœur, il se répéta : — « Ah ! non ! je ne le savais pas. A'rai, ce n'est pas de chance ! »

— Je vous crois ! — dit Hansquine à mivoix.

Il y eut une pause, comme entre deux reprises d'armes. Géfosse voyait Louise, quittant furtivement l'hôtel, courant à la gare, se jetant dans un train, incapable de supporter plus longtemps l'angoisse de vivre avec Daygrand.

— En vous montrant ce télégramme, — reprit Hansquine, — j'ai agi en homme d'honneur ayant affaire à un autre homme d'honneur. Le train qu'a pris M""^ Daygrand n'arrive qu'après le départ du bateau. J'aurais pu ne rien vous dire.

— Oh!... fît Géfosse tressaillant, par une protestation d'orgueil !

— Vous le voyez, — dit Hansquiiie, de sa voix triste et sévère, — j'ai fait mon devoir, je l'ai fait complètement, quoi qu'il put arriver. Et maintenant, j'ai le droit d'attendre que vous fassiez le vôtre.

— Le mien, quoi, commenta — dit Géfosse devinant et éperdu, •— qu'attendez- vous de moi ?

— Que vous partiez, ni plus ni moins! — dit Hansquine.

— Ah ! — et Géfosse eut un beau cri, — vous ne voudriez pas! Non, non! maintenant^ ce serait lâche !

Hansquine laissa passer cette i)remière explosion de douleur et d'orgueil. Le visage de Géfosse s'était décomposé; il eut pitié de lui.

— Écoutez-moi , dit-il, vous me croyez honnête homme, n'est-ce pas i incapable de vous conseiller une infamie. Eh bien, relisons cette dépêche, pesons-en tous les mots — il le fit — comprenez-vous, Daygrand ne sait pas tout! Il peut croire à un coup de folie, à un accès de lièvre chaude ; il sait sa femme malade. — Écoutez-moi! til-il avec plus d'autorité ; — si vous restez, le scandale éclate, inutilement; vous perdez Louise, Daygrand, vous-même. Écoutez-moi ! — et sa voix fut dure, convaincante, — si vous partez, nous sauvons Louise, nous sauvons tout !

— Ah! — et Géfosse grinçait des dents. —

Non, non, je ne peux pas me sauver devant cet homme !

— Mais il ne sait rien encore! C'est vous qui, en restant, lui apprenez tout ! Attendez-le à Marseille, à Paris, au diable! Qu'est-ce que cela vous fait, puisque vous êtes prêt à vous battre !

— Mais elle, elle, mon Dieu ! je ne peux pas l'abandonner. Cette femme qui vient pour moi, pour moi, et je... Non, ce serait lâche!

— Écoutez-moi! — répétait Hansquine — vous savez combien nous l'aimons, je vous jure qu'il ne lui arrivera rien, rien! Quand même elle parlerait, Daygrand l'aime, il ne touchera pas à un cheveu de sa tête; nous sommes là... — Tenez, voulez-vous que je vous dise — criat-il à bout d'arguments, — partez, et il lui pardonnera !

Gôfosse eut un sursaut, mais devant la conviction inspirée du vieil Hansquine, il se tut, décontenancé :

« Le cœur humain est bien bizarre, pensa-t-il. C'est égal, celle-là serait un peu raide! »

Et plus faiblement :

— Non, je reste !

11 fallut une grande heure à Hansquine pour convaincre et décider Gôfosse. Enfin, avec Philippe, il parvint à l'embarquer sur le bateau. Jusqu'au dernier moment, on craignit qu'il ne redescendit. Il se mordait les lèvres, piétinait

sur place, dans la plus étrange perplexité. Tout se brouillait dans sa tête, l'arrivée de Louise, les raisons de Hansquine, son point d'honneur; et dans tout cela, son plus grand désir était qu'on partît, qu'on partît tout de suite.

Hansquine et Philippe, anxieux, redescendus à terre, lui jetaient de vagues paroles. En entendant le sifflet du départ, Géfosse s'élança, décidé à descendre, mais déjà le bateau, lentement, dérapait. 11 songea à se jeter dans l'eau, mais elle était très sale, ignoble, d'un vert livide. Alors il sentit un horrible déchirement, la honte l'étouffa; il lui sembla qu'Hansquine et Philippe devaient être joliment contents.

Eh bien, lui aussi, se sentait soulagé! Il les vît rapidement décroître — dans un décor qui se rétrécissait ; et ce rapetissement des êtres sympathiques le peignait, comme si les sentiments qu'ils inspiraient diminuaient en même temps qu'eux.

Longtemps ses yeux restèrent tixés sur les docks et sur la gare. Pensant que Louise arrivait peut-être en ce moment, et qu'elle ne le verrait plus, il s'apitoya sur lui-même et sur leur amour , et alors, chose inouïe, il sentît des larmes rares lui couler dans les moustaches.

Après, il se sentit plus à l'aise, et le poids qu'il avait sur la poitrine s'allégea.

M'"^ Davgrand, au terme de cette fuite qui lui seuiblait un cauchemar, tomba, en descendant de wagon, aux mains de Thérèse, qui l'attendait. Dans le premier moment de stupeur, elle se laissa entraîner, sans résistance, vers la voiture; mais là, se sentant captive et voyant qu'on prenait le chemin do la campagne, elle se révolta :

— Olivier! — dit-elle avec une longue angoisse.

Sous le voile qui lui obscurcissait le visage, ses cheveux étaient dérangés, ses paupières gonflées, ses yeux fixes.

M'"'' Hansquine lui montra la mer, où, très loin, entre la terre et la ligne du ciel et de l'eau, tout petit, le bateau fuyait à toute vapeur.

M""^ Daygrand parut ne rien comprendre.

— Olivier ! — répéta-t-clle d'une voix douce et déchirante.

M"'* Hansquine lui prit les mains.

>m PASCAL GEFOSSE

— Il est parti, ma chérie, parti pour ton bonheur....

Ehe eut peur : M*"* Daygrand s'était jetée à Ui portière, comme folle, les traits convulsés, de pâle devenue pourpre :

— Tu mens ! tu mens !

Mais M""" Hansquine lui reprit les mains, lui parla longuement, avec une autorité tendre.

M""' Daygrand, avec une stupéfaction morne, écoutait, sans entendre, immobile, assommée. De vagues tressaillements attestaient seuls, en elle, une vie quelconque. Elle ne se pencha même point, aux tournants de la route, pour voir la mer et le bateau. De tout le trajet, elle ne dit plus une parole. Mais, dès qu'elle fut dans sa chambre, elle tomba raide et se tordit sur le parquet, en proie à une épouvantable crise nerveuse.

Daygrand, à six heures du soir, arriva. Il ne put voir sa femme, le médecin s'y opposa. Mais le malheureux, déjà, savait tout, par quelques lignes affolées de Louise, laissées sur leur table, à l'hôtel.

Le départ de Géfosse évitait un scandale et des malheurs irréparables.

M'"" Daygrand faillit mourir. Daygrand, (|ui l'aimait, ht des vœux jiour sa guérison. M'"" Hansquine prit sur lui une grande influence, et, sans le dire, il pardonna.

Dès que le transport fut possible, il ramena sa femme au Jajolet. Ses enfants et ses amis eurent peine à la reconnaître. Elle resta six mois malade. Daygrand, qui avait donné sa démission de député, ne la quitta point et la soigna, avec un dévouement et une bonté que les Hansquine ni lui-même n'auraient pas soupçonnés. Ensuite, ils voyagèrent. A la longue, la vie commune reprit, et ils eurent un enfant, qui ne vécut pas.

Gélbsse a quitté Claude Payen. Il aime une petite actrice, qui le trompe. Il n'est pas encore de l'Académie. Son dernier livre ;i eu un grand succès...

Un matin, Philippe donnait à Maurice sa leçon de français; à coté d'eux. M''"' Hansquine surveillait le travail des deux petites tilles et de Max, penchés sur des cahiers. On apporta le courrier: parmi les journaux et les lettres, il y en avait une de M""' Daygrand. M'"° Hansquine l'ouvrit, la lut et resta pensive. Son regard et celui de Philippe se rencontrèrent.

A mots couverts, ils parlèrent d'elle et de Géfosse.

— Quelle élrangeté, — dit Pliilip})e, — qu'un homme d'une si haute intelligence, d'un talent si grand et d'un esprit si fin soit, dans l'ordre moral, un monsli'o!

— Et que Louise ait été s'éprendre justement de cet homme!... Pauvre femme! maintenant, que lui en reste-t-il?...

— Elle a aimé! dit Pliilippe.

M"^ Hansquine baissa les yeux: elle envisagea une telle catastrophe, deux vies brisées, tant de larmes, de honte, de regrets! et songeuse répéta intérieurement ce mot : c Elle a aimé ! » — Et elle se sentait rougir.

Mais aussitôt elle reprit son livre, car les enfants, levant leurs petites têtes, les regardaient, curieux et souriants. Et se tournant, charmante et grave, vers Philippe, elle lui dit, de sa voix nette :

— Travaillons, mon cher ami !

.— iMip. l'AlL ULPOM, 41, rue Ji ;in-Jacqiies-hous3c:ni (Cl) 77:!. 'J.,- 7.

PQ Margueritte, Paul

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