‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence: Notes d'un cours professé à l'Université de FribourgChapitre 9 sur 61 · ENTRE 1620 ET · texte numérisé non relu

ENTRE 1620 ET

I. Intérêt, méthode et esprit du cours. — A. Actualité d'une étude d'ensemble sur Pascal.

Preuves tirées :

1° De la singulière et croissante multiplicité des éditions, des études et des cours dont Pascal a été l'objet :

a) Les éditions. — Sept éditions des Pensées en

moins tlo deux ans : 1896 : éditions Didiot (Paris,

Descloo et Brouwrr), Guthlin (Paris, Lethielleux),

Michaut (Fribourg, Collectanea friburgensia) ; —

1807 : Faugc^re (2* éd., Paris, Leroux), Brunschvicg

(Paris, Ilachelto; 2' éd., 1901), Margival (Paris,

Poussielgue; 2" éd., 1899); — Havet (5* éd., Paris, Delagrave)*.

b) Les études, — Etudes en tôte des éditions précitées^ . — Etudes séparées : P. Bourget, Pascal [Éludes et portraits^ Lemerre, 1879); — Droz, Essai sur le scepticisme de Pascal (Alcan, 1886); — Scherer, la Religion de Pascal [Études litt, cont,^ t. IX, 1887, C. Lévy); — Ravaisson, la Philosophie de Pascal [Revue des De?ix-Mondes^ 15 mars 1887) ; — Brunetière, Études critiques^ t. I, III, IV (art. de 1879, 1885, 1889, 1890, Hachette) ; — C. Adam,

1. Les deux meilleures, et de beaucoup, d'entre ces sept éditions sont, en des genres différents, celles de MM. Michaut et Brunschvicg.

2. M. G. Michaut a réimprimé dans un volume spécial (Paris, Fontemoing, 1902), en l'enrichissant d'ailleurs de nombreuses notes et de précieux appendices, l'étude considérable sur les Epoques de la pensée de Pascal, qui formait l'introduction de sa grande édition critique des Pensées. Quand je ne spécifierai pas, je renverrai à cette 2" édition.

M. Brunschvicg a publié en juin 1904 (3 vol. in-8% Paris, Hachette), dans la Collection des grands écrivains de la France, une édition savante des Pensées qu'on ne refera pas de sitôt. — Le môme M. Brunschvicg va publier prochainement à la librairie Hachette en un volume in-folio une Reproduction en phototypie du manuscrit des Pensées^ avec le texte imprimé en regard et des notes, et réaliser ainsi le vœu le plus intime de tous les amis de Pascal. — Sauf indication contraire, je renverrai à la petite édition classique de 1897.

L HOMME, L (ETJVRB, L INFLUENCE 3

Études diverses sur Pascal (1887, 1888, 1891 : Cf. pour le détail la Bibliographie de l'éd, Michaut) : — Rauh, la Philosophie de Pascal {Ann.de laFac. deBordeaux, 1891); — J. Bertrand, Biaise Pascal (C. Lévy, 1891);— Sully Prudhommc, art. dans la Revue des Deitx-Mo7ides des Ibjuillet, 15 octobre, et 15 novembre 1890, et dans la Bévue de Paris du 1 '"' septembre 1 894 (ces art. sont les fragments d'une (■lude sur les Preuves du christianisme d'aprèsPastal); — Lanson, Pascal {Bisi. de la lift, frajtçaise, Hachette, 1804)'; — Gazier, Pascal et les écrivains de Port-Hoyal (Histoire de la langue et de la lilt. française, A. Colin, 1897), etc. — Oue ces études rt^centes- ont en grande partie renouveliï le sujet et Il*s points de perspective.

c) Les cours. — En 1897, à la Sorlionne, cours de M. Boutroux; — à l'Écoie normale, cours de M. Lanson; — au Collège de France, de M. Nourisson {la Métaphysique dePascal); — à l'Université de

1. M. Lnnson a., depuis, dans la Grande Encyctopifdie, c it Pascdl un article aussi pénétrant et suggestif que substantiel, article ijui. je l'espère bieo, n'est que l'esquisse et la promesse il*.me élude plus développée. 11 a aussi publié, sur les Provinciales, iliiDs la Revue cTkisloire littéraire de la France (avril lUOâ. janvier ir>01), deux intéressants articles. M. Lanson nous doit un l'oêunl i(ui soit le pendant de son Bossuet.

2. Il faut joindra \ ces publications le volume récent de feu Ailolphe Hatufeld sur Piuical {Collection des Grands Philofiiphes. Caris, Alcan, ISBl, in-8"): l'un des plus grands niéritos do cet cmvraKe consiste en coui que l'teutTe scienliflctue de Pascal y est étudiée pur un spécialiste, le lieutenant Perriar.

Lyon, cours de M. A. Bertrand. — En 1898, à la Sorbonne, cours de M. Boutroux sur la Doctrine de Pascal^ ;

2° De divers témoignages contemporains sur Pascal. — Un poète : Sully Prudhomme : « Ce qu'il nous importait surtout de reconnaître, c'était la relation proche on lointaine des idées de Pascal avec les idées modernes^ et celles que nous avions pu nous former nous-même sur les questions capitales remuées si puissamment par lui » {Revue des Deux- Mondes^ 15 octobre 1890, p. 760). — Un romancier : Cf. dans Pingot et moi^ par Art Roë (Paris, 1893, pp. 79-80; 147; 319-321) les curieuses réflexions de Fauteur sur Pascal. — Un savant : M. J. Bertrand, qui écrit tout un livre pour « s'incliner profondément devant la gloire » de Pascal (p. m.). —

1. Les deux cours de M. Boutroux sur Pascal et sur la Doctrine de Pascal ont été en partie publiés par le Bulletin de l'Union pour l'action morale (1897) et par la Revue des cours et conférences (1898). — Si j'en juge par une leçon que j'ai eu l'occasion d'entendre, les rédactions ne donnent qu'une idée bien imparfaite de ces cours qui, pour la pénétration et la profondeur des aperçus, pour la probité et la sincérité absolues de l'inspiration, pour l'accent d'involontaire émotion qui s'en dégage, rappellent et peut-être dépassent les célèbres cours de Vinet sur le môme sujet. M. Boutroux nous a donné depuis (juillet 1900) le Pascal de la Collection des (frands écrivains français^ que nous avait d'abord promis M. Sully Prudhomme. Le livre est admirable, et je devrais y renvoyer à presque toutes les pages. Si je ne le fais pas plus souvent, c'est que je suppose que mon lecteur aura ce volume sous les yeux, et qu'il saura bien s'y reporter de lui-même. 11 n'y a guère qu'un point sur lequel, à mon très grand regret, il me soit décidément impossible d'accepter les conclusions de M. Boutroux : c'est sur la question des Provinciales.

l'homme, l'œuvre, l'influence 5

Un historien : M. G. Monod : « Les ouvrages de Vinet ont été, avec les Pensées de Pascal, les livres qui ont le plus influé sur ma vie morale » {Portraits et Souvenirs^ Paris, 1897, p. vi). — Un théologien protestant : « Le premier livre qui passionna ma jeunesse, ce fut le livre des Pensées, sans nul doute parce qu'il me faisait assister, dans Tâme do Pascal, en la traduisant en paroles de flamme, à cette lutte entre la raison et la foi^ entre la conscience et la science dont je commençais moi-même à souffrir » (A. Sabatier, Esquisse d'une philosophie de la religion^ Paris, 1897, p. 4). — Un philosophe : M. Boutroux : « L'étude des doctrines de Pascal n'est pas pour nous affaire de curiosité. En même temps que nous cherchons à approfondir la pensée d'un grand homme, nous nous proposons de penser à sa suite et sous son influence^ de manière à avancer dans la connaissance de la vérité » [Revue des cours, il février 1898, p. 625). — Un critique: M. Brunetière : Cf. notamment une page de son article sur le Paris de M. Zola : «... La communion parfaite avec les arbres..., oui, ce sont de fort jolies choses, mais il y a des gens qui n'y trouvent pas r apaisement de leur inquiétude. Surgit amari aliquid : ils ne reculent pas plus que d'autres devant les exigences ou les obligations de la vie, mais une angoisse intérieure ne les tourmente

pas moins... Il y en a quelques-uns que YExposition du système du monde ou V Histoire comparée des langues sémitiques distraient^ mais ne consolent ^^.s de s'ignorer eux-mômes. Et s'il y en a qui, dans les occupations de la vie môme ou dans le divertissement du laboratoire, entendent murmurer en eux la parole célèbre : « La science des choses extérieures... » [Revue des Deux Mondes^ 15 avril 1898, p. 934). — Accent pascalien de cette page^ Qu'il serait à peine exagéré de dire . que la pensée contemporaine est comme hantée et obsédée par Pascal^.

1. Ne craignons pas de multiplier les témoignages : c'est en rhétorique que James Darmesteter « connut Tacite et Pascal^ les deux auteurs favoris qui ne quittèrent plus sa table jusqu'à sa mort». (Gaston Paris, Penseurs et Poètes^ Paris, G. Lévy, 1896, p. 19). — Le même écrivain, un peu plus loin (p. 301), à propos d'un vers d'André Chénier qui, dans une promenade avec Alexandre Bida, leur vint aux lèvres à tous deux et lui valut l'amitié du célèbre artiste, nous fait cette touchante confidence : « J'ai dû une autre amitié qui m'est chère à une pareille surprise à propos d'un mot de Pascal, qui, prononcé en même temps, avait rempli de larmes les yeux des deux interlocuteurs. » Cette amitié ne seraitelle pas celle de M. Sully Prudhomme? — Voir enlin dans les Etudes et réflexions d'un pessimiste (Paris, Charpentier, 1901), ouvrage posthume de Chalïemel-Laoour, de curieuses pages sur Pascal (pp. 145-155).

2. On m'a contesté et l'idée et la formule. Je les maintiens pourtant l'une et l'autre parce que je les crois, et de plus en plus, l'expression même de la vérité. Si cela ne ressortait pas suffisamment des textes qu'on vient de lire et de la suite de ces pages, de la brochure aussi que j'ai publiée plus récemment sur la Philosophie religieuse de Pascal et la Pensée contemporaine (Paris, Bloud, 1904), la faute n'en serait qu'à moi; mais je suis bien assuré que tous ceux qui voudront refaire et compléter l'enquête à laquelle j'ai essayé de me livrer arriveront, à cet égard, aux mômes conclusions que moi. Et si enfin l'on voulait ne pas s'en tenir aux seuls

B. Des divers points de vue auxquels on peut se placer pour étudier Pascal. — On peut l'étudier :

1° En théologien (Cf. Vinet et Astié parmi les protestants, le chanoine Rocher et Tabbé Maynard parmi les catholiques). — Légitimité et nécessité de ce point de vue, eu égard à la nature des questions traitées dans les Provinciales et dans les Pensées;

2** En savant (Cf. Bossut, Condorcet, le lieutenant Perrier, M. Bertrand). — Insuffisance du livre de ce dernier. — Que Pascal savant n'a peut-être pas encore été étudié comme il le faudrait;

imprimés, si l'on interrogeait sur le compte de Pascal les uns et les autres, si l'on recueillait maint aveu échappé dans la familiarité des conversations ou des correspondances amicales, on verrait mieux encore combien sont nombreuses à notre époque les âmes pour lesquelles les Pensées sont devenues le livre de prédilection, l'aliment spirituel et presque quotidien. Ne lisais-je pas récemment qu'un homme de rare mérite, mais que ses études antérieures de pur humaniste et ses livres sur Catulle^ sur la Poésie alexandrine^ sur Aristophane semblaient avoir peu préparé à parler des Pensées^ M. Auguste Couat, dans les dernières années de sa vie « relisait Pascal, sur lecpiel il eut l'idée d'écrire un livre»? «La dernière fois que je l'ai vu, ajoute son biographe, il était occupé à traduire les Pensées de Marc-Aurèle. »> {Annuaire des anciens élèves de VEcole normale^ 1899. Sotice sur Auguste Couat, par A. lienoisl, p. 113). Pascal et Marc-Aurèle! Ce rapprochement n'est pas pour nous déplaire. Le cas de M. Couat est. d'ailleurs, loin d'f'tre isolé. « Parmi tous ceux qui n'ont rien écrit sur Pasral, ai-je écrit ailleurs, combien il en est qu'on pourrait citer, et qui, admirateur» secrets ou même disciples tout intimes de cet Ei^ictète chrétien, se sont nourris des Pensées, et se les sont « converties en sang et en nourriture»! — Quand j'écrivais ces lignes, il y a sept ans, je ne croyais pas dire aussi juste. Et peut-ùtre suffit-il de toucher du moins mal que Ton peut à Pascal pour éveiller des échos à la fois sympathiques et inattendus.

3"" En philosophe (Cf. Cousin, Ravaisson, Rauh, MM. Brunschvicg et Boutroux). — Que les philosophes ont gént^ralement témoigné à Pascal un respect qu'ils n'ont pas toujours eu pour Bossuet, « ce demi-dieu de la prose française »(P. Bourget), et pourquoi ;

4° En philologue (Cf. les éditions des Pensées par MM. Faugère, Molinier, et surtout Michaut) ;

5° En critique et en historien (Cf. les travaux de Sainte-Beuve, de Prévost-Paradol, de Havet, de M. Brunetière). — Que ce point de vue doit être le nôtre ; — et qu'il est seul peut-ôtre capable de concilier tous les autres. — Du mot de Sainte-Beuve : « Tout ce qui est d'intelligence générale et intéresse l'esprit humain appartient de droit à la littérature. »

C. De quelques principes de critique qu'il ne faut jamais perdre de vue dans une « monographie » littéraire :

1° Tout individu fait partie (Vun groupe ; — d'où la nécessite dedéterminer très exactement l'influence exercée sur lui par ce groupe;

2° To7it individu agit sur le groupe do7it il fait partie ; — d'où la nécessité d'étudier l'influence qu'il a exercée, soit sur ses contemporains, soit même sur ses successeurs;

3° Toîit individu se développe dans le temps ; —

L HOMME, l'œuvre, l'iNFLUENCE 9

d'où l'obligation de se conformer à la chronologie et de suivre, étapes par étapes, toutes les phases successives de son développement intellectuel et moral ;

4° Tout individu vaut par son œuvre infiniment plus que par sa personne * ; — d'où l'obligation de subordonner l'étude de l'homme à celle de l'œuvre.

Application de ces principes à l'étude de Pascal.

II. État des esprits et des doctrines en France entre 1620 et 1640. — Qu'on peut distinguer trois groupes d'esprits et de doctrines :

A. Les Naturalistes. — J'appelle ainsi tous ceux qui, lettrés plutôt que savants et philosophes, se rattachent à la tradition de la Renaissance, et, par elle, à la tradition antique. — Que la Renaissance a repris la devise antique, à la fois épicurienne et stoïcienne: Vivre conformément à la nature^ et que, comme telle, elle a été passionnément naturaliste. — Montaigne : qu'on pourrait le définir : un Epicurien qui a rimagination stoïcienne -; — son influence

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