‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence; notes d'un coursChapitre 14 sur 52 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

LA PREMIÈRE (c CONVERSION » (l646-165l)

Intérêt psychologique et historique que présente cette étude : jour singulier qu'elle peut jeter sur le fond de 1 ame de Pascal, — et sur la suite de sa vie morale et de son œuvre; — nécessité de serrer les questions de très près.

I. Causes psychologiques et circonstances de la conversion. — A. Pascal avant 1646. — Témoignage de M™" Périer dans la Vie de Biaise Pascal : elle nous parle peu delà conversion, mais nous fournit des renseignements assez précis sur la vie antérieure de son frère. — En 1646, il a vingt-trois ans : depuis cinq ans déjà, « il n'a pas passé un jour sans douleur » ; — son activité tout entière tournée vers les sciences et (quoi qu'en dise ]y|me Périer) vers la gloire des succès mondains; — sa sensibilité ardente est, semble-t-il, jusqu'alors insuffisamment satisfaite; — son besoin de plus en plus marqué de certitude positive ; — son chris-

tianisme assez tiède, mais sincère et inébranlé par le doute (témoignage formel de M™' Périer) ; — aucun désordre moral (Cf. M""' Périer; — et Sainte- Beuve,t. II, p. 477, n. 1 ; et p. 479, n. 2 •). — Que le terrain était assez bien préparé, sinon à une » convers^on », du moins à une « crise religieuse ».

B. Les circonstances de la « crise » : témoignage de Marguerite Périer {Lettres, opusc, etc., p. 424-427). — L'accident d'Etienne Pascal (janvier 1646); — in- Jluencede La Bouteillerieet Deslandes. — Quelques détail s co mplémentaires sur le jansénisme, son hi^toire et ses progrès [mort de Jansénius, 1638; — piiblication de YAugustinus, 1640 ; — mort^le^aint- Cyran et publication de \d. Fréquente com7niinion d'Arnauld (in-4°, chez Antoine Vitré, Paris, 790 p. ; 4 éditions en moins de six mois), 1643]. — Que cette conception intransigeante et sombre du christianisme était de nature à séduire « l'esprit géométrique » et le génie austère et volontiers stoïcien de Pascal : du mot de Havet : « L'homme naturel est stoïcien chez Pascal. » — « Ce fut ainsi que la famille de Pascal commença à prendre connaissance des ouvrages de Jansénius (parla lecture du Discours sur la. Réformation de f homme intérieur dont il est Tau-

1. Cetlc dernière note, tirs instructive en ce qui concerne l'iiistoire des « variations » pliilosoplaiques et morales de Sainte- Beuve, ne se trouvait pas dans la première édition du Porl-Royai.

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teur'), de ceux de M. de Sairit-Gyran, de M. Arnauld et d'autres de ce genre dont la lecture ne fit qu'augmenter le désir qu'ils avaient de se donner à Dieu. » [Hist. gcn. de Port-Royal^ t. III) : V Augustiaus et le récent Traité d' Arnauld ont été lus évidemment par Pascal à cette époque.

II. La conversion et ses conséquences. — A. Vive impression faite^ur Rlaisf, Pasral par pps p.onyp.rsations et ces lectures : il est « le jii:fimIfii to u£bLé. »:

1. Les historiens jansénistes s'accordent à nous signaler la très vive impression que fit sur Pascal et sur les siens la lecture de ce Discours : « La lecture de cet écrit, a dit dom Glémcncct (Histoire littéraire de l'orl-Rof/al, éditée par l'abbé Guettée, Paris, 186S, t. I, p. 19-20), servit beaucoup à augmenter la piété dans la famille de M. Pascal lorsque Dieu commença à y répandre ses bénédictions. » Et cela s'explique à merveille. Ce discours est en elîet très beau : même lu de nus jours, et dans la traduction française, il frappe l'esprit, presque comme un sermon de Bossuet ; il est écrit avec une sorte de sombre éloquence, d'ardeur contenue et d'àpre emportement logique qui en rend la lecture tout à fait saisissante. On devrait la réimprimer de nos jours : je ne sais pas de lexte qui puisse mieux suppléer à l'étude de VAugustitius lui-même, et mieux éclairer par conséquent les Pensées de Pascal. 11 est d'ailleurs très court. En voici le titre exact : Traduction d'un Discours de la Réformation de lliotnnie inférieur. Ou sont établis les véritables fondemens des Vertus fhresliennes, selon la doctrine de saint Augustin. Prononcé par Cornélius Janssenius Evesr/ue d'Ipre, à l'eslablissement de la Réforme d'un monastère de liénédictins. A Paris, chez la veuve Jean Gamusat, et Pierre Le Petit, rue Saint-Jacques, à la Toison d'or, M.DC.XLIY. Avec privilèfje et approbation (1 vol. petit in-18, 100 p.). Le texte sur lequel avait prêché l'orateur est tiré de saint Jean [Ep., I, chap. ii) : « Il n'y a rien dans le monde que concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, et orgueil (le la vie. » Il a été traduit en français par Arnauld d'Andilly, publié en 1644, et réimprimé plusieurs fois depuis. — M. G. Michaut a entendu le vœu que j'exprimais ici, et il a réimprimé ce Discours dans l'un des appendices de son livre (2" éd., p. 193-223).

((Converti » au^-ansémsme^ il y « convertit » sa sœur Jacqueline, puis son père, puis à la fin de l'année, son autre sœur et son beau-frère ; — son ardeur d'apostolat et sa puissance de persuasion : c'est là, dans cette disposition native d'esprit et d'âme, qu'il faut chercher la première origine de la future Apologie.

L'affaire du frère Saint- Ange (février-avril 1647) : zèle un peu indiscret de Pascal en cette affaire, et déclamations de Cousin à ce propos (Cf. Etudes sur Pascal, 5' éd. , 1857, p. 343-388) ; — indulgence peutêtre excessive de l'abbé Maynard [Pascal, sa vie et son caractère"^, etc., 2 vol., Paris, 1850; t. I, p. 30-44; — Cf. Michaut, p. 49-50; et Ch. Urbain, Un Épisode de la vie de J.-P. Camus et de Pascal [Revue d'hist. litt. de la France, 15 janvier 1895)]. — Sincérité, passion et acharnement de Pascal dans la polémique j il défend la vérité ,^ ou ce qu^il croit tel, comme sa vérité;. — personnalité impérieuse de son tempérament et de son génie, et qu'à ce

1. Je suis très étonné que la plupart de ceux qui ont étudié Pascal s'abstiennent généralement de mentionner et, je pense, d'utiliser les deux excellents volumes de l'abbé Maynard. Sans doute, en (^e qui concerne l'aliaire des Provinciales^ il ne faut les lire qu'avec précaution. Mais on trouverait difficilement ailleurs autant de renseignements divers, des « documents » et des faits plus consciencieusement rassemblés, plus habilement présentés et, en général, plus judicieusement appréciés. U faut savoir qu'il y a beaucoup plus de choses à y prendre et beaucoup nidins d'erreurs que dans le livre de Victor Cousin.

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point de vue encore, le jansénisme devait l'attirer et le retenir, en lui offrant une conception très individualiste de la religion.

Il est alors repris plus fortement par la maladie (Cf. sur cette maladie : Lettres, opifsc, etc., p. 452; D"" Charles Binet-Sanglé, /« Maladie de Biaise Pascal dans les Annales médico - psychologiques ^ marsavril 1899, et sur cette étude la jolie note ironique de M. Brunschvicg dans sa grande édition des Pensées (t. I. p. xxv) : elle a dû influer sur sa « conversion ». — Du mot de Renan : « Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal, que bien portant comme le vulgaire ? » [Vie de Jés?/s, 1" éd., p. 453) : la touchante Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies doit être de cette époque : sentiments tout jansénistes qu'elle exprime ^ — Voyage à Paris avec Jacqueline (automne 1647) : entrevue avec Descartes (lettre de Jacqueline du 26 septembre), premières relations avec Singlin et MM. de Port- Royal; — lettres à M"' Périer : ferveur janséniste. — L'idée d'une Apologie de la religion chrétienne n'aurait-elle pas déjà traversé l'esprit de Pascal? C'est ce que donnerait presque à penser une phrase

1. Dans les notes inédiles de Taine sur Pascal, dont j'ai parlé plus haut, je relève à propos de cette Prière le passage suivant : « Pascal parle avec une austérité dure de nouveau converti, une farouche aversion pour le monde, une dévotion âpre; cette dévotion est comme un réseau d'épines qui l'enveloppe tout entier. »

fort curieuse et trop peu remarquée d'une lettre à jyjme périer (26 janv. 1648).. : « Je lui dis ensuite (à M. Rebours, un des confesseurs de Port-Royal) que je pensais que l'on pouvait, suivant les principes mêmes du sens commu n^,démonirer beaucoup de choses que les jidversaires fdfîL la religionl disent lui être contraires, et que le raisonnement bien conduit portait à les croire, quoiqu'il les faille croire sans l'aide du raisonnement ; )-> — qu'en tout cas on a déjà là l'idée maîtresse des Pensées.

B. La « conversion » de Pascal n'avait pas interrompu ses travaux scientifiques :^n 1646, expériences à Rouenaveç^ M. Petit pour prouver la pesanteur^ de l'air; — en 1647, publication des Nouvelles expériences touchant le vide^ composition probable de la Préface d'un Traité du vide; — en 1648 (19 septembre) expériences de M. Périer sur le Puy-de-Dôme, de Pascal à la tour Saint- Jacques (septembre-octobre), publication du Récit de la grande expérience de r équilibre des liqueurs ; — que la lecture du Discours sur la réformation de r homme intérieur (Cf. la curieuse citation qu'en fait Sainte-Beuve, t. 11, p. 473-474) n'avait donc pas suffi pour le détacher de c la recherche des secrets de la nature », et qu'il croyait alors pouvoir pjeinement concilier la science et la reliji^ion : intellectua-

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lisme foncier et persistant dfîPascal, et gne lo j.qnsénisme était fort capable de j/^ encourager (Cf. Lanson, Liti. franc. ^ p. i4i). Nouveaux rapports et discussions scientifiques avec Descartes (1647)' : plaintes ultérieures et, semble-t-il, peu fondées de celui-ci à l'égard de Pascal dans une lettre à Carcavi (11 juin 1649) ; — amusantes observations de Joseph de Maistre à ce sujet dans V Eglise gallicane (chap. L\) : — caractère aisément ombrageux et jaloux de Descartes, au témoignage de Leibniz et de Hiiygens (Cf. Cousin, Fragm. philos., 1. 11, p. 160 et 211, sqq.); — méthode à la fois très prudente et hardie suivie par Pascal dans ses recherches

1. 11 y a dans les Noies inédiles de Taine sur Pascal, le curieux parallèle que voici entre ces deux grands esprits : « Différence et contraste entre Descartes et Pascal. L'un, modéré en tout cherchant tant qu'il ne trouve pas l'évidence, mais s'arrêtant alors, doué d'une curiosité calme, n'ayant point d'angoisse et d'excès dans son amour de savoir, douteur par méthode et non par nature, aimant la science seule, s'occupant moins de morale que de métaphysique et de géométrie, savant par excellence, et bien plus qu'homme, heureux et tranquille dans la conscience de sa certitude , ayant quelque chose de froid, un peu égoïste, ne cherchant qu'à repaître son esprit de vérités abstraites et pures, ne s'occupant guère du problème de la destinée humaine.

« Pascal au contraire tout passion, tout ardeur, esprit impétueux, aux éclairs de génie, comprenant le vrai non par une méthode logique et lente, par des illuminations d'intelligence ; d'une imagination extrêmement vive et nette ; prompt d'esprit, pénétrant d'un coup et par un mouvement instantané, jusqu'au fond de plusieurs vérités profondes ; éclairant tout d'un coup tout un abîme. Ame pleine de douleur, d'anxiétés, de doutes, cherchant la vérité avec gémissements et angoisses. » — Quel écrivain, pour le dire en passant, que celui qui, à vingt et un ans, était, au courant de la plume, capable d'écrire une pareille page !

scientifiques : qu'elle^^t surtout rigoureusement expérimentale ^ qu'elle nous révèle un esprit très positif, très résolu à ne jamais quitter qu'à bon escient le terrain des faits, et qu'elle s'oppose de tous points à la méthode essentiellement à prjoriste de Descartes : « M. Pascal se moquait fort de la matière subtile... » {Lettres, opusc, etc., p. 459). — Cf. dans VHist. générale de Lavisse et Rambaud, t. V, le chap. sur les Sciences en Europe, par M. Paul Tannery, p. 455-459).

Premières polémiques avec les jésuites (1647- 1648) : le P. Noël ; — qu'à l'égard de Pascal il paraît avoir été surtout maladroit; — son traité le Plein du vide : mauvaise science et mauvais style; — la lettre de Pascal à M. Le Pailleur (fin 1647 : ironie et vigueur dialectique; — intervention d'Etienne Pascal : sa lettre au P. Noél (commencement 1648). — En 1651 (juillet-août) correspondance avec M. de Ribeyre au sujet d'attaques dirigées contre lui par un jésuite de Montferrand. — Que si, dans toutes ces affaires, Pascal avait raison, quant au fond , il a mis du moins à défendre ses droits, ^t ceux de la vérité et de la science, une âprejé singulière (Cf. avec l'affaire du frère Saint-Ange), et, qu'en dépit de ses protestations, il a montré plus d' « inquiétude pour ces fantasques points d'honneur» qu'il ne veut bien dire [Lettre à Le Pailleur).

C. La vocation de Jacqueline encoura^ëe par son frère. — Suppression des intendants (mars 1648);

— Etienne Pascal à Paris : il refuse à sa fille, et malgré son fils, la permission d'entrer au couvent; soumission provisoire de Jacqueline : ses relations secrètes avec Port-Royal ; — en mai 1649, départ de toute la famille pour l'Auvergnç. (Cf. Lettres, etc., p. 65-67). — Pascal quitte l'Auvergne (juin 1650).

— Mort d'Etienne Pascal (24 septembre 1651). — La Lettre sur la mort (17 octobre) : sentiments de résignation jansénistes qui y sont exprimés ; — en rapprocher VEpitaphe d'Etienne Pascal, composée par son fils Biaise Pascal [Lettres, etc., p. 485-486), et ce mot d'une lettre de Jacqueline (31 juillet 1653) : « Etouffons donc, autant qu'il nous sera possible, tous les sentiments de la nature... »; — caractères surtout dialectiques et logiques que revêt la piété de Pascal durant cette période de sa vie, et que les observations d'ailleurs très justes de Nisard et de Havet à ce sujet (Cf. Ed. des Pensées, 1887, t. II, p. 433), s'appliquent bien plus encore à la Lettre sur la mort qu'à la Prière sur le bon usage des maladies.

III. Conclusion. — La soi-disant « conversion » de Pascal, en 1646, n'a pas été une « conversion » véritable : Pascal n'a pas eu à se « convertir», n'ayant

pas été incrédule (Cf. sur ce point les très judicieuses observations de M. Michaut, p. 37-41) : de chrétien un peu tiède„iLest devenu un janséniste ardent. Cette « conversion », quoique très explicable, n'a pas laissé néanmoins d'être un peu brusque : vraisemblance psychologique d'une prochaine réaction. — Qne, dans cette « conversion », Vintelligence de Pascal semble avoir été » touchée» bien plus que son cœitr; et c'est sans doute pourquoi elle n'a nui en rien à son activité intellecLucUe et scientifique.

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