‹ Pascal, physicien et philosopheChapitre 9 sur 49 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

On eût dit que c'était à Pascal qu'était réservé de façonner l'âme de Roannez, et peut-être n'est-il point hors de vraisemblance que ce fut aussitôt après que Pascal eut quitté Rouen pour Paris, vers la fin de 1647, que se forma avec le jeune duc son intime liaison. Quoi qu'il en soit, dès que Roannez eut connu Pascal, « il goûta si fort son esprit qu'il ne pouvait se passer de le voir ^ ». Il allait, l'associant à sa vie de chaque jour, jusqu'à lui donner un logis dans son hôtel, l'emmenait avec lui, à diverses reprises et bien avant les PronbicialeSy dans son gouvernement du Poitou , se montrait désolé lorsque Pascal se retirait à Port- Royal, et plus tard demeurait inconsolable de sa perte ^.

Fut-ce pour le fils aîné du duc de Luynes, depuis duc de Chevreuse, ou plutôt ne fut-ce pas pour Roannez lui-même que Pascal composa, vers 1652 ou 1653, ces trois fiers et pathétiques Discours sur la condition des Grands^ qu'a publiés Nicole, affirmant que Pascal, qu'on a bien cru pouvoir, à ce propos, accuser d'ambition, n'eût désiré rien tant

1. Faugère, Pensées, fragments et lettres de Pascal, t. l, p. 381.

2. IcL, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p. 482, Lettre du duc de Roannez, da 10 septembre 1662, à Arnauld de Pomponne. « Je n'ai pas douté que vous n'ayez été bien touché de la mort de M. Pascal. Je vous avoue que cette perte est un coup pour moi, auquel je n'étais pas préparé et dont je ne puis me consoler. »>

que d'être chargé de Téducalion d'un prince ^ ? Pascal s'était sans doute et avec le plus complet désintéressement persuadé qu'élever un prince c'eût été agir sur l'avenir de tout un peuple -. Ce qui est est sûr, c'est que la piété fut bien vite le lien principal qui unit étroitement Pascal et Roannez. Celui-ci, touché des exemples encore plus que des entretiens de son illustre ami, refusait, vers l'âge de vingt-cinq ans et malgré les objurgations de sa famille irritée, la riche alliance de Mlle de Menus, qui devint duchesse de Yivonne; puis, voué irrévocablement au célibat , vendait son gouvernement, transférait à son beau-frère son titre de duc et finissait par se retirer chez les Pères de l'Oratoire. Nul doute, par conséquent, que l'influence de Pascal sur la destinée du duc de Roannez n'ait été fort grande. Celte influence sur Mlle de Roannez fut-elle de même nature et aussi décisive? C'est ici qu'il faudrait, s'il est possible, ramener à des précisions des détails emmêlés comme à plaisir, et à

1. Ce fut en 1670. au lendemain de la publication des Pensées, que Nicole fit paraître ces discours dans le Traité de l'éducation d'un prince. « On a souvent ouï dire à Pascal, écrivait-il, qu'il n'y avait rien à quoi il désirât plus contribuer s'il y était engagé, et qu'il sacrifierait volontiers sa vie pour une chose si importante. »

2. On peut en elTet se demander ce qui serait advenu si, au lieu de La Mothe Le Vayer. Gaston duc d'Orléans et son frère le Dauphin, plus tard Louis XIV, avaient eu Pascal pour précepteur.

des certitudes les conjectures contradictoires imaginées au sujet de ce qu'on a appelé « le roman de Pascal » et de ce que plus justement on eût nommé « le roman de Mlle de Roannez )).

Charlotte Gouffier de Boisy de Roannez, née en 1633 et plus jeune de deux ou trois ans que son frère, était, de son côté, l'aînée de deux sœurs qui, de très bonne heure, se firent, ou que, suivant l'usage de l'aristocratie d'alors, on s'empressa de faire religieuses. Aussi en 1653, le duc de Roannez ayant renoncé à tout établissement, Mlle de Roannez devint-elle un très enviable parti. Dès 1656, le marquis d'AUuye, fils aîné du marquis de Sourdis, recherchait sa main. Mais, cette année-là même, à la suite de quelques visites à Port-Royal où l'avait attirée le miracle de la Sainte-Épine, se sentant subitement touchée de la grâce, Mlle de Roannez manifesta le plus ardent désir de se consacrer à Dieu. Un tel dessein ne laissa pas que d'émouvoir sa famille, qui s'y opposa tout d'une voix. Son frère lui-même se hâta de l'emmener avec lui dans son gouvernement du Poitou, espérant que le changement des lieux changerait ses sentiments et donnerait à ses idées un autre cours. Il n'en fut rien. Après d'assez longs mois passés au fond de la province, à peine Mlle de Roannez fut-elle, en mars 1657, de retour à Paris, que trompant la survèil-

lance dont elle était devenue l'objet S elle s'enfuit à Port-Royal, où, en souvenir évidemment de la Sainte-Épine, elle prit le voile sous le nom de sœur Charlotte de la Passion. Cependant, tandis que son frère s'était assez facilement rallié à ses vues, ses proches, sa mère, sa grand'tante abbesse de Notre- Dame de Soissons, une de ses sœurs religieuses ellemême, n'admettaient pas qu'elle ensevelît au cou-

1. Hermant Godefroi, chanoine de Beauvais et auteur d'une Histoire du Jansénisme^ a consigné dans ses Mémoires les piquants détails de cette fuite. Non seulement, au retour du Poitou, la marquise de Boisy se refusa opiniâtrement aux instances de sa fille qui ne désirait toujours rien tant que de quitter le monde, mais quoique celle-ci eût alors ses vingt-quatre ans accomplis, « elle donna charge à son écuyer et à un petit laquais adroit et fidèle de ne pas la perdre de vue «. Or, « un jour de fête, Mme de Boisy, M. le duc de Roannez son fils et elle ayant entendu le sermon et vêpres dans l'église de Saint-Merry, qui était devant leur porte, Mlle de Roannez, qui avait fait complot avec Mlle Vallée, personne de piété, de l'attendre à une des portes de l'église, avec un carrosse, laissant madame sa mère et monsieur son frère en leur place où ils priaient Dieu, elle s'en alla à la chapelle du Saint-Sacrement faire aussi sa prière. Sa mère, qui s'aperçut de son absence, dit à l'écuyer de la suivre, et il vint faire son rapport du lieu où elle était. Mme de Boisy, à qui le soupçon donnait de l'impatience, envoya deux ou trois fois l'écuyer et le petit laquais, et une fois M. le duc son fils, tant pour voir si elle y était toujours que pour la faire revenir. Mais à la fin Mlle de Roannez, voyant qu'il n'y avait personne présent qui l'observ àt, se leva de sa place, se jeta dans le carrosse avec Mlle Vallée et s'alla enfermer dans Port-Royal. Cela excita un très grand bruit dans tout le quartier du cloître Saint-Merry, et chacun s'assembla sur cette nouvelle au logis de Mme de Boisy. » — L'hôtel de Roannez se voit encore aujourd'hui à l'angle de la rue du cloître Saint-Merry et de la rue Taillepain.

vent et sa fortune et son nom. Elle eut donc à soutenir de leur part les plus rudes assauts. Et vainement réclama-t-elle le droit de disposer de sa personne, allant jusqu'à faire sommation à sa mère de ne la point troubler dans la condition qu'après mûre délibération elle s'était choisie. Une lettre de cachet obtenue par des intrigues auxquelles les Jésuites, paraît-il, ne furent point étrangers, l'obligeait finalement, le 3 novembre 1657, à sortir de Port-Royal. Elle ne quittait du moins cet asile qu'après y avoir fait vœu de virginité et s'être coupé les cheveux, afin de bien marquer qu'elle n'abandonnait pas sa vocation. De 1657 à 1662, elle vécut à l'hôlel de Roannez en véritable recluse et ce fut en pure perte que le marquis d'AUuye lui adressa de nouveau ses hommages et lui prodigua ses empressements. Mais en 1664, l'abbé Singlin, son directeur, étant décédé, et, par suite, les relations de Mlle de Roannez avec Port- Royal se relâchant, elle tomba dans ce qu'Arnauld appelait « une léthargie spirituelle ». Bientôt même, en 1666, elle se faisait relever de son vœu par le pape, et, en 1667, à l'âge de trentre-quatre ans, « pénitente du diable * », épousait François d'Aubusson de

1. Expression de Tertullien, citée par Pascal dans sa correspondance avec Mlle de Roannez et que celle-ci dut amèrement se rappeler. Cf. Faugère, Pensées, etc., p. 47, Extrait de quelques lettres de Pascal à Mlle de Roannez. a Ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde, ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de

la Feuillade. Il semble que la vie du monde ne lui apporta que déception et douleur. Mère d'enfants maléficiés ou indignes, travaillée elle-même par d^affreuses maladies, l'âme pleine du remords de s'être montrée, croyait-elle, une épouse adultère de Jésus-Christ, elle eût souhaité « d'être à Port-Royal, paralytique toute sa vie dans un lit, préférablement à l'état où elle se trouvait ». Elle s'éteignit tristement en 1683, à l'âge de quarante-neuf ans, léguant à Port-Royal par son testament trois mille livres, destinées à y faire recevoir une religieuse converse « qui prierait continuellement pour elle et tâcherait de satisfaire par la pénitence et les exercices du cloître au violement de son vœu ».

Or quelle part attribuer à l'intervention de Pascal dans cette touchante existence, mélancolique tour à tour et pieusement agitée? Pascal ne fit-il qu'entrer, pour les entretenir et aviver, dans les sentiments rehgieux de Mlle de Roannez, une fois que spontanément chez elle ils eurent comme fait explosion, et n'y eut-il dès lors entre ces deux âmes qu'un pur échange de mystiques pensées? Ou bien Pascal osa-t-il lever les yeux sur la sœur du duc de Roannez, songer à en faire sa femme, et finalement,

la terre que dans ceux de Tunion avec Dieu et que ce charme victorieux les entraine et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend des pénitents du diable, suivant la parole de TertuUien. »

par désespoir d'obtenir une telle alliance, le vit-on « disputer au monde, pour la donner à la religion, une personne qui ne pouvait pas être à lui ^ »? Ou enfin Pascal, sans arrière -pensée intéressée d'aucune sorte, mais alors qu'avant de s'abîmer dans la piété il vivait lui-même parmi toutes les préoccupations mondaines et dans un milieu de haute galanterie; Pascal n'aurait-il pas éprouvé pour la jeune Charlotte, chez qui aux grâces de l'âge s'ajoutait le prestige d'une illustre extraction, quelques-uns de ces sentiments nobles et tendres, dont le Discours sur les passions de V amour semble être resté l'immortel écho?

On a publié récemment quelques-unes des lettres que durant son séjour à Port-Royal Mlle de Roannez écrivit à sa famille afin de calmer ses colères et de se faire accorder, après coup, un consentement qu'elle avait devancé ^ Dans une lettre notamment

i. Faugère, Pensées, etc. Introduction, p. lxix.

2. Cf. A. Gazier, Revue politique et littéraire, 24 novembre 1877. Le roman de Pascal. L'auteur de ce travail a su mettre habilement en œuvre des documents jusque-là négligés ou ignoré?, notamment les lettres de la mère Angélique à la reine de Pologne, les lettres d'Antoine Arnauld et de Moréri, les Mémoires de Guilbert sur Port-Royal, des Mémoires inédits du chanoine Godefroi Hermant, des Recueils manuscrits de -Mlle de Téméricourt. et enfin un Nécrologe de Port- Royal également manuscrit. C'est à cette instructive Étude, parmi quelques inexactitudes et quoique nous en contestions les conclusions, que nous avons emprunté de nouveaux et intéressants détails concernant Mlle de Roannez.

qu'elle adressait à sa mère en juillet 1657, elle proteste que, si elle s'est décidée à embrasser la vie religieuse, « aucune personne au monde ne lui en a donné les premiers mouvements et n'y a contribué de quelque manière que ce soit; que ce n'a été ni sermon, ni livre, ni discours, mais que c'est de la pure miséricorde de Dieu qu'elle tient sa vocation ». Il faut sans doute l'en croire sur parole et par conséquent conclure que ses proches auraient eu tort de reprocher à Pascal d'avoir décidé la sœur à quitter le monde, comme ils lui en voulurent d'avoir déterminé le frère à garder le célibat. N'y a-t-il pas néanmoins dans les explications mêmes de Mlle de Roannez un ton d'excuse et presque d'allusion qui laisse à penser? Ce qui demeure indéniable, c'est que si ce ne fut point Pascal qui poussa vers le cloître Charlotte de la Passion, il fit tout pour l'y retenir ou du moins la confirmer et fortifier dans sa vocation. Des lettres nombreuses qu'ils échangèrent, et auxquelles, sous le pseudonyme de M. Du Cas, Singlin, directeur de Mlle de Roannez, joignait souvent ses propres instructions; de ces lettres aucune ne nous est parvenue de Mlle de Roannez, et nous ne possédons que des extraits de neuf lettres de Pascal ', d'où ont été tirées beaucoup de pensées chrétiennes et de pensées sur les miracles.

1. Faugère, Pensées, etc., t. I, p. 3o et suiv. Extraits de quelques lettres à Mlle de Roannez.

Mais certainement ces fragments de correspondance suffisent à attester quel ascendant celui-ci exerçait sur la jeune néophyte. Circonstance, en outre, remarquable! Ce n'est qu'à dater de la mort de Pascal, en 1662, que Mlle de Roannez commencera à se sentir gagnée par la tiédeur, et comme si la famille de Pascal eût été pour les Roannez une excitation supérieure et nécessaire de piété, le duc de Roannez déplorera que ses affaires rappellent à ClermontMme Perier, lui exprimant l'appréhension, en effet prochainement justifiée, que son absence, Singlin étant décédé, ne devienne à sa sœur une occasion d'abandonner la vie religieuse naguère embrassée par elle avec une si indomptable volonté *. Ainsi, d'une part, c'est d'elle-même (car le moyen, après tout, d'infirmer sa déclaration?), c'est d'ellemême que Mlle de Roannez s'est sentie pressée de prendre le voile, et, d'un autre côté, par les exhortations qu'il lui adresse, soit durant le séjour quasi forcé qu'elle fait en Poitou, soit après son retour à Paris, Pascal a pris à tâche et réussi à la maintenir, lui vivant, dans ses saintes résolutions. Ce sont là deux points hors de conteste et auxquels, manifestement, on devrait s'en tenir, s'il était avéré que ce fût seulement à l'époque du miracle de la Sainte- Epine, en IG06, que Pascal connut pour la pre-

1. Faugère, Pensées, etc., t. I, p. 38, Extrait de la notice de Marguerite Perier sur M. et Mlle de Roannez.

mière fois Mlle de Roannez, se sentant uniquement « transi de respect envers elle comme envers ceux que Dieu semble avoir choisis pour ses élus ^ ». Mais en fut-il ainsi? Il est permis d'en douter.

Gomment supposer en effet que Roannez, qui probablement dès la fin de 1647 avait admis Pascal dans son intimité; qui, « ne pouvant se passer de le voir )), l'associait à ses voyages en Poitou ; qui enfin, à Paris même, lui avait réservé près de lui une chambre, où en J6o4 Pascal faillit être poignardé par une concierge qu'exaspérait son ascendant sur le jeune duc; comment imaginer que, près de neuf années durant, Pascal soit resté le familier, l'hôte assidu du duc de Roannez, sans soupçonner en quelque sorte, et sous le même toit, l'existence de la sœur puînée de son ami? Cela passe toute créance. Il est beaucoup plus vraisemblable, au contraire, que Pascal ne tarda guère, une fois introduit dans l'hôtel de Roannez, à être présenté à Mlle de Roannez, qu'il la vit s'épanouir dans tout l'éclat de la jeunesse et peut-être faudrait-il ajouter de la beauté, si par malheur son portrait ne nous manquait de même que ses lettres

1. Faugère, Pensées, etc., t. I, p. 42, Lettre à Mlle de Roannez. « Quand je prévois la fin et le couronnement de l'ouvrage de Dieu par les commencements qui en paraissent dans les personnes de piété, j'entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. »

à Pascal ^ Dès lors, pourquoi s'étonner que cette charmante image ait pu, ne fût-ce qu'un instant, occuper le cœur de Pascal? Descartes ne s'était-ii point montré comme ébloui des attraits de sa royale élève la princesse Palatine Elisabeth, et ce méditatif, qui devait traiter des passions more geometrico^ à la manière des géomètres, et comme s'il était question de lignes, de surfaces ou de solides, Spinoza n'avait-il pas soupiré pour la fille de son maître de latin Van den Ende, la belle Miriam?

Aussi bien, comment ne pas trouver de l'émotion de Pascal un témoignage presque irrécusable dans le Discours sur les passions de ramour, dont on s'accorde à rapporter la composition vers l'année 1652 ou 1653? En vain objecterait-on que ce Discours, attribué simplement à Pascal, pourrait bien, après tout, n'avoir point Pascal pour auteur. La main de Pascal s'y trahit à chaque ligne. Vainement encore s'aviserait-on d'observer que si Corneille, par exemple, a pu pertinemment faire parler Auguste, sans jamais avoir été mêlé aux grandes affaires, Pascal a pu, de son côté, éloquemment discourir des passions de l'amour, sans jamais les avoir lui-même ressenties. Il n'en est pas de la

1. Dans les derniers jours de sa vie, Mlle de Roannez fit jeter au feu son portrait, en même temps que, sur les insistances du duc de la Feuillade, étaient brûlées des lettres qu'elle aurait voulu léguer à une personne amie et parmi lesquelles peut-être sa correspondance avec Pascal se trouvait comprise.

politique comme de l'amour. A force de méditations et de lectures, un tragique de génie peut s'élever aux pensées ou même aux sentiments d'un homme d'Etat. L'amour est une pulsation de vie qui ne s'apprend ni ne s'imagine ; il faut l'avoir éprouvé pour le connaître, et Racine assurément n'eût jamais créé de si touchants personnages, s'il n'avait lui-même tendrement aimé.

D'ailleurs qu'on relise le Discours sur les passions de Vamour, et qu'on se demande si c'est bien là simplement une pièce de rhétorique laborieusement préparée pour enlever les suffrages dans le salon de la marquise de Sablé. Nous l'avouons sans difficulté et nettement : jusqu'en 1656, faute de renseignements précis, on en est réduit aux conjectures pour tout ce qui concerne les rapports de Mlle de Roannez et de Pascal. Mais outre que ces conjectures en quelque façon s'imposent et que s'il est court et commode, il n'est guère satisfaisant de les repousser d'emblée par une fin de non-recevoir peu péremptoire, combien celles que nous proposons ne deviennent-elles pas plus plausibles, lorsqu'on les rapproche de certains passages du fameux Discours !

u On a beau se cacher, on aime toujours », écrit Pascal *. » Et encore : « l'homme seul est quelque

\. Faugère, Pensées, etc., t. I, p. 107.

chose d'imparfait, il faut qu'il trouve un second pour être heureux. Il le cherche bien souvent dans l'égalité de condition, à cause que la liberté et que l'occasion de se manifester s'y rencontrent plus aisément. iSéanmoins l'on va quelquefois bien au-dessus et l'on sent le feu s'agrandir quoiqu'on n'ose pas le dire à celle qui l'a causé! Quand on aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour; mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut être seul ; il faut que toutes les passions ployent et lui obéissent. Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le cœur de l'homme, et les petites choses flottent dans sa capacité; il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et qui y demeurent K »

Cependant, jusqu'où raisonnablement peuvent et doivent être poussées ces conjectures? Pascal, à un moment quelconque, alors surtout qu'il songeait à acheter une charge et à se marier, Pascal, malgré la distance des rangs (descendant d'un trésorier de France qu'avait anobli Louis XI, associé par ses entours au meilleur monde, et déjà célèbre lui-même parmi les savants -, il n'était pourtant

Page 1