PHILOSOPHIE DE PASCAL
Géomètre et Janséniste, passionné et maladif, Pascal a beaucoup moins connu les alternatives de la foi et du doute que les vicissitudes de la ferveur et de la tiédeur. L'étude et l'ascétisme se sont partagé le meilleur de son existence.il est mort avec la douceur et le calme d'un enfant. Voilà pour sa vie.
Les écrits littéraires et philosophiques de Pascal ont été, presque tous, un accompagnement de ses travaux scientifiques, ou, dans ses dernières années, le produit des circonstances. C'est ainsi qu'en 1656 et 1637, épousant la querelle de ses amis de Port- Royal, il compose les Provinciales, et que, vers la même époque, touché de la guérison d'une de ses nièces qu'il estime un miracle où lui-même il a quelque part, et, en même temps, affecté de l'incrédulité des esprits forts, il entreprend décrire
contre les athées une Apologie de la religion. Voilà pour ses ouvrages.
Quoiqu'il soit difficile, sinon impossible, au milieu de matériaux confus et incomplets, de déterminer avec une absolue rigueur le plan auquel Pascal s'était arrêté, cependant l'examen des textes et le témoignage de ses familiers autorisent à affirmer que V Apologie qu'il n'eut pas le temps de mener à fin, devait avoir deux parties distinctes. Dans la première partie , Pascal voulait réduire l'homme à avouer qu'il est un mélange monstrueux de misère et de grandeur et que, d'autre part, les philosophes résolvent mal cette douloureuse énigme. Dans la seconde partie, après avoir écarté les systèmes de philosophie, traversant les foisons des religions, où depuis que l'homme a quitté Dieu, il n'y a i-ien dans la nature qui n'ait été capable de lui on tenir place : astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, fièvre, peste, adultère, inceste; Pascal devait démontrer que le Christianisme est la religion véritable et que seul il explique tout. Voilà pour le dessein des Pensées.
La méthode de Pascal présente comme trois moments : 1° le doute; 2" la règle des partis; 3*^ la soumission cordiale et totale au Christianisme. Douter oii il faut, affirmer oîi il faut, se soumettre où il faut; Pyrrhonicn, géomètre, chrétien mystique, dans sa méthode, voilà Pascnl tout entier.
En définitive, Pascal qui n'est pas sceptique en religion, n'est pas davantage sceptique en philosophie. Il proclame l'insuffisance, non rimpuissance de la raison.
Mais, en déclarant que la raison est insuffisante, non impuissante, il y a lieu d'examiner si Pascal n'a pas exagéré cette insuffisance même.
Demandons-nous par conséquent ce que Pascal a pensé de l'homme, de la loi morale et de Dieu.
Il y a dans l'homme deux facultés principales : entendre et vouloir. Mais, répétons-le : il ne faut pas se méconnaître; nous sommes automate autant qu'esprit. De là vient que la coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle incline l'automate, qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense. C'est pourquoi, aussi, il s'agit d'incliner la volonté par l'agrément, bien plus que d'éclairer l'entendement par la démonstration. En efî"et, le plaisir est la monnaie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut. Désolés du vide que nous ressentons en nous-mêmes, nous cherchons à nous distraire de nos maux. Les occupations où l'on jette les enfants comme dans une gêne, les entreprises les plus périlleuses, les fonctions les plus graves aussi bien que les joies les plus frivoles, qu'est-ce tout cela qu'un divertissement? Peu de chose nous afflige et peu de chose nous console. L'homme est si vain qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre
chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir. L'éternuement absorbe toutes les facultés de l'âme, aussi bien que la besogne. Il suffit d'un je ne sais quoi, qui est la cause de l'amour, pour remuer les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Gléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. Il n'y a d'égal aux agitations de l'amour que celles où nous jettent l'ambition et l'amour-propre, Pyrrhus, Alexandre veulent qu'on s'entretienne de leurs exploits, et leur cœur, si gonflé d'orgueil, devient la pâture d'un ver. Un gravier, placé dans l'urètre de Cromwell, renverse tout l'établissement de ce glorieux parvenu. On cherche le repos en surmontant les obstacles et le repos conquis se tourne en dégoût. Ainsi se passe toute notre vie. La vanité est en nous si ancrée, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crochetcur se vantent et prétendent qu'on les admire par quelque endroit, et le philosophe qui écrit contre la vanité ne laisse pas que d'être vain à son tour, car il désire être lu. En dehors de notre être réel, nous nous créons un être d'imagination dans l'esprit d'autrui. Nous nous attachons à cette ombre de nous-mêmes, nous amoindrissant afin de l'accroître et mourant avec plaisir, pourvu qu'on en parle. Avides d'estime, nous en sommes avares. On ne fait que s'entre-trompcr et s'entre-flatter. L'union qui est entre les hommes
n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie.
L'homme, dans sa volonté, n'est donc qu'hypocrisie, ennui, inconstance, inquiétude. Tous les hommes désirent être heureux et sans cesse s'émeut en eux une guerre intestine de la raison et des passions.
L'homme en effet, dans son intelligence, n'est pas moins misérable que dans sa volonté. Suspendu entre deux infinis, l'infini de la grandeur et l'infini de la petitesse; perdu, en quelque façon, dans ce canton détourné de la nature, il ne sait le tout de rien et ce milieu entre les extrêmes se retrouve en toutes ses impuissances. Tous les extrêmes l'offusquent. Sa pensée lui échappe au moment même où il la conçoit. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées, il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie ; c'est assez qu'une mouche bourdonne à ses oreilles, pour tenir son esprit en échec et troubler cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilà! 0 ridicolosisslmo eroe! L'imagination d'ailleurs lui grossit ou diminue les objets^ maîtresse de mensonge et de fausseté , superbe puissance et ennemie de la raison. Cependant une invincible ignorance, résultat d'une faiblesse irrémédiable, s'étend jusqu'à notre propre être. Interrogeons les régents du monde. Qu'ont-ils pensé de la substance de l'àme? Ont-ils été plus heureux à la loger? Qu'ont-ils trouvé de son origine, de sa
durée et de son départ? En définitive, nous ne savons pas ce que c'est qu'un corps, encore moins ce que c'est qu'une âme ; moins que tout le reste, comment une âme peut être unie à un corps, et cependant c'est notre propre être. Qu'est-ce donc que l'homme, juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers? Ni ange ni bête, le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. Quel prodige que l'homme ne comprenne pas enfin qu'il est un monstre incompréhensible! Certes la différence est immense, suivant que notre âme sera mortelle ou immortelle. Notre sort est changé : il y va de notre tout. Aussi peut-il être permis de n'approfondir pas l'opinion de Copernic, mais ceci : Il importe à toute la vie de savoir si l'âme est mortelle ou immortelle ; car il est indubitable que cela doit mettre une différence entière dans la morale. Néanmoins, les philosophes ont conduit leur morale indépendamment de cela ; ils délibèrent de passer une heure ! C'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède. Et pourtant nous demeurons, à ce sujet, d'une insensibilité vraiment brutale. Semblables à des voyageurs surpris dans une île déserte, à des criminels chargés de chaînes, et qui, chaque jour, verraient froidement égorger un de leurs compagnons, pour être égorgés à leur tour, nous nous pipons nous-mêmes, et la bagatelle
nous fnit oublier notre misérable condition. Que penser d'un condamné à mort, qui, ayant une heure pour solliciter sa grâce, qu'il est sûr d'obtenir, s'il la demande, passerait ce temps à jouer au piquet? C'est là notre fidèle image.
Qui débrouillera ce chaos? Et que deviendra l'homme? Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes? Quelle effroyable distance! Que serons-nous donc? Qui ne voit par tout cela que l'iKuiime est égaré, qu'il est tombé de sa place, qu'il la cherche avec inquiétude, qu'il ne la peut plus retrouver? Et qui l'y adressera? Les plus grands hommes ne l'ont pu. Pyrrhoniens ou dogmatistes, les philosophes ne font que balbutier. Ni les Pyrrhoniens ne peuvent douter de tout; car un Pyrrhonien doutera-t-il si on le pince, si on le brûle, doutera-t-il s'il doute? La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. Ni les dogmatistes ne parviennent à rendre compte des principes mêmes sur lesquels ils s'appuient. Ils brûlent du désir d'édifier une tour qui s'élève à l'infini; mais tout le fondement craque, la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes, et leur objet les fuit d'une fuite éternelle. La peinture a un centre de perspective, d'où tout s'aperçoit. Lorsqu'il s'agit de la science de l'homme, ce centre, qui l'assignera? Qu'il se montre et qu'il paraisse. Notre raison corrompue, toujours déçue, ne cesse, en réalité, de tournoyer. Que la raison le cède donc
au cœur. Le cœur en elTet a ses raisons, que la raison ne connaît point; on le sait en mille choses. Or, se soumettre au cœur, c'est se soumettre à Jésus- Christ.
Telle est, en gros, l'argumentation pressante, par laquelle Pascal s'efîorce, en nous désolant, de réduire l'intelligence humaine. Or, quelque éloquente qu'elle soit, cette argumentation n'aboulit-elle point à des conclusions excessives? Et cet excès même ne devient-il j)as une flagrante erreur? — Évidemment, comme nous ne savons le tout de rien, nous ne savons pas non plus le tout de l'homme. Mais quelles objections pourrait élever Pascal contre ces propositions, résultats indéniables de l'analyse : Je pense, donc je suis; je suis, et le moi est une âme, qui, par ses attributs, se distingue essentiellement du corps; âme et corps, c'est dans l'âme que je reconnais surtout ma personnalité; sensible, intelligente et active, mon âme trouve dans ses sensations ou ses sentiments une excitation, dans ses pensées une règle de son activité; partagée entre le devoir et le bonheur, elle comprend qu'elle ne peut arriver au bonheur que par le devoir; elle éprouve, à chaque instant, que la loi morale est pourvue d'une sanction, qui, tôt ou tard, en assure la pleine exécution; capable enfin de mérite et de démérite, la nécessité pour elle d'une sanction délînitive,ses aspirations et ses conceptions
que rien iei-bas ne peut remplir, autorisent l'âme à affirmer son immortalité? — De pareilles propositions défient, ce semble, la contradiction; car à les bien comprendre, ce sont moins des déductions que des faits immédiatement attestés par la conscience. La géométrie, dont la logique n'est, d'après Pascal, qu'une imitation, tandis que c'est la géométrie qui n'est qu'une application de la logique, la géométrie n'olTre pas plus de certitude; elle en présente même, à certains égards, beaucoup moins, puisqu'elle ne consiste, en somme, que dans des combinaisons d'abstractions, tandis que tout ce qui se rapporte à l'âme est d'une concrète et vivante réalité.
Mais Pascal a un parti pris. Il veut nous émouvoir et nous troubler, et du roc immobile où nous pensons être solidement assis, il s'efforce de nous précipiter dans les sables mouvants du doute. Continuant donc d'ébranler par le sarcasme ce que les hommes jugent le plus inébranlable, il s'applique à prouver que nous ne parvenons à nous entendre sur rien, pas même sur ce que nous appelons la loi morale. Les hommes sont comparables à des orgues. On sait comment toucher les orgues ordinaires; pour les hommes, ce sont des orgues bizarres, changeantes, variables. Ce n'est, dans leurs actes de même que dans leurs paroles, que discordance ; l'opinion est la règle de leur conduite,
non la justice. Plaisante justice efîeclivement qu'une rivière borne ! Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence; vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà. La coutume décide de tout, et, avec la coutume, la force. Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants, c'est là ma place au soleil ; voilà le commencement et l'image de l'usurpation par toute la terre. Les hommes ne pouvant faire que la justice fût forte, ont fait que la force fût juste, et s'il est vrai que l'opinion soit la reine du monde, la force en est le tyran. C'est la force qui maintient Tautorité des rois, c'est la folie du peuple qui la fonde. Et néanmoins, tout en ayant une pensée de derrière, par où on juge de tout, il faut parler comme le peuple. D'un autre côté, encore que les habiles y répugnent, se soumettre à la pluralité est le meilleur, comme aussi rinconvénient est bien moindre d'être gouverné par un sot qui succède par droit de naissance, que de laisser le pouvoir en proie aux compétitions de mille ambitieux. Le plus grand des maux est les guerres civiles. Et elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu'ils méritent. Ainsi le droit naturel est un état de guerre; le droit civil une convention arbitraire ; le droit politique un contrat et qui repose uniquement sur l'intérêt. — Maximes, si on les prend à la lettre, pour la plupart, funestes et délétères, et que Pascal
a développées avec une incomparable vigueur, mais qui, pour l'honneur de l'humanité, deviennent caduques aussitôt que la polémique cesse et que la calme réflexion commence ! Il est clair, en effet, que les âmes, étant également libres, ont des droits égaux. Mais c^est du devoir que naît le droit. Votre devoir à vous est mon droit à moi, et réciproquement votre droit à vous est mon devoir à moi. Mon droit consiste à être respecté dans ma personne, comme mon devoir consiste à vous respecter dans la vôtre. De là, notamment, le droit de propriété, qui n'est 'que l'affirmation et comme le prolongement de la personnalité. Le droit naturel ne dérive donc pas de la force, mais de la liberté qui engendre l'égalité.
Allons plus avant; le droit civil confirme et assure le droit naturel, loin de le détruire. Les hommes ayant des droits égaux, ces droits se limitent les uns les autres. Dans l'état de société, il ne saurait y avoir, par conséquent, de droit absolu. Chacun est tenu de renoncer à une partie de son droit, afin d'en conserver le fonds essentiel. Le droit civil, qui varie sans cesse, ne s'écarte du droit naturel, qui ne varie pas, que pour le rendre praticable et non pour l'annuler. Le droit civil est même d'autant plus parfait qu^il déroge moins aux prescriptions du droit naturel, lesquelles, chez des êtres libres, sont inhérentes à leur constitution. Ce n'est pas tout;
ajoutons que pour garantir ce respect mutuel des droits, une puissance est indispensable, qui en assure et protège l'exercice. C'est pourquoi intervient, avec le droit politique, une autorité qui le représente, appelée gouvernement. La fin du gouvernement est ainsi de garantir, non d'abolir les droits de tous, de telle sorte que son objet même révèle son origine, car c'est à une nécessité tout humaine qu'il la faut rapporter, et non point à je ne sais quelle institution d'en haut, qui, sur certains peuples, aurait établi la domination de certaines familles. De toute évidence, les gouvernants sont faits pour les gouvernés, non les gouvernés pour les gouvernants. Au lieu que le gouvernement constitue la loi, il n'en est que l'expression et l'instrument.
Aussi bien, la loi que le gouvernement a pour mission de défendre; la loi, d'où procèdent les droits et les devoirs réciproques des gouvernés et des gouvernants, cette loi, ni dans les gouvernants, ni dans les gouvernés, n'a sa raison d'être. Type de justice absolue, elle est, suivant le langage des poètes anciens, éternelle et divine. Que dis-je? Elle est consubstantielle à Dieu, elle est Dieu lui-même! Et c'est pourquoi les sociétés humaines reposent sur un inébranlable fondement.
Malheureusement, ici encore, et lorsqu'il s'agit de Dieu, Pascal qui ramène à la théologie la philosophie, au point (|u'il semble vouloir dans la théologie
abolir la philosophie, Pascal ne professe guère que du dédain pour ces irréfragables données de la philosophie. « Je n'entreprendrai pas, écrit-il, de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'âme; non seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Ouand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une vérité première en qui elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut. » Et là-dessus, il semble récuser à la fois les preuves métaphysiques et les preuves physiques de l'existence de Dieu, c'est-à-dire tous les arguments par lesquels les plus grands esprits de tous les temps, depuis Platon et saint Augustin jusqu'à Descartes et Bossuet, ont cru pouvoir démontrer qu'il y a un être suprême, plénitude de perfections. « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées, continue Pascal, qu'elles ne frappent pas; et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration ; mais, une heure après, ils craignent de s'être trompgs » — « Eh quoi ! ne dites-vous pas que le ciel
et les oiseaux prouvent Dieu? Non. Et votre religion ne le dit-elle pas? Non; car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins, cela est faux à l'égard de la plupart. » Tel n'était point le sentiment de Nicole, et le judicieux auteur des Essais de morale^ rédigeant un discours sur l'existence de Dieu, n'hésitait pas à contredire ouvertement Pascal. « Les uns, observait-il, ont inventé des raisonnements subtils et métaphysiques, pour prouver ce point, et les autres en proposent de plus populaires et de plus sensibles, en rappelant les homm^es à la considération de l'ordre du monde, comme à un grand livre toujours exposé à leur vue.
« Je reconnais que ce ne sont pas là les preuves les plus propres pour conduire à la religion ceux qui sont assez malheureux pour ne la connaître pas, et que celles (jui se tirent des miracles et des prophéties qui autorisent la certitude îles Ecritures, sont beaucoup plus capables de faire impression sur des esprits opiniâtres; mais je suis persuadé en même temps que ces preuves naturelles ne laissent pas d'être solides, et que, pouvant être proportionnées à certains esprits, elles ne sont pas à négliger.
« Il y en a d'abstraites et de métaphysiques, comme j'ai dit, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir â les décrier; mais il y en a aussi qui sont plus sensibles, plus conformes à
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notre raison, plus proportionnées à la plupart des esprits, et qui sont telles qu'il faut que nous nous fassions violence pour y résister. »
Et effectivement , aux preuves historiques et morales qu'il juge seules de nature à nous conduire à la religion, quelles preuves ajoutera Pascal, pour remplacer les arguments qu'ont perpétuellement invoqués les philosophes en faveur de l'existence de Dieu? On le sait : c'est la règle des paris ou des partis. A parier que Dieu est, vous avez tout à gagner; vous n'avez rien à perdre. A parier, à supposer que Dieu n'est pas, vous n'avez rien à gagner, vous avez tout à perdre. Donc, pariez; donc, supposez, gagez que Dieu est. N'objectez pas d'ailleurs que vous préférez ne point parier. Ne point parier, c'est parier. Vous n'êtes pas libre, vous êtes embarqué ; il faut parier. Cela est démonstratif. Et comme, en outre, il importe que cette décisive considération ne nous fuie pas, Pascal veut qu'après avoir parié, nous nous empêchions nous-mêmes de revenir sur ce salutaire pari. C'est pourquoi il nous enjoint de plier la machine par l'accoutumance. (( Vous voulez aller à la foi et vous n'en savez pas le chemin; vous voulez vous guérir de l'infidélité et vous en demandez les remèdes ; appi'enez-les de ceux qui ont été liés comme vous et qui parient maintenant tout leur bien. Ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et ils sont
guéris du mal dont vous voudriez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même, cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? Qu'avez-vous à perdre? » Est-ce là ce que Pascal appelle rendre Dieu sensible au cœur? Et, pour nous assagir, fautil nous abêtir? Assurément non. Et Pascal lui-même n'a eu garde de donner un conseil aussi absurde et aussi inhumain. S'abêtir, c'est, suivant lui, encore un coup, s^humilier, maîtriser la machine, assujettir le corps par l'habitude, et ainsi « diminuer les passions qui sont les grands obstacles ».
En somme, il y a, chez Pascal, comme deux vues sur la philosophie. Il s'irrite, il s'indigne contre la philosophie qui ne mène pas à la théologie, et c'est alors que lui échappent ces cris de mépris et de colère : « Qu'est-ce que la pensée? Qu'elle est sotte ! Humiliez-vous, raison impuissante! » — « Taisezvous , nature imbécile ! » Les résistances d'une j)hilosophie , qui prétend se suffire à soi-même , le révoltent par leur outrecuidance, et c'est alors qu'exaspéré contre la raison qui ne veut pas comprendre que l'homme passe infiniment l'homme, il ira jusqu'à dire « que toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine ». A la vérité, par philosophie il entend ici surtout la physique cartésienne ;
mais ailleurs il écrira : « se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher ».
Cependant Pascal a écrit de même, « que la véritable éloquence se moque de Téloquence; que la vraie morale se moque de la morale ». Ce n'est donc pas tant la philosophie en elle-même que répudie Pascal, que la philosophie qui se refuse aux lumières de la révélation.
Pascal, en effet, malgré deux ou trois phrases sans justice ni justesse, où il se rit de la prétention qu'a eue Descartes de tout expliquer, Pascal, comme la plupart de ses contemporains, admire le Cartésianisme et en subit l'influence. Car alors même que le chevalier de Méré * ne nous apprendrait point en quelle estime Pascal tenait Descartes (« Descartes, lui écrivait-il, que vous estimez tant »), le simple rapprochement des Pensées, du Discours de la Méthode et des Méditations, suffirait à établir la parenté de ces deux profonds penseurs. Ainsi, nonobstant de manifestes différences, se découvre une indéniable analogie entre le Pyrrhonisme par où débute Pascal et le doute métaphysique par où Descaries a commencé. Pascal juge, comme Descartes, l'antiquité, et, comme lui, il parle de l'autorité. Comme lui encore, il s'attache à l'évidence, et ses règles sur les définitions et les démonstrations, que se sont