‹ Passé et présent (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · DU 17 MAI · texte numérisé non relu

DU 17 MAI

Messieurs,

L'Académie des sciences morales et politiques compte aujourd'hui treize années d'existence : née d'une pensée de la révolution que le gouvernement de 1830 était seul capable de recueillir, elle sait quelle mission elle a reçue de son fondateur; elle connaît tout le prix du dépôt qu'il lui a confié.

Le temps n'est plus où les sciences pouvaient être réunies sous un seul nom et embrassées par une seule intelligence. L'esprit humain est toujours universel, et son savoir le devrait être comme lui ; mais ce souverain aussi est obligé, pour régner, de diviser son empire. Ce n'est que dans les âges antiques que le génie s'égalait au monde et comprenait dans sa propre unité le visible et l'invisible, la nature, l'homme et Dieu. Il semble qu'alors l'intelligence était plus dans son rôle, et prouNuit

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mieux qu'elle est à la ressemblance de celui qui sait tout.

Mais elles durent peu , elles ne se reproduisent pas , ces rares époques où l'universalité scientifique est possible; elle n'est même jamais possible qu'à la condition d'être apparente. C'est dans les temps d'ignorance que se rencontrent les hommes qui n'ignorent aucune chose. A mesure que les connaissances humaines s'étendent et s'organisent, elles surpassent davantage les facultés de l'esprit le plus puissant. Bans l'antiquité même, où elles semblaient mêlées et confondues, leur division a commencé. Après l'ère des sages, après cette période. où la sagesse était la science , le premier qui , sous le nom à'cvnour de la sagesse, constitua une science qui n'a pas cessé de s'appeler ainsi, détacha du tronc commun la plus forte branche, et plaça en dehors des sciences particulières cette science générale qui les contemple et qui les juge. La naissance même de la philosophie atteste que déjà le savoir humain débordait l'esprit d'un seul homme, et qu'il fallait choisir pour connaître. Or celui qui fit cette découverte s'appelait P} thagore, et il y a de cela plus de deux mille ans.

Cependant, il faut le reconnaître, dans cette Grèce qui a excellé en tout , dans cette contrée favorisée à qui n'a manqué aucune grandeur , la sagesse s'est maintenue quelque temps voisine de la science universelle. Peu de philosophes y ont paru qui n'aient tenté d'enserrer dans leur pensée la totalité des choses ; un système du monde n'était qu'un jeu pour ces incomparables esprits. On dit souvent que le raisonnement détruit tout; il construisait fans cesse dans les petites et immortelles cités de l'Hellénie. La sagacité la plus subtile n'y portait aucun dom-

mage à la fécondité de l'imagination ; l'analyse était créatrice et la critique inventive. Comme Socrate, comme ce sculpteur qui devint philosophe, le génie grec parcourait sans effort tout l'espace qui s'étend entre la forme et la pensée, et, donnant à la science toute la puissance d'un art, il effaçait jusqu'à la différence qui sépare la vérité de la poésie.

Ce sont là les temps héroïques de l'esprit humain. Platon a connu toutes les sciences , et Aristote fut obligé d'en créer de nouvelles , afin d'en connaître qui fussent ignorées de Platon. En donnant seulement des titres à ses ouvrages, il a nommé presque toutes nos sciences. Cependant ces deux grands hommes , ces deux souverains génies représentent chacun un côté différent de la connaissance humaine; ils ont chacun leur méthode : l'un couvre l'esprit d'un géomètre des grâces de l'éloquence , l'autre prête à l'esprit d'un naturaliste les formes de la démonstration. Tous deux auraient eu besoin de s'unir pour atteindre à l'universalité. Il fallait à Rome deux consuls pour exercer la monarchie universelle.

Bans la science aussi , la dictature est une tentative qui ne dure pas. Le temps accroît et manifeste sans cesse la nécessité de mesurer les études à la capacité de l'intelligence , à la durée de la vie. Plus les rayons s'étendent , plus ils s'écartent. Ainsi les sciences en se développant se sont isolées, et chacune cependant part de l'esprit humain et arrive à l'infini.

Le moyen âge parut un moment ramener les génies encyclopédiques. Quand on aime mieux recueillir que produire, apprendre que découvrir, et que l'on remplace l'idée par la tradition, on peut simuler par l'universalité

de la mémoire l'universalité de la science. Mais l'originalité s'affaisse sous le fardeau de l'érudition. Heureusement il survint un jour un ignorant (je demande grâce pour cet audacieux langage), un ignorant qui agi-andit les mathématiques, inventa une physique, créa une physiologie, et régénéra la philosophie pour jamais. Descartes ne savait bien que penser, et ses pensées devenaient des sciences. Par la seule force de la méditation , il a mis la raison à la place de l'autorité, c'est-à-dire le droit à la place du fait, ce qui est l'œuvre et le caractère de toute légitime révolution. Après lui, Leibnitz put être impunément un émdit, et comme lui cependant un inventeur. L'heureux rival de Descartes et de \e\vton ne perdit rien de sa profondeur ingénieuse à tout lire, à tout apprendre. II porta, sans en être accablé, le poids d'un savoir tout germanique, et le plomb qu'il mit dans sa ceinture ne ralentit point sa course. Il renouvela tout ce qu'il apprit. Alais de tels exemples ne se répètent guère. On a beaucoup dit au dernier siècle que Voltaire était universel : on voulait dire , non qu'il savait tout , mais qu'il avait de l'esprit sur tout; il a ajouté à l'influence de la pensée humaine plutôt qu'à sa grandeur; la société plus que la science s'est aperçue de son passage, et c'est un des hommes de génie qui ont le plus contribué au sens commun.

Mais tandis que les sciences se multiplient et s'isolent, ne doit-on pas craindre pour l'esprit généraiisateur qui les coordonne et les domine ? N'ont-elles pas besoin d'une certaine centralisation , symbole pour les grands États de l'unité nationale, et pour elles de l'identité de l'esprit humain? .\ul doute qu'une séparation trop absolue

ne puisse affaiblir en elles ce caractère philosophique qui fait leur autorité. La recherche exclusive des faits risque d'engendrer la manie des détails. Dans le champ de l'expérience, une curiosité minutieuse peut être utile, mais on ne doit rien négliger, pas plus le grand que le petit. Il est permis de gratter la terre pour ramasser un grain (le mil, mais il ne faut pas rejeter les perUs^ si pai' malheur on en trouve. Les observations particulières ont pour valeur principale de servir de preuves ou d'occasions à ces inductions d'un ordre supérieur qui sont comme les instincts divins de la raison. Entraînées à la poursuite des faits détachés, si les sciences ne se résument pas, elles se dissipent, et elles doivent tendre incessamment à l'unité qu'elles sont assurées de ne jamais atteindre.

C'est lorsque aucun esprit n'est capable de les concentrer toutes en lui-même, comme des feux épars, comme des traits lumineux au foyer d'un puissant objectif, que les Académies acquièrent leur plus grand prix et manifestent toute leur utilité, liallier les savants, c'est rapprocher les sciences, et substituer au moins l'unité d'une institution à celle de la pensée. Les Académies rétablissent en quelque manière l'universalité perdue, et dédommagent de l'absence de ces hommes qui semblaient la porter en eux-mêmes. Ainsi qu'aujourd'hui l'unité de l'Etat, représentée jadis par celle de l'autorité absolue, se retrouve dans une combinaison de pouvoirs qui délibèrent pour s'entendre et se concilient en s'opposant, les sociétés savantes transportent dans le monde intellectuel le régime délibératif, et, par de réguliers débats et des efforts concertés , rendent aux connaissances humaines l'ensemble et l'barmonie. Moins entraînant que celui des

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individus, leur empire est plus durable, et leur direction plus sûre. Elles n'allument point les flambeaux qui éclairent l'humanité ; mais elles veillent à ce qu'ils ne s'éteignent pas , et se les transmettent de mains en mains , comme les coureurs antiques dont parle le poète. L'Institut de France est la constitution de cette république des lettres qui exista d'elle-même en tout temps , mais qui n'a été organisée que du nôtre , république nécessairement aristocratique, mais qui ne peut être oppressive; car sa puissance n'est réelle qu'autant qu'elle est acceptée.

Toutes les Académies ont pour fonction d'atteindre , par la science ou l'art , à la vérité. La vérité pose voilée devant la science, comme Dieu se cache à l'homme en se révélant à lui. La connaissance du monde de la nature ou la contemplation de ce que Dieu a fait dans l'ordre des choses sensibles , tel est l'objet de l'Académie des sciences. La connaissance du monde de l'intelligence ou de ce que Dieu a fait dans l'ordre moral , tel est l'objet de l'Académie qui m'entend. La connaissance de ce que l'homme a fait sur la terre et dans le temps, tel est l'objet de l'Académie des inscriptions. Mais dans l'ordre matériel, moral, historique, soit qu'il faille exprimer les phénomènes , les idées ou les actions , il \ a quelque chose d'aussi nécessaire et de plus difficile peut-être que la science, c'est l'art. L'art est notre part de création ; il réalise la pensée et la fait sortir de la région de l'invisible; il la manifeste à l'ànie, tantôt par le langage, tantôt par le son ou par la forme. De là ces deux Académies où des talents divers s'associent pour chercher et maintenir en commun les règles du talent même. La science et l'art, II. •>(•.

c'est-à-dire le vrai et le beau, voilà donc pour quoi les Académies sont faites.

Notre mission , Messieurs , nous consacre à l'observation du monde moral. L'homme et la société résident au sein d'une nature qui se voit, se pèse , se mesure, et l'un et l'autre s'offrent en spectacle comme elle ; mais ce spectacle est la lettre d'un sens spirituel. La raison qui le cherche crée des sciences quand elle le découvre. Ainsi la nature humaine contient une essence cachée qui vit dans l'organisme et qui n'est pas lui ; qui , par le phénomène invariable de ses idées , témoigne de certaines vérités universelles : là est le propre domaine de la pliilosophie. Au nombre de ces vérités, quelques-unes, plus impérieuses et plus efficaces, ont le privilège de s'imposer à nos affections et à nos actes ; c'est comme une voix toujours entendue, sinon toujours écoutée, au milieu du tumulte des passions. L'étude de ces vérités, la recherche de leurs progrès et de leur influence, c'est la morale, qui n'est pas seulement, comme on le dit, un sentiment, mais une science. Et comment ce qui seul est libre manqueraitil seul de règles , et l'ordonnateur de toutes choses n'aurait-il laissé que dans le cœur de l'homme une place à l'anarchie ? Réglées ainsi que l'homme , les sociétés sont soumises soit à des lois abstraites qu'elles accomplissent à leur insu et dont leur destinée est le développement séculaire , soit à des lois écrites qui règlent leur existence politique et suivent le cours malheureux nu prospère de la civilii^ation. De ces lois, les unes sont l'objet de l'h'is- (o'iip gcncrah; et ph'ihnnphiifiit', science qui naît tardivement , car il lui faut des siècles à observer, et le passé qui s'accumule accroît son domaine ; les autres sont l'objet

d'une science abstraite qui, dans les formes changeantes de la léyisluûoii , aperçoit leurs règles invariables, et n'écrit l'histoire du droit que pour en mieux établir les principes. Enfin , malgré la diversité des événements et des institutions, une société reste une combinaison de forces vivantes, actives, productives, qui se meuvent aussi suivant de certaines lois qu'on peut constater et abstraire. Considérée ainsi qu'une multitude laborieuse qui jouit ou qui souffre , elle passe sous le contrôle de V économie poliliquc, de la statistique générale, qui appliquent aux faits sociaux les méthodes de l'histoire naturelle. Tel est, Messieurs , l'ensemble de ces sciences toutes philosophiques pour lesquelles il manquait uneAcadémie; vous avez été réunis dans cette enceinte pour la donner à la France.

Le service le plus direct que l'Académie puisse rendre aux études qui lui sont chères , c'est d'apporter une attention religieuse aux concours qu'elle institue, aux prix qu'elle accorde, et d'entretenir ainsi le travail par l'émulation. Elle croit honorer les écrivains qui aspirent à ses suffrages, en ne cessant pas d'exiger beaucoup d'eux, et elle doit leur rappeler sans relâche que les succès durables ne récompensent que les longs efforts.

Cet avertissement, s'il semblait un reproche, n'aurait pas été suggéré par le concours de philosophie jugé cette année. Il s'agissait toutefois d'un sujet difficile, l'examen critique de la philosophie allemande. Deux fois la question avait été remise au concours, et ce n'est qu'à la troisième épreuve que le prix a été remporté.

La philosophie allemande vient de parcourir une période comparable peut-être au demi-siècle qui suivit en Grèce l'école de Socrate. Kant est l'auteur de ce grand

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mouvement. Sa vie modeste n'offre rien qui s'élève jusqu'au tragique héroïsme du fils de Sophronisque , quoique sa vertu fût aussi pure : mais son génie original l'égale presque aux plus grands noms de l'histoire de la pensée. C'est lui qui, plus résolument qu'aucun autre , a réalisé cette idée des modernes, que l'esprit de l'homme , en lui-même, isolé de tout ce qu'il réfléchit, de tout ce qu'il atteint , de tout ce qu'il suppose, est l'objet pur de la philosophie. La science ainsi comprise est tout ensemble étroite et profonde. Elle donne sur la raison une certitude absolue, et le doute absolu sur tout le reste. Si le monde est problématique , si l'esprit humain seul ne l'est pas , l'existence du monde dépend tout entière de l'esprit humain, et la raison crée tout ce qu'elle conçoit. C'est là du moins ce que Fichte a tiré du kantisme, Fichte, ce stoïcien patriote qui ne croyait qu'à l'âme, et construisait sur le fondement de l'indépendance spirituelle toute la morale et toute la politique. Mais si la pensée produit tout ce qu'elle comprend , ce qui existe n'existe que conformément à la pensée, et le monde est identique à l'intelligence ; la description de l'idéal concorde avec la description du réel , et la philosophie naturelle a pour type la philosophie de l'esprit humain. C'est là ce que M. de Schclling a osé penser, et ce qu'il a tenté d'établir avec la double puissance de la méthode et de l'imagination , habile comme un philosophe de la Grèce à mêler la physique et la poésie. C'est le même système de l'identité universelle , que Hegel a revêtu des formes rigoureuses d'une immense déduction, déguisant l'hypothèse sous une apparence algébrique, et créant de toute pièce une philosophie romanesque et démonstrative. Ainsi : l'idée ne garantit qu'elle-

même , disait Kant. Fichte ajoute : l'idée seule garantit l'être. L'être reproduit l'idée, continue M. de Schelling. L'idée est l'être, conclut Hegel ; et voilà comme un idéalisme sceptique a renouvelé sous nos yeux le panthéisme de Spinoza.

Tel est le grand tal)leau qui devait remplir le cadre posé par l'Académie. Des trois Mémoires qu'elle a reçus, deux sont hautement remarquables. Un seul a été écarté, non qu'il soit sans mérite , mais il ne satisfait pas aux conditions du programme. Les systèmes y sont exposés avec clarté, avec justesse, mais brièvement, et aucun n'est apprécié dans son ensemble ni dans ses détails. Ce Mémoire n'est qu'un bon discours préliminaire qui laisse à faire l'ouvrage qu'il devrait précéder.

L'auteur du Mémoire n" 3 professe ouvertement ce qu'il appelle la philosophie de l'absolu. Pour lui, la doctrine de Hegel achève la science, elle en est comme le couronnement. Hors de cette doctrine , tout est partiel et précaire; seule elle donne le complet et le certain. 11 y a du courage dans cet aveu d'une foi entière au système artificiel d'un puissant et téméraire génie. Nous louerons l'auteur de son indépendance philosophique , mais nous aimerions qu'il l'eût plus heureusement aliénée. Quoi qu'il en soit, sous l'empire d'une idée absolue, il a composé un ouvrage que recommande une rare unité. Il y montre une intelligence profonde plutôt qu'une connaissance étendue des systèmes germaniques. Son point de vue est restreint, mais élevé; en lui se révèlent les caractères essentiels d'un esprit né pour la philosophie. Son style inégal manque parfois de clarté et de précision, mais il offre des traits heureux et quelques beautés d'expression.

Cependant cet ouvrage, éminent à plusieurs égards , portait trop l'empreinte d'une doctrine exclusive pour obtenir vos premiers suffrages. C'est le tableau de quatre grands systèmes vus d'un seul côté et rapportés à un seul type ; ce n'est pas un examen large et complet d'une riche époque de l'histoire de la philosophie : ce n'est point l'œuvre que vous aviez demandée.

Nous la trouvons, cette œuvre, presque entièrement réalisée dans le Mémoire n" 2. C'est une histoire développée des grands systèmes depuis Kant, étudiés dans leurs principaux monuments. Des analyses instructives qui prouvent une connaissance exacte de la langue et de la littérature philosophiques de nos voisins ; des résumés substantiels, sui^ is d'appréciations toujours raisonnables, si elles ne sont pas toujours décisives; un amour éclairé de la vérité , uni à cette largeur de vue , sans laquelle la critique n'est pas intelligente, faute d'être impartiale; un style simple , ayant plus de propriété que de couleur, plus de justesse que d'éclat , mais qui jamais n'obscurcit ou n'altère la pensée; un jugement droit et sûr encore que bienveillant, qui respecte à la fois la liberté de la science et l'autorité de la raison : tels sont les principaux mérites qui distinguent ce Mémoire ou plutôt ce livre , dont la publication serait fort désirable , et porterait le jour dans les avenues un peu sombres de la philosophie allemande.

On sait que nos voisins ajoutent rarement le mérite de la forme à celui de la pensée, et, si l'on excepte notre illustre confrère M. de Schelling, ils prennent peu de soin d'embellir la vérité par le style. Ils s'élèvent dans le nuage sans arriver jusqu'à la lumière. De là l'extrême difficulté, de là l'extrême utilité du travail que vous

couronnez. Il pourra , dans plus d'un cas , suppléer et même éclaircir les originaux. L'auteur fait passer le Rhin à la pensée allemande, et lui conserve sa nationalité tout en lui prêtant notre langue.

L'Académie a donné le prix à M. Willm , auteur du Mémoire n" 2, et a accordé, en regrettant de ne pouvoir faire plus , une mention très-honorable à M. Guiran, auteur du Mémoire n° 3.

Ainsi , nos concours auront embrassé les plus importantes époques de l'histoire de la philosophie. Le siècle de Socrate a été en partie retracé dans les ^lémoires tant sur la Logique que sur la Métaphysique d'Aristote ; car on ne peut juger Aristote sans le comparer à Platon. L'étude de l'école d'Alexandrie a fait connaître cette phase singulière du platonisme , que Platon n'eût pas avouée ; car, sous le voile d'une poétique imagination, il cachait la sévérité d'une inexorable méthode. La révolution cartésienne, féconde origine de la philosophie moderne, a été racontée dignement ; et voilà maintenant la philosophie allemande décrite et jugée. Il ne reste plus qu'une grande époque : le nom seul en est célèbre, mais les œuvres en sont oubliées, et les résultats inconnus ou méconnus, c'est l'ère de la scolastique. L'Académie met ce sujet au concours pour l'année 1847.

La scolastique est vraiment une philosophie nationale, nous dirions presque une philosophie parisienne. Paris , en effet, en fut comme l'Athènes pendant plus de quatre siècles. Cette philosophie, plus diflicile qu'obscure, un peu aride , raisonneuse , exigeante , méthodique , rude discipline pour l'esprit Immain, a exercé plus d'influence qu'on ne le suppose sur le génie de notre pays. En ra-

conter l'histoire, ce sera, suivant l'expression d'Horace, celehrcr des faits doincsdijucs.

L'Académie, sur la proposition de sa section de morale, avait institué, pour être décerné en 1845, un prix sur la question suivante : « Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité d'un peuple. »

De douze Mémoires qui lui sont parvenus en temps utile, quatre seulement lui ont paru dignes d'une sérieuse attention.

Le n° 2, qui porte pour épigraphe ces mots de Tacite : J iiimo volu/itatihus cornipto ?iil hoiicsdiin intrat, contient des développements remarquables par le style et par la pensée; mais il y manque un point de départ. Il fallait établir tout d'abord que le goût général du bien-être et ses progrès universels sont des faits de notre temps, propres aux sociétés modernes, inconnus, du moins dans leurs proportions actuelles, au\ sociétés antiques, où le travail était a\iii par la servitude. Faute d'avoir déterminé ce point, l'auteur tombe dans quelques erreurs, dont la plus grave est de confondre l'amélioration laborieuse de la condition sociale avec cet épicaréisme des anciens qui, peu à peu, plongea dans la mollesse l'élite des sociétés , sans que les masses aient vu s'élever le niveau de la félicité moyenne.

Le Mémoire n° 9, avec cette épigraphe : Ne qnid niini^ , n'est pas exempt de la même erreur. L'auteur de cet ouvrage, faiblement écrit, n'a pas toujours bien compris la question. Ainsi, il impute au govit du bien-être les désordres et les crimes qu'enfantèrent de tout temps le vice et la cupidité. Or, il ne s'agit point de savoir si ce goût,

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exagéré et dépravé par les passions, peut, comme tous les mobiles humains, conduire à des actes pervers, mais quelle est, sur la moralité publique et privée, l'iDiluence de ce goût, lorsqu'il est général et encouragé chaque jour par de nouveaux succès.

Les auteurs des iNIémoires n"" 8 et 12 ne sont point tombés dans les mêmes écarts. Celui qui porte cette devise : « Ce qu'on doit au pcupli' comme aux princes, c'est la vérité , » est supérieur à tous les autres pour la partie historique du sujet; mais les faits n'y sont pas discutés, et l'on y cherche vainement une solution. La discussion la plus approfondie recommande, au contraire, le Mémoire n" 8, ayant cette épigraphe : « La science, l'industrie et le commerce sont de véritables gages de paix et cH union. » II atteste un travail considérable; il abonde en idées, souvent justes , quelquefois profondes, presque toujours ingénieuses. Mais l'esprit de l'écrivain est moins sûr qu'il n'est délié. Il ne paraît pas versé dans la science économique; et, dénué sous ce rapport de principes certains , il erre un peu au hasard dans l'étendue d'une question qui avait tant besoin de règles et de limites. Delà des digressions déplacées, et quelquefois une obscurité fâcheuse, en contraste avec la justesse et la finesse des vues , qui se montre dans les détails. Ces défauts, qui pourront disparaître, n'ont pas permis à l'Académie de couronner un Mémoire qu'elle a cependant distingué de tous les autres.

Encouragée par le mérite de ces premiers essais, elle en appelle à une nouvelle épreuve, et rouvre le concours jusqu'au 31 octobre 18 4i). Elle persiste à penser que la question est digne d'examen , pourvu que le sens en soit

bien saisi et que la déclamation ne vienne point la dénaturer.

Les hommes ont toujours cherché à rendre leur vie plus douce; et les doctrines les plus sévères, chez les anciens le stoïcisme, la religion chez les modernes, ont pu contenir, mais non supprimer ce penchant naturel à soumettre , à façonner le monde matériel à nos besoins et à nos désirs. Le bonheur, en tant qu'il dépend des choses, c'est-à-dire le bien-être, est donc un des buts légitimes de notre activité. Le rappel de l'humanité à la vie primitive peut être la boutade d'un misanthrope éloquent; mais, au milieu de nos sociétés de plus en plus industrielles, c'est nne prédication qui ferait le désert autour d'elle, ou, si la foule daignait l'accueillir, ce serait pour se donner l'amusement si commun de médire de son temps et de mettre son esprit en contradiction avec sa conduite. D'où vient cependant que, vers le déclin de l'antiquité, une plainte universelle s'est élevée contre l'amour croissant des jouissances matérielles , contre la mollesse des sociétés enrichies? Le luxe a indigné les plus sages et les plus éloquents; il a perdu les plus fortes des nations; il a venge le monde, en énervant ses vainqueurs, et fraj^é la route aux barbares qui les ont soumis. Le parallèle entre ces époques de l'histoire et la nôtre, si souvent essayé par la satire, n'a-t-il rien de vrai ou de sérieux? Couvert d'honnêtes apparences, protégé par le nom économique de bien-être, le luxe a-t-il commencé à miner sourdement les sociétés modernes? Pour répondre , on se souviendra que le luxe de l'antiquité, c'était le bien-être, plus l'aristocratie. Dans ces conditions, il devenait nécessairement ce luxe effréné qui rend à la fois plus précaire et

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plus odieuse l'inégalité civile , vice originel des sociétés mal constituées; mais le bien-être général des modernes, s'il est encore le luxe, c'est le luxe, plus l'égalité. Au point de vue de la justice, sa cause, est gagnée, et, grâce à Dieu, les institutions le protègent au lieu de l'entraver. Mais de cette situation toute nouvelle quelles seront les conséquences? à quel prix ces biens se ferout-iis acheter ? Une nation, lancée à la poursuite du bien-être, peut-elle éviter de faire de ce mobile principal un mobile exclusif? En regard de la crainte, de l'honneur, delà vertu, déclarés par Montesquieu les principes des diverses constitutions politiques, faut-il mettre sur la même ligne un nouveau principe, le bien-être de tous? Qu'arrivera-t-il au monde , s'il imagine ou s'il essaie ainsi d'être heureux? Le sera-t-il en effet, et que gagnera-t-il à son bonheur? Jusqu'ici la liberté a toujours été laborieuse, l'honneur rigoureux, la gloire difficile, la patrie exigeante en sacrifices ; que deviendront les hommes si le bien-être seul est facile, et si l'on vient à penser que seul il mériterait le travail? — Le résultat du concours nous l'apprendra.

L'Académie, sur la proposition de sa section de législation, de droit public et de jurisprudence, avait demandé l Histoire et la théorie du contrai (nissurances. Ce sujet, dans l'état présent de la société, au milieu des progrès de l'industrie et du commerce , offrait un véritable intérêt. Cependant , un premier concours n'ayant pas réussi , une prorogation a été accordée ; mais celui des Mémoires qui avait principalement fixé notre attention a été publié avec des améliorations notables. C'est maintenant un ouvrage d'un réel mérite et que regrette

l'Académie. Un seul Mémoire a été présenté cette fois. II est peu développé , et laisse désirer des recherches plus neuves et plus savantes. M sous le rapport historique, ni sous le rapport philosophique, la question n'y est approfondie. Une rédaction claire n'est pas un mérite suffisant pour déterminer votre choix , et l'Académie se voit ohligée de retirer du concours une question qui méritait cependant toute l'attention des jurisconsultes. Elle offre à leurs efforts un sujet nouveau.

L'action est, comme on le sait, le droit qui appartient à chacun de poursuivre son droit en justice. (/»<///., liv. IV, t. g). Elle est diverse par son objet et par sa forme. Elle est ir'cllc, lorsqu'elle a pour objet une chose, et possessoiic, quand elle tend à conserver ou à recouvrer la libre possession d'une chose. Sous ce nom, elle est donc l'arme défensive de la propriété. Retrouver son origine, tracer son histoire, décrire ses formes, exposer ses effets, c'est embrasser en réalité presque tout le droit des choses, et traiter une de ces vastes questions de droit civil, un peu négligées aujourd'hui que l'uniformité et la clarté de nos lois ont rendu la science moins nécessaire à la pratique. Cependant la race des jurisconsultes ne doit point s'éteindre dans notre pays. Si leurs travaux importent moins aux intérêts actuels (et nous doutons cependant que la science sérieuse soit jamais superflue}, ils demeurent précieux pour l'esprit humain , pour cette curiosité, désintéressée peut-être aujourd'hui, demain utile et féconde, qui va puiser dans le passé les enseignements de l'avenir. IVAcadémie sei-ait heureuse de contribuer à relever, dans la patrie de ('ujas et de Domat, les études de haute jurisprudence. C-e n'est pas lorsque

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la philosophie et l'histoire ont été si profondément renouvelées, que la science du droit peut tomber languissante, elle qui ne marche d'un pas sûr qu'avec leur double appui.

Pour le prix d'économie politique, nous avions demandé qu'on déterminât « les faits généraux qui règlent les rapports des profits avec les salaires, et qu'on en expliquât les oscillations respectives. »

Sans doute les lois suivant lesquelles les capitaux et la main-d'œuvre obtiennent la rétribution qui leur est due ont été déjà constatées ; mais il reste à reconnaître les faits divers qui tantôt élèvent ou abaissent de concert la part qui leur revient dans les fruits de la production , tantôt modifient et changent les proportions dans lesquelles cette part se distribue. De telles recherches étaient intéressantes et pouvaient éclaircir une bonne fois les questions tant controversées des conditions économiques du travail.

Et cependant le concours n'a pas répondu aux espérances de l'Académie. Elle n'a reçu que trois Mémoires, et elle n'en a pu distinguer que deux, un surtout qui se recommande par la connaissance des principes de la science et l'étude attentive des faits. Mais l'auteur n'a pas traité avec une supériorité égale toutes les parties du sujet; il n'a pas assigné leur juste part d'influence aux causes qui agissent sur les rapports des profits avec les salaires.

l n nouveau délai permettra aux écrivains de perfectionner leurs ouvrages, et l'Académie remet la ({r.estion au concours pour l'année l.SH>.

C'est dans les travaux d'économie politique surtout

qu'elle regretterait que l'esprit de la véritable science cessât de se montrer avec éclat. Ces sortes de recherches devraient, il le semble, attirer les esprits au milieu d'une société si vivement préoccupée de ses affaires, et cependant elles sont souvent entreprises (nous eu avons fait plusieurs fois l'épreuve) avec une connaissance superficielle des principes de la science. L'amour du bien suffit pour inspirer de louables pensées, non pour faire un ouvrage utile, et ce n'est pas avec de vagues considérations sur la condition sociale qu'on peut la changer en mieux; il faut une méthode exacte, bien appliquée à des faits bien constatés. Cette science, comme une autre, n'est démonstrative que si elle est abstraite ; mais elle n'est sûre que si elle est expérimentale. Nulle ne demande plus impérieusement l'alliance de la théorie et de l'observation. L'Académie ne couronnera que des ouvrages où l'une et l'autre auront leur juste part.

Le sujet proposé par les conseils de la section d'histoire était : « La formation de l'administration monar- » chique depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XIV in- » clusivement. » Un seul Mémoire nous est parvenu. L'épigraphe en fait connaître l'esprit : « L'unité, pensée » toute chrétienne , domine en France les progrès du » gouvernement. » L'auteur s'est livré à des recherches étendues, et, à l'aide des lois et des ordonnances, il a suivi, à travers les siècles, les changements survenus dans l'administration proprement dite, la justice, les finances et les rapports avec l'église; mais il a sacrifié l'ensemble aux détails, et, par une méthode vicieuse, il a établi des divisions chronologiques factices qui ramènent les mêmes chapitres quatre fois, pour montrer les

modifications introduites dans chacune des diverses parties du gouvernement. Négligeant l'histoire, il n'a point expliqué cette grande et lente révolution qui transforma la monarchie féodale en monarchie administrative. Cet ouvrage estimable, mais écrit avec négligence, présentait trop de lacunes pour obtenir le prix, et l'Académie, en prorogeant le concours au 31 octobre 1846, espère pour cette époque des résultats plus dignes de l'importance et de la grandeur du sujet.

Elle propose pour l'année 1848 le sujet suivant : « Démontrer comment les progrès de la justice criminelle dans la poursuite et la punition des attentats contre les personnes et les propriétés, suivent et marquent les âges de la civilisation, depuis l'état sauvage jusqu'à l'état des peuples les mieux policés. »

Ces sujets appartiennent à l'histoire, telle que l'Académie doit l'entendre. Ils veulent des recherches qui supposent de l'érudition, mais une érudition qui sait conclure, et c'est là déjà de la philosophie de l'histoire, science nouvelle, comme l'appelait Vico, et qui semble éminemment convenir à notre époque. Les événements contemporains ont eu , avec une singulière grandeur, ce caractère particulier de signaler des causes générales, de résumer de longues séries de faits , de manifester l'existence des lois qui régissent la vie des sociétés. Ils ont été comme une grande école pratique pour la science de l'histoire. De nos jours, la politique a dévoilé tous ses mystères , et ce ne sont pas les enseignements qui manquent à qui veut raconter aux nations le secret de leur destinée. Mais il faut, avec une grande puissance de travail pour tout apprendre , une grande fermeté d'esprit

pour tout juger. L'historien est une sorte de magistrat qui prononce la sentence du temps, ce juge de l'humanité. 11 doit braver ce que l'on redoute tant à présent, la responsabilité d'avoir un avis.

Un dernier piix nous restait à décerner, ^'ous savez qu'une dotation considérable a été fondée par M. le baron Beaujour, pour être accordée tous les cinq ans à l'auteur du meilleur mémoire sur le soulagement de la misère. Nous avions demandé qu'on recherchât les moyens d'appliquer à cet objet l'association volontaire et privée. > ingt-cinq Mémoires, présentés il va deux ans, n'avaient point paru résoudre la question. L'épreuve vient d'être renouvelée, sans un résultat plus favorable. Vingt Mémoires ont passé sous nos yeux, aucun ne nous a pleinement satisfaits. Eu vain M. le comte Portails, avec l'autorité du talent et de la sagesse, avait à cette place même expliqué le vrai sens de votre programme ; en vain l'aviez-vous commenté par de clairs développements. Dictés par des préoccupations diverses, ces Mémoires ont continué d'offrir un mélange d'idées vagues, hasardées ou rebattues. Ici les maximes chimériques du socialisme, là les lieux communs de la littérature philanthropique , rarement quelque chose d'original et de sensé tout à la fois. Quelques écrits prouvent du talent, tous déposent d'honorables intentions. Dans ceux dont les doctrines sont le plus douteuses, il se manifeste encore un effort sincère de rendre raisonnable et pratique ce qui jusqu'ici ne l'a pas été. En général, la tendance à la modération, à la prudence, est visible, et les parties criticiues sont souvent traitées d'une manière remarquable; mais c'est tout, et là où les systèmes ne sont pas impraticables, il

n'y a pas de système, et les conclusions sont insignifiantes. Quand il s'agit d'une question qui touche à des intérêts réels et qui même a soulevé naguère des théories passionnées , l'Académie ne peut sanctionner qu'une solution irréprochable, et qui satisfasse à la fois la science et l'humanité. Peut-être, il est vrai, qu'une telle solution ne saurait être trouvée dans l'état présent des faits et des lumières, et la seule conclusion sage serait le maintien intelligent de ce qui existe; mais peut-être aussi cette conclusion ne suffirait-elle pas pour défrayer un mémoire académique. Dans la crainte qu'un nouveau concours ne fût pas plus heureux , nous avons définiti- \ement retiré la question. Il nous paraît que le problème de la misère dans les sociétés modernes sera plus utilement abordé par de nouvelles recherches sur l'éducation populaire, et l'Académie provoque un nouvel examen des meilleures méthodes employées pour la propager, et notamment de la célèbre méthode à laquelle Pestalozzi a attaché son nom.

\ous le voyez, Messieurs, de six prix qui pouvaient être obtenus dans ce jour, un seul , celui de philosophie, a été décerné. Trois questions sont remises au concours, et deux sont retirées et remplacées par d'autres. Deux sujets nouveaux ont été proposés , et les quatre sujets proposés dans les années précédentes demeurent maintenus. Ainsi, dans un prochain avenir, l'Académie aura huit prix à donner.

Ces faits indiqueraient-ils que le goût pour les études de pure théorie se refroidit? Serait-ce que les choses sérieuses trouvent moins de faveur, et que le talent semble les fuir? L'Académie n'en montrera ni moins de jollici-

tude dans le choix des sujets, ni moins de sévérité dans l'examen des ouvrages ; elle n'abaissera pas ses concours pour les rendre plus accessibles, et, fidèle à l'esprit de son institution, elle ne cessera pas de stipuler pour les intérêts sacrés de la science.

Cette société si profondément remuée, et dont les mouvements ébranlaient toute l'Europe, a retrouvé enfin le repos. A peine quelques restes de passions mal éteintes jettent-ils çà et là de faibles lueurs. Les théories aventureuses ne se répètent plus qu'à voix basse; c'est comme un bruit qui s'éloigne, et que bientôt on n'entendra plus. Cette tranquillité renaissante est un bien précieux, et pas un regret n'est dû à la stérile agitation qu'elle a remplacée. Mais quelle puissance a donc ainsi tout pacifié? Faut-il espérer que ce soit la seule vertu de nos institutions? Est-ce uniquement la sagesse qui suit l'expérience, et la volonté courageuse de recommander la liberté par l'ordre? Je ne sais; mais ne serait-ce pas aussi cet instinct passionné des intérêts , ce sentiment exclusif de l'utilité immédiate, l'âme de la société économique? Certes la France a eu raison de renoncer à des ardeurs bruyantes et vaines, et d'échanger l'activité qui soulève les masses contre l'activité qui les enrichit. Le torrent est rentré dans, son lit, et il est devenu le fleuve calme et puissant qui fait tourner la roue des moteurs industriels, et porte sur ses Ilots les lourds produits du travail mercantile. Changement heureux, et sous quelques rapports admirable! Les œuvres prodigieuses du génie polytechnique sont peutêtre le seul merveilleux qui convienne à notre siècle.

Alais cependant la science subsiste en dehors des arts utiles; elle ne leur fait pas concurrence, elle qui met les

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idées au-dessus des calculs, elle qui veut être aimée pour ce qu'elle vaut, et non pour ce qu'elle rapporte. Mais elle a sa place dans toute civilisation, et il faut consentir à ne point la trouver absurde, quoiqu'elle soit souvent un travail sans récompense. On entend quelquefois ces questions frivoles : «Que sert desavoir comment l'on pense, et ce qu'il y a de vrai dans nos idées primitives, puisqu'elles ne se montrent jamais qu'enveloppées dans nos sensations? A quoi bon rechercber comment on doit sentir et vouloir, si nos affections et nos volontés ne sont pas là toutes prêtes à se réaliser en actes? Qu'importe l'étude des origines et des principes des lois, quand les lois sont faites et obéies? Où mène la détermination des lois historiques, si la société les accomplit en quelque sorte malgré elle, et se développe comme une plante soumise à la fatalité de son organisation? Que signifie la description abstraite de la production des richesses , ou l'énumération des éléments qui composent une société vivante, quand on peut mettre soi-même la main à l'reuvre, pour produire ou pour administrer? Délaissez des problèmes difficiles et vains, obscurs et périlleux, qui lassent l'esprit eu pure perte, qui le troublent par de trompeuses espérances, et mettent le réel en lutte avec le possible. Que le monde s'ignore et qu'il marche; que l'homme s'oublie et qu'il travaille. La Providence sait pour lui et médite à sa place. La nature des choses ne se connaît pas elle-même, et elle enfante irrésistiblement ses effets, sans qu'ils aient besoin d'être expliqués ni prévus. Laissez tout suivre son cours, et défendez-vous de cette duperie de l'orgueil humain, la science désintéressée. »

Ainsi l'esprit utilitaire peut engendrer un dédaigneux

scepticisme, et l'esprit scientifique périr avec la foi dans la science. Quand cette sorte de découragement gagne de nobles intelligences , l'activité ne se retrouve plus que là où elle s'assure d'être profitable. Il lui faut un but qu'elle puisse atteindre rapidement. Et quel est le but des sciences philosophiques ? La vérité qu'on ignore , la vérité qu'on poursuit avant de la connaître, et qui ne sera pas comme on la désire, mais comme Dieu l'a faite. Il y a vingt siècles que Platon , dans le Philèbi; , opposait le plaisir et la science. N'opposons pas , mais ne sacrifions pas aux arts de l'utilité les sciences de la vérité. Après tout, si l'humanité commettait un tel sacrifice, à en juger comme on juge d'une affaire, elle ferait un mauvais marché. L'avenir ne tarderait pas à lui montrer ce qu'elle aurait perdu. 11 ne faut que du temps , et la puissance effective de ces prétendus jeux de l'intelligence frappera tous les regards. Il ne faut que du temps , et à ces sciences si vaines appartiendra l'empire de la terre. Des spéculations abstraites, le brillant superflu d'une époque, deviennent tôt ou tard le nécessaire d'une autre, et passent dans la croyance pratique des générations nouvelles. C'est par l'activité désintéressée de la raison que l'espèce humaine avance et s'ennoblit ; c'est par elle que se sont produites toutes les libertés des nations modernes. Exile/, du monde toute théorie, toute pratique est éternelle, et rien ne change sur la terre si l'esprit demeure immobile. On raconte que c'est un moine rêveur qui inventa la poudre à canon : le fait se renouvelle tous les jours. Ce sont des solitaires pensifs qui chargent peu i\ peu l'esprit Immain de ces idées qui éclatent par le monde.

Mais, pour servir les hommes par la vérité, il faut deux

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choses : le désintéressement qui dérange nos calculs, et le travail qui coûte à notre mollesse. L'Académie ne cessera pas d'encourager autour d'elle , de conseiller à la jeunesse studieuse ces deux choses, le désintéressement et le travail. Elle relèvera, elle propagera, par tous les moyens en son pouvoir , l'esprit de la science et la foi dans la science. La France a de tout temps captivé le monde par ses idées. Sa puissance morale a survécu toujours à ses revers et rempli les intervalles de sa gloireç La France a été grande, elle est libre ; quelle soit riche, car c'est du bonheur pour chacun et de la force pour elle ; mais qu'elle n'oublie pas que les jours de la paix sont les jours réserNCS aux conquêtes de la pensée.

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