D. GO.MEZ
Mourir comme l'un de nous... un si grand homme'.
l'.^rchevèque.
Écoutons , il veut parler.
Cir.tRLES.
TLRRIANO.
François , Philippe !.
11 délire.
CHARLES
Obéissez... je veux... j'ordonne... Moi, le roi. (Il meurt.)
C'est le caractère des événements de ce siècle qu'il n'en est aucun qui ne soit favorable ou contraire à l'une des deux grandes opinions qui partagent les esprits et qui se disputent la domination du monde. Aux bords de la Plata comme aux bords de la Sprée, dans les plaines du Mexique comme dans celles de l'Hermionide, au Brésil comme en Portugal, dans les Castilles comme en France, les mêmes intérêts, les mêmes idées, les mêmes causes combattent, diverses d'armes, de couleur et de nom. Il n'est aucun parti qui ne retrouve eu tant de lieux différents un parti qui l'intéresse et le représente. Ils s'entendent, ils sympathisent à distance, malgré la variété des langages et des origines. Le même sol peut porter deux peuples mutuellement étrangers : la communauté de croyance fait les concitoyens.
Deux pays semblent s'être réservé le droit de s'isoler
' Ce fragment, ainsi que quelques-uns qui suivent, fut inséré dans les Tablettes universelles, recueil périodique fondé par M. Coste et qui eut assez de succès de 1823 à 1824. La rédaction politique en était confiée principalement à M. Thiers et à moi. MM. Dubois, Trognon, de Guizard, Mahul, Rabbe, coopérèrent activement à cet ouvrage. J'en parlerai plus bas dans l'article sur M. Jouffroy.
et de conserver une existence simple et indépendante. Sans se montrer tout à fait indifférentes au sort des autres peuples, l'Angleterre, et plus encore l'Amérique septentrionale, ne présentant pas la même division intérieure que les autres Etats civilisés, peuvent choisir leurs alliances selon l'intérêt immédiat et la politique du moment. On ne les voit pas se déchii-er elles-mêmes entre des partis opposés. C'est qu'elles sont arrivées plus tôt qu'aucune autre nation à cette unité nouvelle vers laquelle marchent tous les peuples , et qu'ils doivent atteindre pour retrouver le repos. Aussi quoique, dans la guerre civile du monde , l'inclination des deux grands États libres ne soit point douteuse, ils peuvent, en se prononçant, conserver le calme et l'autorité d'un arbitre. ?sous, au contraire, à qui trente-quatre ans n'ont pas suffi pour épuiser le cours de nos divisions, nous qui vivons encore dans l'amertume et dans le travail des dissensions intestines , nous sommes obligés et comme condamnés à choisir une cause, à l'embrasser avec dévouement et persévérance. Lue loi plus puissante que le législateur d'Athènes nous interdit la neutralité. On a pu, dans d'autres temps, rester froid spectateur des discordes civiles, alors qu'un intérêt passager ou des ambitions particulières mettaient les armes aux mains des citoyens. Mais aujourd'hui cette indifférence serait impossible, en même temps qu'elle serait coupable. 11 faudrait, pour en venir là, se réduire au scepticisme pratique le plus absolu. Car c'est peu des questions politiques, toutes les croyances de l'âme sont en débat avec elles. Les formes du gouvernement, la théorie des lois, la constitution de la société sont de grandes choses; et
quiconque peut s'élever à une idée générale éprouverait certes quelque peine à se tenir pour insouciant sur de pareilles matières. Eh bien ! eùt-on fait vœu de les négliger , on ne pourrait encore se retirer de la querelle qui tient le monde en suspens. Vérités et sentiments, religion, morale, philosophie, tout est en problème, tout, jusqu'aux idées de devoir et d'honneur, tout, jusqu'aux lettres, aux arts et à l'industrie, vastes sujets d'une controverse universelle. Que dis-je? non contents de nous disputer l'avenir, nous cherchons dans le passé des éléments de division, et, partagés sur l'interprétation de l'histoire, nous évoquons nos aïeux pour faire remonter jusqu'à eux nos discordes, pour ranimer des feux de nos passions leurs cendres glacées, et ti'acer deux camps jusque parmi les tombeaux.
Osons donc le reconnaître , il n'y a pas liberté d'être incertain : il faut choisir ; il le faut , si l'on ne veut se démettre non-seulement de l'activité du citoyen, mais du devou- et de la faculté même de croire. Heureux, sans doute, ces temps où la vie pouvait se passer dans le calme, gouvernée par l'exemple et l'habitude; où l'esprit se reposait en paix dans les opinions que lui dictaient la tradition et le préjugé ! Le tourment du doute et la fatigue de la décision ne poursuivaient que ce petit nombre que la nature condamne a l'agitation , eu les appelant à l'indépendance. La plupart vojaient s'écouler leur existence comme ces eaux paisibles et prisonnières que l'art contient et dirige dans un lit qu'il a creusé. Les hommes suivaient un chemin ouvert , fréquenté , connu, sans rechercher s'il y avait une autre route, sans songer seulement que l'on pût s'égarer. Mais à présent il sem-
ble que, jetés dans des pays nouveaux, nous devions à la fois nous frayer le chemin et le parcourir. Sans guide, sans appui , il faut nous orienter en regardant le ciel , et le ciel lui-même est à demi voilé. Cette condition est pénible, mais c'est au fond la condition constante de l'homme. Il peut l'adoucir, la pallier quelquefois; il peut, à certaines époques, dispensé de l'examen par l'autorité et du choix par la coutume, flatter sa paresse aux dépens de sa raison , et finir par oublier le contraste de sa nature, toujours placée entre la difficulté de la certitude et le besoin de la croyance. Mais il est de fait que même alors , s'il veut se sonder lui-même et voir clair dans son propre esprit, il y reconnaîtra toujours les mêmes principes de doute et de conviction ; sa destinée cessera de lui paraître si simple, et sa carrière si unie. Seulement aujourd'hui ces circonstances permanentes de l'humanité sont devenues plus saillantes et plus générales, parce que nous sommes dans un de ces temps de crise et de transition oii l'espèce humaine change d'esprit et de foi, parce que, mal dégagés des opinions du passé, nous ne sommes pas encore entrés en pleine possession de celles qui doivent dominer notre avenir; parce qu'enfin le besoin s'est plus que jamais développé de faire prévaloir les idées dans le monde réel : la société civile veut ressembler à la société des intelligences.
Cette situation peut être différemment jugée. Mais les esprits distingués de toutes les opinions ne la nient plus, soit qu'ils la déplorent, soit qu'ils s'en félicitent. On la contesterait en vain ; c'est un fait dont je pourrais prendre à témoin des écrits célèbres et de grands événements. Le congrès de \ éronc en dépose ; la Lcyislalion piimitive
et VEssai sur l'hulifférence le reconnaissent plus haut que moi.
Tenons pour accordé qu'il n'est plus loisible à qui ne veut pas consumer son esprit et son existence dans les calculs de l'intérêt ou les frivolités du monde, de se montrer étranger aux deux partis qui divisent toute la terre. Sans doute on peut, par prudence ou modestie, renoncer à la vie active; il n'est point commandé de prendre la plume ni les armes. Chacun peut même, en dispensant son opinion de publicité , la priver d'influence ; mais on ne saurait décliner la nécessité d'une opinion. iSous assistons tous, en dépit de notre volonté, au plus grand spectacle, et notre sensible et mobile nature ne se soustrait pas aux vi\es affections qu'il provoque. De force ou de gré , nous sommes conduits à faire des vœux , à battre des mains pour l'un des intérêts qui sont en scène; et quand nous fermerions les yeux , quand nous nous a oilerions la tète, en cessant de voir et d'entendre nous attesterions encore que nous ne sommes point insensibles : l'effort de nous vaincre décèlerait notre émotion.
Sans nous résigner à l'aveuglement de l'esprit de secte, à la servitude de l'esprit de parti , il faut donc nous résoudre à soutenir de nos suffrages ceux qui représentent activement nos opinions. ^ ainement ne nous sembleraient-ils pas de dignes et fidèles interprètes : au jour du combat nous ne saurions éviter d'être comptés dans leurs rangs; et c'est avec justice, puisque, malgré les diversités individuelles , il y a toujours entre eux et nous plus de points communs qu'entre nous et leurs adversaires. Les sentiments diffèrent , je le veux , mais la cause est la même; et si nous ne sommes pas en mesure de la
défendre de nos mains , consentons à nous voir mêlés parmi ceux qui se montrent et s'exposent pour elle. Notre devoir se borne à préserver nos cœurs de leurs passions ou notre raison de leurs préjugés , à ne jamais infliger à notre conscience la responsabilité de leurs actions. Mais cette solidarité , notre cause et souvent notre réputation doivent la supporter. Si le fardeau est pesant, accusons notre faiblesse qui n'a pas su nous placer à ce degré de hauteur et de puissance où l'on ne répond que de soimême, où l'on s'impose à son parti, au lieu de lui complaire ou de le suivre. La manie de se retirer, de désavouer sans cesse les faits ou les paroles de ceux qui défendent au fond les mêmes intérêts et les mêmes idées , le besoin d'échapper à la communauté de leurs périls et de leurs erreurs, sans renoncer à participer à leurs succès, se donne pour un scrupule, et ne prouve souvent qu'une timidité. La crainte d'être confondu tient beaucoup de la crainte de se compromettre , faiblesse commune des honnêtes gens de notre époque , et plus funeste au bon droit peut-être qu'aucune des passions de l'iniquité.
Il est, au reste, une plus dure obligation qui s'attache au choix d'une opinion et d'un parti. C'est peu que d'encourir les injustices du parti contraire, il faut encore s'interdire une justice complète à son égard. A Dieu ne plaise que l'on offre ici l'ombre d'une excuse à la persécution ! iMais il n'est que trop vrai que, dans la guerre des opinions, quelque talent, quelque courage, quelque vertu que déploient nos adversaires, nous sommes forcés de souhaiter que ce talent soit inutile, ce courage vaincu, cette vertu sans récompense. 11 faut réprimer cette sympathie qui, malgré la contrariété des principes et des
intérêts, porte les âmes honnêtes à se reconnaître mutuellement un droit égal aux grâces de la fortune. La générosité souffre de ce sacrifice , et se résout malaisément à ce devoir de combattre par tous les moyens légitimes un ennemi dont souvent elle estime la conscience et la bonne foi.
Heureusement on peut adoucir cette nécessité rigoureuse. Il est toujours possible d'apprécier un adversaii'e, même au moment qu'on l'attaque , de distinguer ce qu'il peut y avoir de vérité dans ses erreurs, d'habileté dans sa conduite, de dévouement dans ses actions. Le propre d'une raison faible et basse est de méconnaître tout ce qui ne la flatte point. Il y a un noble plaisir à juger avec sincérité ce qui gêne et ce qui déplaît. Cette équité, quand elle ne serait pas un devoir, serait une chose utile , car elle est une supériorité de plus. De deux pai'tis qui luttent, s'il fallait prononcer lequel a le bon droit et finira par l'emporter, on pourrait, en toute assurance, répondre que c'est celui qui rend le plus de justice à l'autre. Rien ne prouve mieux peut-être la prééminence de notre parti sur celui du droit divin, que notre facilité à concevoir, à excuser sa conduite, et même ses croyances. Rien ne prouve mieux que c'est un parti condamné que son impuissance à comprendre ce qui n'est pas lui. Ce besoin d'ignorer et de haïr, cette méprisante insensibilité à tout ce qui lui est étranger, cette prétention hautaine à la possession exclusive de tout ce qui est bon et sacré, sont les sûrs indices de sa perte. La force n'est pas tellement puissante en ce monde, qu'il suffise, pour gouverner des adversaires, de se borner à les opprimer. Pour les gouverner, dans toute la valeur du mot, il faut les convaincre, et,
pour les convaincre, les comprendre ; il faut donc les regarder comme des égaux : nous ne sommes pas les égaux de nos adversaires, à les en croire : c'est dire assez qu'ils ne nous gouverneront jamais.
Quelle que soit au contraire notre répugnance poui* leurs doctrines et leurs desseins, nous savons du moins entrer dans quelques-uns des motifs qui les déterminent, et surtout honorer chez plusieurs d'entre eux une conduite désintéressée, un esprit élevé, une raison consciencieuse. Cette justice est l'avantage naturel du parti qui professe la liherté de penser sur celui qui ne l'admet pas, du parti de l'égalité sur celui du privilège. Nous saurons toujours, j'en répondrais pour tous ceux du moins que leur jeunesse laisse libres des liens d'un passé corrupteur, nous saurons toujours respecter dans nos ennemis les droits qu'ils nous disputent, et notre victoire sur eux sera de les contraindre à jouir de notre liberté.
Cette justice, que nous devons à l'excellence de notre cause, en est le plus noble attrait, comme elle en sera le plus solide appui. Est-il surprenant que ceux qui, dès leurs jeunes années, en ont ressenti le charme et la puissance, aient engagé à la défendre leur honneur et leur vie?
Si des obligations parfois pénibles suivent l'adoption d'un parti, plus cette adoption est franche et publique, plus les inconvénients s'affaiblissent. Celui qui ose professer sa conviction accepte sans doute une responsabilité plus étendue, mais au moins n'accepte-t-il que la sienne. Il peut toujours en appeler à ce qu'il a dit; il donne d'avance les preuves sur lesquelles on le doit juger. Ainsi, en opposition avec une idée fort répandue, nous pensons {{u'il y a sagesse à déclarer publiquement ses opinions.
Sans doute on ne réussit point à éviter les méprises ni les calomnies de la prévention ou de la haine ; mais on s'assure le moyen de les confondre. On ne laisse aux ennemis d'autre ressource que la franche imposture, d'autre excuse que l'entraînement de la passion. On se venge du succès de l'injustice par l'évidence du bon droit. Succomber en prouvant qu'on a raison , dans la corruption de l'humanité , c'est encore un beau partage ; il y a bien des siècles que la constitution des sociétés le refuse à l'honnête homme.
Nous serions heureux que ces réflexions pussent contribuer à propager l'idée que la publicité des opinions politiques est pour le citoyen une sauvegarde autant qu'un devoir. Kn toute occasion, dans l'exercice soit des droits civils, soit des droits politiques, dans nos relations soit avec la société , soit avec l'autorité , nous pouvons , tout comme ceux que font connaître la tribune, le barreau, la presse, manifester nos principes et nous réclamer franchement de notre parti. Ceux qui se conduisent avec le plus de réserve et de mystère n'échappent point à la vigilante malveillance des factions ni du pouvoir, et n'en sont que plus vulnérables aux traits détournés de la délation et de l'inimitié. Jamais le refus de se montrer, de signer une pétition, une protestation, une souscription, n'a mis à couvert celui qu'un parti soupçonne; cette retenue au contraii'e laisse un champ plus vaste aux suppositions de la haine, aux imaginations de la défiance. \ous le répétons, la sûreté est dans la franchise; on ne peut frapper dans l'ombre celui qui se montre au grand jour.
Qu'on cesse donc de s'étonner si ceux que tourmente l'amour de ce qu'ils croient la justice ont consacré publi-
quement leur voix à répandre dans tous les cœurs le sentiment qui les anime. ?si les injures de la malveillance, ni le blâme des indifférents , ni les anxiétés de l'amitié timide ne sauraient leur persuader qu'ils n'aient point chom lu meilleure part. Et de quel prix serait la vie avec les passions qui la corrompent et les chagrins qui la désolent, de quel intérêt serait la société que l'erreur égare et que la force ravage , sans le besoin de chercher la vérité et le devoir de la dire? De quoi serviraient à l'homme ces notions ineffaçables qu'il trouve en lui-même de son origine et de sa fin, si elles ne donnaient à sa destinée les cai"actères d'une mission?
11 y a un reproche qui fonde tous les autres. 11 porte sur la nature même de l'opinion qu'on a choisie ; ce reproche est sans réponse. Tous les écrits, tous les discours, tous les actes d'un citoyen sont destinés à justifier incessamment son choix. On peut exiger qu'il soit sincère, on peut exiger qu'il soit fidèle; la bonté de ses principes est livrée au jugement de la raison humaine qui ne fait point la vérité, mais qui l'atteste. Ce jugement, nous ne le redoutons pas , et tous ceux qui , soit dans le recueil où j'écris, soit par une autre voie, soutiennent les mêmes principes , n'ont garde de le décliner : ils savent assez les raisons de leur foi pour la présenter sans crainte à l'examen. Ils ne sont point embarrassés de confesser leur dévouement à ces principes de la bonne vieille cause , comme l'appelaient les patriotes anglais, et qui, pour être nouvelle en France, n'en sera ni moins honiw, ni, j'espère, moins puissante. La liberté , la dignité nationale , cette conséquence de la liberté, de la dignité de l'espèce humaine, est une croyance assez grande et assez belle pour remplir
un cœur, et relever toute une vie ; ceux qui s'y dévouent n'entreprennent point une tàclie ingrate , et trouvent en même temps le travail et la récompense. La violence et le préjugé semblent se liguer pour les opprimer ; la mysticité et les baïonnettes se sont réunies contre le droit de la raison ; la raison s'étend et pénètre sous leur empire ; elle affrancbit les esprits , tandis que la force n'enchaîne que les bras. Mais comme tôt ou tard l'esprit commande au bras de l'homme , l'avenir ne nous manque pas plus que la justice. Les anathèmes prononcés du haut des trônes et du sein des congrès, conciles étranges de l'idolâtrie politique , ne peuvent anéantir ni décourager la résistance. Les clameurs du soldat, les dédains du courtisan, les malédictions du prêtre ne prévaudront pas contre cette voix de la raison que Montesquieu disait faible, mais loiUe-piiissatite : encore un peu de temps et elle triomphera.