Pastels de Léon Lhermite
Un jour de cet hiver, après un petit déjeuner amical et familial, Lhermitte monta dans son atelier où je le suivis. Je trouvai là, alignés sur deux rangées de chevalets, des cadres disposés à l’avance pour la préparation de l’Exposition qui s’ouvre aujourd’hui. Cela formait deux séries bien distinctes de caractère pittoresque et de sentiment, non pas qu’il y eut entre elles une opposition fortement contrastée, mais parce que, dès le premier abord, on était frappé par la nature différente des lieux, et aussi peut être par l’accent imprimé par le maître à chacune d’elles.
11 y avait, d'un côté, toute une suite d’études prises à Bourges. Chassé par l’invasion du village natal, c’est à Bourges, en effet, près de son fils, le docteur, qui y était alors mobilisé, que Lhermitte était venu planter son chevalet, en travaillant avec une ardeur accrue par le désir de se soustraire aux pénibles pensées.
Toutes ces vieilles cités du cœur de la France ont leur couleur propre. J’ose à peine écrire le mot couleur, tant elles sont discrètement colorées. Le ton le plus monté ne s’élève guère chez elles au delà de la demi-teinte ou de la nuance. Dans le souvenir Bourges laisse une image toute en gris. Et c’est, en effet, ciel et architectures, tout en gris, d’un gris fin, distingué, mais un peu austère. Dans de vieilles rues solitaires, de vieilles maisons ont l’air d’être abandonnées, car la noblesse de province, fière d’avoir un donjon, se réfugie volontiers hors la ville, dans d’antiques manoirs délabrés. A certaines heures, par des jours pluvieux, en sortant de la Cathédrale pour aller devant la maison de Jacques Cœur, il semble qu’on entre tout transi dans ce passé de plusieurs siècles. Corot lui-même, le divin Corot, qui a inventé la splendeur du gris, n’aurait pas manqué, devant ces gris berrichons, de sentir poindre sur sa palette une ombre de mélancolie.
C’est cette sensation, toute en délicatesse, de gravité et de solitude, de vétusté et de saveur provinciale, que Lhermitte a rendue, sans chercher à forcer la note, en restant, comme toujours, dans son œuvre et dans sa vie, simple et vrai. 11 y a, entre autres, une vieille rue profonde, dans une jolie lumière pâlichonne, avec ses façades ou sa chaussée noyées dans une ombre limpide et transparente, un groupe de bonnes femmes assises dans le carrefour, attendant avec patience le client devant leur petit étalage de légumes, qui est bien un rare et exquis tableau de la douceur tiède de ces antiques cités somnolentes. Il y a aussi une vieille petite église romane, toute claire, où le deuil des fidèles, et Dieu sait s’il y en a eu, met l’éclat sombre de sa note noire. Mais Bourges a, dans tout ce gris, une incomparable merveille de couleur : c’est la cathédrale, merveille d’architecture, avec les pierres dorées des piliers et des arceaux, et merveille de couleur avec l’éblouissement de ses verrières. Comment un artiste tel que Lhermitte n’y serait-il point venu, de temps à autre, se plonger dans cette belle orgie musicale de couleur, et n’aurait-il point tenté d’en garder un souvenir? C’est ce qui nous vaut cette Maîtrise dans la cathédrale, avec le chapitre et les enfants de chœur, vrai tableau qui
dépasse par son effet les dimensions du cadre.
Voilà donc tout un ensemble qui nous retient par sa belle tenue, sa sobriété, la sensibilité dans la fixation de sensations subtiles et intelligentes. Si, maintenant, on se retourne de l’autre côté, on est mis tout de suite dans un état d’esprit différent. On éprouve immédiatement comme une impression plus gaie. Nous sommes sous le ciel léger, changeant et animé de l’I le de France et, mieux encore, nous sommes à Mont-Saint-Père, le village natal, la chère vieille maison aimée, et retrouvée après une douloureuse séparation et d’amères épreuves. Aussi, inconsciemment, la brosse, plus libre, s’est attendrie. On sent dans la palette des vibrations discrètement sonores. La nature, bien qu’avec réserve, se montre souriante, aimable. Il flotte, quelque part dans l’air, une petite chanson.
C’est que nous voici, ou plutôt nous revoici, aux bords de la Marne, qui s’allonge voluptueusement autour de ses îles, et le long de la belle route blanche que surplombent les beaux arbres roux du jardin du maître. Que de fois, durant les doux soirs d’automne, Lhermitte est-il venu s’asseoir à la même place, contemplant, dans la lumière dorée, les arbres élancés de l’île, les berges envahies de roseaux, et, au loin, le village groupé autour de son clocher?
C’est ce sentiment, plus subjectif, qui se mêle ici à la sensation et qui l’enrichit de je ne sais quoi d’un peu plus vivant, d’un peu plus humain.
Ici, en effet, Lhermitte n’a pas été poussé uniquement par la curiosité ou le pittoresque des aspects. Il n’y a là plus rien qui soit nouveau pour lui ou, du moins, c’est tout le contraire, il n’y a pas un coin qui ne lui reste éternellement nouveau. Ce n’est donc vraiment pas la peine de se déplacer et de chercher la variété dans les sites. La variété, elle est dans le choix de l’heure, la diversité des saisons, dans les jeux infiniment changeants de la lumière. La démonstration en a été faite péremptoirement et méthodiquement par les suites célèbres de Claude Monet. Lhermitte, d’ailleurs, est, comme son ami Cazin, un de ces grands indépendants qui ne se rattachent à aucune école; il se maintient en marge de la tradition et de l’impressionnisme, et il n’y a rien de surprenant qu’il se trouve d’accord avec les pratiques de Claude Monet, envers qui il professe une grande admiration avec des sentiments plus directs d’amicale estime. Le procédé du pastel, qu’il emploie volontiers depuis le jour lointain de la fondation de la Société des Pastellistes, où Cazin, bon prophète, le baptisa le premier des pastellistes, bien qu’il n’eut tenu encore en ses mains aucun
crayon de couleur, ce procédé, qui supprime le mélange trouble de la palette et opère de lui-même la division des tons, ne devait-il pas le ramener inévitablement aux techniques de l’impressionnisme?
II faut noter toutefois que ce rapprochement est plus sensible dans les derniers pastels de Lhermitte que dans les œuvres anciennes qui ont fait sa célébrité.
C’est que Lhermitte partait, à l’origine, du blanc et du noir, de cette riche matière, éclatante et veloutée du fusain, avec laquelle il a opéré maint chef-d’œuvre, cette matière que le bon Harpignies se réjouissait d’avoir découverte peu avant sa mort et qu’aujourd’hui encore le vaillant doyen des paysagistes, Pointelin, se plait à écraser en puissants modelés. Lhermitte procéda d’abord par rehausser ses fusains par le pastel, puis, plus hardiment, par soutenir ses pastels avec le fusain. Il était parvenu, à la manière de J . F. Millet, à donner, par ces valeurs de gris, par ces accords des tons avec le fusain jouant le rôle de neutre, à la fois une grande vigueur à ses effets et l’illusion plus intense de l’enveloppe atmosphérique.
Depuis, Lhermitte est allé plus loin dans l’éclaircissement de sa palette; le fusain a été écarté pour laisser la place au pastel et au ton pur. Et c’est ce
qui a donné à ses derniers travaux une fraîcheur et un éclat inusités.
Si cette impression est particulièrement sensible dans les vues de Mont-Saint- Père, à ce même tournant de la Marne, animé avec discrétion par quelques personnages, placés toujours à l’endroit où la pensée les cherchait, combien est elle plus vive dans les petites études d’après nature, accumulées dans l’atelier, que Lhermitte, sur l’insistance de ses amis, s’est décidé à joindre aux précédents envois! Ce sont de véritables petits bijoux que ces études si alertes, si libres, si jeunes et si spontanées, aux accords si justes entre le ciel, les architectures et les terrains. C’est sobre et coloré, précis et enveloppé, d’une sensibilité tout à fait exquise.
Et comme je quittais l’atelier après avoir serré la main au maître, je songeais, en descendant la rue, à cette carrière d’artiste. J’évoquais le nom de tous ses contemporains qui m’honorèrent aussi de leur amitié : Je pensais à Fantin, à Cazin, à Roty, à Georges Bellenger, à Legros, à Rodin encore, à tout ce faisceau de talents admirables, fécondés par le génie pédagogique de cet incomparable éducateur que fut Lecoq de Boisbaudran. Je me rappelais ces beaux dessins que Lhermitte exécutait à la « petite Ecole #, de mémoire,
cette Maîtrise dans une chapelle, prélude lointain de celle qui nous est offerte aujourd’hui; ces coins de verdure en souvenir de quelque promenade au bois de Boulogne ou aux Vaux de Cernay, traités avec la précision d’un préraphaélite, et encore cet intérieur de temple protestant, à la fin du prêche, le pasteur quittant la chaire, les fidèles se désagrégeant au milieu des chaises dérangées dans la perspective des piliers. Education à nulle autre semblable, ordonnant, dirigeant, disciplinant des dons exceptionnels! Et là dessus, un beau jour, quelle bonne fortune! une leçon de Corot ! une leçon de Corot sur les valeurs ! Et je pense en écrivant ces lignes à un mot plaisant que me racontait, il y a quelques jours, Mm0 Pantin. Elle me parlait d’un ami de Degas, un amateur que le maître, assez fermé d’habitude, admettait dans son intimité et qui faisait de la peinture, dans l’esprit, croyait-il, de son grand ami. « Il est bien gentil, Degas, disait-il à Mme Fantin, mais il ne veut pas me donner le “secret” ». Eh bien ! le secret, Corot l’avait donné à Lhermitte; c’est ce qui explique la belle suite unie, ininterrompue, de cette harmonieuse carrière. Entre Millet et Bastien Lepage, entre Corot et les impressionnistes, au milieu du foisonnement des tableaux de paysage et de la peinture rurale, par sa simplicité, par sa probité, par son amour très humble et
très soumis à la vérité, la franchise de son langage artistique, l’horreur de toutes ces altérations ou dénaturations dont on a tant abusé de notre temps sous le prétexte fallacieux de « synthèse décorative », Lhermitte s’est créé une physionomie bien à lui, une originalité qui, pour n’ètre pas bruyante, n’en est pas moins certaine et dans une forme d’art qui plaira toujours à nos esprits français, pénétrables aux plus subtiles délicatesses de la sensibilité, mais épris, avant toute chose, de bon sens, d’ordre et de mesure, de simplicité et de clarté.
Léonce Bénédite.