MARIE-PAUL
.... Paul est un ardent, un enthousiaste ....
. . . . L,e trait dominant de sa nature, intellectuelle et morale, c'est la force, la vigueur: vigueur dans l'ordre de la pensée et dans Tordre de l'action ....
.... Son génie est puissant ; il régénère tout ce qu'il touche, et lui imprime un cachet profondément personnel. Il nous présente, certes, autre chose qu'un idéal bourgeois et rabaissé. Il a le don de relever les prescriptions de la morale positive par des aperçus qui ravissent l'âme, et lui font désirer de s'élancer, avec ardeur, dans les voies du mysticisme .... Il révèle les dessous, les audelà des formules ....
.... Et il est fort dans l'action. Il ne pense que pour agir. Il ne se tient pas uniquement dans le haut domaine des spéculations subtiles, mais il descend à la pratique .... Paul, c'est la conviction en marche . . . . L,es idées, que sème sa parole ardente, il ne laisse à personne autre le soin de les faire pénétrer dans la masse ; il se jette à corps perdu dans la lutte pour ses croyances .... Kt sa vie est enflammée, comme son style, comme ses discours ....
PASTKI^S
.... Qu'il parle ou qu'il agisse, l'on reconnaît en lui l'homme épris de passion religieuse, le combattant qui ne veut se donner de repos, qu'il n'ait amené le monde à sa foi ... .
— N'est-ce pas un peu tout cela qu'exprime merveilleusement ce dessin? 1/ ardente physionomie paulinienne n'est-elle pas rendue ici dans sa mâle vérité ? —
Iyes figures raphaelesques sont toujours très belles, mais d'une beauté quelquefois un peu mièvre ....
.... Elles ont de la grâce, et aussi de la mollesse, et de la langueur. Ici, au contraire, pour esquisser le grand Apôtre, le doux et délicat Sanzio a, dirait-on, emprunté à Michel- Ange, sa puissance d'inspiration et sa vigueur de touche ....
. . . . L,e génie rayonne autour de cette tête. Sur le large front siège la pensée. Paul est dans l'attitude du rêve, du souvenir plutôt ....
.... Sans doute, il se rappelle ces arcana Dei, qu'il a déjà contemplés dans l'extase; — et je ne sais quoi, sur sa physionomie, exprime le regret de la fugitive vision perdue, le dégoût de la terre, le désir intense de revoir ces choses que " l'œil de l'homme n'a point vues," d'entendre à nouveau ces ineffables harmonies, dont son oreille semble percevoir encore le lointain écho .... Ses yeux, miclos, regardent distraitement à terre .... Ses cheveux frémissent et ondulent sous un souffle mystérieux .... L,es mèches abondantes projettent, sur ses traits, une pénombre qui sied bien au secret de ses pensées ....
.... Cette "tête" est bien près de la perfection .... Je la voudrais, cependant, plus religieuse encore, plus mystique .... L,' expression, purement surnaturelle, n'y éclate pas avec assez de force ....
.... Trop inconscient du merveilleux divin, imbu d'idées païennes, l'artiste oubliait qu'une âme, solidement trempée, peut habiter dans un corps débile ; que, par la vertu d'en haut, l'esprit triomphe de la matière, et que c'est le prodige de la grâce, d'éteindre en nous la vie physique, pour y allumer une flamme supérieure ....
. . . . L/on aime à voir, chez les saints, l'âme irradier à travers une chair infirme et à peine vivante .... Or ici, l'esprit ne domine pas assez la matière spiritualisée, n'en triomphe pas assez ouvertement ....
.... Paul a peut-être trop de saine vigueur corporelle. Il est trop conforme à l'idéal humain selon les Grecs. Les aspirations de la vie intérieure, les élans mystiques ne transpirent pas assez à travers sa physionomie .... Il lui manque ce que fra Angelico savait si bien mettre à ses figures : le cachet divin.
.... Mais Angelico était un saint ....
.... Raphaël, lui, était de cette école ombrienne, " partagée entre les besoins chrétiens, hérités du moyenâge, et les appétits du paganisme antique, déchaînés par la Renaissance." (i)
.... Et, dans cette "tête d'étude," que son crayon a enlevée en touches si larges, à laquelle il a donné un si puissant relief, l'âme ne fait pas assez oublier la chair ....
(1) P. Bourget. Sensations d'Italie.