L'HOMME DE DOULEUR
“ILIOMME DE DOULEUR." C'est ainsi que le prophète appelle Jésus. Ce nom convient admirablement au doux Maître. Ila, en vérité, incarné, personnifié la souffrance.
Le Christ était le plus beau des enfants des hommes. Sa beauté n’était pas toute intérieure. Non. Son corps était comme enveloppé dé gloire. Le divin irradiait au travers de son enveloppe de chair. De tout son être physique se dégageait une harmonie qui captivait, qui séduisait ceux même que froissaient -es paroles et ses œuvres. Les plus prévenus ne pouvaient s'empêcher d'admirer la noblesse de ses traits, la grâce et la proportion de ses membres, enfin la beauté plastique de toute sa personne. Mieux que les chefs-d'œuvre des maîtres antiques, il réalisait un idéal de perfection vivante. Formé du plus pur sang d’une vierge, il avait échappé aux influences délétéres qui corrompent les générations communes, car l'Esprit Saint lui-même avait opéré dans le sein de Marie le grand mystère de l’Incarnation. Le Christ, par son corps, s'élevait donc bien au-dessus des règnes inférieurs, dans une région qu'aucune créature humaine n’avait encore atteinte, Parce qu’il avait plus de perfection, c’ast-à-dire plus de vie, sa complexion était d’une délicatesse extrême, d’une sensibilité exquise, 11 était infiniment apte à percevoir
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des impressions, et le moindre choc, la moindre lésion, une piqûre produisaient dans tout son être un contrecoup excessivement douloureux.
Or, cette chair virginale, merveilleusement organisée pour sentir, elle fut brutalement soumise, non pas à un supplice quelconque, mais à tous les genres de supplices ; et, après avoir été martyrisée dans toutes ses parties, au point que, des pieds à la tête, ce n'était pjus qu'une plaie, les
, bourreaux l’ont menée encore à la plus effrayante des tortures: le crucifiement . . . Concevez-vous maintenant quels ont dû être ses tourments? Cela dépasse tout ce que l'on peut imaginer.
Et son âme, elle ?
L'âme du sauveur? Klle a connu toutes les angoisses ; elle a gémi sous l’étreinte de toutes les douleurs ; elle a passé par toutes les tribulations. Sans les énumérer toutes, —ce serait infini! l'Evangile même ne le fait pas,—je dirai un mot d’une souffrance morale qui semble avoir plus profondément ébranlé l'âme du maître. Quand le Christ s’est vu abandonné des siens, trahi par les siens ; quand il s’est vu objet d'indifférence où de mépris de la part de ceux-là même qui s'étaient dits ses amis à toujours, oh ! alors, ça été dans son cœur, jusqu’à l’intime de l’intime, un bouleversement, un déchirement. Et quand, à la douleur que lui causaient ces défections de ses disciples, s’est ajoutée l'impression que son Père aussi l’abandonnait, le rejetait, n'est-ce pas la désespérance qui est entrée alors dans son cœur ?
On pardonne à un ami qui nous oublie, qui livre à d’autres une affection qu’il nous avait éternellement jurée ; on lui pardonne, mais on en garde au cœur une blessure qui ne se ferme jamais. De toutes les douleurs intimes, c’est
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là une des plus poignantes. Et, quiconque l’a une fois éprouvée, n’en perd de sa vie le souvenir. Cette douleur, notre divin Maître l’a ressentie, et avec une intensité sans égale.
Cependant, toutes ces souffrances du corps et de l’âme, le Christ en renouvelait la navrante expérience. Qu'est-ce que je veux dire? Y a-t-il donc eu deux passions du Sauveur?—Il y a des âmes qui souffrent ou qui jouissent, par intuition, aussi vivement, aussi profondément que si elles étaient sous l’empire d’une douleur ou d’une joie réelle, L'appréhension, presque la claire vue de l'avenir, leur donne des sensations vraies, les pénètre de douleur ou de joie. Tout se passe en imagination. Et pourtant, telle est la force de leur impression, qu’elle leur fait épuiser, dans ce sentiment de rêve, presque toute leur capacité d'émotion.
Le Christ, grâce à la pénétration naturelle de son esprit, a eu un soir l'intuition nette de la passion qui l’attendait, il en a eu la vision soudaine, en bloc, et ce tableau douloureux l’impressionna tellement qu’il tomba la face contre terre et commença à suer le sang. Est-ce tout?
Chez nous, l'excès de la souffrance physique amène souvent dans les membres une sorte d’anesthésie, de demiinsensibilité, qui atténue l'Apreté de la douleur, et nous la rend plus supportable.
Et n’en est-il pas ainsi au moral? A mesure qu'on vieillit, au contact des peines de chaque jour, on perd de sa sensibilité première ; on s'endurcit, on se blase: la sensibilité s’émousse. Si une douleur plus vive vient aiguillonner notre âme un instant, elle retombe bientôt dans son calme, dans son habituelle impassibilité.
Si nous n’en arrivons pas à cette espèce de torpeur
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qui rend indifférent à la souffrance, du moins cherchonsnous par tous les moyens, bons ou mauvais, spirituels ou sensibles, humains ou surnaturels, à nous distraire de notre douleur, à nous plonger dans des occupations qui nous la fassent oublier. È
Mais le Christ, lui, non-seulement a subi avec résigna-
tion toutes les souffrances qui tombaient sur Iui comme sur une proie. Encore, par un prodige de sa volonté généreuse,—il a mis toute son énergie à se conserver tout le temps dans un état de sensibilité vive, d’impressionnabilité extrême, de façon à ne rien perdre de la douleur, Loin de réagir contre la peine, il s’est, au contraire, appliqué à se garder capable de souffrir, de tout et de tous, pendant sa passion, de souffrir jusqu’à la dernière délicatesse de son être, comme perle Bossuet, Loin de se consoler par la considération des fruits de l'œuvre rédemptrice, il a, au contraire, agonisé en contemplant tant de milliers d’âmes qui ne profiteraient pas de son sang versé pour leur salut. Souffrir ainsi, vouloir la douleur toute pure, supporter toutes sortes de tourments sans consolation, sans atténuation, sans mélange, c’est d’un Dieu.