‹ Pastels [microforme]Chapitre 33 sur 49 · CHOSES D’ANTAN · texte numérisé non relu

CHOSES D’ANTAN

++. + Pour une âme neuve et fraîche, l'avenir c'est tout. A ce seul mot elle tressaille, et son regard contemple fixement des visions de rêve. Comme le marin, elle aime l'inconnu, les grands espaces insondables; comme lui, elle aime à respirer les parfums que les brises apportent de terres inexplorées ; et il lui tarde, comme à lui, de toucher aux mondes entrevus. Cela s'explique. Cette âme n’a pas encore vécu. Elle est sans passé, sans histoire. Son Intelligence, qui s'éveille, subit la fascination des lointains, car, en arrière, il n’y a rien pour elle, rien non plus dans le présent ; elle regarde au-delà et scrute avidement les profondeurs de l'horizon; elle attend de l'avenir la révélation de choses mystérieuses, l'explication d'énigmes qui déjà la tourmentent et piquent sa curiosité.

Son cœur est plein d’aspirations naïves, d'élans généreux vers un bien supérieur. Les revers n'ont pas froissé ce cœur vierge. Il est libre encore de ces débris qui rappellent les trahisons du sort et le néant de nos songes de grandeur. Parce qu’il n’a pas souffert, il ne saurait douter. Aussi l'espérance l’emplit, le soulève. Ses ambitions vont très loin, visent très haut. Il croit, dans son inconscience, que le succès favorisera ses débuts et l’accompagnera toujours.

Les anciens, ceux qui ont vécu et qui savent par expérience l’inanité des rêves de jeunesse, accueillent ce-

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pendant volontiers les confidences d’une âme qui s'ouvre à la vie. Ils ne partagent pas ses illusions, c'est vrai; ils sont portés à en sourire. Mais ils aiment quand même à en connaître l'expression. Car elles témoignent d'un enthousiasme si chaud, si sincèrel—et d’un cœur capable de grandes choses, puisqu'il est capable d'en rêver !

L'avenir donc, pour une âme neuve et fraîche, l’avenir, c'est la fortune, l’avenir, c’est la réalisation de ses désirs les plus fous, l'avenir, c’est la gloire.

Or, l'illusion ne tarde pas à s'évanouir. Il ne faut pas au jeune homme un long temps pour arriver à constater le mensonge de ses rêves. Dès son entrée dans le monde, il reconnaît qu'il a été la dupe de sa propre imagination, qu'il s’est nourri de chimères, que les choses ne sont pas comme il se les figurait. Et, à mesure qu’il avance dans les jours, de nouvelles déceptions viennent donner des démentis à ses espérances. Il avait porté si haut ses regards dans ses visions idéales! Maintenant, en face de la réalité, il éprouve un saisissement douloureux . . ..

Les spectacles qu’il voit le froissent, l’indignent, le navrent. Quel réveil pénible au sortir des songes du premier âge! Quel contraste, quel abîme entre l’avenir du rêve et l'avenir vécu !—Lui, qui avait espéré monter aux cîmes eusoleillées, conquérir la richesse et la gloire, il est, comme tous les autres, obligé de disputer, pied à pied, la terre; il demeure inconnu, misérable. Il se heurte à l'hostilité froide, à la sourde jalousie, à la malveillance évidente, à la méchanceté ou à l'indifférence de ceux-là mêmes qui s'étaient dits ses amis à toujours; il rencontre mille ambitions rivales qui essaient de se supplanter l'une l’autre; il voit que le succès n’est pas toujours au mérite ici-bas, et comme, pour l'acheter, beaucoup ne craignent

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pas de transi jer avec leur honneu: et leur conscience ; il voit comme, dans l'âpre lutte pour l'existence, les sentiments les plus grands de l’âme humaine di. paraissent souvent devant de mesquins intérêts personnels . .., Et tout cela le révolte, l’écœure. Quel triste lendemain, hélas !

Ah! il comprend maintenant le triste sort de ces vaincus de la vie, pour qui le monde est sans pitié, — épaves que les vents et les flots secouent rudement, pauvres êtres brisés chez qui la volonté n'était pas à la hauteur de l'intelligence, et dont tout le crime, peut-être, a été de trop espérer, de trop attendre des jours.—Oui, il comprend, et il deviendrait lui-même une de ces victimes, si son courage chrétien ne survivait à la chute de ses illusions, si son esprit de foi ne lui révélait, par delà les misères du temps et au prix de ces misères mêmes, un bonheur qui ne doit pas finir.

Or, il fait bon, quand on a été ainsi désabusé, et qu’on a vu ce que l'avenir pouvait donner, revenir par la pensée à ses années premières: il fait bon, quand on a appris comme ici-bas l’intérêt se glisse sous l'amitié et emprunte les dehors et les paroles de l'amitié, se ressouvenir des liaisons de l’enfance et des premiers élans du cœur, —élans spontanés, sincères; il fait bon quitter un peu je champ de lutte, oublier la réalité qui nous tient tout le jour et se reporter vers ce qui n'est plus. Cela rafraïchit! cela retrempe! cela apporte au cœur je ne sais quel charme,

quelle suavité !

Retrouver des choses perdues, revivre ses impressions d'autrefois, se revoir aux jours où notre âme était dans toute sa beauté neuve, comme c’est doux ! Autant l'avenir nous attirait, autant le passé maintenant nous retient

PAS". ELS

amoureusement. Il y a dans ce passé un charme de séduction. On l’embellit, on le revêt de vague poésie, on l’aperçoit comme à travers un prisme. Même vu dans sa réalité, n'est-il pas plein d’attraits encore? Il nous vient de là-bas une senteur de printemps qui nous enivre après tant de jours. On oublie les soucis de l'heure présente et on reprend ses anciens rêves. L âme libre des liens qui l’enchaînent à tel endroit de l'espace et à telle œuvre quotidienne, s'ouvre toute grande aux souvenirs et aux espérances d'antan . ...

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