‹ Pastels [microforme]Chapitre 41 sur 49 · PH, DESJARDINS · texte numérisé non relu

PH, DESJARDINS

PASTELS

l'on voit à l’étalage des boutiques modernes, j'y trouve une Preuve nouvelle que l’art religieux a baissé avec le perfectionnement des machines.

Intérieurement, je ne puis m'empêcher d'admirer l’esprit de foi, qui a inspiré d'exécuter, pour une humble église de monastère, dans une colonie naissante, des ornements dignes d'une chapelle royale.

Enfin, j'entre dans le sanctuaire . ..,.

Il est silencieux, il invite au recueillement. Il semble qu’il y traîne des lambeaux de prières, mêlés à un parfum d’encens. Oh! que ces murs en ont entendu d’oraisons, qu’ils en ont vu couler de larmes saintes | S'ils pouvaient dire les histoires d’âmes qu’ils savent, les aspirations mystiques dont ils furent les confidents |

Les choses du passé se présentent de nouveau à mon esprit, se détachent plus nettes, plus précises. ‘Tout un monde revit devant moi dans une paix sereine, A travers les stores antiques arrive une lumière qui aide singulièrement à l'illusion. Elle a quelque chose d’attardé, de vieilli, qui s’harmonise très bien avec tout cet intérieur, On dirait qu’elle vient d’un soleil d'autrefois “sine

Je doute qu’il y ait, dans tout le Canada, une chapelle plus riche de vraies beautés, de précieux souvenirs. C’est un grand reliquaire. Non, son aspect extérieur ne ferait jamais supposer qu’elle puisse renfermer tant de merveilles : ce sont de fines sculptures, de magnifiques tableaux de maître, des figurines d’argent, d'élégantes statues. Les deux autels, la chaire, l’abside surtout, dénotent un prodigieux travail, un art consommé,

Je me dis: ces toiles superbes, cette profusion d’ornements, tout cela n’a-t-il pas un sens caché mais profond ? Pourquoi toutes ces œuvres d’art ne symboliseraient-elles

PASTELS

pas la riche floraison de vertus qui s’épanouit dans le parterre des cloîtres ?—Comme l'extérieur du temple signifie le détachement religieux, l’austérité monacale, son merveilleux intérieur me semble figurer aussi l'accroissement de vie divine, l’efflorescence mystique, les grâces de choix, — gage, prélude des délices célestes que Dieu réserve à l’âme consacrée . . .

La chaire est certainement belle. Je la trouve cependant un peu lourde. Comme le mur auquel elle s'appuie, elle a quelque chose de massif, qui contraste avec l'élégance des autres sculptures. Si la rampe en était ajourée, cela lui donnerait une allure plus souple.

Le seul ornement de la voûte à plein cintre est un immense ‘‘ {fragrammaton”’ d'où rayonne une gloire qui flamboie dans l’azur. Ce qui me ravit surtout, c'est l’abside, tout entière occupée par une sculpture du plus pur style corinthien. Ce travail d'art constitue la vraie beauté de l’intérieur. Quatre colonnes cannelées, d’une très-belle venue, montent élégamment, de concert avec des pilastres, qui en sont comme l’ombre, le reflet. Elles sont, chacune, garnies, au tiers de leur hauteur, d’un feston qui s’enroule et retombe avec grâce, mais qui n’est pas prévu par des lois du style.—Le goût du temps autorisait sans doute cette légère irrégularité, la seule que je constate, d’ailleurs, dans toute l’œuvre. C'est un détail.—Le reste—les chapiteaux avec leur triple rangée de feuilles d’acanthe et la courbe de leurs volutes, l’architrave, la frise où courent les rinceaux, les oves, les denticules, les modillons, la corniche de l’entablement—est d’une irréprochable perfection. Rien ne manque et il n’y a rien de superflu. Un fronton, également corinthien, sert de couronnement à l’ouvrage et remplit le cintre.

PASTELS

Ce travail a le mérite d’avoir été fait à la main. Surtout, il est la réalisation d'une d’une seule idée, 11 v'ya pas là, comme on voit trop souvent aujourd’hui, mélange de style, confusion de genres. Non. Tout a été exécuté selon ce bel ordre corinthien, qui exprime la sérénité, la mesure, la grâce dans la force, qui porte, si profondément gravée, l'empreinte du génie hellénique,

Sur le piédestal de chacune des colonnes, je remarque des bas-reliefs, d’une réelle valeur artistique.

C'est d’abord l'Evangéliste Saint-Jean, emporté sur les ailes de l'aigle mystérieux qui va là où le pousse le souffle de l'esprit—wé; erat émpetus spiritus. I] tient dans sa main droite une plume, dans sa gauche un papyrus à demi déroulé, où sans doute il consigne ses révélations. Ses longs cheveux, les larges plis de son manteau flottent au vent de l’espace,

Il y a, dans ce bas-relief, du mouvement, de la vie. Il rend vraiment bien la vision d'Ezéchiel.

Je n'ai pas de peine à reconnaître, sur cet autre plédestal, le Saint-Pierre traditionnel. C’est le vieil apôtre, tel que les médailles ou les fresques antiques nous le représentent. La figure carrée annonce l'esprit positif. Les traits ont gardé une certaine rudesse native . ...

Le bas-relief de Saint-Paul ne manque pas, non plus, de cachet. L'apôtre est assis sous un arbre. Ila, sur ses genoux, un parchemin, dans sa main droite une plume. 11 regarde d’un air inspiré. Dans cette attitude même, il a je ne sais quelle allure d'homme, surtout fait pour l’action, la luite. Son arme des anciens jours, son épée, gtt, inutile maintenant. Car, pour les combats pacifiques de son Christ, le converti de Damas se sert d'un autre glaive à deux tranchants—la parole—animée, sanctifiée, par la vertu

PASTÉLS

d'en haut . . .. Il s’est arrêté d'écrire. On le sent, il aimerait mieux parler. Sa plume ne court pas assez rapide pour sa pensée . . ..

+. . . Pendant que je contemple, ravi, ces morceaux d’art,—des bruits de prières m’arrivent, lentement, mystérieusement. Ils me semblent venir du fond des âges. Oh! la douce et lointaine psalmodie! Des voix, comme purifiées par les austérités du cloître, —voix d’âmes détachées des choses,—crient vers Dieu du fond de leur exil. Elles montent et forment une harmonie aérienne, qui vibre suavement dans le silence profond. Ces voix, elles ne prient pas comme tant d’autres. Elles acçcomplissent une mission, au nom de la grande famille humaine, et c’est pourquoi leur imploration a quelque chose d’impersonnel, de supérieurement désintéressé. La résignation à la volonté divine tempère l’ardeur de la demande . ...

.... Voici un bas-relief parfait: Saint-Jean-Baptiste au désert. J'admire sa pose aisée, l'élégance de ses formes. Ici, l’art imite de très-près la nature, il atteint donc sa fin,—sa perfection.—Le prophète médite. Il contemple les clairs horizons, le désert rocheux. Les spectacles qu’il voit l'impressionnent. Plus tard, quand il prêchera son baptême de pénitence, il saura merveilleusement se servir, pour traduire sa pensée, d'images empruntées à cette âpre solitude. Son éloquence sera rugueuse, comme le pays d’arides montagnes où il aura si longtemps vécu.—L'or dont il est revêtu, un peu bruni par le temps, lui met des teintes bronzées. Le soleil du désert avait dû lui donner semblable couieur.

Le jour baisse, la pénombre envahit le sanctuaire. Le silence s’y fait plus solennel. L'heure vient de la

PASTELS

quitter, la chapelle des souvenirs. Et pourtant que de choses il me resterait à admirer encore! Ces tableaux de maître, qui ornent les murs, j'aurais voulu les contempler longuement. ‘Trois surtout m'attirent, me fascinent par leur suprême beauté: La Visitation, de Collin de Vermont, où la douce figure de la Vierge rayonne une clarté céleste;—le /ésus chez Simon Le Pharisien, de Ph. de Champagne ;—la Parabole des Vierges, de Pietro da Cortona, où les Vierges gracieuses, aériennes, semblent moins marcher que voler à la rencontre de l'Epoux.

+ + + + À toutes ces œuvres idéales, je jette un dernier regard où passe toute mon âme . ...

Page 1