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LA VIERGE ET LA FONTAINE

A M. Lucien SALEMBIER

.….Soror mea, sponsa, fons signatus

L'iouse, dans ses divins offices, donne souvent à la Très Sainte Vierge l'appellation de source, de fontaine. La liturgie applique à Marie ces mots, que l'Esprit- Saint lui-même lui avait adressés, des siècles à l'avance, par la bouche de l’auteur inspiré du Cantique: ‘Ma sœur, ma fiancée, tu es une source fermée, une fontaine scellée. Soror mea, sponsa, fons signatus."’ (1) Tâchons donc d'examiner les raisons de cette appellation, et de découvrir les analogies, qui peuvent bien exister, entre la fontaine et la Vierge.

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—Et d’abord, la source s’enveloppe de mystère : elle vit cachée sous un abri de feuillage; elle aime le silence et l'ombre des bois.

Or, quelle créature fut plus humble que Marie, plus modeste, plus simple, chercha davantage à vivre ignorée, pratiqua mieux ce que le livre de l’Imitation appelle : ‘‘ama nesciri et pro nihilo réputari,"” l'amour, la recherche de l'obscurité, la parfaite abnégation de soi.

La tradition chrétienne est unanime à nous vanter la

(1) Cant, IV, 12.

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beauté de la Vierge, la finesse de ses traits, l'élégance aristocratique de toute sa personne. Marie descendait, en effet, des rois de Juda, et elle avait ce je ne sais quoi de plus délicat, de plus exquis, —produit de la sélection, très soignée, qui préside, d'ordinaire, aux alliances princières, et où se révèle la noblesse du sang.

Et aussi, l'éternel Dieu avait jugé convenable que la Mère de Celui qui devait être, au dire de l’Ecriture, ‘le plus beau des enfants des hommes,” présentât, elle-même, un modèle achevé de perfection naturelle.

Et pourtant, il n’y avait pas, en Israël, de vierge plus timide, moins pressée de se produire. Le chantre du Cantique dit, de sa mystique fiancée: ‘‘,Sÿ ignoras te, o Pulcherrima inter mulieres.” (1)—Cette parole est essentiellement vraie de Marie. Cette plus belle des femmes s'ignorait elle-même. Elle ne pensait pas à tirer la moindre vanité de tous ces avantages extérieurs, qui faisaient d’elle, selon le mot de saint Denys l’Aréopagite,—dont l'œil était exercé à la splendeur des formes helléniques,— comme une divinité.” <

Lorsqu'elle quittait sa maison, c'était pour monter au temple du Seigneur. Et sa vie, —à elle, qui aurait pu briller dans le monde, par son éclat, et y remporter tous les succès, —se partageait ainsi entre le foyer et l’autel.

Inconsciente de sa beauté physique, encore moins songeait-elle à se complaire en l'élévation rare, la prodigieuse pénétration de son esprit, en sa perfection morale, — et à s’en prévaloir auprès des autres.

Certes, si elle avait au cœur, comme tout le monde en Israël, l'espérance du Messie, elle était bien éloignée de croire que le Verbe s’incarnerait en elle, et qu’elle aurait

(1) Cant. I, 7.

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l'incalct'able honneur de donner le jour au Rédempteur promis. Cette idée n’effleurait même pas son esprit.

Aussi, quand l’Archange vient la saluer de la part du Très-Haut, et lui dire qu'elle est agréable à l'Eternel, Marie se trouble à ses parvles, ‘‘{urbata est in sermone éjus;"’(1) son humilité s’effraie. Comment cela serail-il vrai? Mais Gabriel donne un signe infaillible de la divinité de sa mission. Et la Vierge alors de dire simplement : ‘Je suis la servante du Seigneur.”’(2) Aucun sentimert de vaine gloire, mais une résignation sublime à la providentielle volonté.

Sans doute, une fois en présence de cette autre miraculée, Elizabeth, son âme exultera et s’épanchera en un chant magnifique. Mais, ce Chant, il sera tout entier à la louange du Seigneur. Et Marie ne fera allusion à ellemême que pour se proclamer humble servante, sur laquelle Dieu, dans sa bonté, a daigné jeter les yeux. (3)

Son âme, supérieurement initiée aux merveilles de la vie divine et au mystère auguste de l’Incarnation, gardera jalousement pour elle-même ces secrets infinis, ‘* Aaria conservabat omnia verba haec in corde suo.”"(4) La Vierge, —source mystique, fontaine cachée, —n’attendra que des générations à venir la gloire que devait lui assurer son titre d’Epouse de l'Esprit-Saint et de Mère du Verbe, ‘Cet beatam me dicent omnes generationes.''—

—La source est claire, limpide, L'eau jaillit, en gouttes cristallines, de son lit de sable ou de roc; et elle

(1) Luc. I, 29.

(2) Luc. I, 88.

(8) Luc. I, 48, (4) Luc, II, 19.

offre une transparence telle, que l’œil peut voir au plus profond du bassin qui la recueille et l'enchâsse. Comme dit le poète :

Tu filtres, perle virginale, Dans des creusets mystérieux, Jusqu’à ce que ton nnde égale L'azur étincelant des cieux.(1)

Et Marie, n'est-elle pas aussi une créatuie de clarté ?— Son âme n'est-elle pas un étincelant cristal? —La Vierge n’a pas été seulement sanctifiée avant sa naissance, comme Jérémie et comme le Précurseur, mais sa conception a été immaculée, c’est-à-dire que pas un instant, pas une seconde, le mal n’a eu d’empire sur elle, ne lui a imprimé sa tache. Et ce privilège insigne et unique la met évidemment au-dessus de l’humanité entière; il la place même au-dessus des anges.

Car, il y a eu un temps où la nature angélique n’était pas tellement fixée dans le bien, qu’elle ne pouvait déroger à la loi éternelle. Aussi, des myriades d’esprits purs sont-ils tombés dans l’abime, pour n'avoir pas su résister à l'épreuve que la volonté divine leur avait imposée.

Tandis que l'âme de la Vierge a été constituée, dès sa création, dans l’état de justice originelle et d’impeccabilité absolue. C’est pourquoi, il est si difficile de parler dignement de son incomparable blancheur, de sa pureté totale,

—Je me trouvais un jour, avec un peintre de mérite, dans une délicieuse campagne, où nous avait conduits un commun désir de faire des études de ‘‘plein air.’ Et, comme je le regardais essayer de fixer, sur sa toile, un nuage tout saturé de rayons: ‘* Non,’’ dit-il tout à coup,

(1) Lamartine,

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en laissant choir ses pinceaux, et d’un ton presque désespéré, ‘‘ non, l’artiste n’a Pas, sur sa palette, de tons assez légers, assez diaphanes, pour peindre ces blancheurs laineuses, ces lumineux flocons, qui cuatent l’azur.”’

— Ab! plus impossible est-il à nos pauvres lèvres humaines de chanter la Vierge Immaculée! 11 faudrait, pour cela, la langue même des anges, et, non pas des mots matériels et opaques, mais des termes de rêve, d’une netteté, d’une transparence divine. © Vierge très pure, votre éclat surpasse tout ce que nous en pourrions dire, et le miroir limpide des fontaines n'est encore qu’une faible image de votre splendeur sans tache !

L'eau de source a, naturellement, toutes les propriétés de l’eau ordinaire, mais à un * supérieur, dans une perfection plus rare,—ce qui fait id’on la préfère à toute autre. Elle désaltère mieux, elle rafratchit davantage, elle a quelque chose de plus sain et de plus vivifiant. On dirait qu’elle a pris au sol ses sucs les plus nourrissants, et les a transformés en sa limpide essence. Et vraiment, il avait raison de chanter, le poète d'Assise, en son célèbre cantique € 'eil: “Bénie soit notre sœur, la source, pour l’eau fr __.e qu’eile nous donne et pour la fécondité qu’elle répand | ”

Le culte de la Vierge, comme il désaltère aussi, comme il rafraîchit, comme il féconde! L'âme humaine a soif du divin. ‘Malgré moi, l’Infini me tourmente,”” disait l’Enfant du siècle. Les amours d’ici-bas ne peuvent combler les désirs de notre cœur, né pour l'infini. Mais, l'Infini, qui nous le donnera? ou plutôt, qui nous permettra

d'attendre patiemment, dans les ennuis et les tristesses de l'exil, les rassasiements de l'au-delà? N'est-ce pas Marie ? La prière à Marie ne nous permet-elle pas de moins souffrir du néant, du vide de tout, ne console-t-elle pas nos longues attentes d’un monde meilleur ?

Et aussi, quand l'âme est enfiévrée par les passions, brûlante de ces désirs qui ne peuvent s’harmoniser avec la loi austère du devoir, c'est encore la prière à la Vierge qui vient tempérer ces ardeurs impures, et rétablir l'équilibre compromis du cœur.

Oui, vraiment, depuis le jour où elle a mis au monde le Verbe Incarné, Marie est une fontaine salutaire et vivifiante. Le Christ Sauveur a jailli d'elle, et la Vierge est ainsi devenue le principe de notre Rédemption. Et ce rôle, elle le gardera à jamais, car elle a été établie pour verser aux âmes le breuvage d'immortalité. Dépositaire de la grâce, sour'e intarissable des faveurs divines, c’est en elle et par elle que l'on puise l’eau dont le Christ parlait à la Samaritaire, —eu vive, don divin, qui nous conserve pour la vie éternelle.

Dieu avait fait jaillir, au milieu de l’Eden, une source, dont les eaux embellissaient et fécondaient le jardin qu’il avait lui-même planté. Æons ascendebat à terrà, irrigans universam superficiem terre. Une fontaine s'élevait de la terre, arrosant toute la surface du sol.(1)

Le paradis terrestre est irrémédiablement perdu. Mais, dans cet autre Eden, qu’est l'Eglise du Christ, dans ce jardin surnaturel, que le Verbe fait chair a planté de ses

(1) Gen. I, 6.

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mains, et qu'Il a arrosé de son sang, s'élève une source mystérieuse—Marie—dont la fontaine primitive n’était que le symbole. ‘ Ascendit à lerrd,''—elle aussi jaillit du sol, c’est-à-dire de notre race, elle sort de notre humanité, elle est de notre chair et de notre sang. .... Elle s'élève audessus de nous tous, ‘‘ascendit,”” par les dons merveilleux que Dieu lui a faits, par le rôle ineffable qu'elle a été appelée à jouer dans l’histoire de la Rédemption, et par la place à part qu'elle occupe À jamais dans le ciel. ‘* Ascendit,” oui, elle monte à des hauteurs sublimes. .... Du sein de la gloire où l’a portée la volonté divine, elle jette un regard sur nous, ses frères par le sang, ses enfants par la grâce, et laisse tomber sur notre tête des flots de vie puisés à la Source Incréée.

O Vierge, fontaine rafratchissante et salutaire, nous voulons boire éternellement de votre eau vive, nous plon-

ger dans votre cristal infini!

LES BEATITUDES

Au T. R. P. HAGE

E* ‘““sermon sur la montagne”’ résume toute la prédica-

tion du Christ. Jésus y a comme codifié, en style lapidaire, la loi haute, la loi d’ascension, qu’il apportait au monde, |

Sa pensée, éternelle, infinie, sur la seule manière, pour les hommes, d'opérer désormais leur salut, s’est condensée, ici, en phrases alertes, minimisée en termes concis, —lesquels, par un frais matin, après une nuit de prières, ne nuit que le Maître avait passée tout entière, là-haut, —le front dans les étoiles et le cœur dans l’extase,—se sont envolés de ses lèvres divines, pour aller bercer de leurs modulations douces, et régler peu à peu, selon leur rythme harmonieux et pur, la conscience de l’univers.

Cet évangile des béatitudes,—quintessence exquise et raffinée de l’autre, —cet évangile où l’idéal moral du Verbe fait chair tient en quelques formules, Jésus l’a promulgué sur une montagne.

Sur une montagne, également, avait été donnée la loi antique. C'était sur le sommet du Sinaï que Moïse avait reçu de Dieu les tables de la loi. Mais une circonstance, de terrible majesté, avait accompagné la remise de ce dépôt.

Le Patriarche est 1À, seul et tremblant, sur les hauteurs

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mystérieuses, Tout à coup la foudre éclate, des éclairs raient le ciel de lueurs sanglantes. Et c'est du milieu de ces fulgurances et de ces tonnerres que la voix de l'Eternel retentit,—puissante, autoritaire, —et dicte au chef de son peuple des commandements absolus.

Dans quel décor différent Jésus promuilgue la nouvelle loi, son Evangile éternel.

C'est au pays de Galil. Le Maître est assis sur le versant d’une colline, —colline aux pentes douces, facilement accessibles, —colline dont le pied baigne dans l'or des orges. Les clartés matutinales parsèment l'atmosphère de tons roses, recouvrent les objets d’un discret velouté. Et il souffle cette brise, spéciale aux premières heures du jour,—brise reposée et reposante, comme virginale et inviolée,—brise chargée de plus subtiles essences, puisqu'elle préside au réveil des corolles, et recueille, au bord des calices entr'ouverts, les délicats parfums que les fleurs distillent dans le mystère des nuits.

Voilà le milieu que le Christ choisit Pour annoncer sa Loi, —milieu dont le charme lumineux, la sé:énité parfaite, contraste avec l’âpreté du site et des entours où fut entendue d’abord la voix de l'Eternel Dieu.

Et n’y a-t-il pas, entre la loi antique et la nouvelle, un contraste, plus frappant encore, qu’entre les circonstances matérielles de leur promulgation? Je le veux, ce contraste n’est que dans l'expression, dans la forme, et il n’y a pas d’antinomie essentielle entre ces deux ordres éternels, émanés de la même pensée divine, Il n’en existe pas moins, il est saisissant, il est palpable, je dirais.

La loi antique est impérieuse et hautaine, elle est fière. On sent qu’elle a été faite pour un peuple dur, revêche. Elle inaugure le règne de la crainte, de la terreur

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religieuse. 11 y a, dans ses formules, je ne sais quoi de raide, de violent. Jéhovah entend bien gouverner son peuple avec une verge de fer.

Au contraire, quelle exquise modération de forme dans ‘‘la grande charte du royaume des cieux,’ comme on a appelé l'Evangile des béatitudes. Même lorsque Jésus y rappelle les prescriptions primitives, il le fait en des termes si suaves qu'on ne les reconnaît plus. S'il y reprend les commandements antiques, c’est pour leur donner un accent plus doux, plus humain. En passant par le cœur et les lèvres du Dieu fait homme, la vieille loi austère se fait suave, se fond en tendresse.

Mais la voix du divin Maître n’est pas seulement un écho de celle de son Père. Elle a un message nouveau à apporter au monde. Et, le ‘‘ sermon sur la montagne ’’ est la magnifique expression de toute la pensée de Jésus ; il inaugure son règne, le règne de l'amour . . .. C’est un hymne à la gloire de cette beauté morale que le Verbe fait chair est venu nous révéler . . ..

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