LA VIERGE ET LA ROSE
Rosa mystica
T A LITURGIE désigne souvent la Très Sainte Vierge ■'■^ sous le nom de rose.
Chaque jour, les fidèles lui répètent la douce invocation des litanies lorétanes : "Rose mystique, priez pour nous." Et l'Eglise, s' inspirant des Ecritures, compare tour à tour Marie à " la rose qui s'élève dans Jéricho "(i); à " la fleur des rosiers aux jours du printemps "(2); à *' la rose qui s'épanouit au bords des eaux "(3).
Cette poétique appellation convient admirablement à la Très Sainte Vierge, comme nous essaierons de le montrer.
Et d'abord, la rose naît parmi les épines. Cette fleur des fleurs s'épanouit sur un buisson.
Si l'épine nous rappelle la malédiction antique, — la rose, par sa beauté, sa fraîcheur, son parfum exquis, adoucit l'amertume de nos regrets, atténue la tristesse de nos souvenirs. C'est comme un sourire du bon Dieu au milieu de nos malheurs . . .
Or, comme l'épine produit la rose, ainsi la Judée a germé Marie (4).
(1) " Quasi plantatio rosx in Jéricho." — Eccli, XXIV. 18.
(2) "Quasi flos rosarum in diebus vernis." — Eccli. L. 8.
(^3) " Quasi rosa plantata super rivos aquarum. — Eccli. XXXIX. 17.
(4) " Sicut spina rosam, genuit Judxa Mariam." — Off. de B.
PASTELS
L'Ecriture meutionne, en effet, dans la généalogie de la Vierge, des personnes dont la vie fut criminelle. Parmi ses lointains ancêtres, l'on relève des noms tristement fameux. Plusieurs de ceux que Dieu lui avait unis à l'avance, par les liens du sang, peuvent être, à bon droit, comparés à des épines.
Et puis, au temps où elle est née, le peuple juif avait si complètement perdu l'esprit de sa vocation, le sens des choses divines, qu'il ressemblait vraiment à un buisson.
Sous le souffle d'en haut, Marie, — rose mystique, — a germé de ce peuple, s'est épanouie au sein de cette race, dont la malice ne faisait que mieux ressortir sa beauté.
Les épines dont la rose s'entoure, ne symbolisent-elles
pas également l'admirable prudence de la Vierge, le soin qu'elle mettait à protéger contre toute atteinte le trésor de
sa vertu.
Telle était sa sollicitude, en effet, sa délicatesse, qu'elle eut besoin d'être rassurée par l'ange avant de consentir à la proposition divine ( i ) . Au dire des saints Pères, Marie n'aurait jamais accepté de devenir la mère du Verbe Incarné, si elle avait dû acheter cet honneur au prix de sa virginité.
La rose est la plus belle des fleurs.
Qu'elle soit à peine éclose et ne livre encore qu'à demi le trésor de sa corolle, ou que, entièrement épanouie, elle s'enivre de rosée et se dore de rayons, — sa vue nous charme toujours infiniment. La forme gracieuse de ses pétales, ses teintes suaves et riches, son délicieux parfum, tout cela lui a valu, de tout temps, le titre de reine des fleurs.
(1) Luc. I. 34-35.
PASTELS
Comme il fait bon regarder ses feuilles veloutées, toujours un peu humides, respirer les fraîches senteurs qu'elle exhale !
La beauté, vraiment idéale, de la Vierge, ravissait ainsi tous les yeux.
Dieu s'était plu à orner des qualités corporelles les plus magnifiques, la douce nazaréenne qui devait donner naissance au plus beau des enfants des hommes.
Pourtant, si la Vierge était si séduisante, au point de vue extérieur, c'était moins encore à cause de sa pureté de lignes, de la proportion et de l'harmonie de ses membres, que de la splendeur céleste dont elle semblait revêtue, et qui la transfigurait presque. Son âme se reflétait dans ses yeux, sur sa physionomie, en rehaussait à l'infini Téclat et la beauté. La vie divine, qui l'imprégnait toute, spiritualisait en quelque sorte ses sens, paraissait leur communiquer les privilèges des formes angéliques.
Qui dira jamais la perfection de cette âme de vierge ? qui pourra jamais décrire les dons surnaturels que Dieu lui avait faits ?
Chef-d'œuvre de la Trinité Sainte, sortie toute pure du souffle divin, l'âme de Marie avait, au moment de son union à une chair, miraculeusement échappé à la flétrissure qui atteint les nôtres. Immaculée, dès le principe de sa vie, elle ne commit non plus jamais la moindre faute personnelle. La grâce, à laquelle elle correspondait fidèlement, et que Dieu lui versait toujours plus abondante, l'ornait sans cesse de ses immatérielles splendeurs, et la conduisait enfin jusqu'aux suprêmes limites de la perfection créée.
La blancheur nacrée de la rose figure l'inviolable vir-
PASTKI.S
ginité de Marie, comme ses teintes empourprées - symbolisent son martyre.
Kn devenant mère du Verbe fait chair, Marie est demeurée vierge. La conception et l'enfantement du Fils de Dieu n'ont aucunement flétri la fleur de sa vertu, qu'elle avait solennellement consacrée au Seigneur.
La toute-puissance divine était intervenue, autrefois, pour l'empêcher de contracter la tache originelle. En paraissant à la vie, son âme était donc, comme celle du premier homme et de la première femme, dans un état de parfaite justice. Dieu, qui l'avait choisie pour coopérer à la régénération et à la rénovation du monde, l'avait, comme l'Eve antique, créée dans une entière innocence.
Au moment de l'Incarnation, la vertu du Très-Haut la couvrira de son ombre, et ce sera l' Esprit-Saint qui formera mystérieusement en elle une chair au Verbe Infini. De la sorte, Marie ne perdra, en devenant féconde, aucune de ses prérogatives virginales, comme, non plus. Dieu ne communiquera à personne le privilège auguste de sa paternité. Ainsi, le miracle qui avait présidé à sa conception sans tache n'était que le prélude de l'ineffable mystère par lequel elle serait mère tout en restant vierge ; — et Dieu sanctionnait, consacrait, couronnait l'œuvre de préservation première, et montrait jusqu'où peut aller sa toutepuissance, en unissant dans une même créature la beauté de la vierge à la dignité de la mère.
Marie n'a pas versé son sang, mais sa vie n'en a pas moins été un martyre continu. Comme son Fils bien-aimé, elle est ''blanche et vermeille "( i ) . Reine des vierges, elle est aussi reine des martyrs.
Durant les heures de la passion, son âme a été trans-
(1) •' Dilectus meus candidus et rubicundus " — Cant. V. 10.
PASTELS
percée d'un glaive, ainsi que le vieillard Siméon le lui avait annoncé (i). Elle a tant souffert, au spectacle de tout ce que les hommes infligeaient à Jésus, — dont elle connaissait, elle, la perfection et la délicatesse infinies, qu'elle savait être Dieu, — que l'Eglise lui fait dire, dans un de ses ofiîces, ces paroles du prophète: " Regardez: est-il une douleur qui ressemble à la mienne? "(2)
Et, de même qu'il a fallu un miracle pour que le Christ n'expirât pas, au soir de son agonie, et pût se rendre, à travers d'atroces tourments, jusqu'au lieu du Calvaire, — un secours spécial d'en haut a également été nécessaire à Marie pour que son âme, angoissée, torturée, ne brisât pas sa frêle enveloppe de chair, ne rompît pas ses liens terrestres, et pût remplir jusqu'au bout son rôle de co-rédemptrice du genre humain.
La rose ne verse tous ses sucs, n'exhale tous ses parfums que lorsqu'on la broie.
Les rares vertus de Marie n'ont jamais mieux éclaté qu'au milieu de ses souffrances. C'est alors surtout que se révélèrent, dans toute leur splendeur, ses qualités divines. Combien sa grandeur d'âme, sa générosité, sa noblesse de cœur, ont brillé, dans cette lutte de tant de jours, entre ses sentiments, ses droits maternels les plus légitimes, et la volonté infinie, qui lui en demandait le sacrifice pour le salut du monde !
Demandons à la Vierge de nous inspirer beaucoup de réser\'e, de prudence, dans nos relations avec le monde.
Notre vertu est fragile. De nombreux dangers la menacent. Et si l'on ne sait, aussi, s'entourer d'épines,
(1) Luc, 11.35.
(2) Thren. T. 12.— Offic. Compas. B. V. M.
PASTELS
c'est-à-dire se montrer circonspect dans le choix des amis, fuir les personnes frivoles, il est à craindre qu'elle ne succombe bientôt.
Cultivons uniquement la beauté de l'âme. Et, s'il plaît à Dieu de nous éprouver, de verser le sang de notre cœur, soyons, comme Marie, généreux dans l'immolation, afin de mériter, par l'acceptation chrétienne de nos douleurs, d'entrer dans le jardin céleste que la *'rose mystique" réjouit à jamais de son éclat et enivre de son parfum.
LA CREMATION
ETUDK DOCTRINALE
T TN millionnaire montréalais — de la race supérieure — ^^ vient d'offrir à sa ville tout l'argent nécessaire pour l'établissement et l'entretien d'un four crématoire, proposant en outre de couvrir tous les frais que pourrait entraîner la promulgation d'une loi à ce sujet par le gouvernement provincial de Québec.
Ainsi, nous sommes donc menacés, même dans nos corps, d'une purification suprême par le feu.
Ce projet sourit beaucoup aux protestants, qui le trouvent éminemment pratique.
Les morts sont si incommodants ! Quel avantage, au point de vue de l'hygiène et de l'économie, par exemple, si, au lieu de leur acheter des tombes et de leur fournir une sépulture dont l'entretien est souvent coûteux, on pouvait tout simplement les faire réduire en cendres. En seraientils plus mal? Même, ne serait-ce pas leur marquer du
PASTELS
respect que de les sauver de la corruption du sépulcre ? Et puis, leur culte y gagnerait. Car, on recueillerait précieusement dans des urnes, et on emporterait dans le silence de sa demeure, tout ce qui resterait d'eux. Leur souvenir nous serait donc plus constamment et plus intimement présent ; ils continueraient, pour ainsi dire, à vivre avec nous ....
Des catholiques de bonne foi pourraient se laisser prendre à ces raisons spécieuses. Aussi, croyons-nous leur être utile en leur disant quel a été, sur ce point, le sentiment constant de l'Eglise.
D'abord, comme question de fait, l'Eglise n'a jamais pratiqué et n'a jamais permis l'incinération.
Le seul rite funéraire qui ait jamais été en honneur et en usage chez elle, c'est la sépulture. Dès les premiers temps du christianisme, à Rome même, où la crémation était très répandue, les fidèles, pauvres ou riches, enterraient leurs morts. Des mains pieuses recueillaient les restes mutilés des martyrs pour les ensevelir religieusement. La Rome des Catacombes, la Rome souterraine est là pour témoigner de cet antique usage. On ne peut alléguer un seul fait à rencontre de cette affirmation historique.
Qu'en conclure ?
Sans doute, aucun précepte positif de l' Ecriture-Sainte ne commande la sépulture ni ne défend l'incinération des morts. Mais, puisque les premiers fidèles ont unanimement pratiqué le rite de la sépulture, et ce, même dans une ville où florissait l'usage contraire, et souvent au prix de sacrifices extrêmes d'argent, — les auteurs nous disent, en
PASTieivS
effet, que les chrétiens de Rome durent verser des sommes énormes pour l'achat de cimetières, — comment ne pas supposer que leurs chefs, les apôtres, leur en avaient donné l'ordre verbalement, leur avaient livré un enseignement dont ce rite était la conséquence nécessaire ?
Depuis dix-neuf siècles, l'Eglise a toujours gardé la tradition primitive. La sépulture des fidèles est devenue une loi de son code. A côté ou dans le voisinage de ses temples, elle a toujours eu ses cimetières, — lieux bénits où reposent, dans l'égalité de la tombe, ceux qui se sont endormis dans le Christ. Elle veille maternellement sur ses ' ' champs des morts ' ' ; elle les orne ; elle invite ses enfants à venir y prier et y méditer souvent. C'est même à une époque relativement récente qu'elle a permis les tombeaux particuliers à l'intérieur de ses édifices. Elle préfère enterrer ses fidèles, tous ses fidèles — pasteurs et troupeau — dans le campo sa7ito consacré. Elle défend, sous des peines sévères, l'incinération.
Oh ! de quelle poésie, suave et mystérieuse, est empreint ce culte des morts, tel que l'entend l'Eglise catholique! Quels chefs-d'œuvre il a inspirés dans tous les arts! Sa liturgie est pleine d'hymnes et de prières qu'elle adresse à Dieu pour tous ses enfants qui dorment sous la terre, en attendant le grand réveil de la résurrection ; — et ces chants, ces prières où vibrent des sanglots, mais où passe aussi un souffle d'immortelle espérance, n'auraient jamais été inspirés au génie des poètes chrétiens, tant de sculptures superbes n'auraient jamais germé sur les tombeaux, l'Eglise aurait toujours été privée de celui de ses cultes, peut-être, qui parle le plus à l'âme, si, dès les temps antiques, les fidèles avaient emprunté aux païens leur rite funéraire, détestable et froid.
PASTELS
Or, — car jusqu'ici nous n'avocs fait que constater un fait: la permanence dans l'Eglise catholique du rite de la sépulture, — pourquoi les apôtres ont-il préféré ce rite à celui de la crémation et l' ont-il prescrit à tous les fidèles du Christ ?
— Encore que les témoignages écrits nous manquent, l'observation générale de ce rite par les premiers chrétiens prouve qu'en effet il y a eu précepte apostolique. —
Quelles furent donc les raisons de cette ordonnance disciplinaire qui remonte aux origines mêmes du christianisme et que les siècles ont consacrée ? — raisons sérieuses, à coup sûr, raisons majeures, et qui n'étaient pas simplement de circonstance, puisque l'Eglise, à travers tous les âges et chez tous les peuples, l'a maintenue et confirmée dans son intégrité.
Sans doute, l'incinération était une coutume païenne, née de la superstition ou du désir d'effacer ce que la mort a de trop lugubre. Mais, était-ce uniquement parce que les païens la pratiquaient que l'Eglise primitive la réprouva? Ne l'a-t-on pas vue, dans d'autres cas, emprunter et s'assimiler certaines choses du paganisme ?
Sans doute encore, le peuple hébreu avait toujours eu en honneur le culte des tombeaux, et l'on comprendrait que les Juifs, transplantés à Rome ou ailleurs, aient tenu à y observer, sur ce point, la tradition des ancêtres. Mais, cela expliquerait-il pourquoi les apôtres auraient commandé à tous les fidèles du Christ de faire de même ?
Sans doute enfin, l'Eglise s'est toujours montrée extrêmement respectueuse des traditions apostoliques. Mais, s'il ne s'était agi ici que d'une prescription purement disciplinaire, et sans aucun rapport avec le dogme chrétien, l'aurait-elle entourée toujours d'autant de vénération,
PASTKivS
observée avec autant de constance, aussi fidèlement protégée contre toute atteinte ?
Non, en vérité, si le rite de la sépulture a été prescrit d'abord par les apôtres, si ensuite l'Eglise, héritière de leur esprit et continuatrice de leur œuvre, l'a toujours maintenu, c'est pour les raisons les plus hautes, c'est que ce rite est plus conforme à son esprit, à ses croyances, à ses espérances, tandis que la crémation, sans s'opposer directement ni formellement à sa doctrine, a cependant quelque chose qui lui répugne souverainement.
Quelles sont donc ces raisons ?
D'abord, aux yeux de l'Eglise, le corps du chrétien est chose sainte.
Les sanctifications successives, que les sacrements apportent à l'âme, passent par l'intermédiaire du corps, qui est son instrument, et ainsi la chair participe, dans une certaine mesure, aux bienfaits surnaturels dont la vertu divine inonde l'esprit. N'est-ce pas notre front qui reçoit l'eau baptismale, régénératrice de l'âme? N'est-ce pas notre front encore, qui est oint de l'huile sainte, du chrême des forts ? N'est-ce pas sur notre front que le Pontife trace le signe mystérieux qui nous rend soldat du Christ? N'est-ce pas notre bouche qui prononce les aveux au prix desquels nous recevons les pardons divins ? Notre langue qui reçoit le pain de vie ? Ne sont-ce pas tous nos membres qui sont oints pour les luttes dernières ? C'est donc par l'intermédiaire du corps que la grâce divine produit ses admirables effets dans l'âme. C'est aussi par son intermédiaire que l'âme fait ses opérations vertueuses et se montre imprégnée de l'esprit de son divin Maître.
Aussi, l'apôtre Saint-Paul, dans maints endroits de ses épîtres, parle-t-ii, en termes magnifiques, de notre corps,
PASTELS
temple de l'âme, habitacle de l'esprit. Il recommande aux chrétiens d'avoir un respect infini pour leurs membres, qui sont les membres du Christ : il leur prescrit d'éviter toute souillure, et de ne jamais porter des mains profanatrices et sacrilèges sur ce sanctuaire matériel où la divinité repose. Compagnon et instrument de l'âme dans sa lutte terrible pour le salut, le corps aura part aussi à son éternelle récompense. Et c'est encore l'Apôtre qui nous décrit superbement les qualités des corps glorifiés.
Eh ! bien, ce corps fidèle du Christ, qui participe ainsi à la sanctification de l'âme, qui sert d'intermédiaire aux miracles de la grâce et qui devient l'habitacle de r Esprit-Saint, ce corps qui régnera immortel et glorieux, — après que l'âme l'a quitté, et qu'il est devenu cadavre, l'Eglise l'entoure encore de respect de vénération; elle ordonne pour lui la sépulture, comme seule digne du rôle sublime qu'il a joué et de sa destinée future ; elle le confie à la terre d'où il est sorti, pour que là, loin de nos regards, et par le seul jeu des forces naturelles, il se décompose, se consume peu à peu, et redevienne tous ces éléments dont il était composé.
Il lui répugnerait de le laisser incinérer, car la crémation est une espèce de violation des cadavres, c'est une action tout à fait indigne, et de la mission que le corps a remplie autrefois, et des espérances que la foi nous fait concevoir à son égard pour l'avenir. N'est-ce pas, en effet, violenter les défunts et les traiter comme une matière quelconque, indifférente et sans prix, sans passé et sans avenir, que de les soumettre à l'action d'un feu qui ne laisse plus subsister d'eux, au bout de quelques heures, qu'une poussière que le moindre souffle peut disperser ? Cette opération mécanique n'est-elle pas par trop irrespec-
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tueuse des mystères de la mort ? N'y a-t-il pas quelque chose qui, naturellement, îépugne dans ce procédé ? N'y voit-on pas comme la profanation d'une chose sainte ?
Oh ! combien le rite de la sépulture s'harmonise mieux avec tout ce que la foi nous apprend au sujet des sanctifications que les sacrements ont opérées dans l'âme par l'intermédiaire du corps ! Comme il est plus respectueux du sommeil que dorment les cadavres des fidèles du Christ ! Comme il répond mieux à l'idée chrétienne de la mort, — repos avant l'éternelle résurrection !
En second lieu, le chrétien doit être modelé à la ressemblance de son divin Maître et Sauveur, Notre Seigneur Jésus-Christ. Il doit l'imiter, se conformer à lyui dans la vie et dans la mort. Et c'est pourquoi l'Apôtre nous rappelle souvent que nous devons mourir avec le Christ et être ensevelis avec Ivui, si nous voulons avoir part à la gloire de sa résurrection.
Je sais bien que ces textes s'appliquent surtout à l'âme, qu'ils doivent surtout s'entendre de la mort et de l'ensevelissement spirituels. Mais, le rite de la sépulture ne nous donne-t-il pas une ressemblance de plus, même dans notre corps, avec le divin Maître ? N'est-ce pas une consolation et un honneur pour le chrétien mourant de savoir que Ton traitera sa dépouille mortelle comme fut traitée celle du Christ, et que, même inanimé, il aura le pouvoir d'imiter encore Celui qui fut son modèle et son idéal pendant la vie ? Membre du Christ, il sera enseveli avec lui dans le sépulcre, jusqu'à ce que, par la vertu de sa résurrection, au bruit de la trompette de l'ange, il reparaisse à sa lumière et à sa vie. I,' incinération, au contraire, enlèverait à nos pauvres corps le privilège de pouvoir ressembler, jusque dans la tombe, au Divin Maître.
Ne comprenons-nous pas mieux la haute sagesse de la loi canonique qui la défend ?
Enfin, l'Eglise ne nous recommande rien tant que 4e souvenir de nos défunts. Toujours, mais plus spécialement à certaines époques de l'année liturgique, elle nous invite à prier pour ceux qui nous ont quittés et qui expient dans les flammes les peines temporaires dues à leurs fautes. Comme sa voix maternelle se fait suppliante et plaide éloquemment leur cause !
Hélas! l'oubli nous est si naturel. Même ceux que nous aimons le plus, quand leur image n'est plus là devant nous et que nous n'entendons plus le son de leur voix, nous finissons par ne plus garder d'eux qu'un vague souvenir. Et pourtant, ils vivent encore, ils nous sont présents, ils ont besoin de nous.
L'Eglise, en ordonnant pour les fidèles le rite de la sépulture dans des cimetières communs, a trouvé un moyen bien pratique de nous rappeler plus souvent et plus facilement la mémoire de nos chers disparus. La vue de ces '* champs de mort" où ils reposent, les visites que nous pouvons faire à leurs tombeaux, sont éminemment propres à réveiller nos sentiments et à nous inspirer de leur donner généreusement l'aumône de nos prières. Il nous semble ainsi que nous les avons moins complètement perdus. Ils dorment sous la terre que nous foulons. De savoir que quelque chose d'eux est là, près de nous, fait revivre le passé, ouvre l'âme à une efficace pitié.
Et, non-seulement l'Eglise atteint par ce moyen une des fins qu'elle a le plus à cœur, qui est de nous empêcher d'oublier nos morts, et de créer des liens plus intimes entre l'église militante et l'église souffrante, mais elle obtient encore cet autre résultat, non moins important, de nous
entretenir dans la pensée de nos fins dernières, si favorable au salut. lya vue d'un cimetière porte aux réflexions sérieuses. Dans ces enclos plantés de croix, où nous pouvons lire tant de noms connus, l'âme, fatalement, songe au peu qu'est la vie, aux chimères que sont ses ambitions et ses rêves, elle se déprend des misérables réalités d'ici-bas et se nourrit plus avidement des idées de la foi. Quel est le vrai chrétien qui pourrait visiter un ' ' champ de mort ' ' sans se sentir profondément impressionné ? Nos fautes ont pour cause générale l'oubli de l'impitoyable destinée qui nous attend. Et vraiment, le rite funéraire employé par l'Eglise, et la conservation, dans des lieux consacrés ouverts à nos pieuses visites, des corps des fidèles, sont bien propres à nous inspirer plus d'esprit surnaturel, à nous garder fidèles au devoir chrétien ou à nous y rappeler.
De tels résultats, souverainement appréciables, certes, — religieux souvenir de nos défunts, salutaire pensée de la mort, — ne sauraient être obtenus par la pratique du rite de la crémation. Un peu de cendre dans une urne, je demande ce que cela peut bien dire à l'esprit et au cœur.
Et si, malgré tout l'appareil funèbre que l'Eglise déploie à nos regards, malgré les cimetières et tant de signes qui nous rappellent la mort et nous rappellent nos morts, si, en dépit de tous ces solennels et constants avertissements, nous ne donnons à nos pauvres détunts que de trop rares suffrages et nous nous laissons emporter par le tourbillon des affaires et du plaisir, — que serait-ce donc s'ils nous manquaient tout à fait, et si nous n'avions plus, pour nous faire souvenir de toutes ces graves et chrétiennes pensées, qu'une parcelle de poussière au fond d'un vase?
La crémation, en faisant disparaître toute trace de la mort, en annihilant presque le corps, priverait donc l'Eglise
PASTELS
des moyens extérieurs dont elle se sert, avec tant d'avantage pourtant, pour mettre dans nos âmes trop matérielles le souci de l'au-delà, et pour nous émouvoir en faveur des âmes souffrantes.
Non, le fait d'emporter dans sa maison les cendres, — seuls restes de ceux que nous avons connus et aimés, — n'augmenterait pas notre piété envers eux. Au contraire. Et quiconque connaît un peu la nature humaine in coyicreto, pour employer l'expression d'un canoniste, pensera de même. Car, outre qu'un si faible signe ne dirait rien à l'imagination ni au cœur, nos yeux finiraient par s'y habituer, et, bientôt, on n'en tiendrait pas plus compte que des autres objets les plus insignifiants. A l'indifférence succéderait peut-être la profanation. Une maison de famille n'est pas un sanctuaire. Souvent des paroles s'y disent, des scènes s'y passent qui ne sont pas précisément en harmonie avec le culte que nous devons aux défunts. Et qui sait, enfin, si les héritiers se soucieraient beaucoup de garder toute une collection d'urnes, renfermant les cendres d'ancêtres qu'ils n'ont jamais connus, et dont ils apprécient mieux la fortune que la mémoire ?
Tous ces morts, dont on aurait violé l'éternel sommeil, rien ne les rappellerait donc plus au souvenir des vivants, rien. La parole des saints livres: dcfiuidus adhiic loquitur, n'aurait plus de réalisation. Leurs restes, profanés, dispersés, n'auraient plus de voix pour nous demander l'aumône d'une prière et pour jeter dans nos âmes la pensée de l'éternité.
Nous avons donc constaté que l'Eglise catholique, dès les premiers temps du christianisme, à travers tous les âges et chez tous les peuples, n'a jamais employé d'autre rite
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funéraire que la sépulture. Nous avons vu qu'elle condamne formellement l'incinération. Nous avons cherché les raisons profondes d'une ordonnance qui remonte aux apôtres, et d'une défense que nous trouvons dans les plus vieilles législations canoniques, et que l'Eglise a solennellement renouvelée, par un décret spécial du Saint-office, en date du mercredi, 19 mai 1886.
Il est vrai que l'Ecriture ne prescrit pas ce rite en termes précis, mais bien des textes, du Nouveau-Testament surtout, touchant la mort et la résurrection, semblent le supposer, et seraient, sans lui, assez difficiles à interpréter.
L'Eglise pourrait-elle jamais en trouver un qui fut à ce point en harmonie avec son esprit, avec ses croyances, avec ses immortelles espérances, et qui parût plus naturellement découler de son enseignement divin ?
Etabli dès nos origines, consacré par les siècles, rendu vénérable par un si antique et si constant usage, ce rite, croyons-nous, sera toujours, dans notre religion sainte, la règle et la forme des suprêmes devoirs, tant que des raisons, supérieures à celles qui ont présidé à son établissement et à sa conservation, n'en demanderont pas la modification. Ces raisons ne se sont jamais présentées, durant une expérience de dix-neuf siècles, et nous doutons fort que l'avenir les apporte. E' Eglise, société parfaite, divinement fondée et perpétuée divinement, supérieure, par conséquent, par sa fin et par ses moyens, à tous les pouvoirs terrestres, serait en droit de résister à une législation civile qui voudrait, sans motifs très sérieux et très élevés, substituer la crémation à la sépulture chrétienne. Indépendamment de toute autre considération, ne voit-on pas le changement radical qu'une pareille substitution l'obligerait à opérer dans sa liturgie ?
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Je le sais, on invoque l'hygiène, on invoque l'économie. Ridicules et puériles raisons !
Les anciens, qui pratiquaient la crémation, eurent du moins le bon sens de ne jamais prétendre que c'était par mesure d'hygiène. C'est là un prétexte tout moderne, et bien digne de cet esprit anglo-saxon, dont la religion principale est le comfortable, et qui sacrifierait tout à sa grossière idole.
Lhygiène ? — Mais, sur ce point comme sur bien d'autres, les morts sont moins à craindre que les vivants. En quoi un cimetière, proprement entretenu, situé loin des eaux potables d'une ville et loin de ses demeures, planté d'arbres dont le vert feuillage purifie sans cesse l'atmosphère, pourrait-il nuire à la santé publique ? En quoi la désagrégation lente des cadavres, à six pieds sous terre, pourrait-elle nous affecter? Nous sommes donc devenus bien délicats ! Au cours de dix-neuf siècles, l'histoire a-telle jamais enregistré un grand nombre d'épidémies dues au voisinage néfaste d'un champ de mort ? Alors qu'il n'y a jamais eu d'accident malheureux, pourquoi nous prendrions-nous tout-à-coup à trembler? Est-ce juste et raisonnable ?
On invoque encore l'économie. Comment ? Une ville qui dépense, chaque année, des milliers de dollars pour l'entretien de ses parcs, se montrerait avare lorsqu'il s'agit d'accorder aux morts quelques pieds de terrain? Et les sacrifices d'argent, que nous demande la sépulture de nos bien-aimés défunts, ne devons-nous pas être heureux de les faire, heureux de leur donner, par delà la tombe, des témoignages de gratitude ou d'affection?
Ah ! non, la vraie raison, ce n'est pas l'hygiène, ce n'est pas l'économie. Que les partisans de la crémation
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lèvent donc le masque et nous révèlent franchement les idées qui les inspirent ! Ce rite, — que lyéon XIII appelait un détestable abus, — procède de cet esprit de naturalisme, qui menace d'envahir les domaines les plus sacrés.
L'idée de la mort est fâcheuse ; elle empêche de jouir gaiement de la vie. Les morts nous parlent d'un au-delà redoutable. Faisons-les donc disparaître, anéantissons leurs restes, effaçons toutes trace de mort. De la sorte, nos plaisirs ne seront pas troublés par des pensées lugubres, dont il faudra toujours, d'ailleurs, assez tôt s'occuper. —
La crémation n'a pas d'autre motif. L'Eglise a donc parfaitement raison de s'opposer à l'établissement d'une coutume essentiellement païenne, dont le résultat serait de nous faire oublier le sens et le but de la vie. Elle reste fidèle à son esprit, à sa mission sublime, en donnant à ses enfants la sépulture, en les couchant dans des tombeaux, sur lesquels elle nous invite à venir souvent, comme elle, verser nos larmes avec nos prières.