DISSYMETRIE DE LA VIE CELLULAIRE
Le végétal, qui est le grand créateur de matière organique à la surface du globe, est un être en travail continu de synthèse. A l'aide de matériaux parvenus au dernier degré de simplification chimique, acide carbonique, eau, ammoniaque, il fabrique des substances de plus en plus complexes, qu'il emmagasine dans les tissus nouveaux qu'il se crée suivant ses besoins. Dès que ces substances atteignent un certain degré de complexité, on voit apparaître chez elles le pouvoir rotatoire moléculaire, absent jusque-là. L'acide carbonique, l'acide oxalique, l'acide acétique, l'ammoniaque, l'urée, le glycocolle sont sans action sur la lumière polarisée : les sucres, les^ acides tartrique, malique, citrique, la cellulose, les gommes, les matières albuminoïdes sont actives.
A l'époque où Pasteur faisait ces études, la chimie de synthèse était encore peu avancée: Berthelot était à ses débuts. Mais la chimie organique était en plein essor, et la chimie minérale sortait des mains de Berzrlius et de Wôhler peur tomber dans celles de Sainte- Claire Deville. Déjà, à ce moment, Pasteur avait le droit de remarquer que, au contraire de la plupart des pro-
duits organiques naturels, tous les produits artificiels dos laboratoires et toutes les espèces minérales rencontrées dans la nature sont sans action sur la lumière polarisée, c'est-à-dire possèdent une image superposable. Le quartz lui-même ne fait pas exception, car, comme nous l'avons vu, c'est l'arrangement seul des molécules dans le cristal qui est dissymétrique. Individu ïllement ces molécules sont sans action sur la lumière polarisée. C'est ainsi qu'on peut disposer des cubes de bois, tous pareils, de façon à en faire un escalier tournant et dissymétrique; il y a dissymétrie de construction, il n'y a pas dissymétrie moléculaire.
On pourrait ranger à côté du quartz d'au tues minéraux ou d'autres sels, tels que le sulfate de magnésie, le formiate de strontiane, dont les cristaux portent des facettes bémiédriques sans que leursolution soitactive. Bref, aucun produit de la nature inorganique ou de la chimie des laboratoires ne dévie le plan de polarisation de la lumière quand il est en solution; il n'y a, à jouir de cette propriété, que les produits de la nature vivante, mais ceux-là la possèdent bien et la transportent avec eux dans les combinaisons où on les fait entrer.
Depuis, la chimie de synthèse a fait des progrès, et nous pouvons fabriquer aujourd'hui artificiellement, en partant, comme le végétal, de l'eau, de l'acide carbonique et de Pammomoque, et en ne mettant enjeu que les forces et les ressources ordinaires du laboratoire, la plupart des produits organiques naturels. Faut-il changer pour cela quoique chose aux conclusions que Pasteur énonçait en 1850 ? Oui, une; seule chose qu'il n'avait pas prévue. Nous savons maintenant, à l'aide de corps primitivement inactifs, fabriquer des corps actifs,
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faire ainsi apparaître la dissymétrie et le pouvoir rotatoire dans la molécule que nous construisons. Avec l'acide succinique inactif, on peutremonter par exemple jusqu'à l'acide tartrique. Mais, quand un chimiste fabrique ainsi artificiellement l'acide tartrique droit, il fabrique aussi nécessairement et simultanément le corps gauche, de sorte que le mélange qui sort de ses mains est inactif. La nature reste seule à savoir fabriquer l'un des corps sans produire l'autre. Dans le raisin, par exemple, elle nous donne communément l'acide tartrique droit, et pas le gauche, ou, du moins, rarement le gauche, puisque l'acide paratartriqne, combinaison de droit et de gauche, assez abondant à une certaine époque pour avoir encombré l'usine de Thann, en a presque disparu aujourd'hui, de même que dos autres fabriques d'acide tartrique.
Quel est le mécanisme de celte production d'un corps droit, sans trace du corps gauche, ou inversement? Les deux corps sont-ils produits simultanément, et l'un d'eux est-il utilisé et brûlé au fureta mesure de sa production? Dans ce cas, la nature se comporterait comme un chimiste qui, après avoir formé à la fois les deux corps inverses, les séparerait et jetterait l'un d'eux pour conserver l'autre. Quelques faits que nous retrouverons bientôt sont d'accord avec cette manière de voir. Pasteur eu avait adopté une autre qui n'est pas, il est vrai, exclusive de la première. Possédé, comme il l'était, par cette idée nouvelle de la dissymétrie, il mettait en rapport, dans une vue hardie, la dissymétrie des produits fabriqués par la nature avec la dissymétrie de la fabrique. La terre est ronde, c'est vrai: mais, pensait-il, ce n'est qu'à l'état de repos qu'elle est
symétrique et superposable à elle-même. Dès qu'on la fait tourner autour de son axe, son image dans une glace ne lui ressemble plus, car elle tourne dans un sens différent. Les rayons solaires qui viennent frapper, pour l'animer, une feuille de végétal n'ont pas non plus la même direction dans la terre et dans son image. S'il y a un courant électrique circulant dans la direction de l'équateur et présidant à la distribution du magnétisme, ce courant tourne aussi en sens inverse des deux côtés de la glace. Bref, la terre est un ensemble dissymétrique au point de vue des forces qui la font vivre, elle et tout ce qu'elle produit, et c'est pour cela que. dès qu'elles ont dépassé un certain degré de complication, les substances qu'y élaborent les êtres vivants sont dissymétriques et douées du pouvoir rotaloire.
Sur cette idée, Pasteur avait essayé de faire cristalliser des tartrates en présence de forces dissymétriques, par exemple des pôles d'un aimant, de faire pousser une plante en changeant la direction des rayons lumineux qui venaient la frapper. Ces tentatives n'ont rien donné, ni à lui, ni à ceux qui les ont recommencées après lui. Mais peut-être que, reprises avec plus d'obstination et avec des moyens plus puissants, elles aboutiraient à quelque chose, et ce quelque chose serait tellement curieux qu'il paierait de toutes les peines. On n'a le droit de dédaigner aucune des idées de Pasteur quand on voit combien toutes celles qu'il a suivies sont fécondes.