PRÉFACE
Je me représente volontiers ces hommes éminents qui entourent M. Pasteur et relèvent de sa doctrine, comme constituant un ordre dont les moines, bénédictins et missionnaires, pàlissent au laboratoire, ou vont porter au loin, dans les pays de peste, de choléra, de fièvre jaune, l'exemple salutaire et la bonne parole.
À quelques rares exceptions près, 1ls ont au plus haut point l'esprit communautaire. Chacun d'eux se soucie beaucoup plutôt de la gloire de la maison que de sa notoriété personnelle; ils ne connaissent absolument pas les Jjalousies et les rivalités ; ils ont le mépris de l'argent.
L'année dernière'encore, M. Roux, pour n'en citer qu'un, était payé 7000 francs; cette annéeci, on l’a inscrit malgré lui sur la feuille d'émargement pour un traitement annuel de
10000 francs : il touche, puisqu'on l'y oblige, les 5000 francs de surcroît, mais le Jour même il les reverse à la caisse commune. Et je pourrais citer bon nombre de faits de même ordre.
Jetez les yeux sur une photographie en groupe des maîtres et des élèves de l'Institut Pasteur, et vous serez frappé de ce fait évident qu'ils finissent par se ressembler tous avec leur barbe en pointe et leurs traits de renoncement. Ils habitent des logis pauvres, se nourrissent cstraitement de ce que met dans leur assiette leur vieille bonne, une servante de curé ; et il n’est pas jusqu'à ce nom «Pastoriens » qui n'ait l'allure conventuelle. Le jour où, par ennui de s’en aller, le soir venu, ils se feront construire des chambrettes, ou des cellules, à portée de leurs chiens inoculés et de leurs microscopes ; le jour où, par
PRÉFACE. 7 fatigue de choisir une étoffe ou d'essayer chez un tailleur, ils voudront avoir tous le même vêtement, ample et commode, — la longue blouse de laboratoire est déjà presque une cagoule, — le jour où leur ferveur pour la cause commune se précisera davantage dans quelque vœu d'obéissance, — ils ne publient déjà point de travaux sans l'assentiment du vieux maitre ou de M.Duclaux, son suppléant, — ce jour-là, l'Institut Pasteur sera tout à fait ce qu'il est à moitié déjà, un couvent à la façon moderne, une communauté scientifique.
Malgré que, personnellement, je professe un goût marqué pour l'effort personnel, pour l'initiative individuelle, il me faut reconnaitre que la parfaite dignité de vie de ces gens-là est chose douce à contempler, auprès du train d'enfer que prend la lutte pour l'existence chez quelques-uns de nos médecins séculiers.
M. Pasteur lui-même, qui sera légendaire, apparaîtra à l'imagination des siècles à venir, pour peu qu'ils soient encore capables de symbolisme et d'émerveillement, comme quelque grand saint, fondateur d'un ordre puissant.
On honore, à Rouen je crois, les reliques d'un lointain évêque, qui fut vénéré par Île peuple et canonisé par l'Église pour avoir miraculeusement anéanti certaine bête monstrucuse qui dévastait tout Le pays et décimait les habitants. Ceux qui ne croient pas aux légendes ct qui ont pour métier de casser ces Joujoux des peuplesenfants pour regarder cequ'ilay dedans, les historiens et les critiques, estiment que ce monstre était tout bonnement la fièvre intermittente, et que l'évèque avait surtout desséché des marais. Sous sa mitre romane ct sa chasuble d'or ce grand saint n'était qu'un
© PRÉFACE. 9 savant, une façon d'ingénieur-hygiéniste du vire siècle.
M. Pasteur a accompli bien d'autres miracles que de sauvegarder une province du fléau de la fièvre : par lui-même ou par sa méthode que développeront des générations de savants, il aura délivré les hommes de la contagion, guéri ou supprimé les maux les plus cruels, prodigieusement élargi le domaine de la chirurgie conservatrice ou libératrice. Comment les foules de F'avenir ne l’envisageraicent-elles pas comme un élu de Dieu?
Jl sera done un saint, le fondateur de l’ordre des Pastoriens dont l'Institut de la rue Dutot demeurera la maison-mère. Elle a déjà des succursales dans les pays les plus lointains, d'Odessa à Rio, de Madrid à Saint-Pétersbourg :