LE VIEUX MAITRE
J'ai voulu le revoir, avant d'écrire cette page. Pourrai-je rendre sa saisissante image telle qu’elle est fixée à tout jamais dans ma mémoire ?.…
On sait que Pasteur est petit, que depuis la guerre, sa Jambe et son bras gauches, frappés par une apoplexie, sont un peu raides, et qu'il traine le pied, ainsi qu'un vétéran blessé. L'âge, la maladie, le lourd travail de tant d'années, l'amertume des luttes, la violence de sa passion pour son œuvre, et cet accablement enfin que donne le triomphe, ont fait de ce visage une chose superbe.
Faligué, labouré de rides profondes, Ja peau
grise, la barbe grise, les cheveux drus encore, presque toujours coiffé d'un toquet noir, le large front plissé, tout couturé des cicatrices du génie, la bouche un peu tirée par la paralysie, mais toute pleine de bonté, d'autant plus pitoyable aux souffrances des autres qu’elle semble meurtrie de douleurs personnelles ; avec cela, sous l'ombre des sourcils, la survivance de l'idée dans le flamboiement des deux yeux, voilà comme il m'est apparu, ce conquérant qui sera légendaire, dont la gloire est incalculable, comme le bien qu'il aura fait.
Près de lui, un petit enfant que l'on inoculait, cria. M. Pasteur alla vers lui, caressa doucement les cheveux bouclés du gamin, et ses yeux s’emplirent de larmes. C'est qu’à présent, il abandonne aux élèves qu'il a formés le soin de continuer sa pensée, de perpétuer son esprit; mais il garde pour lui la bonté qui survit à tout : son âme fatiguée se réfugie dans la tendresse.
Je retrouve, d'ailleurs, cette sensibilité intense, presque maladive, au commencement de sa vie.
Il fut un enfant triste, volontiers solitaire. Il chérissait les siens d’une telle affection que, quand il vint à Paris pour la première fois, on dut le ramener au bout de quelques jours à Arbois, son pays natal; et ce n’est que l’année suivante qu'il put s’acclimater à l'École normale.
Sait-on qu'il failht être peintre, et grand artiste, si j'en juge par l'étonnant portrait de sa mère qu'on voit aux murs de la salle de billard, rue Dutot? Il y a, parait-il, disséminées dans les maisons de la ville, à Arbois, une douzaine de toiles de cette qualité, exécutées par lui vers l'âge de quinze ans.
Puis, il y eut en lui comme un silence du génie : Jusque vers l’âge de trente-cinq ans, il ne fut rien qu'un chimiste honorable, qu’un homme mélancolique et doux. Mais 1l trouva sa voie, et dès lors, ce fut merveilleux.
Sa première série d'études magistralest porte sur les fermentations.
1. En réalité, M. Pasteur a débuté par des recherches sur la dyssymétrie moléculaire : ces travaux qui n'ont
Par une suite d'expériences accumulées, de 1857 à 1871, il prouve que toutes les fermentations, celle de la bière, celle du vin, celle du lait, comme la putréfaction des feuilles et la dissolution de nos corps dans la terre, sont dues à des êtres vivants, à des infiniment petits, à des microbes, comme on a dil depuis.
Puis, c'est sa lutte mémorable avec Pouchet le père, et tous les partisans de la doctrine des généralions spontanées. Pasteur démontre, d'une 1irréfutable et complète façon, qu'aucun être vivant ne peut spontanément éclore, et que les microbes eux-mêmes ne peuvent naître que d’ètres semblables à eux, — révolution scientifique énorme, qui eût suffi à la gloire d’un autre. Mais son cerveau tenace, tout possédé par ses idées et toujours les poussant à leur extrême conséquence, ne tarde
point été surpassès, relèvent des sciènces physiques, et Je ne puis que les citer brièvement. Je renvoie le lecteur au livre charmant et si précis de M. Vallery-Rabot, et à la conférence faite par M. le professeur Grancher à l'Association des étudiants.
pas à en tirer autre chose qu’une théorie de savant.
De ME
Vers ce temps-là, sur les conseils de J.-B. Dumas, le chimiste, il se rend en Provence, afin d’étudier sur place la ruineuse maladie des vers à soie.
En quelques mois d’études, Pasteur arrive à démontrer que le mal est contagieux; qu'il se transmet, tantôt par les aliments directement imprégnés de microbes, tantôt par les poussières de l'atmosphère, tantôt par inoculation, les vers à soie se blessant mutuellement avec les crochets de leurs pattes.
Et de ces trois données fondamentales il conclut à une hygiène préservatrice qui détruit le fléau et sauve les magnaneries de la ruine. Découverte d’une importance insoupçonnée d'abord, mais où bientôt il va trouver les lois générales de toute contagion. Les maladies humaines se propagent de même sorte : toute notre hygiène moderne découle de cette trouvaille.
A peu de temps de là, un autre pas décisif encore : la découverte des vaccinations par les virus atténués.
Cette fois, le hasard le sert, — un hasard que tout autre eût négligé d'utiliser.
Un jour, voulant inoculer le choléra des poules à une des bêtes de son laboratoire, Pasteur ne trouve, à portée de sa main, qu'un tube de culture « éventé », comme on dit. Il l'utilise tout de même et la poule survit à l'inoculation : à dater de ce Jour, il semble qu'une force étrange, inexpliquée, la cuirasse contre le mal, la rende inattaquable, car désormais cette bête résiste aux plus violentes inoculations.
Pasteur pressent que quelque grand mystère est là, qu'il faut comprendre et qu'on pourra peut-être utiliser ; il répète l'expérience, en varie les conditions, apprend à atténuer les virus, à les conduire méthodiquement à certain degré d'énergie où — trop faibles pour empoisonner — ils sont assez puissants pour vacciner. Entre ses mains patientes et géniales, le microbe, qui tout à l'heure était le
mal, devient à présent le remède el préserve contre lui-même.
Et maintenant, c'est le bétail qu'il sauvegarde du « charbon », trouvaille dont l’agriculture a tiré de si grands profits, qu'un illustre savant anglais — Tyndall ou Huxley, je ne sais — peut dire que la France y retrouve les cinq milliards de la guerre al'emande. Un peu plus tard, 1l ose s'attaquer aux maladies de l’homme, trouve le vaccin de la rage, fonde son Institut, perfectionne chaque jour sa méthode, triomphe enfin des objections les plus fortes.
Et dès lors, la trouée est faite : ses disciples
n'ont plus qu'à passer après Jui.
Quelle admirable vie et comment en parler sans être pris d'enthousiasme: !
Jamais cerveau ne fut, en même temps, plus patient et plus passionné : ce sont bien là les caractéristiques de son génie.
Pendant quinze ans, à l'École normale, on le vit chaque soir, après son diner, arpenter un long corridor où personne n'osait venir troubler sa rêverie. Paralysé depuis 1870, — l’apoplexie a par deux fois visité ce cerveau, — de sa main raidie il prenait et faisait sauter dans sa poche le trousseau de ses clefs pour bercer sa pensée d'un rythme; et il marchait, tirant un peu le pied, tandis qu'il mürissait l'idée récente où préparait l'expérience du lendemain.
Par moments la rêverie prenait une intensité d’extase; dans ce cerveau d'homme de génie, des lueurs éclairaient le but, lui faisaient deviner tout ce qui sortirait de lui.
Il arrêtait sa marche, une minute :
— Que c'est beau! Que c’est beau!... » murmurait-il à demi-voix.
Puis, repartant d’un pas plus ferme :
Q Il faut travailler! » disait-1l..….
C'était ainsi jusqu’à onze heures.
Mais quand il s’endormait, sa pensée, par vitesse acquise, continuait de vivre, et 1l rêvait {out haut,
criant les mots de sa science, possédé par son idée fixe !
Ses colères sont légendaires — indignations enflammées d’un amant dont on vient d'insulter la maitresse — quand un adversaire doutait de la véracité de sa doctrine ou du fini de ses expériences. On l’accuse d’avoir eu la dent dure dans ses querelles épiques avec Pouchet, avec Peter. Colères sans méchanceté, fureur d'un cerveau bouillonnant : son cœur fut le plus tendre et le plus dévoué du monde.
On peut bien dire que rien ne le passionna, hors sa mission de savant. Quand ses amis et ses élèves discutaient avec lui de microbes ou de toxines, aux petites soirées intimes de la rue Dutot, nul ne l'égalait en éloquence juvénile et en lucidité d'esprit; mais si l’on causait d’autres choses, son génie ne le tenait plus, et doucement, dans son fauteuil, M. Pasteur fermait les yeux.
Que ce très grand rénovateur n'ait pas été grand philosophe, il ne faut pas s'en étonner : il
a bien trop créé pour pouvoir méditer. Son discours de réception et la réponse de Renan sont une incomparable opposition du génie de l’invention et du génie de la critique.
Faut-il le regretter, puisque la portée de son œuvre est incalculable, puisque l’antisepsie chirurgicale, la préservation des maladies contagieuses, les vaccinations, tout ce monceau de découvertes pratiques, à jamais bienfaisantes, dérivent de lui?
Quand homme apprit à se garer des bôtes fauves, il fit le premier pas vers la civilisation. Aujourd'hui, l’homme apprend à se préserver des microbes : c’est un pas d'égale importance. Un jour viendra où, dans Berlin, dans Londres, dans Paris, on ne mourra pas plus de diphtérie, de typhoïde, de scarlatine, de choléra ou de tuberculose qu'on n’y meurt,maintenant, du venin des serpents ou de la dent des loups.
Ce sera la plus radicale des révolutions accomplies, depuis le temps où l'humanité s’initia à baur des maisons et à se soumettre à des lois.
Il vit encore parmi nous celui qui aura fait cela.
M. DUGLAUX