Pasteur
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Contrairement aux biographies habituelles, on ne peut envelopper d’aucune légende les premières années de Louis Pasteur, né à Dole, le 27 décembre 1822, fils de Jean-Joseph Pasteur et de
Jeanne-Etiennette Roqui. Ce ne fut pas un enfant prodige. Les mères qui s’inquiètent si leur fils, à huit ou dix ans, ne songe pas encore à entrer dans une grande école, peuvent trouver dans un tel exemple un certain encouragement. L’enfance de Pasteur pourrait être comparée à la source presque cachée d’un grand fleuve.
La première école que fréquenta le petit Dôlois, devenu Arboisien (car la famille était venue s’installer à Arbois, où Jean-Joseph Pasteur avaitacheté une petite maison destinée à un commerce de tannerie) fut l’école primaire. Louis Pasteur, tout attentif qu’il fût en classe, suivait avec joie, les jours de congé, ceux de ses camarades qui étaient les premiers à s’amuser. Il les accompagnait dans
leurs parties de pèche, sur les bords de la Guisance, jusqu’à la vallée des Planches.
Un jour de vacances, lorsque le train de Suisse vous fera traverser le Jura et qu’au sortir de la station de Mouchard la locomotive, un peu haletante, après avoir gravi des pentes très raides, passera devant la petite station de Mesnay-Arbois, jetez un regard sur ce vaste paysage. Vous ne perdrez pas les deux minutes que dure le spectacle. Vous admirerez ces immenses rochers et, au pied de ces rochers, la vallée de Mesnay-Arbois qui s’étend en pleine sécurité de travail avec son horizon de vignes. Des impressions différentes, les unes grandioses, les autres très douces, se succéderont rapidement pour vous. Et, comme le nom de Pasteur est pour jamais associé au nom d’Arbois, quelque chose de lui, d’intime et de grandiose aussi, vous semblera épars dans ce paysage entrevu. Au moment où le train vous emportera, vous regarderez s’éloigner à regret la ville d’Arbois qui, de loin et à cette distance, où tout forme masse, semble n’avoir que des maisons entourées de bouquets d’arbres.
La maison paternelle de Pasteur devait être modifiée et, plus tard, un peu transformée pour cause d’agrandissement de famille et par l’adjonc-
tion d’un laboratoire ; mais l’aspect général n’a pas changé. Le sous-sol élargi conserve encore le nom de tannerie. C’est à cette tannerie que tout était subordonné en 1829. Jean-Joseph Pasteur ne craignait pas sa peine. Il mettait sa conscience à n’apporter aux marchés des cuirs qui se tenaient à Besançon, presque à l’entrée du vieux palais Granvelle, que des cuirs qu’il avait préparés, travaillés, corroyés de ses mains.
Quelquefois, dans la période des vacances, il emmenait jusque-là son fils, heureux de cette expédition et de cette intimité. Le respect qu’inspirait à première vue la physionomie de cet homme grave, un peu triste, la haute estime où le tenaient ceux qui traitaient d’affaires avec lui, sa réputation de fière probité et ce ruban rouge gagné comme sergent-major au 3e de ligne, sur le champ de bataille, dans la campagne de France : tout rendait l’enfant songeur.
Son admiration grandissait avec les années pour ce père qui se livrait peu, d’un abord froid pour les inconnus et glacial pour les indiscrets. Mais, une fois sa conliance accordée, on découvrait tout ce qu'il y avait dans ce Jean-Joseph Pasteur, — qui est comme une première esquisse de Louis Pasteur, — d’affectueux, de dévoué. Il faisait de
son existence deux parts : l’une consacrée à un métier, dont les profits modestes suffisaient à le faire vivre, lui, sa femme et ses enfants; l’autre réservée, le soir, aux lectures. Elles évoquaient invariablement les souvenirs du passé, quelque chapitre de la grande époque impériale. Alors, aux récits des victoires si chèrement achetées et de certaines défaites subies, malgré tant de courage, malgré tant de vies sacrifiées, cet homme, d’ordinaire silencieux et timide, se montrait ému jusqu’au fond de l’âme.
Ce qui se passait, le soir, dans la famille Pasteur, se passait alors sur bien d’autres points de France. Ces vieux soldats qui avaient promené triomphalement le drapeau tricolore à travers l’Europe conquise, puis défendu désespérément ce même drapeau sur le sol de la France envahie, inspiraient tous, au même degré, à leurs fils, l’amour passionné de la patrie. Et quelque humble que fût la condition de ces hommes sans fortune, presque sans pain, quelque secondaire, parfois misérable, que fût leur tâche de chaque jour, en dépit d’une odieuse surveillance qui, dans chaque ville, s’attachait à leurs pas, surprenait leurs paroles, ces héros gardaient, sans faiblir, le triple sentiment de l’honneur, de la discipline et du devoir.
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