‹ Pathologie chirurgicale. Plan et méthode qu'il convient de suivre dans l'enseignement de cette science. Thèse présentée le 20 mars 1831 au Concours pour la Chaire de Pathologie externe près la Faculté de médecine de ParisChapitre 3 sur 17 · CONSIDERATIONS GENERALES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS GENERALES

« La première chose à faire lorscpi'on se livre à « l'étude d'une science ou d'un art , c'est d'en « déterminer exactement l'objet et les limites. » RlCHERAND, Nosog. chirurg., t. I, p. I,.

Les matières qui font le sujet de la pathologie, dite chirurgicale, ne sauraient être méthodiquement traitées, si l'on n'assignait d'abord à cette science la place qu'elle doit occuper parmi les autres branches de l'art médical.

Conserver l'homme dans l'état de santé , le soulager ou le guérir des nombreuses maladies dont il peut être affligé, tel est le but de la médecine. Mais avant de se livrer à l'exercice de cette profession, le médecin doit parfaitement connaître l'organisation et les fonctions du corps humain ; il doit avoir étudié les circonstances qui peuvent entretenir ou altérer la santé , les

maladies qui la détruisent, et les moyens que l'art peut offrir pour prévenir ou combattre ces dernières.

1° La science de l'homme sain comprend XAnatomie et la Physiologie. La première, si bien nommée science de l'organisation, nous fait connaître les qualités extérieures, les rapports, la texture intime des organes dont la réunion constitue le corps humain; la seconde anime, met en action ces mêmes organes, dont elle nous indique les fonctions, en nous révélant les phénomènes de la vie: science de l'organisme, elle complète l'étude de l'homme sain au moral et au physique , car c'est elle qui doit expliquer les lois qui président aux opérations de l'intelligence comme celles qui règlent et dirigent les autres fonctions du corps.

2° lu' Hygiène , ou l'art de consei-ver la santë par l'usage bien ordonné des choses extérieures et de nos propres facultés , forme la seconde partie des sciences médicales. Son sujet est l'homme : sa matière comprend l'étude de l'influence que peuvent exercer sur lui les circonstances dans lesquelles il est placé, les substances matérielles et les agens physiques qui lui sont immédiatement appliqués, les alimens dont il se nourrit, les mouvemens qu'il exécute^ l'intégrité ou la perversion de ses diverses excrétions, le repos, la fatigue , l'état de veille ou de sommeil et les passions variées qui agitent son ame par des émotions violentes, douces ou pénibles.

3° La Pathologie est la science de l'homme malade, la connaissance des maladies, quel que soit le tissu, le système, l'appareil, l'organe qu'elles affectent, et soit qu'elles consistent dans des lésions physiques, organiques, ou vitales.

A la Pathologie se rapporte l'étude des changemens produits par les maladies dans la texture, la composition, la forme, les rapports, les connexions, l'existence et les fonctions des organes, étude importante, et qui, sous le nom Anatomie pathologique ^ a jeté un si grand éclat sur les travaux des médecins modernes.

4° La Thérapeutique, ou l'art de traiter les maladies, recourt à tous les moyens qui peuvent les combattre, les détruire ou les modifier, et concourir, soit au rétablissement complet de la santé , soit à une amélioration dans l'e'tat morbide. Tantôt elle n'emploie que les règles de l'hygiène dont l'application constitue le régime , et le traitement alors est dit hygiénique ou diététique ; à\ulvQS fois elle fait usage des médicamens fournis par la pharmacie et son traitement est pharmaceutique : enfin dans une foule d'affections , elle

emprunte les secours de la chirurgie, et le traitement est nommé chirurgical.

Mais il est bien rare, comme nous le verrons, que ces trois moyens de guérison ne soient pas combinés ensemljle pour le plus grand nombre des maladies.

5° Enfin les sciences accessoires de la médecine, qui prêtent un si puissant appui aux précédentes avec lesquelles elles sont intimement liées, sont la physique, la chimie, l'histoire naturelle, la matière médicale.

On peut voir, d'après ce court aperçu, que, dans la médecine, comme dans les autres sciences physiques dont elle n'est qu'une division , il existe deux parties distinctes : l'une purement dogmatique, théorique et démonstrative, c'est la PatJiologie; l'autre, pratique, faisant à l'homme l'application des connaissances fournies par la précédente, c'est la Clinique. La première sert, pour ainsi dire, d'introduction à la seconde.

Existe-t-il une Pathologie interne ou médicale et une Pathologie externe ou chirurgicale ? ha. topographie, le siège extérieur ou intérieur des maladies suffit-il pour justifier leur division en internes et en externes?

Sur ces importantes questions , je partage complètement l'opinion de M. le professeur Richerand, qui avait à examiner ce sujet lorsque, en 1807, il fut nommé professeur de Pathologie externe à la Faculté de Médecine; comme lui, je ne pense pas qu'on puisse raisonnablement établir ces distinctions entre les maladies. On considérait autrefois la chirurgie seulement comme la partie de la médecine qui emploie la main, les instrumens ou les topiques dans le traitement des maladies. Cette distinction ne donne qu'une simple idée des moyens qu'on met le plus souvent en usage dans la pratique chirurgicale, et ne peut, par conséquent, convenir à l'état actuel de cette science.

Selon quelques auteurs, la médecine a pour but le traitement des maladies internes, et la chirurgie celui des maladies externes; cette distinction n'est pas plus rigoureuse que la division elle-même des maladies en internes et externes. Personne ne disconviendra qu'il n'apparlient qu'aux chirurgiens de traiter les malades affectés de pierre dans la vessie, d'empyème, d'épanchement dans le crâne à la suite de violences extérieures, et cependant ces maladies ne sont pas externes.

On a encore voulu distinguer la médecine de la chirurgie, en considérant la première comme une science et la seconde comme un art. Cette distinction tend à faire regarder la chirurgie comme une simple profession mécanique : elle est peu exacte sous ce rapport. Les mêmes lois, dit Pearson , pré-

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sident , dans i'état de santé , à l'exercice des fonctions des organes intérieurs et des parties extérieures: qu'une inflammation se manifeste dans un organe profondément situé, ses effets et ses symptômes offriront beaucoup de ressemblance avec ceux de la même affection développée dans les parties extérieures, et les indications thérapeutiques seront à peu près semblables. Or, si par science on entend la connaissance des lois de la nature, celui qui connaîtra ce qu'on sait de positif sur l'origine, la marche et la terminaison des maladies réputées chirurgicales, méritera tout aussi-bien le titre de savant praticien que les médecins les plus expérimentés. La médecine et la chirurgie , souvent distinctes et séparées dans la pratique, sont donc inséparables dans leurs théories et leurs principes , puisqu'elles ne constituent qu'une seule et même science. Et la chirurgie se distingue seulement parce que ceux qui la cultivent doivent unir aux connaissances qui leur sont communes avec les médecins quelques facultés dues, les unes à l'organisation reçue de la nature, les autres à la perfection de certains organes acquise par l'exercice , l'habitude et des études spéciales : aussi ce que l'on peut appeler chirurgie n'est à proprement parler qu'une branche de la Thérapeutique.

Le plus simple examen des maladies de l'homme démontre jusqu'à l'évidence que la séparation de la médecine et de la chirurgie ne peut être fondée. Depuis long-temps l'expérience a prouvé que le régime et l'usage des médicamens intérieurs sont indispensables dans le traitement de la plupart des maladies appelées chirurgicales, tandis qu'il est peu d'affections internes pour lesquelles le médecin ne soit obligé d'avoir recours à quelque application manuelle ou topique, à quelque moyen qu'il emprunte à la chirurgie. Le traitement des fièvres et des inflammations intérieures, dit Thompson, est confié exclusivement aux médecins, partout où l'on admet la distinction des praticiens en médecins et en chirurgiens, et cependant dans certaines espèces de fièvres et dans quelques inflammations internes, la saignée, opération chirurgicale, est le plus souvent le principal, sinon le seul remède à employer. La rétention d'urine dans la vessie survient fréquemment .dans le cours des maladies fébriles , et le plus souvent elle ne peut être guérie par l'usage des médicamens internes; il devient nécessaire alors de pratiquer une opération de chirurgie, d'introduire une soude dans la vessie, afin d'évacuer l'urine qui distend outre mesure ce réservoir, et d'empêcher son inflammation, sa gangrène ou sa rupture.

L'étendue et la multiplicité des connaissances exigées par l'art de guérir

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forcent à en confier aujourd'hui l'exercice à trois classes de personnes différentes : les médecins proprement dits, les chirurgiens et les pharmaciens. Chez les anciens, le même individu s'occupait à la fois des trois branches de la science. Les écrits d'Hippocrate, de Galien , de Celse, de Paul d'Egine, d'Albucasis, prouvent que les Grecs, les Romains et les Arabes n'avaient point séparé les maladies en médicales et en chirurgicales, qu'ils n'avaient point fait de la chirurgie une branche particulière de la médecine -pratique. Tous ces auteurs anciens traitent en même temps des fièvres , des fractures , des plaies , des affections nerveuses.

D'abord réunies, pendant des siècles, par les maîtres de l'art , puis ensuite séparées vers le milieu du douzième siècle par des idées de fanatisme religieux (i), et maintenues plus tard dans cet état de séparation par des intérêts individuels ou de corporations, la médecine et la chirurgie sont et demeurent donc de nouveau réunies par l'esprit philosophique du dix-neuvième siècle. La science médicale est une; les moyens par lesquels on en fait l'apphcation pour conserver l'existence ou ramener la santé , ceux de l'art de guérir, ceux de la thérapeutique enfin, sont seuls différens, et ses deux parties, la médecine et la chirurgie, doivent marcher de front. En effet, des nombreuses maladies qui affligent de toutes parts l'espèce humaine, les unes guérissent spontanément par le seul bénéfice, par la force conservatrice de la nature; d'autres, pour leur guérison , réclament l'usage intérieur des médicamens qui modifient ou détruisent l'état vicieux des propriétés vitales, des solides et des liquides; d'autres enfin exigent, surtout dans leur traitement, des applications topiques ou l'emploi des opérations chirurgicales.

Mais le plus grand nombre des maladies ne réclament-elles pas à la fois ces trois moyens thérapeutiques, empruntés à l'hygiène, à la pharmacie ou à la chirurgie? « Quce medicamenta non sanant, dit Hippocrate, ferriim sanat ; « quce ferriim non sanat ^ ignis sanat; quce ignis non sancit ^ insanabilia. » Qu'un homme soit pris d'une inflammation de poitrine : le repos, la diète,

(i) En ii63, le concile de Tours défendit aux ecclésiastiques toute opération sanglante, sous prétexte que l'Église abhorre l'efifusion du sang. La chirurgie fut alors rejetée du sein des Universités. C'est dès cette époque qu'elle fut séparée de la médecine et abandonnée aux laïques, gens illétrés dans ces siècles de barbarie. Roger, Roland, Bruno, Lanfranc, Guil- ]a^me de Salicet et Gordon, les chirurgiens les plus célèbres de ces temps, bien qu'oubliesaujourd'hui , se contentèrent de compiler et de commenter les Arabes.

le silence le plus absolu, etc., seront les moyens empruntés à l'hygiène; les boissons délayantes et adoucissantes prises en abondance, dos caïmans, etc., lui seront fournis par la pharmacie; les saignées générales et locales seront pratiquées pour modérer ou arrêter la violence de l'inflammation ; des vésicatoires lui seront appliqués pour la détourner : cependantces derniers moyens appartiennent à la chirurgie. Un malade est affecté de cataracte : certes l'opération par laquelle on déprime ou l'on extrait le cristallin opaque qui met obstacle à la vision , formera la partie essentielle du traitement ; mais pour assui er le succès de l'opération, le chirurgien n'est-il pas obligé de disposer le malade à la subir par un régime convenable, qui doit être continué après qu'elle est pratiquée ? ne doit-il pas emprunter aux moyens pharmaceutiques les boissons, les purgatifs, si souvent nécessaires dans le traitement de cette affection? Il me serait facile de multiplier ces exemples, pour prouver l'inséparable union des maladies dites médicales et de celles qu'on nomme chirurgicales.

Mais n'est-il pas suffisamment démontré que si les premières réclament quelquefois l'emploi de moyens chirurgicaux, tels que les saignées, les vésicatoires, les cautères, les secondes ne sauraient être traitées d'une manière méthodique par la seule opération, et que le régime et les médicamens fournissent presque toujours des moyens puissans et nécessaires pour amener la guérison. La disproportion qui existe entre l'étendue de la science et celle de l'esprit humain , a dû conduire à des résultats qu'on prévoit : ne pouvant agrandir le dernier, l'on a dû diviser la science en plusieurs parties, dont l'étendue fût à peu près en rapport avec notre capacité intellectuelle. De là les nombreuses divisions artificielles de la pathologie. La plus importante de toutes est celle qui la distingue en interne ou médicale, et en externe ou chirurgicale : la plupart des autres ne sont que des divisions secondaires.

Ce serait à tort que l'on voudrait soutenir que la chirurgie est ce qu'il y a de certain dans la médecine: quod in medicinâ certwn. Bien qu'on puisse, en effet, calculer et apprécier d'avance d'une manière mathématique l'action des instrumens dans les opérations de la chirurgie, celle-ci ne se borne pas , comme nous venons de le voir, au simple manuel opératoire, et l'on n'est pas un bon chirurgien parce qu'on est habile opérateur. Les chirurgiens sont souvent aussi embarrassés pour prononcer sur des cas de pathologie externe, que les médecins peuvent l'être dans des maladies qui sont spéciale-

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nient de leur domaine. D'ailleurs le médecin qui, dans une fièvre intermittente, administre le quinquina, n'agit-il pas d'une manière souvent plus certaine pour les résultats, que le chirurgien qui pratique une opération ?

Cette définition qui semblerait, en assurant la certitude de la chirurgie, lui donner le pas sur la médecine, ne serait donc pas juste; comme la chirurgie n'est qu'une branche essentielle de la thérapeutique, qui applique la main seule ou armée d'instrumens au corps de l'homme pour la guérison de ses maladies, il vaut mieux la définir ce qu'il y a de mécanique dans la thérapeutique : quod in therapeiâ mecanicum.

Les mêmes études, les mêmes connaissances sont donc indispensables au médecin et au chirurgien. Celui-ci ne se borne plus à opérer sous la direction du premier, comme aux temps qui précédaient l'époque où l'on prétendit élever un mur d'airain entre la médecine et la chirurgie, celle-ci venant d'être émancipée par la création de l'Académie royale de Chirurgie. Mais l'on peut dire seulement que le chirurgien , habitué à la pratique des opérations, possède quelques moyens de guérison de plus que le médecin.

Si nous voulions remonter à l'origine première de la chirurgie, et suivre les progrès qu'elle a faits pour s'ériger en corps de doctrine, nous serions forcés de la considérer simultanément avec les autres branches de l'art de guérir; nous aurions à remarquer la liaison qui existe entre l'histoire de l'anatornie et celle de la chirurgie; nous verrions que leurs époques se correspondent exactement, et que les progrès de la première de ces sciences semblent toujours avoir précédé ceux de la seconde. De semblables détails nous conduiraient trop loin; ils appartiennent plutôt à l'histoire de l'art qu'à des considérations sur la pathologie. Je ne puis que renvoyer aux divers ouvrages publiés sur cette matière, à celui de Sprengel en particulier.

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