BOULEVARD ST-GERMAIN
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EHEFâiOE
{^’est eri 1905 que i'ai Imt Lu connai§s(mae d ç^rand psychiatre duntie^. viens d'écrire le nQm\l)i Uvec.ta^ d’un
ami encore accablé par la nouvelle d’une mort si hrutalement soudaine. Il exerçait, à. cette époque.,. d Vlnlirmerie spéciale de la prélecture de police, la pnetion dé médecin en chel dans laquelle il avait succédé à ua autre remarquable aliéniste, Paul Garnier, l'auteur de ce livre, trop peu connu, la Folie à Paris. Quoiqu'il eût à peine quarante ans. Ernest Dupré occupait déià dans l'opinion médicale une place de tout premier ordre. Il avait subi d’une manière éclatante les épreuves du concours des hôpitaux eLdeXagrégalion et donné sa mesure dans de nombreux travaux, en particulier un long et définitif: mémoire sur les Psychopathies: organiqueSv paru dans le Traité de pathologie mentale publié sous la direction de Gilbert Ballet. Les âpres séances de labeur que supposaient et ces examens et ces écrits l’avaient laissé extraordinairement ieune d’aspect et daUures. Il était de petite taille, mince, avec une souplesse extrême de ses moindres mouvements^ et un visage aux traits si fins qu'éclairaient deux yeux bleus d'une limpidité singulière derrière son lorgnon. Tout dans sa. personne, regard, gestes, parole, disait la supériorité et l'iur telligence. Quel contraste avec les lamentables loques humaines qu'il avait pour métier de regarder et de classerî On sait que l'on amène gl ^Infirmerie spéciale tous les délinquants, tous^ les anormaux, arrêtés de la veille ou du four, et suspects d'aliénation. Le médecin devant lequel Us comparaissent doü décider s'ils seront remis à la fustice comme responsables en. dépit de leurs excentricités et de leurs simulations, ou bien si leur état mental exige l’internement. de. revois à celte, minute cette sombre salle basse du rezrde-chaussée dans l'un des bâtiments de la Conciergerie, oà se passent ces sinistres examens. J'y suis^ revenu
(i) Ces pages que M. Paul Eàurgffc a, bieuu -voulîi, nous . autorisefc à ptJîUer comme préface à l’œuyre du proffesseur Dupré sont reproduites du volume intitulé' Hovroeîles Së- Critique et' àe' Baetrinet (Pron-Nourrit et Cie,
éditeurs^)»
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depuis si souvent ! Une table à écrire et des chaises de paüîe, quelques photographies, un tableau noir en faisaient, en font encore tout le mobilier. Au dehors tourne un couloir sur lequel ouvrent des portes munies de barreaux, celles des cellules où les prisonniers attendent, quelques-uns en hurlant, d'autres accroupis sur une couchette. Décor de misère, mais tout de suite, à regarder Dupré, à V écouter, ce décor se transformait! L'obscur et tragique endroit devenait un passionnant laboratoire de psychologie expérimentale. L'homme ou la femme qui s'asseyait en face de lui était une créature bien dégradée, la conclusion pratique à tirer de l'interrogatoire tout administrative, mais le grand psychiatre le conduisait, cet interrogatoire, avec une maîtrise si lucide, ïa sûreté de sa méthode était si forte., il déployait de telles ingéniosités d'analyse, un tel souci de dégager le type morbide dans le fouillis des phénomènes que la mafesté delà Science ennoblissait peu à peu ce réduit funèbre. C'était la mise en lumière du mot profond de Gœthe : « L'enfer aussi a donc ses lois, w Lui-même, Dupré, s'animait, s'exaltait. La singularité des a cas posés devant lui suscitait son génie, et quand il rédigeait son diagnostic, sur le papier officiel, de son écriture un peu écrasée, on avait l'impression qu'une page de clinique définitive se traçait là, sous cette plume, pour aller se perdre, parmi des centaines d'autres, dans les dossiers de la préfecture. De cet anonymat de ses quotidiennes trouvailles, le bon ouvrier désintéressé qu'était Dupré n'avait pas de regret. Il regrettait en revanche qu'un si bref espace de temps lui fût accordé pour étudier ces malades, qu'il lui fallait aussitôt expédier aux asiles. Je me souviens de l'accent avec lequel il disait un foxir devant moi à Poncet, le professeur de Lyon :
« — ■ Imaginez ma vie, mon cher maître ! Tous les foursr on m'apporte des trésors. Vous m'entendez, des trésors ! A peine les ai-je tenus entre mes mains, on me les enlève ! »
Et je me rappelle aussi f étonnement de Poncet, lequel avait, en sa qualité de grand chirurgien, cette sensibilité devant la souffrance morale qu'un des maîtres du bistouri, M. Jean-Louis Faure, a si justement notée dans son éloquent essai sur l’Ame du chirurgien,
« — Ah ! les trésors de votre ami Dupré ! » me répétait sans cesse Poncet. « Des trésors, ces malheureux ! Moi qui
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ne pourrais pas entrer sans horreur dans une maison d'aliénés / »
Et il répétait : « Dés trésors l » en levant au ciel ses fortes mains bienfaisantes. J’aimais ce geste et cette pitié de l'énergique opérateur à la seule idée de ces déchets de l'humanité, comme faimais Dupré pour son enthousiasme. Les deux savants n'ayant pas la même besogne ne pensaient pas sur le même plan.
Quand Dupré qualifiait ainsi de « trésors » les sufets de l'Infirmerie spéciale, c'est qu'il les considérait avec raison comme les exemplaires les plus riches qui puissent être fournis à l'aliéniste. Le malade de l'asile est vraiment Taliéné, au double sens du terme : étranger à soi-même, étranger à la société. Celui de l’Infirmerie spéciale vient d’être pris à même son existence coutumière. Il y a un four, il y a quelques heures, il allait, il agissait. Il évoluait dans un milieu, le nôtre, en s'y adaptant. Il vient seulement de franchir la frontière qui sépare le normal de l'anormal. Si l'on considère la maladie comme l'extrême limite vers laquelle tendent une foule d'états qui en sont l'ébauche, la psychologie morbide n'est que le tableau, poussé et complet, des désordres qui s' esquissent et s'estompent dans la psychologie saine encore. Ces déséquilibrés, si voisins du demi-équilibre, offrent à l'observateur une chance de mieux démêler les antécédents dont ce maniaque, ce dément, ce cyclothymique, ce mélancolique, ce paranoïaque est Vaboutissement. C'était le motif qui rendait si précieuse à Dupré sa fonction de médecin du Dépôt. Son pas si leste se faisait plus rapide pour gagner la porte du quai des Orfèvres et traverser la triste cour, où stationne sans cesse quelque voiture cellulaire, prête à emporter vers Saint-Lazare les filles qui passent la visite dans le bâtiment à gauche de cette entrée. Le Dépôt, c'était sa maison. Il avait pour la psychiatrie le culte d'un Flaubert pour la littérature, d'un Michelet pour l'histoire, d'un Biot pour la physique. Il était de la généreuse lignée, qui se reconnaît au frémissement de tout l'être devant une certaine œuvre intellectuelle. Son mot sur « ses trésors » s'apparente à la phrase de Flaubert exigeant du littérateur « que tous les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, lui apparaissent comme une illusion à décrire. Tellement que toutes les choses, y compris sa propre existence, ne lui semblent pas avoir d'autre utilité ». Ecou-
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iez l’accent de Michelet racontant &a smtie. à ia fin de &on cours : « L’été s’avance, la ville est moins peuplée, la rue. moins bruyante, le pavé plus sonore autour de mon Panthéon. Ses grandes dalles blanches et noires sonnent sous mes pieds. Je rentre en moi. Je m'interroge sur mon enseignement, sur mon histoire... » Ecoutez le vieux Biot disant au ieune Pasteur, avant une expérience sur les cristaux de. paratartrate :
« — Mon cher enfant, fai tant aimé les Sciences dans, ma vie que Vidée de ce qui va se passer là, me faW battre le cœur, w
Dupré appartenait à cette race des fervents passionnés de la pensée. Il avait d’ailleurs de qui tenir. Son père, camarade (LEeole normale de M. Taine, avait été un des plus brillants professeurs de rhétorique des lycées de Paris, à l’époque des Aubert-Hix, des Merlet, des Pierran, des Boissier, des Lemaire, dé tous ces universitaires de la. vieille formation classique, en qui se prolongeait la tradition des humanistes d’autrefois. De là, chez le fils de ce bon taliniste, cette élégance précise et fine du style qui distingue ses mémoires les plus techniques, et, en particulier, ses rapports d’expert. Je citerai les pages sur l’opiomanie dans, sa note sur l’affaire Ullmo, son analyse des crimes génitaux dans V affaire Soleiüand. Telle de ses noies parues, dans les fournaux médicaux, constitue par elle seule un chef-d’œuvre de « raccourci », par exemple son portrait du Mendiant thésauriseur. Le lettré en lui égalait le savant.. Tout naturellement, comme à. nous autres écrivains, les beaux vers, des poètes lui revenaient pour exprimer ses propres sentiments. Dans le dernier billet que f aie reçu de lui, et en réponse à mon insistance, pour qu’il achevât son étude, commencée:, à la destination de la Revue hebdomadaire-, sur les grands imaginatifs de la littérature, il concluait,, après avoir déploré la surcharge de ses occupations profèssionnelles : Je pense avec le douloureux Baudelaire :
« Bien qu’on ait du coeurr à l’ouvrage,
« L’art< est long et Le temps est. court. »
Il disait trop fiiste.. Son billet porte la date du 23, août. Le SL, au. soir, il était foudroyé par une attaque, laissant inachevées et ces pages et tant dl autres ! C’est toufours le Pendent opéra interrupta... de Virgile, ce înaitre de la culture gréco-romaine, dont était issu: notre ami.
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Nous tenons là, me semble-t-il, V intime motif qui llcmait déterminé à. choism, dans le vaste champ médical,, le. do^ maine de la psychiatrie. Elle est une science, mais qui confine, au point de sans cesse V envahir, avec la littérature d’observation. Tel drame de Shakespeare, telle comédie de. Molière, tel roman de Balzac ne nous ocrent-ils pas de véritables tableaux cliniques, auxquels ià ne manque qu’une étiquette pour être rangés dans un chapitre: d'un Précis^ de psyciiiâtrie, comme celui que nous cr laissé le regretté Rér gis? Othello, c'est Ze délire du jaloux*; Hamlet, c’est l’obsesr sion du doute ; Lear, c’esZ Za démence sénile délûaufe ; Za Malade^ Imaginaire, c’est une victime dhdées hypocondiriaqnes nosophobiques ; dans Ursule Mirouet, vous trouverez un délire onirique systématisé. Boniment le passionné de littérature et de science à la fois qu'était Dupré n’eût-il pas été attiré par des études qui saüsfamaient la double tendance de sa nature ? Comment aussi n’eût-il pas été attiré, lui, si actif, si curieux de nouveauté, paree que tapsyehiâtrie représente dé découvertes à tenter? C’est une science toute récente, et qui n'est pas faite. Dé quand date-belle ? De Pinel et de ee Traité de la manie, publié en Van IN-, dont Cuuiér a pu dire « que ce n'était pas seulement un livre de médecine, mais un ouvrage capital de philosophie et même de morale ». En 1838, le successeur dé Pinel, Esquirol, donnait les deux volumes de son Traité dés maladies mentales. Il décrivait la monomanie et soupçonnait la paralysie gœérale. L’école de Charenton la discernait et Ta découvrait, tandis que celle de la Salpêtrière démêlait avec Trélat là folie lucide, avec Voisin Z’idîotie, arec Pair et Zet folié circulaire, avec Baillarger la folie à double forme. Ces quelques indications' suffisent à montrer à travers quels tâtonnements ta science des maladies mentales a passé, depuis un siëeté qu’eïïe a vraiment commence de se constituer. On a pu distribuer lé chemin parcouru par elle en itois étapes : V étape descriptive, rétape anatomo-clinique, enfin Vétape biologique. Elle en est auiourdhui à considérer les désordres mentaux comme des syndromes . L'élymologie de ce terme le définit admirablement. Syndrome signifie concours. Dégager et classer dès signes cliniques qui se juxtaposeront dé manière à former un type morbide, le travail des psychiâtres paraît actuellement devoir sa borner à cette tache. Ils obéissent ainsi à la règle donnée par
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Trousseau dans son célèbre mémoire sur la Spécificité des maladies : « Eh bien ! messieurs, dans les maladies qui semblent les plus rapprochées les unes des autres, il y a des caractères spéciliques qui les distinguent autant que les diverses espèces d’une même famille naturelle, végétale ou animale, se distinguent entre elles. » Humble tâche, mais dont la limitation est momentanément imposée au psychiatre par a notre ignorance foncière de l’étiologie et de la pathologie des maladies mentales ». C’est le texte même de la phrase par laquelle Dupré termine sa préface à la traduction de la Psychiatrie clinique de Krœpelin. Il ajoutait : a Nous sommes dans l’impossibilité, à l’heure présente, d’édifier une doctrine psychiatrique, satisfaisante. Nos systèmes sont purement provisoires, et c’est seulement l’observation clinique patiente et prolongée qui permettra dans l’avenir de transformer et d’élargir les classifications actuelles. »
Trente années durant, Dupré a travaillé dans ce sens. Les mémoires et les articles où il a ramassé ses observations sont innombrables. Les deux élèves si distingués qui lui ont succédé à Z’Infîrmerie spéciale, MM. les docteurs Logre et Heuyer, les réuniront certainement (1). J’ai quelques-unes de ces brochures devant moi, en ce moment, et fén transcris les titres au hasard qui donneront une idée de la variété et de la richésse de ce labeur : les Auto-accusateurs, Anthropologie psychique, les Ivresses délirantes transitoires, Débiles ambitieux, Psychose hallucinatoire chronique, les Délires d’imagination, le Puérilisme mental, le Psycho-diagnostic de la paralysie générale, la Mythomanie infantile, les Empoisonneurs, la Constitution émotive. Je m’arrête sur cette dernière formule qui se rattache à l’œuvre ultime dans laquelle Dupré se proposait de ramasser la somme de ses expériences : la Pathologie de l’imagination et de l’émotion. Il est le premier qui ait reconnu l’importance des constitutions psychologiques individuelles dans l’évolution des psychoses. En proposant de nommer maladie de Dupré la psychonévrose émotive que notre ami a dégagée avec tant de finesse, M. le docteur Maurice de Fleury me paraît avoir distingué très fustement ce qui restera le plus remarquable apport de ce beau génie médical prématurément frappé par la mort.
(i) C’est ce que le D»" Logre vient de faire dans le présent volume.
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Ce témoignage trop peu compétent qu essaie de rendre à Dupré le modeste élève du dehors qu'il a eu en moi, serait incomplet si l'e n'aloutais pas que le savant chez lui était doublé d'un homme animé par les plus belles vertus de dévouement. Je n'ai connu personne possédé davantage du besoin de servir, — servir la science, servir l'humanité, servir la société, servir le pays. Dans les hôpitaux, comme à l'Inlirmerie spéciale, comme dans sa clientèle privée, il se donnait tout entier. Ce qu'il a écrit de son prédécesseur Paul Garnier, le pourrais V écrire sur lui-m&me : « Il avait le culte de sa prolession et il aimait les aliénés. Ceux-ci, gagnés par l'amabilité de son accueil, la simplicité de ses manières et la douceur de son interrogatoire, se sentaient â Vaise avec lui et se livraient à ce conlesseur indulgent et familier. Il calmait les violents, gagnait les méfiants et décontenançait les simulateurs. La plupart des malades lui gardaient, au terme de leur pénible odyssée administrative, un souvenir reconnaissant. » Il insistait : « J’ai entendu plusieurs fois la touchante expression des regrets que la disparition de cet homme de bien provoquait chez .les inforiunés auxquels sa parole avait apporté un peu de réconfort, de consolation et d’espérance. » Tous les malades soignés par Dupré lui appliqueraient cet éloge. Ceux qui ont été admis dans son intimité en afouteraient un autre, celui d'avoir été, pendant cette guerre, un admirable patriote. En action d'abord : — il s'est usé, trop âgé déjà pour aller au feu, en multipliant les besognes de dévouement à l'Infirmerie spéciale, à Laënnec, à la Faculté, à Sainte- Anne, au Val-de-Grâce. En courage : — nous soutenant tous par sa flamme de confiance dans les destinées de la nation, par son enthousiasme pour l’armée et pour les chefs. En l'accompagnant à son repos dans ce cimetière du Père-Lachaise qui est celui de Balzac, ('avais le sentiment que le pays venait de perdre non seulement un grand savant, mais un bien Bon Français. Je voudrais avoir su mieux le dire.
Paul Bourget, de l'Académie Française.
ERNEST DÜPRÉ
Tom ceux qui sont au courant des coutumes de rinternat dans ies hôpitaux parisiens savent toute l’importance ^ue revêt la transmission annuelle des services. Plus encore que le changement de milieu et de personnel, le point d’interrogation le plus émouvant est certainement la comiposition de la nouvelle salle de garde. Le hasard, en eifet, réunit ce jour-là les camarades avec lesquels on vivra pendant une année dans une intimité de tous les instants. Le premier repas pris en commun est donc un événement plein de virtualités prochaines. Ce fut dans ces conditions qu’au début de 1890, je fis là connaissance d’Ernest Dupré. Sa réputation d’esprit et d’entrain, l^endaire dans l’internat, l’avait déjà précédé et m’intimidait un peu,; mais lorsqu’il vint s’asseoir près de moi à la table commune, je sentis de suite que nous allions devenir deux amis.
Il nous fallut peu de temps pour affirmer la communauté de nos goûts et de nos idées. Ce fut, presque ce premier jour, dans ime discussion générale, notre manière identique de concevoir la vérité scientifique. La mode — qui s’est aggravée encore depuis — était déjà à un scepticisme artificiel sur la réalité du monde extérieur aboutissant à une notion purement subjective de la vérité. Au risque de paraître retardataires, nous nous fîmes l’un et l’autre les champions de l’objectivisme, et, longtemps après que le champ de bataille eût été déserté par le camp adverse, nous causions encore dans le charme de notre amitié naissante.
Je découvris et aimai en lui cette indépendance d’esprit qui ne lui faisait reconnaître d’autre hiérarcbie que celle du mérite. L’autorité étroite, liée à la fonction plutôt qu’à la valeur du titulaire, lui était insupportable et il donnait au mot pion une expression de dédain inoubliable. Une communauté d’études nous rapprochait aussi. Dupré venait de publier un mémoire sur les paroti dites qui fut son premier succès scientifique. Il avait bien vu la propagation des microorganismes, remontant le sens du courant dans les canaux salivaires au cours des hypcsécrélions glandulaires et il se demandait si l’on pouvait mettre en évidence une pathogénie semblable dans les infections biliaires. Il voulait iconsacrer à ce sujet son mémoire de concours et sa thèse et me proposa de l’aider dans la partie technique pour laquelle uns collaboration était nécessaire. J’acceptai avec joie et, dès ce jour, l’après-midi au laboratoire de Brouardel, le soir au Quartier, à Montmartre, partout où la capitale montre son visage joyeux — car Dupré était un compagnon aussi Charmant dans le plaisir que dans le travail — nous vécûmes en communion complète, dans le mépris du birbisme qui fut, je crois, le premier en date des néologismes de Dupré.
ERNEST DUPRÉ
Tel 1x11 le début de ce dialogue amical qui devait durer ü-entecinq ans. Car, «épaTés par la vie et nos carrière divergentes, dans des occasions que, comme moi, je le crois, il irauvmt trop rares et trop courtes, nous le reprenions au point précis ou nous l'avions laissé. Et ees lignes, dans lesquelles je dhercbe à condenser la multitude de souvenirs que son image évolue en moi, me seiubleait prolonger une dernière fois cette exquise conversation à laqueUe la mort a si brutalement appoœ son poinbflnaJ.
Au point de vue somatique cemme au point de vue psychique, Ernest Dupré était nettement un Celte. De taUle moyenne, mince élancé, d’allure toujours vive ; toute sa vie, toute sa. jeunesse étaient concentrées dans son visage mobile qu eclairaient deux yeux d’un bleu limpide, et, malgré l’écran du longnon, son regard nuançait les expressions les plus diverses depms 1 irome cruelle jusqu’à la bienveillance joyeuse en une gamme aussi riche que celle des sentiments qui l’agitaient.
-Sa formation intenectuelk avait été aussi classique que possible et son père, un des plus remarquables professeurs de rhétorique des lycées parisiens, lui avait transmis son respect de la langue et son goût pour l’harmonie des mots. A cette inneite celtique à celte culture gréco-latine, à ce parisianisme que, déracinés de province, nous lui enviions, Dupré avait ajoute, par de nombreux séjours en Allemagne et la traduction d cubages classiques alemands, une connaissance approfondie des méthodes germaniques. Ainsi s’explique peut-être la variété de son esprit et la perfection de son œuvre. ^
Il avait également su choisir ses maîtres dans les hôpitaux de manière à ne laisser aucune lacune dans son éducation medicale. De Duguet et de Chauffard, il avait reçu le culte de la clinique et l’amour de ’’observation complète. A Brouardel, pour lequel il professait un sentiment de reconnaissance presque filiale, il avait emprunté un peu de sa philosophie souriante mais légèrement sceptique ; et l’enseignement de Lan douzy avec lequel il avait une certaine ressemblance physique, l’avarb impressionné par sa richesse verbale et son ince^ante activité. Malgré son désir, il n’avait pu être l’interne de Charcot dont il admirait le culte passionné de la science et la nettete dans la création de cadres nosologiques nouveaux. Pendant son internat à la Pitié il était heureux lorsque les possibilités de son service hospitalier lui permettaient d’aller à la Salpêtrière écouter la parole du grand maître qui l’attirait non moins 'que les liens d’amitié qui Ihinissaient à Babinski alors chef de clinique de la chaire des maladies nerveuses.
C’était l’époque où les méthodes anatomiques commençaient à montrer leur insuffisance dans l’explication de la pathologie nerveuse et où apparaissait la nécessité de compléter I etude des troubles organiques par celle des troübles dynamique^ Dupre vit immédiatement l’importance de cette notion qui eut sur sa vocation une influence décisive et ses études sur le memngtsme furent la première manifestation de cette nouvelle orientation
ERNEST DUPRÉ
de son esprit. Sa nature impatiente s’accommodait mal des len-^ leurs de la tecamique et, d’autre part, il percevait l’encombrement sur la route qui menait au premier rang dans la médecine générale.
Conscient de sa valeur, mais sans autre ambition que de donner à sa personnalité son développement complet, il distingua de bonne îheure la voie qui lui convenait et, poussé par Motet qui fut toujours pour lui un maître et un guide éclairé, il s’achemina d’un pas ferme vers la chaire des maladies mentales, qui, un peu parente pauvre à la Faculté, n’avait pas encore trouvé son grand homme.
En effet, tout l’y poussait. Une année d’internat à Bicêtre lui avait donné le premier contact avec le psychisme anormal, et il sentait ne pouvoir trouver un meilleur terrain pour allier l’observation du clinicien, la sagacité du médecin légiste et la curiosité du savant, avide d’explorer des régions inconnues. Puis il suivait ainsi la pente naturelle de son esprit : car il était psychologue d’instinct, et avant que le mot ne fût inventé et dans un sens moins étroit que celui de Freud, il faisait de la psychanalyse sans le savoir. Bien avant qu’il fût devenu le premer psychiâtre de son époque, nul ne savait mieux que lui déshabiller une âme et en découvrir les ressorts cachés et les mobiles secrets. C’était pour lui un plaisir en même temps qu’un exercice, que de prévoir la réaction d’un camarade dont il connaissait la mentalité, en présence d’un fait déterminé et la confirmation de ses prévisions lui causait de véritables joies d’enfant. Mais peu à peu le problème de l’âme humaine lui apparut dans toute son ampleur comme l’énigme à la fois la plus passionnante et la plus décevante.
Ennemi de toute métaphysique d’école, il sentit que pour connaître les éléments de cet équilibre instable qu’est la vie psychique, l’étude de la pathologie mentale était la meilleure méthode. L’absence ou l’hypertrophie d’un de ces éléments devait, en effet, produire une rupture de eet équilibre dans un sens déterminé et déceler ainsi l’importance et le rôle de cet élément mieux que son étude directe dans cet équilibre luimême. C’est ainsi que le physiologiste supprime ou excite un organe pour en étudier la fonction.
De ses fortes études secondaires, Dupré avait gardé les cadres de la psychologie classique et il fut, dés l’abord, frappé de l’inégalité de traitement qu’accordaient les psychiâtres aux diverses facultés de l’âme humaine. Les altérations du jugement et de l’intelligenee avaient, jusqu’à lui, attiré surtout l’attention des pathologistes. Bien que qualifiée, depuis longtemps de folle du logis, rimagination avait toujours été considérée comme un sujet d’études plutôt littéraire que médical. Ce champ nouveau intéressa Dupré qui avait un grand respect pour la puissance créatrice de l’imagination et donnait son sens étymologique au mot poète ; aussi ses découvertes dans ce monde inconnu furentelles, dès le début, . décisives» ^
ERNEST DUPRÉ
Il considérait l’hérédité, non comme une théorie mais comme un fait, et la recherche de l’origine des idées le passionnait. Pour les surprendre à leur naissance, il se pencha sur Tâme de l’enfant et ce iqu’il y vit fut pour lui une révélation. Il fut frappé de ce qu’à cet âge où les notions acquises ne compliquent pas encore le fond provenant de l’héritage, le rôle de l’imagination domine au point de provoquer une confusion entre le subjectif et l’ohjectif faisant ainsi du mensonge un phénomène presque physiologique. Telle fut la genèse de son travail sur le témoignage des enfants. Mais l’exagération de ce phénomène et sa persistance à l’état adulte franchissaient les limites de la physiologie et donnaient naissance à ides syndromes morbides dont la systématisation est une des œuvres capitales de Dupré. Depuis tous les degrés de la mythomanie jusqu’aux délires d’imagination et aux psychoses imaginatives aiguës, toutes les transitions ont été observées par lui, ce qui fait de ces études un tout harmonieux et complet.
La sensibilité n’était pas moins négligée que l’imagination par les anciens psychiâtres : Dupré vit immédiatement la lacune e;t chercha à la combler. Il le pouvait d’autant mieux que, pour ceux qui le connaissaient bien, il possédait une sensibilité aiguisée et si elle n’apparaissait que rarement au déhors, c’était grâce au contrôle rigoureux auquel elle était soumise. Il explora donc les réflexes émotifs comme d’autres étudièrent les réflexes tendineux et groupa sous le nom d’émotifs constitutionnels tous ceux chez lesquels ces réflexes présentent une exagération permanente par suite de la disproportion entre la cause et l’effet. Il avait déjà bien établi ce nouveau cadre nosologique lorsque la grande guerre élargit à l’infini le champ de ses observations dans ce domaine et lui permit d’établir si définitivement les caractères des psychonévroses émotives que de Fleury : — dont le livre sur les angoisses fait autorité — proposa de donner à ce syndrome le nom de « maladie de Dupré ».
L’abondance des matériaux qui se présentaient à lui lui permit d’ajouter des pages importantes à tous les chapitres de la pathologie mentale et si la inaladie puis la mort n’avaient pas brutalement arrêté son élan, nul mieux que lui n’aurait pu donner de nos acquisitions actuelles en psyohiâtrie la synthèse qu’il rêvait.
En dehors des articles dont les plus importants sont réunis dans ce volume, l’œuvre de Dupré consiste surtout en rapports qu’il écrivit comme expert mental dans des causes dont quelquesunes eurent leur heure de célél^rité. Par l’observation aiguë qui s’en dégage, la netteté des conclusions, la clarté du style et l’ordonnance même dans le classement des faits, certains d’entre eux qui ont été publiés, comme les rapports sur les affmres Ullmo et Soleilland, peuvent constituer des modèles. Mais là encore, la personnalité de Dupré présentait une originalité p^ticulière par la manière dont il comprenait le rôle du médecin légiste ou plutôt de l’expert mental.
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EKNEBT DUPBÉ
Il se 'révoltait contre le truisme habituel ^râce an/in«i i magistrats semblaient vouloir se dérobar à la responsabUkè d! leurs fonctions en se contentant de demander au •
raccusé était fou ou non. Le mot est resté classique par îeLS Il releva aux assises les oibjurgations du défenseur de SoleilS lui demandant s’il pouvait affirmer en son âme ou coSnÆ que son elient n’était pas fou. Dupré se recueilUt et répS S! sa voix incisive : « Monsieur l’avocat, le mot fou n^ pas d! sens scientifique. » u a pas de
Il considérait que l’expert était un auxiliaire de la iustice mais n avait .pas à se substituer au juge. Notre ignorance le la volonté donnait pour lui un vague parfum d métaphysique à la question de la responsabilité pénale qui lui parut toujours mal posée. L’énorme lacune de notre léSslatmn sur les aliénés criminels lui semblait une anomalie société admet, en effet, avec le simple bon sens, que ^ société a le devoir de se protéger plus encore que celui de punir celui qm commet un crime sans but ni mobüe apparents est
présenter de phénomènes paüiologiques, est entraîné à un acte criminel par un concours
chances de ne p^ se a Perversion instinctive, Dupré
nos métS? 5 ^anomalie et montré riUogisme qui domine “fj'odesde pr^ervation sociale. Aussi, nullement partisan des modes de sanction, il me voulait intervenir dans l’appareil nroch?4t pour répondre à une question précise : l’acte re-
&attatbnfnt-^^“ le symptôme d’un
S? cpactérise ? Sur ce terrain dont il ne voulait
o?la^défî®c malgré les embûches que lui tendaient l’accusation I Dupre se sentait avec raison le maître, car nul n avait exploré ees frontières du psychisme nor- 1 P®y®^®m® morbide peur rétablissement définitif desquelles les commissions de délimitation resteront longtemps encore impuissantes.
De tous les Dupré que j’ai aimés, le professeur rfut celui que je connus le moins. Habitué aux coulisses de^son esprit, je ne l’ai que rarement vu sur la scène. Il me confiait, du reste, que le monoloigue de la chaire lui était plutôt pénible et iïuè 'l’absence d’interlocuteur le privait d’une excitation cérébrale, ce qui rendait moins intense l’expressian de sa pensée, et, de fait, son véritable théâtre était le lit du malade où ses dons pédagogiques pouvaient se ;développer dans toute, leur smpleur.
De recueil de ses ileçons écrites est nn monument élevé à ses qualités professorales, mais la caractéristique de Dupré était surtout la vie. C’était un animateur dans toute la jforee du terme Il obligeait ses élèves â réfléchir, car il était implacable aux* réponses « à peu près ^ ; mais dès qu’il sentait un cerveau â l’unisson du sien, il le îfeisait vibrer et en tirait des résonances
nDuvelles. Xa iJacmté .avec laquelle ü suivait le travail de ^on
partenaire lui permettait de i^orienter par la ligne droite vers le but final et, en cela, il aait un véritable accoucheur <ridées.
ERNEST DHPRÉ
Les nombreuses occupations de Dupré lui laissaient ^peu de ten^s pour la pratique jnédicale. Et pourtant «nuels succès u^y eût-ü pas .remportés ? Il r^rettait tsouveut <que la ^^péelaMté, ciLoisie par lui, . lui interdît, pour ainsi dire, le oontect journalier a^ee sa clientèle de malades ; mais, comme .consultant, sa supériorité était incontestée et sa réputation uni-vierseJle. La précision de son diagnostic jet surtout de son prunostic, l^lément le plus important et le plus difficile de la pathologie mentale, était appréciée de tous les praticiens, peu familiarisés, en général, aTiec les difficultés de la psychiâtrie.
Mais si, pour une raison de science ou de sentiment, il était amené à des visites fréquentes à un malade, il fs’y intéressait avec cette passion qui accompagnait tousxses actes. Un peu sciatique à l’égard de l’arsenal pharmaceutique dont Eodeur lui fut toujours antipathique, il était lui-même le meilleur reuMède. .Sa science pénétrante qui lui permettait défaire vihrer les dordes les plus rouillées, son tact exjgniis qui lui faisait ai facilement trouver les mots ^u’il fallait dire, aa gaieté communicative -savaient amener un sourire sur les lèvres les plus «cristallisées par la souffrance ou la maladie ; aussi son retour était-il æ^éré comme celui du meilleur des amis.
«T-Out en restant toujours sur le terrain scientifique, .Dupré ne se contentait pas de «la aèche classification des faits et il aavait en lier les gerhjes sà l’aide de vocables toi^.ours bien choisis, :où la GoxrectÎQn étymologique s’alliait à l’él^ance harmonieuse. Ces néologismes furent toujours immédiatement adoptés dans la science et certains d’entre eu^ Gomme les mots de mythomanie, émotif, m’attendirent pas le lent travail du dictionnaire pour passer dans la langue courante. Caria présentation n’était pas un des moindres soucis du savant et de :ces «fleurs vénéneuses et rares que sont les beaux cas pathologiques, il savait composer des bouquets où la science de disputait à üarL
Artiste, Dupré l’était profondémeut «et ddne -manière très personnelle. .Malgré ide longues causeries avec sPuvis de Ghavannes auquel il avait, pendant plusieurs années, donné des soins presque quotidieus, il était peu accessible ..aux émotions visuelles. L’enthousiasme d’un ami devant une helle ligne de montagnes QU l’embrasement ddn coueber de soleil üétonnait un peu et lui semblait un sujet plus intéressant que le paysage lui-même, ly^oyager, c?était pour lui changer de milieu psycMque et le décor -restait ù l’arrière-plan. A son .-retour, les souvenirs puiil i^oquait .se .rapportaient toujours aux personnes plutôt qu’aux choses.
Il était plus sensible à la musique ^dans laquelliç, toutefois, il goûtait mieux le rythme que l’harmonie. . Pour lui, la véritable harmonie comme le vrai pittoresque était dans l’expression de la pensée. .Le mot heureux appliqué à l’idée rare était la plus grande source de ses sjoies et, -cette joie, tout son être l’exprimait par une mimique inoubliable que pemetuait uu geste personnel des mains.
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Sa bonne «humeur était si expansive que la présence de Dupré dans les salles de garde d’abord, dans le monde plus tard, était recherdhée comme un incomparable attrait. Mais, contrairement à beaucoup de causeurs célèbres qui ambitionnent une galerie et dont la verve est excitée par le grand nombre d’auditeurs, Q’était surtout dans l’intimité «que Dupré prodiguait les qualités merveilleuses qui faisaient le charme de sa conversation. Il préférait en toutes choses la qualité à la quantité et, même, la présence d’auditeurs dont la mentalité était antipathique à sa sensibilité aiguë lui causait une impression pénible qui se traduisait parfois en une agressivité inattendue.
Sa conversation avait, en effet, toutes les «qualités de l’escrime française. Après un engagement qui, parfois, se faisait attendre, l’assaut suivait un rythme accéléré et son partenaire avait difficulté à le suivre. Les réparties se croisaient, se liaient comme des épées en un cliquetis d’où les traits d’esprit jaillissaient en gerbes. Mais son triomphe était la riposte et si peu que son adversaire se découvrît, elle arrivait foudroyante et décisive. Puis Dupré tendait la main au vaincu avec un sourire où la bienveillance s’unissait à une indulgente ironie, car il n’aurait pas voulu que sa victoire laissât derrière elle la moindre amertume. Rien n’était comparable au spectacle de ces assauts et c’était là un de ces régals raffinés que l’on ne peut goûter qu’à Paris.
La variété de ses connaissances lui permettait d’aborder les sujets les plus divers ; mais il en était un sur lequel il n’admettait point la plaisanterie. C’était le domaine scientifique et plus spécialement celui de la pathologie mentale. Avide de comprendre, il voulait être compris, et l’interlocuteur, habitué à la banalité’ des propos de salon qui, dans une «conversation d’allure Scientifique, apportait une attention et un effort de compréhension insuffisants était ralbroué de main de maître et s’étonnait de découvrir «dans ce causeur spirituel des violences d’aipôtre. Car cet incrédule ou plutôt cet incroyant était un apôtre.
Il y aurait, du reste, beaucoup à dire sur cette incroyance de Dupré. A force de se pencher sur les abîmes de l’irraison, il professait une répulsion instinctive pour tout ce «qui n’était pas accessible à la raison. Il avait été très frappé d’un propos d’Emile Duclaux, une de nos admirations communes, et répétait souvent : « La foi n’est pas scieritiflque. » ^
Je me ferai un scrupule de classer Dupré, au point de vue philosophique, dans une de ces catégories artificielles créées par les métaphysiciens et pour les dénominations desquelles il professait une répulsion instinctive. On peut le rattacher à l’école positiviste plutôt qu’à l’école matérialiste proprement dite. Son matérialisme apparent n’était, en effet, qu’un matérialisme de dépit, et il aspirait à une base rationnelle d’un spiritualisme scientifique libéré d’idés religieuses. Du reste, il était incapable de tout sectarisme et, s’il soutenait ses idées avec talent et vigueur, c’est parce «qu’il lés croyait objectivement vraies et il était toujours prêt à les modifier si on lui «montrait son erreur par des
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faits scientifiquement étatxlis ou des raisonnements meiUeurs que les siens, ce qui, au demeurant, n’était pas une tâche facile.
Mais, au cours de la grande iguerre qui devait lui imposer le surmenage auquel il a succombé, Dupré devait nous convaincre que, sur le terrain patriotique, il était capable de foi. Non qu’il m^onnût les forces de l’Allemagne ; nul, en effet, dans le monde médical français, n’était mieux averti que lui des choses allemandes. Depuis sa jeunesse, il faisait de fréquents séjours outre- Rhin pour se perfectionner dans sa langue qu’il lisait et parlait fort bien. Je me rappelle même qu’au début de nos relations, notre sympathie naissante avait subi un léger arrêt par suite de . l’insistance avec laquelle il arborait en salle de garde une casquette d’étudiant allemand qu’il avait rapportée d’Heidelberg.
Il avait ainsi apprécié la pesante armature des universités allemandes et voyait bien que, quelle que soit l’infériorité naturelle d’un peuple, sa concurrence dans tous les domaines était toujours redoutable du moment que, dans l’édhelle des valeurs sociales, elle attribue à la science son véritable rang : le premier. Et il déplorait qu’il n’en fût pas de même en France où, au lieu de suivre le clair chemin tracé par les savants du xviii® et de la première moitié du xix* siècle, la mode répudiait souvent la clarté latine pour s’égarer dans l’obscur dédale de la pensée allemande. Toutefois, son avidité pour les faits observés lui inspirait un certain respect pour l’abondance de la littérature allemande et il regrettait âprement ta perte de tant de cas intéressants pour la science par suite de l’indigence des publications françaises sur la psyohiâtrie.
On savait outre-Rhin avec quelle facilité l’esprit français sème à tout vent et que, dans une phrase de Dupré, il y avait souvent matière pour plusieurs mémoires allemands. Aussi y était-il toujours accueilli avec un empressement qui était loin d’être désintéressé, car on espérait bien vivre des miettes de sa t£d)le. Je me rappelle encore avec quel sens pénétrant du milieu rhénan il nous racontait, peu de temps avant la guerre, sa visite aux fameux chevaux d’Eberfeld et la 'collationnait, pour ainsi dire, avec le récit du pèlerinage de Mœterlinck. Pendant son séjour dans la Ruhr, remplie alors de la fébrile préparation au crime de 1914, il avait été profondément impressionné par l’effort colossal de l’industrie lourde.
Aussi, lorsque les forces dont il connaissait la puissance se ruèrent sur la France, il dut craindre, comme tant d’autres, que, sous l’énorme masse de la fonte allemande, l’acier français ne pût résister. Mais lorsque le redressement de la Marne eût prouvé l’élasticité du précieux métal, il ne douta plus qu’une fois encore la qualité vaincrait la quantité et consacra toute son activité à répandre autour de lui sa foi dans la victoire finale. On le voyait, dès le matin, d’abord en costume de bicycliste, plus tard' en bleu horizon,* parcourir Paris pour se rendre aux nombreux postes où sa compétence lui permettait de rendre les meilleurs services. Et, sans préjudice de ses visites iquotidlennes à l’hôpital,
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il allait de l’mfîfm^rie du dépôt au Val-de-Grâce, couscient des énormes rosponsa&ilités qu’il avait assumées sans eompter et s’imposant ainsi un. laibeur sans détente qu’il devait payer de sa viéi
lï était un antre terrain, celui de l’amitié, sur lequel s’affirmait- la- foi de Bupré. G’était un àmt fidèle, dtas lè sens étymorogique du mot ; mais son amitié’ était loin d’être banale et, pour y pénétrer, ii fallait franchir plusieurs eercles; Plutôt hostile aux figures- nouvelles, lorsqu’elles n’évoquaient pas en iui une oeuvre intellectuelle ou artistique, il réservait aux inconnus un adcueii parfois brusque et intimidant. Ptiis si, de la similitudé dés recbercihes ou des idées, apparaissait une communion sur" quelque point, l’intrus ifrancbissait le oercde- des camarades ou des: élèves. Là, Bupré dépensait sans compter les trésors de son intelligence, guidant avec sûreté lés néophytes et mettant à la disposition des autres les richesses de son érudition et de ses archives. Ignorant l’envie, mal^é le proverbe invidia medicorum, pessima. invidia,. il avait toujours loué le fçdr play dans le sport des concours qui le portèrent au premier rang. Son indulgence pour toutes, les. faiblesses, sauf l’ignoranice et la paresse, ne connaissait pas d’ennemis, car si les flèches de son esprit égratignaient souvent, elles ne blessaieut jamais. , . . .
Mais bien peu nombreux étaient les élus admis a penetrer plus profondément dans son intimité où apparaissait un. Bupré inconnu. Son amitié avait alors des déhcatesses presque fémrnines et se. rendait ingénieuse à trouver lés mots qpi, tour a
tour,, savaient animer,, réconforter, consoler.
Toutefois,, dans celte, intimité elle-même, Bupré ^ restait, altruiste. Bien que son existence bridante n’eût pas été à l’abri de déceptions et- de chagrins, il. se faisait un scrupule d’attrister son entourage: de leur récit, et, s’intéressant à toute la vie sentimentale de ses, amis, il. évitait de leur parlèr de. la sienne. Pendant sa maladie et môme alors qu’il se sentait irrémé^ablement frappé, il affectait un optimisme que, pour la. première fois, on ne sentait pas sincère; La soudaineté de l’épisode foudroyant qui l’emporta lui épargna heureusement la vue. des regrets qu’il allait laisser, car il tenait dans la vie de ceux qui l’aimaient,, une place, d’une qualité si supérieure que rien, ne pourra jamais combler le vide de son absence.
D’’ AcitAiME,,
Directeur d& Laboratoire à VEcole dès H(mties-Etüd:&s.