CHAIR ET VIANDE EN FRANÇAIS
Tandis que les autres romanes ont gardé au prolongement de caro le sens ancien en sa plénitude, ou disons plutôt — puisqu'il ne saurait jamais être question d'une équivalence complète d'un mot d'une langue avec le correspondant d'une autre — tandis que les autres langues romanes n'ont pas éprouvé le besoin d'une scission dans la tradition sémantique de caro, le français, à partir d'une époque qui ne saurait remonter au delà du xve siècle, a restreint cette tradition et l'a laissée envahir par vivenda.
Par son affectation à une partie sémantique de caro, le mot viande a, peu à peu, perdu sa valeur étymologique de « nourriture » qu'il avait gardée jusqu'à l'époque classique de la littérature française, et qui existe encore de nos jours dans certains parlers1.
La substitution partielle de vivenda à caro répond-elle à une nécessité ou à une opportunité d'ordre sémantique ? C'est peu probable, puisque ni les autres langues romanes, ni, à notre connaissance du moins, les langues étrangères avec lesquelles le français a été en contact direct, n'ont éprouvé cette nécessité ou cette opportunité. S'agit-il, au contraire, d'un hasard ? Mais, pareil hasard existe-t-il dans une langue littéraire ?
D'ailleurs, dans les deux hypothèses, pourquoi vivenda, dont le sens étymologique a survécu presque jusqu'à nos jours à l'infiltration dans le domaine de caro, n'a-t-il pas exercé tout son pouvoir sémantique vis-à-vis de caro ?
i. Nous l'avons signalée nous-même à Vionnaz, où vivenda désigne le « pain et le fromage », nourriture essentielle des gens de ce pays. — On verra plus loin comment s'explique la survie de viande « nourriture » encore longtemps après son intrusion dans caro.
pourquoi n'a-t-il pas laissé à ce dernier uniquement l'aire d'où il ne pouvait le déloger (« chair » non alimentaire) et lui abandonne-t-il, notamment, la a chair » de poisson ■ ?
Le latin caro, ou plus exactement carnem, devait aboutir en français à char, et telle est la forme uniquement usitée jusqu'au xve siècle, c'est-à-dire jusque vers l'époque où, d'après les textes cités par Littré, viande « nourriture » se substituait partiellement à caro. Ce n'est qu'au xve siècle qu'apparaît la forme chair, due à une tendance de changement réciproque entre ar et er qui pouvait affecter caro et l'a réellement affecté, comme elle aurait pu le laisser indemne comme charme, etc. 2. Par la transformation de cha/r en chair, ou proprement cher, caro entrait en collision avec chère, né de chiere, né de cara, dont l'évolution sémantique de « visage » à « bon accueil, bon repas » l'a rendu synonyme de caro. « *Unjour de chère » (cara) 5 était un jour où l'on faisait chère, où l'on faisait gras, où l'on mangeait cher (caro sémantiquement diminué de la chair de poisson) — tandis que les jours maigres on ne tolérait en fait de cher que la cher de poisson.
Pour écarter la conception d'un état lexical où l'on aurait eu d'une part
char = chair non alimentaire -f- chair de poisson ; d'autre part chèr(e) = chair alimentaire — chair de poisson et pour constater la quasi-nécessité de l'intervention lexicale
i . Le lecteur voudra bien nous permettre de poser le problème sous cette forme simplifiée, c'est-à-dire sans tenir compte de chairs, qui, sémantiquement, rentrent dans la même catégorie que « chair de' poisson ». Le problème ne saurait souffrir de cette restriction.
2. Cette tendance s'est produite entre le xive et le xvie siècles, dit le Dictionnaire général de Hatzfeld, Darmesteter, Thomas, § 302 et 312.
3. Cette expression, que, momentanément, nous accompagnons ici d'astérisque, on verra parla suite qu'elle existait réellement.
d'un tiers (viande), il importe d'examiner soigneusement la nature de l'évolution de ar en er, donc la nature de l'évolution de char à chair, qui est la cause immédiate de l'échec subi par caro et de tout le mouvement lexical consécutif.
Le Dictionnaire général nous dit :
§ 302. « Si a est entravé, il se maintient régulièrement à l'origine ; mais, entre le xive et le xvie siècle, il a une tendance à se changer en e : arrha, arres et erres ; asparagum, asparge et asperge; carnem, charn, char, et cher, chair; *carptiat, (il) jarce et gerce; haut allem. garba, jarbe et gerbe ; *sarpa sarpe et serpe.
§ 312. Nous avons vu que a de a entravé devant r avait eu, à partir du xive siècle, une tendance à se changer en e. Inversement, à la même époque É et È, dans les mêmes conditions, s'échangent avec a : allem. bohlwerk, boulever puis boulevard ; herse a dû se changer en harse, d'où harceler, anciennement iierseler; hernia, hergne puis hargne. On peut rappeler ici larme de lacrima, devenu lairme, lerme, puis larme ».
Ces citations constatant l'existence de deux courants contraires et de la même époque nous permettent de conclure — il nous paraît impossible d'admettre une autre supposition — à un courant (populaire ou littéraire, provincial ou parisien) contrarié et aboutissant parfois à de fausses régressions.
La fluctuation entre er et ar qui résulte de cet état de choses est rendue bien manifeste par l'historique que nous donne Littré de tous les exemples cités par le Dictionnaire général1, et il n'y a aucune raison pour que cette fluctuation phonétique n'ait aussi affecté caro.