‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 165 sur 183 · I. — Source ou origine de la relation · texte numérisé non relu

I. — Source ou origine de la relation

Est-elle l'œuvre d'un laïque ou d'un homme d'église ?

C'est, de toutes les questions si difficiles que soulève ce texte anonyme, la plus aisée à trancher. L'examen le plus superficiel fait dès la première ligne reconnaître la plume d'un homme d'église, non par les sentiments de piété, universels au xiv*" siècle, mais par des expressions que n'eût pas employées un laïque fonctionnaire du roi et légiste, depuis Philippe le Bel : « dies qua viam universae carnis ingressus est » (1. 4); « fîdei semitas » (L 114); « more patrum antiquorum et approbatorum Veteris Testamenti^ suo primogenito.... benedicens » (L 226); « suum reddidit spiritum Bedemptori;... qui vivis et régnas Deus per onmia saecula saeculorum^ Amen » (L 245); — les oraisons jaculatoires, la division scolastique des prières.

Par cette seule remarque le champ des recherches est diminué de moitié, puisque les dignitaires laïques sont déjà exclus de la liste des candidats.

IL — Nature de la relation.

Celui des deux genres narratifs possibles auquel peut ressortir la relation est aussi aisé à établir que la source du document.

Hauréau qui a découvert le morceau, avec sa profonde connaissance des formes rhétoriques de la littérature scolastique du moyen âge, avait montré que le document est loin d'être un document désintéressé écrit par un curieux, — genre d'ailleurs rare au moyen âge, qui n'écrivait guère ad narrandum, mais ad probandumK Sa construction est toute polémique : défense du roi comme politique ecclésiastique dont la sincérité est prouvée par la piété de l'homme privé et sa résignation comme malade. Hauréau ajoute qu'aucun de ces discours si bien ordonnés comme structure théologique et si travaillés comme forme, n'a pu être prononcé par le roi mourant, qui n'a pu émettre que les idées essentielles de ces discours (Hauréau, Notices et extraits des Mss. de ta Bibl. Nat., in-8«, I, 345).

Cette opinion d'Hauréau est pleinement justifiée si nous examinons la nature des discours : on voit que ceux du vendredi et du samedi sont privés et édifiants^ et que c'est seulement le dimanche matin que le roi fait entrer les vingtcinq témoins et parle politique. Or, de l'aveu de la relation (Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident^ I, 326, 1. 15-18), ils étaient là depuis deux jours pour être entretenus sur le schisme, et le roi avait dû les consigner à sa porte. Donc, si son état d'asphyxie l'a empêché de parler sur ce sujet capital qui tenait le plus à sa mémoire, il est sûr qu'il était hors d'état de parler, et que tous ces beaux discours et éjaculations mystiques sont inventés.

Hauréau va même jusqu'à cette conclusion que nous sommes ici en présence d'une relation offîciette (Hauréau, in-8% 1, 351).

Il l'attribue au chancelier de France Pierre d'Orgemont. En émettant cette conjecture, impossible à justifier, Hauréau a oublié en quoi consiste le caractère officiel de la rédaction de la mort et des actes des rois de France.

Impossible d'affirmer que la relation que nous avons sous

1. Cf. A. Molinier, Les sources de l'histoire de France^ Rev. Internationale de l'enseignement, XXV, p. 423 ; — G. Monod, Etudes sur l'histoire de Hugues Capet, Rev. Historique, -XXVllI, 2*^ fasc, p. 243.

les yeux est officielle^ si on ne peut prouver en même temps qu'elle porte l'estampille de Saint-Denise

Or, Charles V avait expressément convoqué à son lit de mort une délégation de Saint-Denis. Mais jusqu'ici aucun indice dans cette relation n'a permis de découvrir rien qui se rattache à l'abbaye de Saint-Denis, pas plus à l'abbé président de la commission, qu'à aucun des cinq religieux nominativement délégués. C'est cette inutilité des recherches de tout rapprochement de ce genre, qui a depuis longtemps fait renoncer les savants à cette hypothèse, la plus séduisante et la plus naturelle à tenter, et à laquelle tous avaient d'abord songé, c'est qu'on avait affaire ici à la relation de Saint-Denis.

Noël Valois, dans sa belle histoire du schisme, évite toute hypothèse sur le nom de l'auteur de la relation anonyme. Il se borne à rapprocher celle-ci du procès-verbal officiel, découvert par lui au Vatican, et il ajoute : « Ces deux documents, très semblables d'ailleurs, se contrôlent l'un l'autre. Ils nous instruisent de la façon la plus sûre des termes de la déclaration royale.... » (N. Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, 1896, t. I, p. 328.)

En évitant d'affirmer, en attendant, le fait de rédaction officielle et en y substituant celui plus modeste de rédaction apologétique sans rien affirmer quant à son inspirateur, nous sommes donc sûrs de ne pas dépasser les limites de l'exactitude historique sur ce document.

1. M. Léopold Delisle, dans sonMém. sur les ouvrages de Guillaume de Nangîs (HF., XXVII, pp. 294 et 371j, explique qu'à l'abbaye de Saint-Denis « se formait et se conservait un recueil de notes et de mémoires historiques, venus de différents côtés, classés par ordre chronologique, et plus ou moins imparfaitement dégrossis et déjà rédigés, de manière à former comme une ébauche des archives nationales. »

Après la mort de chaque roi, la chronique de son règne, rédigée en latin « par l'historiographe officiel qui en avait réuni les éléments du vivant même du souverain défunt..., que l'auteur fût ou non moine de Saint-Denis, était déposée à l'abbaye dans le fonds de ce qu'on appelait les Chroniques de Sainl-Denis toujours distinguées des Chroniques de France en langue vulgaire dont elles étaient la source » (Fr. Delaborde, La vraie chronique du Religieux de Saint- Denis, 1890, pp. 5 et 17).

III. — Définition de la relation quant au genre et à l espèce,

La critique interne du texte nous a fourni des indices plus que suffisants pour nous permettre de définir la relation de la mort de Charles V, quant au genre : écrit de source religieuse et de nature apologétique.

Reste à résoudre la question de Vespèce, cet écrit apologétique pouvant être soit de nature officielle^ soit de nature officieuse.

De là deux questions nouvelles : Ce problème de l'espèce se pose-t-il pour nous dans le cas présent? — Pouvons-nous, au cas de l'affirmative, trouver dans l'examen interne du texte quelques indices qui puissent servir de caractères spécifiques différentiels ?

Existence du problème spécifique. — Elle ressort expressément de l'examen externe du texte, c'est-à-dire de la liste même des témoins ecclésiastiques parmi lesquels doit être cherché l'auteur.

Or ces témoins, envisagés comme historiographes possibles, se divisent en deux catégories :

P Les historiographes officiels, c'est-à-dire la commission de l'abbaye de Saint-Denis, convoquée par Charles V, toujours soucieux, comme le vrai politique, de sa mémoire, de faire l'opinion et de créer la légende, comme disait Napoléon, ou, comme on dit aujourd'hui, de soigner sa presse.

2° Les autres témoins dignitaires ecclésiastiques, qui n'ont pu être que des historiographes officieux, défenseurs bénévoles de la mémoire de Charles V.

La question de l'espèce se pose donc de la façon suivante :

Avons-nous affaire dans cet écrit à la relation officielle^ rédigée sur l'ordre de Charles V par la commission de l'abbaye de Saint-Denis convoquée, — ou à un plaidoyer officieux dû à la plume de l'un des dignitaires ecclésiastiques?

A cette question capitale, la critique historique ne peut nous fournir aucune réponse, — tous les indices que nous possédons n'étant, comme on l'a vu ci-dessus, que de caractère générique (donc applicables également à l'une ou à l'autre des

deux espèces), — et tout élément spécifique différentiel faisant défaut.

IV. — Conditions (nécessaires^ non suffisantes) que doit remplir toute hypothèse relative au nom de Fauteur.

On voit que l'examen interne et externe du texte impose à la recherche du nom de l'auteur de satisfaire aux quatre conditions suivantes :

1. L'auteur ayant été témoin, ne peut être cherché hors des vingt-cinq signataires du procès- verbal ; ne pouvant, en outre, être un laïque, il doit être cherché dans ces vingtcinq signataires parmi les seuls ecclésiastiques.

2. Son œuvre n'est point une relation privée d'un témoin se bornant à relater les actes et les paroles du mourant, mais un plaidoyer théologique-politique destiné à plaider, sous couleur de raconter la mort du sage roi, la cause de la politique suivie par Charles V dans l'affaire du schisme, et à protéger sa mémoire en montrant que sa pureté, comme chrétien privé, ne permet pas de douter de sa sincérité dans le choix qu'il a fait de l'antipape. Ce plaidoyer, s'il rapporte exactement les derniers actes du roi mourant, lui prête, et comme pénitent et comme roi, des harangues ordonnées en belle argumentation théologique dont l'agonisant fut hors d'état de prononcer un mot.

3. Cet écrit apologétique, œuvre d'un homme d'Église, a-t-il été rédigé par ordre de Charles V, ou bien un dignitaire ecclésiastique, ami du roi ou partisan de sa politique papale dans l'affaire du schisme, a-t-il défendu officieusement par sympathie la mémoire du roi ?

4. Quoique, suivant les règles logiques de l'hypothèse, le nombre de faits déjà connus qu'elle explique ne soit jamais une preuve absolue de sa vérité, comme l'a très bien montré Mill (Logique, II, 10), il n'est pas inutile néanmoins de montrer quelle interprétation elle nous fournit des faits déjà connus. Dans cet ordre d'idées il ne peut être inutile de lui demander d'expliquer incidemment comment Christine de Pisan, qui fut officiellement chargée par Philippe le Hardi d'écrire le panégyrique de son frère Charles V, a eu communication de cette

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relation dont elle a inséré une traduction (infidèle et tronquée d'ailleurs) dans sa Vie de Charles V.

A cette quadruple donnée se réduit tout ce que la critique historique peut affirmer de certain sur l'auleur de cette relation anonyme de la vie du roi.

Cette recherche devra tout d'abord satisfaire aux quatre conditions énoncées ci-dessus.

Celles-ci doivent donc être dites nécessaires, mais non suffisantes puisque, jusqu'à ce jour, elles n'ont pas suffi à nous mettre sur la voie du mystère.

Dans cette impuissance de la critique historique à aller plus loin dans la solution du problème, on conçoit l'abstention de tous les savants et de tous les vrais historiens. Hauréau n'a fait qu'une conjecture, et quoiqu'il ait échoué, il l'a faite en ne sortant pas du terrain scientifique, dans la langue sobre et précise d'un mémoire. D'ailleurs à cette date la pièce trouvée par N. Valois était inconnue, et elle a fait tomber l'hypothèse d'Hauréau (le notaire se rapporte dans l'idée de Charles V à la rédaction du Vatican et non à autre chose).

Il est à regretter que S. Lucc n'ait pas imité la réserve scientifique d'Hauréau.

Manquant à toutes les conditions exigées par l'hypothèse, il voit dans le récit anonyme (alors que tous les critiques y ont vu une œuvre apologétique) une relation privée due à l'amitié de Philippe de Maizières, hypothèse que suffisent à écarter l'abondance et l'ampleur des discours interminables et répétés, prêtés au mourant, alors qu'il n'en a sûrement prononcé aucun.

Non seulement Lucc ne donne pour prouver sa thèse que des raisons de sentiment ou d'affirmation personnelle, mais il n'a môme pas pris la peine de faire l'étude intrinsèque et l'analyse de son texte, de rendre compte de ses particularités et de montrer comment son hypothèse pouvait s'y adapter.

On a vu (ci-dessus chap. XVII bis, pp. 576-577), l'inexactitude de sa traduction, on le verra plus loin altérant encore le sens du texte et amputant les marques d'origine qui auraient pu le mettre sur la voie.

Nous allons reprendre à nouveau la question de la possibi-

lité de la découverte d'un caractère spécifique différentiel, sans chercher à faire prévaloir une solution préconçue et en nous abandonnant au dossier.

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