‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 50 sur 183 · Songe véritable (éd. Moranvillé), v. J · texte numérisé non relu

Songe véritable (éd. Moranvillé), v. J

« Quant est aussi de la Royne, Tout son penser, tout son attaine Est d'en prendre ce qu'elle en peut, Maiz non pas tant comme elle veult ; Toutesfoiz en elle eu foison Par plusieurs foiz oultre raison Qu'on ne soit qu'il est devenu; Fors qu'en dit souvent et menu Vostre compaigne Renommée, Que en repost et en celée Elle a envoie à son père En son païs, ou à son IVere, Ou l'a despendu folement, Sans aviser quant ne comment, Ou qu'il convient qu'il soit encor En coffres de cuir ou de cor.

Ou mucic en autre manière Qui en mon mirour point n'apere. »

2. Religieux de St-Denis, III, p. 267 ; — Juvénal, éd. Buchon, p. 426, col. 2,

3. Religieux de St-Denis, tr. Bellaguet, III, 331 : (( La reine sévit sans pitié contre plusieurs personnes de sa maison pour se venger de certains propos scandaleux qu'elles avaient tenus sur son compte. Elle chassa ignominieusement quelques demoiselles, entre autres l'illustre dame de Minchière, dont elle prenait ordinairement conseil en toutes ses affaires et qui gardait son sceau. C'était pour le même motif qu'elle avait fait mettre en prison un ])rave écuyer nommé Robinet de Varennes et la vicomtesse de Breteuil, et qu'elle les y retenait depuis la fête de l'Assomption de la Vierge. »

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Donnons maintenant Topinion des contemporains sur la conduite d'Isabeau.

Relig. de S. Denis, tr. Bellaguet, III, 267 : « Comme je me suis fait une loi de retracer dans celte histoire les actions dignes de blâme aussi bien que celles qui méritent Téloge, je crois devoir dire que l'extrême incurie avec laquelle la reine et le duc d'Orléans gouvernaient les affaires pendant la maladie du Roi, excitait de vifs mécontentements dans le royaume. Le peuple ne craignait point de les accabler publiquement de malédictions.... Indifférents à la défense du royaume, ils mettaient toute leur jouissance dans les délices du corps. Enfin, ils oubliaient tellement les devoirs de la royauté qu'ils étaient devenus un objet de scandale pour les Français et la fable des nations étrangères.

On parlait de tous côtés de ces débordements ; mais personne n'osait entreprendre d'y remédier par des avis salutaires. Enfin un moine augustin nommé Jacques Legrand, prit la résolution de prêcher devant la reine le jour de l'Ascension. Ce hardi dessein était d'autant plus louable, que ce religieux n'ignorait pas que les femmes et surtout les nobles dames s'irritent facilement des paroles qui leur déplaisent, et que leur colère est à craindre :

(( Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous « fût agréable, mais votre salut m'est plus cher que vos « bonnes grâces : je dirai donc la vérité, quels que doivent être (( vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule à « votre cour ; l'ivresse et la débauche lui servent de cortège « et font de la nuit le jour au milieu des danses les plus dis- « solues. Ces maudites et infernales suivantes, qui assiègent « sans cesse votre cour, corrompent les mœurs et énervent « les cœurs. Partout, noble reine, on parle de ces désordres « et de beaucoup d'autres qui déshonorent votre cour. Si vous « ne voulez pas m'en croire, parcourez la ville sous le dégui- « sèment d'une pauvre femme, et vous entendrez ce que « chacun dit. »

Ce langage fut loin de plaire à la reine... Et môme un de ses familiers, passant en ce moment auprès du religieux, se mit à dire avec humeur : « Si l'on m'en croyait, on jetterait à l'eau ce misérable. » Le prédicateur eut encore beaucoup

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d'autres propos ouirageanls à essuyer pour avoir eu le courage de dire la vérité. Quelques courtisans, afin d'attirer sur lui la colère du Roi, allèrent lui raconter que le moine augustin avait parlé de la reine dans les termes les plus ofTensants. Le Roi en témoigna au contraire beaucoup de satisfaction. Il désira même l'entendre, et voulut qu'il préchat devant lui dans son oratoire le saint jour de la Pentecôte.

Ce jour-là donc le religieux prêcha en présence du Roi, des ducs de France et du roi de Navarre. Il prit pour texte : « U Esprit saint vous enseignera toute vérité », et commença par faire un pompeux éloge de la venue du Saint-Espril. Puis passant aux mœurs, il représenta éloquemment comment à la cour, les préceptes divins étaient foulés aux pieds..., s'élevant avec force contre les vices de ceux qui étaient à la tête des affaires, etc..

A peine le Roi avait-il entendu toutes ces choses, qu'il se leva et vint se placer en face du religieux. Tout autre eût été intimidé par la vue d'un si grand prince. Mais lui n'en montra que plus de résolution. Il continua son discours, et adressant la parole au Roi lui-même, il lui dit qu'il devait prêter une sérieuse attention à ce qu'il venait d'entendre,

sinon, etc Il signala ensuite une personne, sans ta désigner

autrement que par le titre de duc^ qui avait montré dans sa jeunesse, les plus heureuses dispositions, mais qui, depuis, s'était attiré les malédictions du peuple par toutes ses débauches et sa cupidité.... Il s'attira par là le ressentiment et la haine des méchants ; mais le Roi applaudit à sa franchise, et contre l'attente des gens de la cour qui ne cherchaient qu'à le perdre, il le prit sous sa protection et résolut de mettre un terme aux excès qu'il avait signalés. Mais il ne put accomplir cette résolution : il éprouva une rechute le 9 juin, el resta malade jusqu'à la fin de juihet. »

Chron. d'Adrien de Rut p. p. Kervyn, pag. 111 : u Mors Ludovic! ducis Aurelianensis, de quo Rrando Johannes, Dunensis cronographus ponit quod comuni concilio baronum interemptusfuerit, licet Johanni duci Rurgundiae imputabatur culpa mortis ejus. Legi quoque gallice scriptum, dum

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Pariisius, ubi cum rege fratre suo dictus dux Ludovicus saepius amore regiiiae ac puellarum ejus esset, quadam vice convenisse Johannem ducem Burgundiae, qui, absente rege, sufferre non potuit ul cum regina se oblectaret dux Aurelianensis : quare stravit insidias, scilicet per quosdam qui mortem iniulerunt. »

Le Pastoralet, éd. Kervyn, pag. 578 :

Auprès d'une clère fontaine, Trouvay, tant y fuy ententis, Les pastours roiaux et gentils.

Nuls hom ne porroit exprimer, Ne bon réthorique rimer La noblèce que je trouvay.

Tout ainsy qu'illoec arrivay ; Car en ce gracieux destour Estoit le noble et hault pasteur Florentin, maistre du pourpris.

Et la chose dont plus le pris, C'est que j'oy qu'il fut nommé Partout le pastour bien amé; Car il estoit douls et rians, Beaux parliers et humilians, Ne nuls, se ne fust par envie, Ne le héist jour de sa vie; Et, pour parler de sa beaulté, J'ose bien dire, pour briefté, Que nature tout à devis Le fourma de corps et de vis.

Et lui donna force et valeur Et fine coulour sans palour, Syque par raison ne dut mie Tels pastours estre sans amie :

Sy ne fut-il; car Belligère, La très-amoureuse bergière, Qui là dansoit sur l'herbe drue, Estoit par convenant sa drue, Laquelle, s'en sui souvenans, Estoit jolie et avenans, Mais n'avoit à quart, n'a demi, Sy grant beaulté que son ami; Car elle estoit basse et brunette, Mais touse n'y ot tant jonette, Plaine de sy grand gaieté, Ne de sy grand joliveté, Sy amoureuse, ne sy lie Que ceste bergière jolie.

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Tant en fist et tant y pensoit Que plaisamment rccompensoit La defTaulte de sa beaulté, Sy qu'au fort rien que loiaulté Ne lui failloit, et sans amer, Amer ce que debvoit amer; Car elle estoit gente et "{îlaisans, Mais en ce fu moult desplaisans Que vers son ami se faussa.

Florentin amie se fausse a, Tout soit~il beaux, gens et adrois.

Vénus, ce qui ne fu pas drois, Vulcan gherpy et Mars ama, Et assés fu qui l'en blâma, Quoyque Vulcan fust lais et vils Et Mars fust plus esmanevis.

Qui donc loera Belligère D'estre en coer sy foie et légère Que de frauder, ne décepvoir Son ami pour plus lait avoir?

Et s'il fust plus beaux, ne doit mie Ainsy changier ami amie?

Car c'est blâme et desléaulté.

Femme, pour vertus, ne beaulté, N'aura honnour, tant soit jolie, S'elle fait de son corps folie.

Miex vaurroit jusqu'à la chemise Tout perdre à femme que s'onnour Rien n'a, qui vit à deslionnour. «

Juvénal (éd. Buchon) pag. 534, col. 1 : « Aucune renommée estoit, que en Thostel de la reyne se faisoient plusieurs choses deshonnestes. Et y frequentoient le seigneur de La Trimouille, Giac, Bourrodon, et autres. Et quelque guerre qu'il y eust, tempestes et tribulations, les dames et damoiselles menoient grands et excessifs estats, et cornes merveilleuses, hautes et larges. Et avoient de chascun costé, en lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges, que quand elles vouloient passer l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles se tournassent de costé, et baissassent, ou elles n'eussent peu passer. La chose desplaisoit fort à gens de bien. Et en furent aucuns mis hors, et Bourrodon pris, et pour aucunes ('hoses qu'il confessa, il fut jette en la rivière et noyé. Et fut délibéré par plusieurs causes, que la reyne s'en iroit à Blois, pour estre loin de la guerre, et y fut envoyée. »

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Comptes d'Isabeau p. p. Vallet de Viriville (Chartier, III, 280) : « A Bertlielot de Louvain, serrurier, pour deux serrures, l'une à boîte, Taulre à ressort, garnies de cinq clefs, par lui mises et assises en deux huis ou retrait des damoiselles de ladite dame en l'ostel de Saint-Paul, le 14 novembre 1416. »

[« Ce luxe de précautions pour rendre plus sûre et moins facilement accessible la retraite de ces dames ou damoiselles n'étoit point inutile. Les écarts auxquels elles se prétoient ont un retentissement sérieux dans les chroniques du temps. » Vallet, id. ibid.]

Aventinus, Annales III, lib. VII, cap. 26, p. 525 : « ...Rcginae Franciae, de qua libet verba Ruperti Gagini, Galliae romanae historici, recitare : moritur eodem tempore Isabella (hoc est Elissa), Garoli sexti uxor, fortunis, si reginam considères, tenuis et pauper, quippe quae sub anglorum principatu degens, verum arbitratu vitam agebat, privatae foeminae non absimilis ; patientissima quidem et ad temporis qualitatem se accomodans, nulla re magis irritata, quam quod Garolum, regem eius filium incesto fratris concubitu (id, quod aduc mussitari audio) natum Anglus diffamabat. »

Aventin (né sous Louis XI, 1466), précepteur princier, l'a su de tradition. Ne pas oublier qu'Aventin est un historiographe de cour et tout à fait officiel, dit Reuss, ce qui rend son aveu plus grave encore, aussi son témoignage, quoique postérieur aux événements, nous est-il précieux. Aventin avait rédigé ses Annales pour l'enseignement de ses élèves.

Juvénal (éd. Buchon, p. 573, col. 2) : « Il [Charles VII] fît faire services, prières et oraisons pour son père le plus solennellement qu'il peut : et deslors, comme il lui appartenoit bien, se nomma et porta roy de France : aussi restoit-il sans nul doute. »

On sent percer sous ces mots le doute de Juvénal.

Robert Gaguin, fol. CLIX : « En ce mesme temps mourut Ysabel, femme et espouse du roy Charles sixiesme, foyble et povre en biens temporels; car régnant sous la principaulté des Angloys elle vivoit selon leur voulenlé semblable à une simple et privée femme. Toutes voyes très patiente estoit et bien se rigloit avecques la qualité du temps. D'aucune chose

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celle roync tant ne fut irritée que quand le Roy d'Angleterre publioit son filz Charles (à présent Roy) avoir esté né en concubinage incestueux. »

JeanChartier, Chronique de Charles Vlî, i. I, p. 2Ô9 : « A est4 aussi fort dollente (la reine) et prins en desplaisance de ce <|ue.. injustement les Angloiz avoient publié de son filz : eau ilz. disoient que Charles, dauphin de Vienne, n'estoit pas légitime, . et par ce moyen inhabille à succéder à la couronne de, France. »

Nicole Gilles, folio XCIÏ : « Le XXV*^ jour du moys de Septembre audit an MCCCC XXXV mourut en Fhostel du Roy près Sainct Pol à Paris madame Ysabeau de Bavière royne de France. Le corps de laquelle dame fut mis en une nacelle sur la rivière de Seine en petite solennité et n y avoit avec elle que quatre personnes et quatre cierges. . . Ce fut une grant honte aux Angloys qui Favoient en leurs mains de laisser en cest estât conduyre le corps de ladicte dame, à laquelle par le traité de mariage de sa fille avec le feu Roy ils avoient promis, au feu Roy son mari et elle leur entretenir leur estât comme à roy et à royne appartenoiL Toutes fois ilz n'en firent riens car ils leurs laissèrent avoir moult de nécessitez. Et qui plus est disoient à ladicte Royne que ledit Roy Charles son fils, estoit illégitime et n'estoit point filz dudit Roy Charles *. »

Après tous ces témoignages il est impossible de savoir lesquels des douze enfants de la reine (dont sept nés depuis la folie), sont de Charles VL C'est à Charles VII et aux enfants d'Isabeau qu'on peut appliquer le mot de VOdijssée :

(( Etranger, je vous répondrai sans détour, ma mère m'a dit que fêlais le fils d'Ulysse, pour moi je ne le sais pas; car nul ne connaît son père » (Odyssée, I, 215), dit Télémaque à Minerve déguisée.

Remarquons sans y attacher une importance exagérée, que la conception de Charles VII (11° enfant et le 5* depuis la

1. Nous ne pouvons nous servir comme témoignage du discours du gendre d'Isabeau, Henri V disant qu'il était Français par les femmes, ce qui est toujours plus certain, — Hollinshed qui rapporte ce discours étant un chroniqueur du xvi*' siècle, donc très postérieur.

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folie), qu il soit né à 9 mois ou à 7, tombe toujours à un moment ou le roi était en folie, comme je le démontre dans ma liste des rémissions.

Comme il était facile de le prévoir, les données historiques n'apportent rien, et quand même elles eussent apporté la preuve décisive des relations d'Isabeau avec le duc d'Orléans à cette date, rien ne prouve que la reine n'eût eu parallèlement des rapports avec son mari pour sauver la situation, rapports qu'elle devait avoir pour justifier ces sept enfants — quoique à cet égard malgré le rôle d'Odette, — nous sommes sans renseignements, sauf accidentels, comme celui de Juvénal (« et merveilleux »).

D'ailleurs en ce qui nous occupe, fils ou neveu d'aliéné (si la paternité du duc d'Orléans était prouvée), serait tout comme. Malheureusement la preuve est impossible.

Il faut noter qu'Isabeau a toujours déclaré Catherine comme la fille du roi et a fait elle-même couronner son mari roi de France, en éloignant Charles du trône.

Or la loi salique défendant la succession par les femmes, l'exclusion du Dauphin signifiait ipso facto qu'il n'était pas fils légitime de France.

En 1419 (après l'assassinat de Jean sans Peur), Isabeau fit retirer à Charles le titre de Dauphin et de fils de France par lettres patentes du roi.

« Il était dit, à la fin de ces lettres patentes, que le roi voyait avec un extrême déplaisir les mœurs déréglées du dauphin, et qu'il croyait devoir en conséquence le priver de toute dignité, défendant de l'appeler désormais dauphin, duc ou comte, et ne lui laissant d'autre dénomination que celle de Charles mal avisé, soi-disant fils de France ^ »

On sent dans cette rédaction d'une pièce officielle, si antiofficielle comme ton, la violence de la haine féminine.

1. <( Concludebatur in fine litterarum quod cum summa displicencia rex dalfini mores indisciplinatos, ad memoriam reducens, ipsum ab omni dignitatis titulo privandum merito decernebat, prohibens ne quis deinceps dalfinum dueem vel comitem, sed Karolum maie consultum se de Francia vocantem nominaret » [Chroiiique du Religieux de St-Denis, p. p. Bellaguet, VI, 384).

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Si inconsidérées que soient les femmes, et bien que leur langage ne soit souvent dicté que par la passion du moment, il y a cependant à remarquer ce fait que, tandis que la lignée de Catherine donne des princes fous sur le trône d'Angleterre * , aucun des enfants, petils-enfants et arrière-petits-enfants de Charles VII ne donne signe de troubles mentaux, sauf Louis XI, mais c'est là justement Voniis probandi.

Pourquoi cette longue dissertation ? Pour savoir de qui était Charles VII ? Nous serions bien naïfs de le chercher, et peutêtre Isabeau eût-elle été aussi empêchée que nous pour le dire ou le savoir. Qui était le père, Charles VI, Louis, ou un inconnu, nul ne peut le direct aucune de ces trois hypothèses n'est impossible, mais nous sommes hors d'état de résoudre ce problème et c'est déjà beaucoup d'avoir ce résultat négatif. Il empêche d'appeler Charles VII l'enfant de la démence, comme le font couramment tous les historiens-, et par conséquent d'employer ce nom comme argument pour justifier les troubles mentaux de Louis XL C'est une psychologie à la Michelet, trop commode. Nous désirons plus de, précision^ donc plus de doute. Cette horrible certitude dont parle Fontenelle !

Donc fils ou du duc d'Orléans, ou d'un autre amant, ou aussi bien, étant donnée la psychologie de la femme galante, il peut être le fils du roi. Cette possibilité suffît à l'historien, elle est insuffisante pour le clinicien.

Reste enfin à consulter l'opinion des intéressés (Charles VII et Louis XI).

En clinique, celle-ci a toujours au cas négatif une grande valeur, à cause des raisons morales qui obligent les enfants à ne pas croire facilement à leur illégitimité. Les médecins ont en ce cas pour principe de rayer de leur liste d'hérédité les

1. Ceci ne suffirait pas à démontrer la légitimité de Catherine, et dailleurs la folie de ces princes peut n'être pas l'héritage de Charles VI. Il serait prématuré en tous cas de rien dire avant d'avoir fait des Lancastre et des Tudor une étude complète.

2. Vallet de Viriville, après avoir dit le problème insoluble aussi, appelle Charles VU ïenfant de la démence.

CCXIV PATHOLOGIE HISTORIQUE

membres suspects, puisque les conclusions cliniques à en tirer pour le sujet seraient nulles d'avance.

Ce pessimisme double naturellement d'importance en cas de royaux^ puisque l'illégitimité entraîne des conséquences politiques pour V intéressé.

L'opinion de Charles VII est connue : on sait qu'il attribua ses insuccès répétés contre les Anglais, après son avènement, à une punition de Dieu qui lui témoignait par là son mécontentement d'être monté sur le trône, étant illégitime. On sait comment Jeanne d'Arc releva sa foi en sa naissance en lui faisant part de sa prière S et la connaissance de cette prière suffit pour lui faire croire à sa légitimité.

Si le fait est exact, comment Jeanne d'Arc eut-elle connaissance de cette oraison secrète, dite toutefois dans une chapelle ?

Pour les catholiques, elle lui fut une révélation d'en haut, arme à elle donnée par Dieu pour entraîner la conviction du roi.

Pour les non catholiques, ils nont d'autre alternative que d'admettre (si le fait est exact, et on n'en peut guère douter) que l'oraison lui fut communiquée par l'entourage de Charles YII, spécialement par son énergique et admirable belle-mère, Yolande, qui fut le cerveau des premières années du règne, et qui savait les scrupules de son gendre.

Ce fut, comme on le sait, cet argument ad hominem donné par Jeanne d'Arc : « Je te dis de la part de Messire, que tu es vray héritier de France et fils de Roy », qui décida Charles VII à l'employer ; jusque-là il avait été incrédule -.

1. J. Quicherat, Procès de Jeanne d'Arc, IV, 280 : « Le roy estant en ceste extresme pensée entra ung matin en son oratoire, et là il fit une humble requeste et prière à Nostre Seigneur dedens son cueur, où il lui requeroit dévotement que se ainsi estoit qu'il fut vray hoir descendu de la maison de France et que le Royaulme justement luy deust appartenir, qu'il luy pleust de luy garder et deffendre, — ou au pis luy donner grâce de eschapper sans mort ou prison et qu'il se peust saulver en Espaigne ou en Escosse. »

2. Monstrelet, an 1429, 1. II, ch. LYIl (éd. Buchon, p. 600, col. 1). « Ni celui-ci [Charles VIII, ni son conseil ne ajoutoient point grande foi à elle ni à chose qu'elle sût dire, et la tenoit-on comme une fille dévoyée de sa santé. »

INTRODUCTION. CCXV

C'était d'ailleurs, sans nul doute, Targument qui lavait le plus frappé dans Jeanne, et la preuve c'est que, dix ans après, la première question qu'il fit à la fausse Pucelle fut sur le secret de sa naissance ^

Louis XI, plus sec que son père, peu idéaliste en matière de race et de généalogie, très sceptique sur la vertu des femmes (cf. Gaguin), mais dont Sepet ne peut nier la piété, ne paraît pas avoir été amené à croire par les affirmations de Jeanne d'Arc. Il disait avec une philosophie cynique, non comme Charles VII qu'il était illégitime, mais que sa grand'mère ayant été une « gran putana » et que le roi ayant dû s'en séparer, il était hors d'état de savoir de qui il descendait :

« [Ex Scijnono XIII Januarii 1479.] Sua Maestà... ha parlato con el suo Ambaxadore [del Re Ferrando] et tra le altre cose Sua Maestà gli disse : chel gli fo uno Carlo VI suo predecessoreche era un pazo : et haviva una muglieche fo una gran putana^ da li quali hè pur desexo : et che non sapiva de chi fosse figliolo. » (Arch. Milan. Milano-Francia. Chinon, 13 janvier 1479. Jean -André Cagnola à la duchesse de Milan.)

1. J. Quicherat, Procès de Jeanne d'Arc, IV, 287 : <( En oultre, me compta ledit seigneur, que dix ans après fut ramenée au roy une aultre Pucelle affectée, qui moult ressembloit à la première. Et vouloit Ton donner à entendre en faisant courir bruit, que c'estoit la première qui estoit suscitée. Le roy oyant ceste nouvelle commenda qu'elle fust amenée devant luy. Or en ce temps estoit le roy blessé en ung- pied, et portoit une botte faulve, par laquelle enseigne cculx qui ceste traïson menoient, en avoient adverti la faulce Pucelle, pour ne point faillir a le congnoistre entre ses gentilzhommes. Advint que à l'heure que le roy la manda pour venir devant luy, il estoit en ung jardin soubz une grant treille. Si commenda l'ung de ces gentilzhommes que dès qu'il verroit la Pucelle entrée qu'il s'avansast pour la recueillir, comme s'il fust le roy : ce qu'il fit. Mais elle veue congnoissant aux enseignes susdictes que ce n'estoit-ilpas, le reffusa, si vint droit au roy. Dont il fut esbahi et ne sceut que dire, sinon en la saluant bien doulcement, lui dist : « Pucelle m'amye, vous soyez « la très bien revenue, au nom de Dieu qui sçail le secret qui est entre « vous et moy. » Alors miraculeusement après avoir ouy ce seul mot, se mit à genoulz devant le roy cette faulce Pucelle, en luy criant mercy, et sus le champ confessa toute la traïson, dont aulcuns en furent justiciez très asprement comme en tel cas bien appartenoit. »

GGXVl PATHOLOGIE HISTORIQUE.

Quel fond peut faire la clinique sur une hérédité si violemment contestée par les intéressés ?

L'hésitation est tout à fait justifiée ou, pour mieux dire^ V affirmation serait tout à fait anti-scientifique.

Donc si nous déclarions que Charles VII a tel défaut parce que fils de Charles VI, on aurait le droit de nous taxer d'affirmation sans preuves*.

La formule est celle-ci : on ne peut pas affirmer que Charles VII ne soit pas le fils du fou ; il est tout aussi impossible (en l'état actuel de la science) d'affirmer qu'il Vest.

Pour nous la réserve est la solution provisoire, faute de moyens de vérification. Au xx'' siècle, une pièce inédite viendra peut-être nous fixer sur sa descendance.

'L'onus probandi s'applique à Charles VII et à Louis XL Leur naissance implique deux choses : une possibilité — la descendance de Charles VI ; une certitude — la descendance d'Isabeau. Or, la clinique étant un calcul de probabilités, il faut partir de ce qui est certain et voir comment est construite la mère et ce qu'ils peuvent en avoir hérité.

On y a double avantage : 1° par la connaissance de son état physiologique dont l'état psychique est fonction ; 2" par la connaissance de son hérédité absolument /le^/z^ee jusqu'ici par les historiens et les médecins, on verra que l'état nerveux de Charles VII et de Louis XI et la prompte stérilité rachitique des Valois ne peuvent être attribués au seul Charles VI^ comme on l'avait prétendu jusqu'ici.

La formule biologique d'Isabeau, que, le premier, j'ai reconstituée, nous permet d'affirmer que, quel que fût le père, cette formule était en soi suffisante pour expliquer les tares de Charles VII et de Louis XL

1. Ne pas imiter ce que raille G. Monod à propos de Marie de Clèves (Maulde, Louis XII) : « M. de Maulde n'a pas eu la naïveté, comme le font trop volontiers aujourd'hui les historiens psycholog-ues, de chercher quel fut l'héritage moral et intellectuel transmis à Louis XII par son père et son aïeul ; pour chercher la, vraie filiation de l'âme de Louis XII, il serait peut-être sage de faire la psychologie de Pierre de Bourbon ou de Louis de Pons. » (G. Monod, Revue historique, p. 101.)

Ces historiens, d'ailleurs, suivent en cela l'exemple de Miche

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