D'ERNEST-CHARLES
Il faut se réjouir très sincèrement lorsque par hasard une décoration donnée à un homme de lettre intéresse vraiment la littérature.
Paul Adam, déjà paré de la gloire des maîtres, est à coup sûr un écrivain original parmi les jeunes écrivains. A notre époque, où tous les romanciers se ressemblent, Paul Adam prit soin de ne ressembler à personne. Il s'évada violemment de toutes les banalités contemporaines. Il est donc très personnel parce qu'il est le plus heureusement différent de tous les autres. Il l'est surtout parce que, daignant se passer des qualités qui sont le plus en usage à travers la littérature, il en a d'autres infiniment rares que beaucoup, qui les désireraient, ne sauraient avoir.
Et voici que Paul Adam, s'élevant au-dessus de l'ironie parce qu'il n'a pas besoin d'elle, accumule en des livres, désordonnés encore parla surabondance des dons qui s'y répandent, de très admirables vertus créatrices. Au-delà de la confusion superficielle qui entretient en eux la richesse infinie des idées et des mots, vous discernez l'imagii;ic\tion la plus forte en sa nouveauté. Trop forte
Caricature de Paul Ai>am par Ernest La Jeukessk dans l'Assiette au beurre
imagination, parfois, et dont l'écrivain ne maîtrise pas toujours l'exceptionnel élan...
Or, chaque jour davantage ses impétueuses qualités s'harmonisent ; éparses jusqu'ici, elles se rassembleront un jour pour le chef-d'œuvre. Mais déjà, de la multiplicité diverse et incertaine des œuvres puissamment dissemblables de Paul Adam émerge une personnalité complexe et très robuste qui s'étend et qui grandit et qui dominera.
Il est bien remarquable que tous s'accordent à proclamer la supériorité de Paul Adam. Les moins enthousiastes observent que cette supériorité est absolument évidente, mais que sans doute elle ne manquera pas de se manifester en quelque œuvre future. Très flatteuse restriction 1
Ecbo de Paris, 14 janvier 1900.
De RÉMY DE GOURMONT :
Des lettrés mal informés ont cru longtemps que ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très différents.
D'abord par le style : M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée, pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par l'observation : son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les choses et dans les âmes ; il lit, comme la photographie nouvelle, à travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus caractéristiques, les plus personnels, il a, comme
Balzac, le génie de donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité, d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière. ... Par la fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de sillons, mais d'œuvres dont les moindres sont encore des œuvres A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent vers les campagnes de la vie.
Paul Adam est un spectacle magnifique.
le Livre des Masques. Tome I. (1896).
De JULES LEMAITRE :
M. Paul Adam est un artiste trop cluirnel, trop en proie aux sensations fastueuses, cruelles ou impures (ou à leurs images) pour préciser ou pour mener un peu loin ses velléités philosophiques d' « intellectuel » voluptueux. J'ai indiqué un jour le génie de révolte indéterminée et de luxure qui est en lui et qui, à ce qu'il semble, est presque son tout. Son dernier roman est la débauche d'un scribe ébloui par les magnificences de la force matérielle, sensible avant toute chose à la beauté qu'il y voit, aux cils sombres et aux 3'eux clairs, violée un soir de bataille Par cette singularité psycho-physiologique appliquée, si je puis dire, sur un fond très simple, ce dragon trouble devient troublant.
Cette complication recouvre-t-elle des intentions profondes ? Je ne sais. Il est souvent malaisé de distinguer, chez M. Paul Adam, ce qui est
profondeur de ce qui est caprice d'imagination où inachèvement de pensée. On ignore s'il nous propose volontontairement des énigmes dont il a le mot ou si ce qui l'induit à imaginer ceci plutôt que cela demeure mystérieux pour lui-même...
Echo de Paris, 7 mars 1899.
De PAUL et VICTOR MARGUERITTE :
Peintre visionnaire d'une des fresques les plus émouvantes du siècle, analyste d'âmes à la fois minutieusement exactes et synthétiquement complexes, historien non seulement des événements, mais des idées évocateur d'images burlesques ou tragiques. M. Paul Adam nous apparaît dans ce nouveau livre, d'une maîtrise chaque jour affirmée plus haut et étendue plus loin. Il a conquis dans le monde des lettres et dans l'histoire sociale de notre temps un royaume dont il est le jeune prince. Nul ne nous démentira si nous affirmons les glorieu:?^ espoirs réalisés déjà par lui et de nouveau promis à notre impatiente curiosité.
L'an dernier, un très aigu et pénétrant critique, M. René Doumic, prophétisait la mort du roman et déclarait avérée l'usure de ce genre, éternel pourtant comme la vie qu'il représente et comme les passions des hommes, de ce genre qui s'adapte par sa flexibilité à tous les contours de l'action, à toutes les formes du rêve. V Ejijaiit d' Anslerlitz n'offre-t-il pas à cette assertion une éloquente réponse ? Jamais le roman n'a été aussi vivace, aussi fort et ne doit-on pas attendre encore beaucoup d'un genre qui, pour « usé » qu'il
soit, s honore de pareils écrivains et suscite des œuvres de cette envergure ?
Echo de Paris ^ 2 février 1902.
De CAMILLE MAUCLAIR :
M. Paul Adam, optimiste, mystique, philosophe, anarchiste, historien, symboliste, mène à travers un monde de personnages jaillis de son imagination fiévreuse une conception vivifiante de l'existence, et il n'a d'équivalents que les fières Rosny qui, avec une méthode dissemblable, moins de fantaisie, pas de lyrisme et plus de gravité, cherchent aussi à justifier un déterministe et un transformiste et à en tirer une morale consolante ..
On l'a comparé à Balzac. Il en a la fécondité, le sens des silhouettes, la conception cyclique, le sentiment puissant des forces, et spécialement de la force d'argent. Mais il n'est pas peintre de caractères. L'individu n'est pour lui qu'un signe au second plan des forces permanentes ; il a l'art que Balzac n'avait point, la recherche du style, et il lui est très inférieur dans la composition du roman et des caractères, où Balzac est prodigieusement sûr et où Paul Adam est souvent imprécis. Le furieux courant de création qui l'entraîne lui vaut ses beautés et ses défauts : voulant moins dire à la fois et se tenir, il eût gagné en pénétration, évité des obscurités, des ellipses inadmissibles de psychologie, des brusqueries manquant le but. Mais quoi ! M. Paul Adam est ainsi fait, que ses prodigieux dons d'écrivains ne suflisent
pas à son âme dévorante. Nous avons des romanciers plus mesurés, plus châtiés, plus experts et plus « hommes de lettres ». Mais notre époque possède en Al. Paul Adam un prosateur lyrique dont l'envolée est incomparable et le plus actif de ces circulateurs d'idées. Les tares de son talent révèlent en lui une lumière de génie et je n'affirme pas à la légère, en usant de cette hautaine et périlleuse expression, qu'il y a beaucoup plus de génie que de talent dans le cas de M. Paul Adam. 11 y a l'ampleur, le dérèglement, l'instinct synthétiste, la multiple tonalité et la puissance incroyable de travail des hommes de génie expansif. Il en a le londs abstrait, unitaire et sectaire, le déisme poétique, la vision de la vie héroïsée et faussée en faveur d'un système, la dépense nerveuse et l'instinct prophétique, il en a le coloris outrancier et l'emportement rythmique. S'il n'avait que du talent, il n'aurait pas commis toute une classe de fautes que des gens bien inférieurs ne commettent pas.
'J^'vue Encyclopédique, 13 mai 1S99,
De LUCIEN MUHLFELD :
Il est impossible, sauf ânerie, de l'estimer moyennement. Tout clairvoyant reconnaîtra la vertu de ses sensations, de ses associations, de ses formules. Un intuitif de goût/poi-rft d'ailleurs ne les apercevoir point et ne se peut complaire à Paul Adam. Car Fon tour d'esprit est critique, contestateur et démolisseur, et des sceptiques d'un tcmpéramment moins vigoureux se çon^-
Caricature de Paul Adam
par Capiello dans le Figaro
plaisent à de plus dégagées, à de plus sourieuses jérémiades. Mais le rare est que le ton de polémique prédicatrice n'exclut pas chez Adam la désinvolture du tour, la joie du mot. Et c'est par un triple charme, la fantaisie paradoxale d'une infirmationà qui il croît, la verve concise et brusque du style, la critique vive, émue, désirée effi- ..cace, que nous prend ce recueil de pamphlets sur nos mœurs.
Le Monde ou l'on imprime. Pcrriu, 1897.
D'HENRI de RÉGNIER :
(( On ne vit que par le style, disait Chateaubriand qui en a vécu, l'ouvrage le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections est mort-né si le style manque. » Il ne manque pas à M. Adam qui y a montré une aptitude merveilleuse et y a atteint une réussite égale. Le fond de son tempérament d'écrivain est une sorte d'emphase colorée, toute latine, nourrie d'un vocabulaire surabondant et rectifiée par un sens délicat à y choisir. Sa phrase, tour à tour, s'arme et s'attiffe ; elle a la force, la véhémence et l'élégance, caracole, se cabre ou piaffe. Le dialogue concis et net, semble s'inscrire aux bouches des personnages comme sur des phylactères. Oratoire aussi, elle a ses volutes compliquées et des nudités linéaires et elle procède ainsi, périodique et saccadée, plus indicative que descriptive, crispée et fluide. Parfois ces substantielles périodes se cassent par le milieu comme sous le
poids des mots qui les surchargent, puis ressoudent d'adjectivations attractives leurs fragments tronçonnés. Elle enserre les objets dans un filigrane rhythmique qui ressemble autour d'eux à la plomberie d'un vitrail, où elle les sculpte, à même l'imagination, en bloc. Spéculaire elle est déformante.
C'est dans Etre et dans En Décor que M. Adam a appliqué, avec le plus de liberté et d'exubérance, son mode décrire succulent et pavoisé
"F^vue Blanche. Décembre 1895.
Masque de T. Valloton dans le Livre des Masques de Rcniy de Gourniont,
Portrait de Paul Adam
par Louis-W. IIawkixs
dans l'Œuvre d'art international
Bibliographie
Œuvres, (i) — Chair Molle, romiu ihS',, Bruxelles, Brancart, in-i8. — Causes célèbres de Belgique, iSS6 (sous le pseudonyme de Jean d'Arras). — Le l'etit lotiin des Lettres et des^Jrts^ s886, Giraud, iu-i8 (non signé). — Les donoiselles Goubert, roman (en collaboration avec J. Moréas^, 1886, Tresse et Stock, in-i8. — Le Théche:^Miraiida, roman (en collaboration avec Jean Moréas), 1886. Tresse et Stock, Jn-i8. — Soi, roman, 18S7. Tresse et Stock, in- 18. — La Glèbe, roman, in-32, 1887. Tresse et Stock, petit in- 18. — Etre, roman 1888, Librairie illustrée, in- 18, — En 'Décor, Paris. Savine, 1890, in-i8. — Tetit Glossaire pour serv'r à l'intelligence des auteurs dèc-idents et sytnbolisies. Vanier, :8.S8 (publié sous le pseudonyme de J, Plowert). — VEsseiice de Soleil, roman 1890, Tresse et Stock, in- 18. — Les ''Robes rouges^ roman, 1891. Kolb, in-i8. — Le vice filial, roman, 1892, Kolb, in-i8(2). — Les Cœurs Utiles [i)^ roman, 1892 Kolb, in-i8. — Les iniagQS sentimentales, 1895, OllendorfF. in-i8. — Princesses byzantines, nouvelles, 1893, Firmiu Didot. iu-i8. — Critique des moeurs, 1S93, Kolb, in-18. — Le conte Jutur, i^q}. Librairie de l'Art indépendant, in-18. — Vx.4utomne, drame (en collaboration avec G. Mourey), 1893, Kolb, in-18. — La Parade amoureuse, roman, 1894, Ullendorff, in-18. — Le Mystère des Foules, roman, 2 vol., 1895, OllendorfF, in-18. — La Force du nul, roman. 1896. A. Colin, in-18. — Cœurs nouveaux^ roman, 1896, OllendorfF, in iS. — Le Cuivre drame (en collaboration avec A. Hicard), 1896, OllendorfF, in-18. — L'Annéi' de Clarisse^ roman (pointes sèches de Gaston Darbour), liSgy, OllendorfF, in-18. — La Bataille d'Uhde, roman, 1897. Ollendorfî, in-i3. — Lettres de Malaisie, roman, 1898, Revut Blanche, in-18. — Les tentatives passionnées, roman, 1898, OllendorfF, in-18. — Le Triomphe des médiocres, roman. 1898, OllendorfF, in-18. — La Force, roman, 1899, OllendorfF. in-18. — 'Basile et Sopbia, roman, 1899 (dessins de C.-H. Dufau. gravés sur bois par G.Lemoine). OllendorfF. in-18. — L'Enfant d'tAusterliti. roman. 1902, OllendorfF. in-18. — La *2^Mi«, roman. 1903, OllendorfF. in-18. — Le Soleil de JuilUt, roman, 1903, OllendorfF, in-18 (4).
(i) Les œuvres sans indication de ville ont été éditées à Paris.
(2) Réimpressions : 1897, OllendorfF, in-18 (pointes sèches de Gaston Darbour) et 1898, Korel. iii-iS (illustr de J. Delina).
(3) Nouvelle édition en 1897 P^^ la librairie Ollendorf.
(4) Œuvres en préparation immédiate: Les Victimes et Le Cerveau de Priape, romans ; La V.e des Elilcs, études philoso-
'liques.
Collaborations : la %evue Indépendante (1884-1889). — Le Carcan (1885). — Le Symboliste (1886). — La Vogue ([886-1889). — i a Revue Contemporaine (1886) — La lievn- de Farts et de Saint- fêter shourg ([887). — La Vie Franco- Russe (iSSS-ii'^o). — Entretiens politiques et littéraires (1890-1895). — La Rexnte Blancbt (1892-1899). — Mercure de France (1894). — La Revue de "Paris ; Le Figaro ; Le Journal ; Gil Blas ; L'Eclair; La Grande "Revue (1897-1903). — La Renaissance Latine (1902-1903), etc..
Préfaces à : Lfs Cités futures, d'André Ibels, Paris Bibliothèque de l'Association, 1897, in-i8. — Les Marititres, de Diraison-Seylor, Paris, Juven, iqo2, in-i8.— La Chimère, de M. Dumont « La Plume », 1901, hi-i'i. — Contes dans la Nuit, de Frédéric Boutet, Paris, Carrington, 1903, in-i8.