Paul Baudry
LE inoiiumoiit élevé à la mémoire de Paul Baudry a été inauguré, à la Roche^ le 28 avril dernier. Il est placé à. l'Hôtel de Ville, au haut de l'escalier qui conduit au musée, dans l'intervalle qui sépare les portes des deux salles d'exposition. — L'endroit est assurément tout à fait bien choisi: il est logic[ue, en effet, de rencontrer, sous le périslyle du temple, l'image du saint que Ton y vénère ; — cependant, au lieu de ce monument discret et d'intérieur, nous eussions rcvé, pour notre grand Peintre, un monument érigé en plein air, au grand jour, bien en vue; sur une des places de La Hoche, où il eût rappelé aux passants, avec la gloire du maître qui a illustré sa ville natale^, le grand exemple de volonté opiniâtre et de labeur acharné qui se dégage de la vie de notre célèbre compatriote.
Mais pour occuper un tel emplacement, il eût fallu une œuvre de proportions autrement importantes que le placage, d'excellent style d'ailleurs, qui est appliqué contre le mur du musée. Et la réalisation de ce plan eût exigé des ressources tout autres que -".elles qu'ont pu réunir^ à grand peine, les membres du comité.
Le chiffre des treize mille cinq cents francs qui ont été recueillis par la souscription, dit la pauvreté des offrandes,
~ PAUL BAUDUY
surtout quand il faut avouer que, sur cette somme déjà si mince, cinq mille francs ont été donnés par l'Etat, grâce aux démarches de notre éruditet regretté compatriote^ M. Beaussire^, membre de l'Institut. — La part des villes du département et des particuliers dans cette souscription est, on le voit, peu considérable ; et, avec des moyens aussi restreints, il était impossible de faire plus, ni mieux que ce qui a été fait.
C'est que notre cher pays de Vendée n'a pas l'habitude de semblables hommages à rendre à ses enfants. Il a produit cependant des hommes de premier rang dans les sciences et dans la jurisprudence, mais des noms de rue rappellent seuls leur ancienne célébrité. La Vendée a été aussi une terre de héros, mais la paix civile a exigé que ses fils géants n'aient d'autre monument que le souvenir impérissable qu'ils ont laissé dans les cœurs, et le sillon lumineux que leur grandeur trace à travers les pages les plus sombres de notre histoire.
Jusqu'à nos jours, la Vendée n'avait produit qu'un seul artiste digne du nom de maître ; un statuaire, trop peu connu en France et probablement très ignoré de ses compatriotes : Bousseau, né à Chavagnes-en-Paillers, qui fut de l'Académie des beaux-arts dans la première moitié du siècle dernier*. — Ce monument de Paul Baudry est donc le premier que la Vendée élève à sa gloire artistique. C'est un premier pas timide, un essai modeste.
» Appelé en Espagne par le Roi, petit-Iils de Louis XIV, il a peuple 1 'S palais royaux de marbres qui l'ont rendu célèbre au-delà des Pyrénées, sous le nom espagnolisé de « Buso ». Nous ne possédons en France, de c •! ancêtre de la phalange actuelle des artistes vendéens, que le tombeau du cardinal Dubois, dans l'église Saint-Roch, et la statue que Bousseau présenta lors de son admission à l'Académie, Ulysse tendant Tare, un petit marbre qui est conservé au musée du Louvre.
PAUL lîAUDUY :i
La cérémonie d'inaug-uratiou ne paraît pas avoir provoqué, au dire des journaux qui en ont rendu compte, de mouvement beaucoup plus, imposant que l'émulation excitée par la souscription. Elle ne réunissait guère, autour de la famille du maître;, représentée par Madame Paul Baudry, sa veuve, et ses deux enfantS;, et par son frère, M. Ambroise Baudry, que le monde officiel des principaux fonctionnaires. Nos sénateurs MM. Halgan et de Béjarry, et nos députés MM. Godet de la Riboullerie, Paul Le Roux et Maynard de la Claye, y assistaient.
Malgré les faibles ressources dont il disposait, et grâce au désintéressement de ses auxiliaires, l'architecte du monument Ambroise Baudry, a su faire une œuvre grave, d'un bon style, et telle qu'on la pouvait attendre de son beau talent. (*) Elle ne nous laisse que le seul regret de ne pas voir associé à son exécution, le ciseau de notre éminent statuaire vendéen, M. Gaston Guitton, le plus ancien probablement des amis de Paul Baudry.
Le monument est en marbre noir. Il se compose d'un tableau sur lequel sont gravés le nom de Baudry et les dates principales de sa vie. Ce tableau de marbre est surmonté d'une console qui porte le buste en bronze du maître, par M. Paiil Dubois de l'Institut; il est accosté à droite et à gauche de deux figures de génies en bronze, modelées par M. Marqueste, ancien grand prix de Rome, d'après les figures dessinées par Paul Baudry pour le diplôme de l'exposition universelle de 1878. Ces génies s'appuient sur des écussons oiisont gravées les devises inscrites par Baudry sur ce diplôme : A?'s superat et superest, et, LiDiiina niimina nostra^ — devises qui disent sa foi dans la grandeur immortelle de l'art.
Cet ensemble est porté par une plate-forme sur laquelle
(') M. Ambroise Baudry a pu s'abandonner, avec moins de contrainte ii sou inspiration, en composant le monument qui sera prochainement élevé h. l'ariri à la yloiro de sou frère, et di3iit nous donnons ici un croquis.
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on lit les mots : Souscription Natio7iale. Au-dessous de cette plate-forme soutenue par des consoles avec pendaniifs, on voit, au milieu, une palette de bronze traversée de pinceaux et accrochée devant un cartouche; et, de chaque côté, deux médaillons ronds, en bronze, représentant : celui de gauche le profit de Paul Baudry regardant à droite; et l'autre, le génie de la peinture planant dans un ciel étoile au-dessus de la façade de l'Opéra. — Ces deux médaillons sont l'œuvre de M. Chapelain, graveur en médailles, membre de l'Institut. Ils ont été fondus par M. Picard; le buste de Baudry, ainsi que les deux génies et la palette, ont été exécutés dans les ateliers de M. Barbedienne.
Le monument est entouré d'un grand cadre, mouluré de marbre noir, au bas duquel l'architecte a signé son œuvre par cetteinscriptiori : Fratri optimo frater pius et infelicissimus.
Lorsque le voile qui recouvrait le monument a été enlevé, M. Ambroise Baudry a pris la parole et s'est exprimé en ces termes émus et pleins de cœur, qu'il faut citer eu entier :
Messieurs,
« En consignant aujourd'hui entre vos mains le monument qui « doit, dans la postérité, consacrer la sollicitude et les regrets de « notre pays pour l'un des siens, permettez-moi de vous adresser « à tous l'expression de ma profonde reconnaissance !
« En confiant à mes mains fraternelles, le soin de dresser cette « pierre, vous avez, Messieurs, ajouté à la dette contractée par notre « famille envers nos compatriotes, dette sacrée, qu'aucun de nous « ne saurait oublier, qu'il transmettra aux siens comme un héritage « fraternel !
« Car, vous le savez, Messieurs, mon frère, en toutes les circons-
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« tances de sa vie si remplie, aimait à rappeler cette dette de recon- « naissance, à reporter aux compatriotes venus à son aide à l'heure « des laborieux débuts, à la Vendée tout entière associés à ses « triomphes, comme elle Tavait été à ses juvéniles ambitions, le « mérite de tous ses succès.
« A cette glorification suprême, ils manquent aujourd'hui ces « soutiens de la première heure: les Sartoris, les Moreau, les « Bonnin, Constant Merland, Gauja, Renard et tant d'autres qui, au « lieu où tout se pardonne, « jparce que tout se comprend », me « pardonneront l'apparence d'un oubli.
<-< Mais" du moins, leurs noms si justement chers, nous les retrou- « vons presque tous ici, associés à l'œuvre généreuse de votre « Comité et je me fais un devoir de les saluer au passage.
« Recevez donc, Messieurs, avec bienveillance, le monument que je « remets respectueusement à votre garde, monument à l'être bon, « vaillant et modeste, si prématurément ravi aux siens ; à l'homme « de cœur et de talent, qui fut et restera ponr la Patrie, le peintre « Paul Baudry. »
Après M. Ambroise Baudry, M. Gaillemé;, maire de la Roche, et M. Godet de la Riboullerie, député, président du Conseil général, ont prononcé des discours et rappelé avec le haut talent du maître, les exquises qualités de son coeur. — Puis M. Emile Grimaud, le poëte des Vendéens, a lu des strophes à la gloire de Baudry ; et, enfm, M. Marionneau, peintre, et archéologue correspondant de l'Institut, ancien camarade de Paul Baudry à l'atelier Drolling, a rappelé les commencements de celui qui devait être un maître, et raconté la vie laborieuse de son illustre ami jusqu'au jour où le grand Prix de Rome vint récompenser les efforts et couronner le jeune talent de notre compatriote, au mois d'octobre de l'année 1850.
Mes premiers souvenirs de notre grand peintre, datent justement de l'époque oii s'est arrêté le discours de M. Marionneau. — Avant son départ pour la Villa Médicis, Paul
Baudry était venu à la Roche-sur-Yon, ot iî déjeûna cliez mon père, alors préfet du département de la Vendée. J'étais tout enfant et déjà très grand amateur d'images, et je contemplais avec une naïve admiration ce jeune homme qui savait faire des tableaux comme j'en voyais dans les recueils de gravures. C'était pour moi un émerveillement que d'approcher un être aussi exceptionnel ; et son titre de grand Prix de Rome me paraissait quelque chose de prodigieux, de souverain. — Je n'aurais pas été plus ébloui si l'on m'eût dit que Baudry était appelé à monter sur quelque trône, au pays des féeries.
Je n'ai jamais oublié cette première entrevue, ni le visage énergiquedujeunearliste, ses naissantes moustachesnoires et ses grands yeux brillants de la joie du succès. Je me souviens aussi de son air si simple et si souriant qui m'en fit aussitôt un ami, et si bien, qu'après le déjeûner, tandis qu'il fumait des cigarettes, je m'enhardis jusqii'àlui faire voir les informes petits soldats que j'essayais de dessiner et de peinturlurer, et que notre entente cordiale s'acheva dans une partie de ballon qui ne dut pas, probablement, lui laisser un aussi long souvenir qu'à moi.
Quelques années après, je vis à Paris, tandis qu'il était encore à Rome, sa « Fortune et Venfant, accrochée dans l'atelier de son ami Gaston Guitton, le statuaire qui achevait alors sa délicieuse figure de fillette : Au printemps ; et c'était avec un inexprimable recueillement que je contemplais cette femme au sourire si doux, si bell^, et qui cependant, puisque j'en connaissais l'auteur, n'était pas tombée du ciel comme je pouvais me l'imaginer pour certaines figures aperçues dans les tableaux du Louvre.
Puis Bpudry revint de Rome, et j'eus la joie un jour, d'accompagner mon père qui allait avant le Salon, le visiter à son atelier de la rue des Beaux- Arts. Il y avait là, sur des chevalets, sa Toilette de Vénus, et sa Madeleine à laquelle il donnait les dernières touches; — une belle fille blonde, la
toilette fort en désordre, s'éloigna du divan sur lequel elle était posée pour figurer la sainte, et disparut quand nous entrâmes, en s'enveloppant de je ne sais quelle draperie ramassée au hasard. — Tout cela est encore vivant devant mes yeux, car un collégien, déjà très épris d'art, n'oublie point ces premiers pas dans le sanctuaire, et ces premières visions d'un intérieur d'artiste.
Plus tard, j'ai vu Baudry dans son atelier de la rue de la Pépinière, où il fit ses beaux portraits du peintre Eugène Giraiid, de Madeleine Brohan, ûw Baron Dupln, etc., et sa Charlotte Corday. Et, enfin, devenu un homme, j'allais de temps à autre, frapper à son atelier de la cité du Buen retiro, dans le faubourg Saint-Honoré, où il prépara les cartons de ses grandes peintures de l'Opéra, qu'il exécuta ensuite dans l'immense atelier circulaire que son ami Charles Garnier lui avait installé sous la coiipole de son théâtre en construction.
La dernière fois que je montai à l'atelier de la cité du Buen retiro, c'était au lendemain de ta signature de l'armistice, à la fin de janvier 1871. — J'étais revenu de la veille des avant-postes, où j'avais passé tout le mois, en arrière de Ghoisy-le-Roy, dans les tranchées qui allaient de la Seine à la ligne d'Orléans, et où bien souvent, en regardant le haut talus du chemin de fer, j'avais songé au pays natal, dont la route fermée s'arrêtait là. — Une de mes premières pensées, au retour, fut d'aller m'informer de Baudry. — On avait besoin, à cette heure cruelle, de se retrouver, de savoir ce que chacun était devenu, et de parler à cœur ouvert de ce deuil de la patrie qui nous oppressait tous si durement. — Je sonnai ; ce fut son frère Ambroise qui vint m'ouvrir et m'accueillit. Il était très abattu. ~ Paul Baudry, me dit-il,
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élail malade, accablé par la fatigue du siège eL plus encore par la secousse morale qui nous ébranla tous quand on sut que tout était fini et qu'il fallait se rendre. — Mais vous, ajouta-t-il amicalement; il vous recevra, et sera content de vous voir. — Et il m'introduisit, en traversant l'atelier, dans la chambre de son grand frère.
Le maître accoudé sur son oreiller, écoutait un jeune homme assis, au pied du lit, et qui avait les yeux pleins de larmes. — Jereconnaissais ce visiteur éploré pourl'avoir aperçu souvent au Salon, ou aux expositions de l'Ecole des beauxarts, mais j'ignorais son nom. — Baudry, après la première étreinte, nous présenta l'un à l'autre, d'un mot, en nous nommant : — c'était le peintre Glairin ; — puis il ajouta : « il me raconte la fin de Régnault ». — Et M. Glairin reprit son récit, disant comment, après s'être acharné tout le jour dans une fusillade enragée, le soir, au moment de la retraite, lorsque les rangs étaient formés pour rentrer dans Paris, Henri Régnault le quitta avec un mouvement de révolte, en disant qu'il voulait brûler encore une cartouche. — Et il alla en avant, du côté des Prussiens, et ne reparut plus. — Alors M. Glairin raconta ses recherches, les jours qui suivirent, sur le champ de bataille, dans les charrettes funèbres, dans les fosses ouvertes, parmi les milliers de cadavres, pour retrouver le corps de son ami. — Et nous faisions un grand silence, affaissés devant cette douleur si poignante, que nous partagions, et avec le sentiment que quelque chose d'absolument précieux était, ce soir de Buzenval, tombé de la couronne de la France.
Les années n'ont pas eu de prise sur l'impression qne m'a laissée cette scène émouvante. Je n'ai rien oublié de ce sombre tableau ; ni la douleur si sincère et si touchante de M. Glairin pleurant son ami, ni la pâleur affligée de Baudry, ni son regard navré dans son visage amaigri, ni le vilain jour gris d'hiver qui éclairait à peine cette chambre qui contenait une si grande douleur et de si nobles regrets.
El poLirlanL, que tout cela est déjà loin, hélas ! — oL Baudry n'est plus ! Et la France garde toujours au flanc la blessure dont nos cœurs saignaient !
Ce deuil de la défaite, Baudry l'a porté jusqu'à son dernier jour. En octobre 1872, dans une lettre écrite à un autre éminetit artiste vendéen, M. Octave de Rochebrune^ il laisse échapper cette plainte : « Je lutte à peine contre les amères u douleurs qui me sont restées au fond de l'âme. Mes études <i et mes travaux sont, dans l'état présent de mon esprit, « mes armes défensives ; loin de l'atelier je deviens presque " malade. >' — Et il s'excuse alitsi de ne pas venir en Vendée prendre le repos auquel le conviait M. de Rochebrune, dans sa belle résidence de Terre-Neuve. —
Mais il faut interrompre ces souvenirs, pour dire la vie (>l roMiviX' du maître.
On sait son origine. Né à la Roche-sur-Ypn en l'828 d'un artisan honnête et estimé, il a été le meilleur des fils, comme le plus affectueux et le plus dévoué des frères ; ^lo même qu'il est toujours resté le plus reconnaissant des élèves, pour son premier maître, pour celui qui lui avait ouvert les voies de l'art, le modeste professeur de dessin de La Roche, M. Sartoris. Et il lui^a donné de sa gratitude le plus délicat et le plus magnifique témoignage, en s'inscrivant dans le livret des expositions comme « Elève de Sartoris », associant ainsi à sa r>Miomméû, le nom de ce prçmier guide.
Baudry était un studieux, un méditatif, un penseur. Quand il ne peignait pas, il lisait les noètes, les philosophes, voire même les tiiéologiens ; donnant ainsi à son esprit les plus nobles aliments. — Ce laborieux était, en conséquence, un peu solitaire, un peu snuvage. Ennemi de la banalité en toutes
choses, ses relations étaient restreintes, choisies. Sa porle n'était pas ouverte à tout venant, car il savait le prix du temps. Et sa mort prématurée est venue attester qu'il avait raison de défendre ses heures de travail contre les oisifs, qui nous eussent sans doute fait perdre quelques belles pages, pour quelques cigares fumés sur le divan de l'atelier, afin de tuer quelques instants de leur désœuvrement.
Baudry vivait ainsi dans un isolement relatif, entouré seulement d'un petit groupe d'intimes, très retiré quoique très parisien, ne se gaspillant pas dans les réunions mondaines, avare de son temps, comme s'il eût pressenti que le temps lui manquerait pour achever de nous dire le poème qu'il avait dans l'âme. « Je m'isole et me dérobe le plus que je puis » écrivait-il à son ami 0. de R.ochebrune. Aussi pendant plusieurs années^ eut-il moins de notoriété que tel ou tel peintre de rang médiocre qui se prodigue en public^ dans les cercles, aux premières, aux enterrements de marque, ayant bien soin d'être vu et cité par la presse, parmi ce fameux groupe si élastique et à certains jours si étrangement composé du « Tout Paris ». Cependant Baudry avait rencontré le succès dès ses débuts, il était célèbre, mais seulement dans le monde de ses confrères que le caractère si personnel de son talent avait frappés, et parmi les amateurs émérites qui étaient séduits par la saveur toute nouvelle de ses œuvres.
Son nom ne devint tout à fait populaire que lorsque furent exposées ses grandes peintures du foyer de l'Opéra. Il éclata alors comme une fanfare ; les journaux le répétèrent à l'envi ; et la foule;, qui ne se laisse prendre qu'aux grandes images, comme ces illettrés qui ne savent lire que les gros caractères imprimés, s'aperçut enfin, ou crut s'apercevoir, de tout le talentque depuis longtemps les artistes et quelques critiques avaient salué chez le jeune Maître.
Ce succès retentissant qui couronnait un si long effort, un labeur de dix ans, le peintre l'accueillit assez froidement. Gomme tous les artistes sans doute, il aimait la louange, de
même qu'il était profondément sensible à la critique ; mais encore fallail-il que l'éloge lui parût venir de bonne source. C'est dans ce sentiment qu'il écrivait alors, à M. de Rochebrune : « Si je dédaigne le bruit et le jugement aveugle de la foule, j'aime la louange délicate des vrais artistes et des hommes de bien. La vôtre m'est infiniment précieuse... »
Avant d'arriver à l'examen des œuvres de Paul Baudry, il faut, à la suite de cette rapide étude du caractère de l'artiste, indiquer les différentes étapes des débuts de sa carrière. Et j'ai, pour les établir, un document aussi précieux qu'authentique : une lettre dans laquelle le maître a bien voulu évoquer pour moi les souvenirs de ses premières années. — C'est Baudry peint par lui-même. — Dans cette lettre datée de mars 1871, il répondait au désir que je lui avais exprimé de publier dans VArt un article intitulé le Preiiiier maître de Baudry. — Je crois que rien ne peut mieux faire connaître ce grand artiste que ces pages écrites à bâtons rompus, si pleines de cœur, si sincères et parfois si émues et si élevées.
Les voici donc, sauf quelques passages qui n'offriraient pas d'intérêt, m'étant tout personnels.
« Mon cher Alexandre,
» .Je vous remei-cie de votre bien aimable souvenir, et j'irai un de ces dimanches vous voir. .Je vous croyais à Fontenay; Guitton, que j'ai vu quelquefois, avait oublié de me dire votre retour.
» Je vous remercie aussi, cher ami, de ce que vous voulez bien faire pour moi. Parler du père Sartoris, c'est me faire grand plaisir. Vous savez l'affection et la reconnaissance que j'ai pour cet excellent homme, et rien ne pouvait me faire plus de plaisir.
» Quant à moi, mon cher Alexandre, je ne crois pas que les faits
et gestes insignifiants d'un artiste de ma sorte puissent intéresser beaucoup. Je n'ai commencé à exister légalement qu'au moment de mon second prix de Rome ; ne parlez donc qu'en passant de ce qui me regarde. On a beaucoup abusé, à mon sens, de la biographie, c'est la manie de notre temps. Si j'étais quelque chose pour l'avenir, ce qui est douteux, j'aimerais mieux qu'on dise, ce que l'on dit du reste de beaucoup de personnages incontestables : On ne sait pas l'année qu'il naquit et sa vie est totalement inconnue, mais voici ce qu'il fit.
» Le père Sartoris est venu en Vendée, à la Roche, vers 1824 ou 25. Il avait habité Paris pendant trois ans et fait ses études de peintre dans l'atelier d'Abel de Pujol. Ses débuts avaient été d'un ouvrier : Il était plâtrier. C'est avec un petit pécule amassé à grand peine qu'il avait pu arriver à Paris et se livrer à la peinture qu'il aimait passionnément. — J'étudiais la musique chez Depas, son ami intime, lorsque je le vis pour là première fois. Il demanda à mon père de m'enseigner le dessin. Mon brave père eut voulut me faire violoniste, c'était son rêve et il ne céda qu'à regret. La musique était sa préoccupation constante, et à chaque voyage en Vendée sa première question était toujours celle-ci : Travaille-tu toujours ton violon ?
Je mentais, pour ne pas lui faire de peine ; car j'avais le violon en horreur, avec tous les Viotti, les Krentger que j'avais raclés depuis l'âge de de neuf ans jusqu'à satiété, sans le moindre succès.
» Je crois que le père Sartoris fut nommé au lycée vers 1830.
» Je commençai sérieusement le dessin vers l'âge de treize ans, il s'agissait de me faire peintre-décorateur. Mais comme nous n'avions que peu de ressources, mon père comptait que mon talent, absolument fictif sur le violon, m'aiderait à vivre à Paris.
» J'y vins un peu avant seize ans, en 1844, et j'entrai chez DroUing.
» Si j'avais été un parisien, il est probable que dans cette période de treize à seize ou dix-sept ans, j'aurais appris complètement mon métier. Malgré la bonne volonté du père Sartoris, son intelligence et son affection pour moi, je ne fis presque rien à La Roche. — J'avais peu de livres, si ce n'est la bibliothèque d'un M. Breton, marchand de nouveautés, notre voisin, dans laquelle je m'enfermais tous les dimanches.
» C'est là que j'appris que Louis XVI avait été tué par les révolutionnaires, ce qui me fit pleurera chaudes larmes. Il est vrai que je faillis pleurer également sur la Révolution, lorsque je vis un jour cette phrase à propos de Napoléon I" : Fils de la révolution, il tua sa mère.
» Voilà ma naïve enfance, et quel sort ont les petits provinciaux. J'aurais donné ma main gauche pour avoir un traité d'anatomie et de perspective. J'ai même essaj^é de l'apprendre tout seul ; et si j'avais eu l'esprit mathématique, j'aurais peut-être renouvelé un miracle de Pascal à propos d'Euclide. Mais j'ai toujours eu une caboche rebelle aux chiffres et à la géométrie.
» Mon pauvre père Sartoris est mort en 1857. Je crois qu'il a pu savoir avant sa mort que j'avais une première médaille. Ça été sa dernière joie. »
Rien à ajouter à ces lignes qui nous montrent le Maître tel qu'il était : d'une excessive sensibilité, un peu ombrageux, redoutant les regards profanes, préférant lu silence de la presse aux piqûres quelle fait souvent par ses critiques ou ses éloges maladroits ; et cependant désirant cette publicité, qui l'inquiète pour lui-même, la voulant pour la mémoire de celui qu'il appelle tendrement « son père Sartoris », son second père en effet, le père do sa glorieuse destinée — pour lequel il conservait un culte tout filial, car Paul Baudry possédait au plus haut degré cette vertu des âmes d'élite : la reconnaissance.
Pour reprendre le récit où il Fa laissé, j'ajouterai qu'à ce Salon de 1857 où il remporta, du premier coup, une première médaille, Baudry avait exposé la Fortune et rEnfant, que l'on voit au musée du Luxembourg, et le Supplice d'une Vestale, qui a figuré pendant plusieurs années dans la même galerie et se trouve désormais placé parmi les œuvres capitales du musée de Lille. Il y avait encore un charmant petit Saint'Jean.QinnQ délicieuse petite toile que la lithographie a popularisée, Léda, et le célèbre portrait de M. Beulé.
Le Supplice d'ime Vestale était son envoi de Rome de cin-
quième année, la Fortune était celui de troisième. Il l'avait expédié de la villa Médicis à son ami, notre éminent compatriote, le statuaire Gaston Guitton, en vue de l'exposition de 1855. Mais Guitton, qui avait jugé l'œuvre tout à fait remarquable, ne voulut pas qu'elle allât se perdre dans la cohue des interminables galeries d'une exposition universelle. Il garda le tableau dans son atelier, malgré les protestations de Baudry, et le réserva pour le Salon de 1857, oii il obtint un si grand et si légitime succès.
C'est en effet une œuvre exquise, et qui vérifie une fois de plus le fameux vers proverbial de Corneille : « Mes pareils à deux fois ne se font point connaître. » On y trouve déjà tout ce qui restera la note dominante de l'art de Baudry : la grâce, le charme et des finesses de modelé inimitables, avec d'incomparables délicatesses de colorations.
Au Salon de 1859, Baudry envoya : la Madeleine, qui est au musée de Nantes ; la Toilette de Vénus, une gracieuse composition qui est actellement au musée de Bordeaux^ après avoir passé parles galeries du Luxembourg ; puis les portraits de M""" de la Bédoyère, de M. de Vilgruy ; celui de M. Jard- Panvilliers, une de ses œuvres maîtresses qui a retrojivé son succès du premier jour, il y a six ans, à l'exposition de l'Orangerie des Tuileries.
Il y avait aussi et surtout, à ce Salon de 1859, une toute petite tête d'enfant, une étude plutôt qu'un portrait, mais une étude d'une virtuosité accomplie. Elle était intitulée : Guillemette et elle eut l'honneur d'être rapprochée par la critique, de la célèbre petite Infante de Velasquez, du salon carré;, au Louvre. Ce fut un véritable engouement; on était surpris par le brio de cette exécution, attiré par le ragoût de cette couleur blonde et vibrante. Les classiques ne peignaient pas avec cette liberté, cette verve, et les romantiques — il en survivait encore en ce moment — ignoraient cette délicatesse de dessin et ne modelaient pas avec cette sûreté.
En 1861 paraît Charlotte Cordai/, la toile si dramatique du musée de Nantes ; un second petit saint Jean, ou plutôt un portrait d'enfant, le fils de M""" la comtesse de la Bédoyère, vêtu de la peau de mouton traditionnelle ; puis plusieurs portraits qui le classent au premier rang- des portraitistes de l'École française. Celui de M. Gnizot, une de ses plus belles peintures, une œuvre d'un style sévère, très étudiée, très poussée, une œuvre accomplie ; et les portraits de M. le baron Dupin et de M"'' Madeleine Brohan de la Comédie Française. Entre temps, il avait jeté de gracieuses figures de femmes au milieu de compositions allégoriques dont la couleur avait des séductions inaccoutumées aux peintres de notre époque. C'était la coquetterie des colorations des maîtres du milieu du siècle dernier, unie à l'élégante perfection du dessin d'un artiste de la Renaissance. Ces premières peintures décoratives étaient destinées au salon de M""® la comtesse do Nadaillac, à l'hôtel de Caillera, à l'hôtel Pould. — Il fit également dans ce style charmant des cartons, les Cinq-Sens, pour l'exécution de tapisseries placées au Palais de l'Elysée. Ces cartons ont été détruits dans l'incendie de la manufacture des Gobelins, pendant la Commune.
Enfin, en 1863, il remporta une victoire décisive avec la Perle et la Vague, grande figure nue, dont le modelé ferme, vivant, la couleur brillante et vraie^ contrastaient avec les colorations atténuées, douceâtres, fades à force d'être jolies^ de V Amphytrite de M. Gabanel qui figurait tout à côté. La bataille fut engagée entre ces deux toiles, et si le public allait à la peinture de M. Cabanel, comme les enfants vont aux bonbons roses^ verts, bleus, de l'étalage d'un confiseur, — les artistes et la haute critique donnèrent le prixàBaudry qui
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ce jour-là, fiL sans s'en douter, par sa conscience et sa sincérité, gagner aussi un peu la bataille au réalisme, et prépara la venue de ce que l'on appelle aujourd'hui : la nouve^lle école. 11 y avait en effet dans cette loile des gris d'une délicalesee infinie, deces reflets d'air nacrés si à la mode à présent, et ([u'il avait vus dans la nature et trouvés au bout de son pinceau, bien avant c(ue les pseudo-régénérateurs de la peinture, impressionnistes, pleinairistes, et autres novateurs en istc, aient cru les avoir inventés.
A ce même Salon figuraient les portraits du peintre Eugène Giraud et de M""' Jane Essler, artiste dramatique.
En 18()5 Baudry n'a que deux toiles aux Ghcimps-Elysées. Diane, une figure do grandeur naturelle d'une coloration supérieure à son mouvement et à son dessin, et un petit portrait, haut comme la main, mais un chef-d'œuvre, le portrait de son frère, l'architecte Ambroise Baudry. — Cette petite merveille est une des toiles qui ont le pltis frappé les artistes et le mieux révélé l'originalité comme la puissance du maître. C'est une peinture très étudiée, et cependant faite de verve, enlevée comme une esquisse. Le fond est à peine couvert d'un glacis d'huile teintée de vert qui laisse paraî're la toile, et sur ce ton clair, vibrant, le personnage s'enlève avec la vigueur et la netteté de la vie.
Après ce Salon de 1865 Baudry disparaît des expositions annuelles, il est tout entier à la conception et à la préparation de son grand travail de l'Opéra. Avant d'aborder cette immense création qui déciderait de la gloire de son nom, il voulut se recueillir dans la contemplation et l'étude des maîtres des plus grandes époques de l'art. Il retourna en Italie et copia pieusement, avec respect, avec foi;, les grandes figures
de Michel-Ange, les Sybilles de la chapelle Sixtine, et quelques-unes des Loges de Raphaël. Ces copies se voient aujourd'hui à l'Ecole des beaux-arts.
De Rome, il alla à Londres, copier les cartons de Raphaël, d'Hampton-Gourt. Il en fît des réductions que dans un élan de reconnaissance patriotique, au moment de la libération du territoire, il offrit gracieusement à M. Thiers. Le Président, qui avait cependant préludé à sa vie politique par des travaux de critique d'art, refusa ce royal présent, sous ce stupéfiant prétexte : qu'il n'admettait dans sa collection que des copies à l'aquarelle.
Après l'Italie, Baudry visita TEspagne. Il avait à y voir les célèbres Rubens, de Madrid ; et, après les demi-dieux de la renaissance italienne, il voulait connaître les maîtres si différents, mai^ si grands aussi, de l'Ecole espagnole. Il revint étonné, émerveillé par Velasquez. La puissante réalité des œuvres de ce peintre, son dessin si expressif, sa robuste et rapide exécution, tout cela l'avait empoigné, enthousiasmé. Et de ces voyages date un changement profond dans sa manière. Elle devient plus large, plus libre, ne reproduit sant plus la nature que dans ses traits essentiels et caractéristiques,simplifiant pour aller plus rapidement comme s'il eût voulu saisir son modèle au vol, en faire en quelque sorte le portrait instantané. C'est ainsi qu'il était arrivé à exécuter en une journée toute une grande figure de ses peintures de l'Opéra ; de même qu'il peignait dans une après-midi la tête d'un portrait. Et il était tellement maître de son métier, qu'il pouvait réaliser ce tour de force sans que l'œuvre laissât paraître une défaillance, sans qu'elle cessât d'être serrée, précise, sincère, consciencieuse.
« Velasquez devait faire ainsi », me disait-il un jour que j'étais monté à son atelier vers cinq heures^, et où je le trouvai en face d'une grande toile blanche sur laquelle un portrait d'homme était tracé par quelques lignes sommaires, tandis que tout le visage était peint. « Je l'ai commencé après
déjeûner », ajouta-t-il, et il me reparla de son séjour en Espagne et de ce Velasquez, le puissant ancêtre denos réalistes contemporains, qui, lui, n'était pas un trivialiste.
Je le vois encore ce portrait, c'était une figure de blond au teint vermeil, avec une moustache et des favoris d'un châtain un peu ardent ; les yeux bleus étaient humides de vie, les carnations avaient le brillant, l'éclat de la réalité. C'était le portrait d'un jeune et richissime gentilhomme prussien, de l'époux de la Païva, pour qui Baudry venait de peindre, comme prélude à son Opéra, sa première grande page décorative : un plafond représentant Apollon, dans sa fonction de Dieu du jour, debout sur les nuées et lançant ses flèches d'or vers l'empyrée.
Le maître eut la tristesse de se voir à peu près frustré du profit que sa réputation devait retirer de cette belle œuvre. M"* de Païva ne voulut l'autoriser à introduire dans son hôtel des Champs-Elysées, pour voir la composition en place, que cent personnes, et encore dut-il lui soumettre la liste des élus, parmi lesquels il m'avait fait la gracieuseté de ne pas m'oublier. Je suis donc du très petit nombre de ceux qui peuvent parler de cette toile autrement que par ouï-dire. Le dessin en était élégant, nerveux, la couleur brillante, dorée comme il convenait au sujet ; et la composition offrait cette originalité, cet imprévu qui distinguent les conceptions de Paul Baudrv.
Pendant qu'il poursuivait sa décoration de l'Opéra, Baudry ne parut qu'à deux Salons. En 1869 il envoya un curieux portrait de son très intime ami Charles Garnier, l'architecte de l'Opéra, très étudié, très vrai ; et en 1872 un autre petit chef-d'œuvre comme le portrait de son frère Ambroise, le
portrait de son ami Aboul, vêtu et coiffé de fourrures comme un boyard.
Enfin, en 1874, sonna l'heure du triomphe. Les peintures de rOpéra achevées furent exposées à l'Ecole des beaux-arts, et il n'y eut qu'un cri d'admiration devant cet ensemble décoratif, le plus considérable qui ait été peint en ce siècle. Il n'y eut qu'une voix pour proclamer Maître notre cher et illustre compatriote. — Dans cette œuvre désormais immortelle, il était parvenu à force d'indépendance dans la conception, d'audace heureuse, à rarjiimer, à rajeunir cette forme de l'art qui se traînait dans les redites et les poncifs, qu'on croyait à jamais épuisée, morte : l'Allégorie. Et cela, en adaptant au vieux poème un air nouveau. C'est-à-dire en étant tout à fait moderne.
H s'était inspiré des Maîtres de la Renaissance pour leur dpmander le secret de leur grand style, mais il était resté un peinire du xix* siècle et même très parisien. C'est ce mélange de style et de modernité qui surprend, étonne, séduit et charme dans les œuvres de Baudry. — Son exemple aura révélé aux classiques que l'on pouvait s'inspirer des Maîtres, les continuer, tout en étant un peintre vivant et actuel ; et à la jeune école, il a montré que la science que l'on puise aux études académiques, ne pouvait que servir celle que l'on peut acquérir par l'étude de la nature.
C'est ainsi que Baudry occupe dans l'art contemporain une place supérieure et tout à fait à part. Il a mis en œuvre une esthétique nouvelle, reposant sur le respect de la tradition, la sincérité du savoir, unies à la liberté la plus absolue de l'initiative du peintre dans son inspiration comme dans ses moyens d'exécution. Et j'insisterai sur ce dernier point, car l'exécution est un des traits caractéristiques des œuvres de Baudry. Il peignait avec une rare habileté, mais un sanssouci absolu des recettes et formules enseignées et acceptées. De même qu'il a une palette à lui, avec des cqlorations si rares, si délicates, qu'il semble les avoir empruntées à
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