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BERGER (Paul)
Membre de l’ Académie de Médecine,
Professeur de Clinique chirurgicale de la Faculté de Médecine de Paris.
Paul Bercer, fils d'un pasteur de l'Eglise réformée, naquit le 6 Janvier 1845, à Beaucourt dans ce fragment du pays d'Alsace, voisin de Montbéliard, que le traité de 1871, avait laissé à la France et qui, jusqu'en 1918, fit partie du territoire de Belfort.
Il mourut en 1908, dans son service de la Clinique chirurgicale de l'hôpital Necker, sans avoir eu la joie de voir les provinces perdues, retrouver la patrie de leur cœur.
Beaucourt était un grand village de la principauté de Montbéliard, de langue et de pensée latine, mais qui ne fut cependant rattachée à la France que sous la Révolution. Les quatre Seigneuries et le Comté, dit Reclus, comme on nommait ce territoire, avant qu'il devint l'éphémère département du Mont Terrible, n'étaient alors qu'un de ces dix-neuf cents Etats, petits ou grands royaumes, duchés, fiefs de noblesse qui constituaient le Saint Empire germanique à la fin du dix-huitième siècle. Le grand duc de WVurtemberg le détenait à titre féodal tout en restant sous une suzeraineté très vague de la France.
Un traité établissait bien les droits des contractants, mais ses clauses donnaient lieu, surtout en ce qui concernait la liberté religieuse, à de nombreuses discussions. Luthériens et catholiques étaient loin d'être toujours d'accord. Un seul point les réunissait ; en dehors de toute discussion dogmatique les habitants de la principauté sentendaient pour reconnaître avec la chanson populaire du bonnetier de Montbéliard, que si le pain venait d'Alsace, le vin glorieux ne pouvait provenir que de la seule Bourgogne.
Le peuple et les bourgeois parlaient la douce langue de France, sans y introduire le moindre mot tudesque. Si la cour
était d'essence germanique, elle suivait les modes françaises, et une fois au moins, elle avait servi d'exemple à Versailles. Quand le Bien Aimé prit successivement ou dans le même temps, pour maîtresses, les sœurs de Châteauroux, n'imitait-il pas l'exemple de Léopold Eberhard qui régna sur la principauté de 1693 à 1723, et avait attaché à la personne de son épouse, Anne Sabine, les quatre filles d'un tailleur d'habits : Sébastienne, Henriette-Edwige, Polyxène et Elisabeth-Charlotte dont les beautés, encore que différentes, étaient remarquables.
Lors de la Révolution, à Montbéliard comme en France, un prince pacifique répondit des faux pas de ses aïeux, mais sa destinée fut toutefois moins tragique. Frédéric Eugène, marié avec Dorothée, nièce du grand Frédéric, régnait en 1795, suivant une étiquette que n'aurait pu qu'approuver le bon roi Pausole, quand un général français, Després Grassier, Sans Culottes aux mœurs pures, occupa les quatre Seigneuries avec 15 gendarmes. Le 10 Octobre de cette même année, la Convention envoya dans ce pays calme un représentant du peuple, Bernard de Saintes, et dès lors, si l'on en croit J. Viennot, «il commença à faire chaud, dans ce petit coin de terre comme dans une clairière au milieu d'une forêt en flammes ». La Terreur cependant s'apaisa vite au pays de Montbéliard: l'échafaud fut bien dressé sur la place de l'Hôtel-de-Ville, mais ne fit pas de victimes dans la population paisible, seul un chat, dit-on, eut le cou tranché pour montrer combien fonctionnait facilement l'instrument humanitaire qu avait conçu le docteur Guillotin.
À cette époque trouble de l'histoire de notre pays, le grand père de Paul Berger eut une mission à remplir, mission redoutable aux heures où une tête était fragile sur des épaules civiques. Sous l'autorité débonnaire de Frédéric Eugène, qui était catholique mais dont les enfants étaient protestants, les habitants de Montbéliard auraient vécu en paix si les catholiques, appuyés sur la France, et les luthériens soutenus par l'Allemagne n'eussent eu comme joie suprême de se persécuter les uns les autres.
À son aurore, la Révolution avait consacré le principe de la liberté religieuse, mais avec Robespierre et le culte de la Raison, prêtres et pasteurs furent molestés et Charles Eugène Berger, pasteur luthérien, fils d'un armurier de la cité, fut délégué par ses concitoyens pour en appeler à la Convention. La mission présentait quelque péril. Elève de la Faculté de Tubingue, cœur sensible, imbu des doctrines de Jean-Jacques, il fut un avocat heureux, et se tira à son honneur de sa plaidoirie devant la redoutable assemblée. À son retour à Montbéliard, il ne fut plus désigné par ses concitoyens que sous le nom de Berger- Convention. Il semble probable que cela ne lui fut pas spécialement agréable; il quitta assez rapidement la ville pour devenir pasteur à Beaucourt, où il mourut en 1827. Son fils qui devait être le père de notre maître Paul Berger lui succéda. Il se maria avec la fille d'un éditeur parisien; huit enfants, cinq fils et trois filles naquirent de cette union. Après quelques années de séjour à Beaucourt, le pasteur Eugène Berger fut désigné par le Consistoire pour exercer son ministère à Paris, au Temple de la Rédemption. Paul Berger avait à cette époque dix ans; il semble bien que dans ses premières années il eut le désir d'entrer dans l'armée.
C'était 1855, l'époque brillante du troisième empire, les enfants allaient le dimanche à la sortie du temple assister derrière les grilles du carroussel aux revues de la garde impériale, réminiscence de l'épopée, les dragons chevelus, les grenadiers dont les bonnets à poils rappelaient la vieille garde etlesrougeslanciers fourmillant dans les piques comme des fleurs de pourpre dans l'épaisseur des bles...
Elève brillant au lycée Saint-Louis, comme ses frères, qui, dans la vie suivirent une voie toute droite et sans intrigues, et par leur seule valeur assurèrent dans l'Etat des charges importantes, Samuel le théologien, chargé de cours à la Faculté de Paris; Philippe, professeur au Collège de France, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Théodore, Administrateur de la Banque Ottomane; Elie, professeur à l'Ecole des
Chartes.
En 1865, Paul Berger a vingt ans; sans hérédité médicale, sans que rien d'apparent puisse expliquer cette vocation, il se fait inscrire à la Faculté de médecine. Il semble bien qu'il prit cette décision après avoir été assister à une leçon de Denonvilliers, ce professeur extraordinaire dont le souvenir ne vit plus guère dans la mémoire des étudiants que par la description de l'aponévrose qui porte son nom, mais qui, si l'on en croit Reclus, faisait son cours avec l'ardeur et la conviction d'un confesseur de la foi. Il savait être éloquent alors même qu'il expliquait la façon de faire un spica de l’aine ou le maniement des compresses longuettes.
Quoi qu'il en soit, Paul Berger entra à la Faculté de médecine à la grande désolation de son professeur de rhétorique au Lycée Saint-Louis, M. Boutan, qui voulait en faire un normalien. Externe des hôpitaux, à son premier concours, interne l'année suivante, son maître fut alors Gosselin. Rochard, chirurgien de l'hôpital Beaujon, et qui fut son disciple très aimé, rapporte à ce sujet l'anecdote suivante qu'il y a lieu de croire véridique. Un jour que Paul Berger l’assistait à la Pitié au cours d'un pansement, Gosselin remarqua son adresse et lui dit : « On dirait que vous savez tricoter », et c'était vrai; il savait même broder, et peut-être ces travaux à l'aiguille préparèrent-ils le jeune chirurgien à la pratique des autoplasties délicates et compliquées dans lesquelles il devait exceller plus tard. Le concours de l’externat franchi, Berger alla demander à Périer dont il devait rester l'élève très fidèle et dont il ne parlait jamais dans son service sans une émotion qu'il dissimulait mal, d'entrer dans sa conférence.
Il arriva à l'internat en 1867, dans une promotion de 39 titulaires. Au bout de quatre ans il obtenait la médaille d'or qui, à cette époque, était unique pour la médecine et la chirurgie.
C'était alors les heures lourdes d'angoisse et de sombre désespoir de 1871. Paul Berger entra comme aide-major dans le troisième bataillon du premier régiment des gardes mobiles de la Seine. Après les premières défaites, les troupes sont refoulées sur le camp de Chalons où régnait la plus grande confusion et où affluaient sans trêve les épaves de la journées de Reischoffen.
Fig. 85. — Paul BERGER (1871).
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Canrobert est accueilli par les huées des troupes en désordre, c'est la confusion, la honte, la défaite et ses soirs lugubres. Dans son indignation, sa détresse morale, Berger accusait de ces crimes contre la discipline, les distributions irrégulières de vivres, la faim, mauvaise conseillère, et surtout les intendants dont l’un se pendit, exemple que tous devraient suivre, écrit-il dans une lettre adressée à sa mère.
Après Sedan, les mobiles de la Seine sont refoulés sur Paris, ou on les cantonne au camp de Saint-Maur. Après le 4 Septembre, les officiers sont nommés à l'élection par leurs soldats, ce qui n'améliore que peu la discipline, les mobiles combattent cependant avec un courage digne d'un meilleur sort. Une armée ne s'improvise pas. Son bataillon prend part successivement à l'attaque d'Epinay, pendant la bataille de Champigny, puis au combat de Buzenval. Les jours sombres de la Commune avaient laissé dans l'esprit de Berger une impression d'horreur profonde. Il avait repris son service d'interne dans les salles de Gosselin à la Charité. Dans l’atroce bataille des rues, les incendies s'allument autour du vieil hôpital. Tour à tour brüûlent, en ces heures de folie populaire, la Cour des Comptes, les Tuileries, l'Hôtel-de-Ville. Des blessés affluent qui apportent l'écho des bruits sinistres du dehors. La poudrière du Luxembourg, proche de la maison qu'habitent ses parents, rue de Vaugirard, fait explosion en un fracas terrible.
C'est un des derniers actes du drame atroce de la guerre civile. Après l'entrée des troupes de Versailles, Berger peut rejoindre les siens.
Dans les années qui suivent la guerre et la Commune, il travaille avec acharnement, et le succès vient vite récompenser ses efforts. Prosecteur en 1874, agrégé deux années après la fin de son internat, en 1877, il est nommé au bureau central. En quatre années, il avait parcouru les plus dures étapes de la carrière des concours.
Chirurgien des Incurables de Bicêtre, de Tenon. Pendant sept années, il assure un des services de Lariboisière. Nommé
professeur de Clinique il resta à la vieille Pitié jusqu'en 1900, époque à laquelle Terrier allant être frappé par la limite d'âge hospitalière, échangea comme cela avait été convenu entre eux, la chaire de médecine opératoire contre celle de clinique chirurgicale. Berger vint alors à l'hôpital Beaujon; il y resta jusqu'en 1904, époque où il reprit à l'hôpital Necker la chaire de clinique dans le service où il devait mourir.
Les honneurs académiques lui étaient venus très vite et sans qu'il les eut quémandés. Membre de la Société de Chirurgie à 32 ans, dix années plus tard il était élu président. En 1892, il entrait à l'Académie de Médecine. Le ruban rouge lui vint tard, et il n'avait été promu Officier de la Légion d'Honneur que quelques années avant sa mort.
Paul Berger a vécu la plus belle, la plus passionnante époque de la Chirurgie française.
Interne à 25 ans en 18/0, aux heures grises où les résultats opératoires étaient effroyables dans la plupart des services hospitaliers, il était chirurgien du bureau central sept années plus tard, au moment où l'application stricte des techniques antiseptiques que Lucas Championnière, pèlerin passionné d'Edimbourg, venait d'apprendre chez Lister, allait permettre toutes les audaces bienfaisantes.
La période de vingt-cinq années qui s'étend de 1850 à 1875 a vu se succéder tour à tour des hommes de haute valeur, chirurgiens formés à la rude discipline des concours dont l'audace s'accrut lorsque la découverte de l'anesthésie (1846) élargit le cercle des interventions pratiquées jusqu'alors. Mais il faut bien reconnaître que les résultats de leurs opérations — dont la technique était cependant logique et le manuel opératoire bien réglé — fut dans l'ensemble lamentable.
C'était l'heure où Chassaignac et Maisonneuve inventaient et utilisaient leurs instruments terribles, les écraseurs linéaires, appareils redoutables, qui renouvelés du serre-næuds de Desault, et du tourniquet à boule de Mayor, permettaient d'amputer un membre ou d'enlever un sein sans effusion de sang. Méthodes
Fig. 86. — Le Professeur BERGER membre de l'Académie de Médecine (1906).
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dites oblitérantes, qui en obturant les vaisseaux laissés ouverts par l'instrument sanglant, empêchaient la propagation de l'infection dite nosocomiale. C'était l'époque où la cautérisation abandonnée autrefois par Ambroise Paré et que les chirurgiens du XVIII* siècle ne pratiquèrent que rarement, où les caustiques connurent une nouvelle fortune; tandis que Bonnet enlevait un sein, et que Chassaignac amputait une cuisse à la suite de Maunoury et de Girouard, à l'aide d'une pâte où entrait un mélange d'acide sulfurique et de garance.
La mortalité atteignait dans les hôpitaux une proportion plus élevée qu'au temps de Dupuytren.Leschirurgiensopérantsousanes.thésie générale n'avaient plus la hantise de la rapidité; plus réglé certes, l'acte opératoire était plus long, mais les causes d'infection se multipliaient, infection qu'apportait le chirurgien et ses élèves qui sortaient de l'Amphithéâtre pour rentrer dans la salle d'opération et de leurs mains souillées semaient l'infection purulente et enregistraient impuissants des désastres sans en pouvoir déterminer l'origine. Ceux, écrit Vallery-Radot dans son beau livre sur la Vie de Pasteur, qui ont traversé une salle de blessés et d’amputés pendant la guerre de 1870, et plus encore ceux qui étaient étudiants en médecine à cette époque, ont conservé un tel souvenir de ce spectacle qu'ils en parlent avec effroi. Tous les blessés suppuraient; une odeur âcre et fétide vous enveloppait et vous poursuivait. La septicémie était partout. Le pus, disait un étudiant d'alors, devenu depuis le Professeur Landouzy, semblait germer de toute part, comme sil avait êté semé par le chirurgien. Denonvilliers, parlant à ses élèves, déclarait dans une de ses leçons:
« Quand vous aurez une amputation à faire, regardez-y à dix fois, car si nous décidons une opération, trop souvent nous signons un arrêt de mort. »
Verneuil, en pleine activité chirurgicale, s'écriait :
« Plus d'indications précises, plus de prévisions rationnelles : abstention, conservation, mutilations restreintes ou radicales, débridement préventif ou consécutif, extraction précoce ou retardée des projectiles ou des esquilles,
pansements rares ou fréquents, émollients ou excitants, secs ou humides, avec ou sans drainage, rien ne réussit. »
Pendant le siège de Paris, dans le Grand Hôtel qui avait été transformé en ambulance, Nélaton, désespéré de ses efforts impuissants, et à la vue de tant d'opérés qui se succédaient dans la mort, déclarait que celui qui triompherait de l'infection purulente, mériterait une statue d'or. Une piqûre d'épingle est une porte ouverte à la mort, affirmait Velpeau. L’infection nosocomiale, englobait en un terme imprécis: l'infection purulente, la pourriture d'hôpital, l'érysipèle, la septicémie. Tandis que l'ovariotomie, en Angleterre et en Alsace, avait été pratiquée avec une importante proportion de succès, à Paris n'avaient été enregistrés que des revers; toutes les opérées étaient mortes tour à tour entre les mains d'hommes dont l'habileté technique était indiscutée. Comme on n'osait plus faire une seule de ces opérations dans les hôpitaux parisiens et que l'on pensait que l'infection était causée, ce qui n'était exact qu'en partie, par les locaux malpropres où l'on opérait, l'Assistance publique avait loué une maison isolée dans un endroit quon présumait salubre. Les habitants de l'avenue de Meudon virent, quelques années avant la guerre de 1870, entrer successivement dix femmes dans cette demeure et dix fois aussi, ils en virent sortir, peu de temps après un cercueil. Dans leur ignorance effrayée, ils avaient donné le nom de « Maison du crime» aux locaux loués par l'Assistance publique...
Quelques hommes, cependant, naturellement soignés de leur personne, et qui ne sentaient qu'un goût médiocre pour l'anatomie pathologique et faisaient faire les autopsies par leurs élèves avaient comme Sédillot à Strasbourg et plus tard Kæberlé, Bæckel, Pean, Lefort, obtenu des résultats inespérés et faisaient en opérant avec des instruments propres de l'asepsie sans le savoir.
Ces chirurgiens opéraient en vêtement de ville, à bout de pince, sans se souiller, comme nos grands Ancêtres de l'Académie Royale; mais dans l'ensemble les résultats étaient navrants. Tandis
qu'en France sévissaient les joutes académiques sur l'origine de l'infection des plaies, lord Joseph Lister avait en 1867, publié un travail sur le traitement des fractures ouvertes où il mettait en évidence toute la valeur des travaux de Pasteur. En France seul, Lucas Championnière comprit vite l'importance de la méthode de Lister. Convaincu de la valeur technique des procédés du chirurgien de Glasgow il ne put les appliquer de façon méthodique que deux années plus tard, au cours d'un remplacement qu'il fit dans le service de Panas, à Lariboisière, qui avait la réputation d'être le plus malpropre de Paris. Les résultats qu'il obtint furent tels, que beaucoup d'incrédules comprirent qu'il y avait là quelque chose que l'on n'avait jamais vu et que la chirurgie allait entrer dans une période nouvelle. Ces données si précises, l'exposé lumineux de faits éclatants, provoquaient cependant des oppositions irréductibles chez des aveugles qui ne voulaient pas voir. Il faut relire les Bulletins de la Société de Chirurgie, dans les dix années qui suivent la guerre de 1870 pour voir combien les vérités les plus simples ont de peine à se faire jour.
En 1885, Després, chirurgien de la Charité, encore en pleine activité (il mourut en 1890), présentait la statistique des érysipèles observés dans son service, statistique qu'il dénommaitle “calendrier de l'érysipèle” où, d'une façon toute métaphysique, il établisssait la non contagiosité de ce dernier. Quelques hommes, cependant, épris des réalités objectives, et qui avaient l'horreur des paroles vaines, comprirent vite et sans se soucier des sarcasmes qui accueillaient les gestes un peu compliqués — «rite écossais » — appliquèrent dans toute sa rigueur la technique de Lister. Charles Périer, alors chef de service à la Salpétrière, y organisa dans l’ancien appartement de Trélat, une modeste clinique où, avec Lucas Championnière, Nicaise, Terrier et Berger, furent pratiquées quelques laparotomies suivies de succès.
Les cinq chirurgiens, décidèrent d'opérer ensemble et constituèrent l’équipe à l’heureuse fortune qui obtenait des succès opératoires rarement observés ailleurs. Au bout de quelques années, l'équipe se dissocia, Nicaise, malade, consacra son activité
à l'étude de l’histoire de la médecine, Championnière, Terrier et Berger devinrent des chefs d'école.
Quand Terrier, entre 1890 et 1895, démontra la supériorité d'une technique aseptique stricte sur les méthodes antiseptiques, Berger, sans hésiter, se rallia aux idées du maître de Bichat. Dans son service de la Pitié, puis de Beaujon, l'asepsie fut appliquée suivant des règles précises. Il fut un des premiers à utiliser les gants de caoutchouc dont son collègue et ami, Jalaguier, lui avait appris l'usage. Il avait cependant conservé une secrète affection pour les antiseptiques. Pendant bien longtemps après avoir pratiqué une cure radicale de hernie, intervention dans laquelle il opérait avec maîtrise et une constance d'heureux résultats, après avoir fait une hémostase méticuleuse, et employé la soie, il couvrait la ligne de suture cutanée d'une légère couche d'iodoforme, dont le parfum tenace était bien difficile à faire disparaître. Un jour, sa panseuse fidèle, ne retrouva plus le flacon rituel, son interne fut accusé d'avoir joué un rôle actif dans sa disparition et les paroles ailées que m'adressa le meilleur des maîtres, en me prédisant une triste carrière chirurgicale, me firent beaucoup de peine, mais l'‘odoforme ne fut plus employé dans le service.
Berger arrivait à l'hôpital à une heure moins hâtive qu'autrefois Dupuytren, mais cependant si matinale qu'elle plongerait aujourd'hui dans le désespoir nosjeunes collègues; cependant,une lointaine promenade (il habitait rue de Bourgogne) l'avait amené par la maison de Santé de Neuilly où la Marquise, où la Comtesse avaient attendu le maître très aimé de sa clientèle qui fut considérable. Nulle réputation ne fut plus justifiée, mais c'est à l'hôpital que Paul Berger se révélait tout entier. Après les interventions, la longue visite se déroulait, et auprès des pauvres, des créatures abandonnées du destin, cet homme infiniment bon, abandonnait la brusquerie apparente qui effrayait un peu ceux qui ne le connaissaient pas de longue date; avec une méticuleuse attention il vérifiait les appareils à fracture, jamais satisfait de l'application exacte du Scultet,que son assistant n'avait pasenroulé suivant les rites immuables et la situation devenait pour ce dernier
Fig. 87. — Le service de Gosselin.
P. BERGER est assis à gauche du maître de la Charité (1870-1871)
parfois singulièrement tragique lorsqu'il s'agissait d'une fracture du fémur et qu'apparaissait l'ombre de Monsieur Hennequin, qui derrière le patron vérifiait encore le juste équilibre d'un poids et la tension exacte de la corde de traction.
C'est au cours des interventions de chirurgie autoplastique que Berger vraiment était un maître. Celle-ci n'avait été que peu pratiquée jusqu'alors. T'agliacozi était mort depuis plus de deux cents ans; ses compatriotes reconnaissants lui avaient élevé une statue dans l'amphithéâtre de Bologne où il était représenté tenant un nez dans sa main droite. I] n'avait eu ni successeur, ni élève, et sa mémoire était sombrée dans l'oubli jusqu'au jour où le chirurgien allemand, de Græfe, reconstitua par la méthode dite italienne, le nez d'un soldat prussien qui, en 1814, l'avait perdu sous les murs de Paris.
Il avait été suivi par Delpech, de Montpellier, mais depuis lors n'avait plus guère été utilisé que le lambeau frontal de la méthode dite indienne. Berger en prélevant sa greffe pédiculée sur le bras obtint des résultats remarquables qui ne furent égalés plus tard que par Morestin. Les interventions étaient longues et n'étaient pratiquées qu'après un examen répété du malade, de la vitalité, des dimensions du lambeau, de ses connexions vasculaires, mais les résultats dépassaient souvent toutes les espérances et nombreux furent les mutilés de la face auxquels il rendit sinon la joie, du moins la possibilité de vivre.
Les travaux de Berger sur la blépharoplastie, la cheiloplastie, la rhinoplastie sont des plus importants.
Son mémoire sur l'amputation interscapulo-thoracique est resté classique. Ses recherches sur les hernies constituent son œuvre capitale. Il avait eu, au cours d’un travail de bénédictin, la patience d'examiner 10.000 malades, de prendre leurs observations, d'élaborer cet énorme matériel, et il put comme expertau Tribunal de la Seine, régulariser les premiers pas d'une jurisprudence encore hésitante.
Il pratiquait les cures radicales avec une technique réglée et précise et obtenait par la méthode de Bassini des résultats
excellents dans une intervention que l'on considère à tort comme facile. [| reconstituait ses parois à la soie, en multipliant les plans et en réalisant une hémostase absolue. Pendant les deux années où nous avons eu l'heureuse fortune d'être son élève, nous n'avons jamais vu une récidive de hernie opérée par lui.
Les résultats étaient également heureux dans la chirurgie abdominale qu'il pratiquait avec l'aide de son fidèle assistant Rochard, ou avec un de ses internes admis tardivement à l'honneur de l'aider.
S'il ne fut peut-être pas un de ces magiciens de notre art, qui nous apparaissent sous la figure d'un Péan ou d'un Doyen, la précision de sa technique un peu lente, toujours subordonnée à une indication précise, lui permit d'avoir des résultats parfois supérieurs à ceux de ces magnifiques praticiens.
Sans parler de sa collaboration à la «Revue de Chirurgie», au « Dictionnaire encyclopédique», de ses communications à la Société de Chirurgie, l'exposé des titres scientifiques de P. Berger comporte 90 pages, travaux réalisés avec la conscience extrême qui lui fut propre. Îl aimait à répéter la fière devise de la Société de Chirurgie : « Vérité dans la science, moralité dans l'art»; il y avait conformé sa vie. Pour ne pas assurer son service d'hôpital dans des conditions qu il estimait médiocres, il se levait à 4 heures du matin, et avant le départ pour la maison de santé il travaillait dans le calme et le silence aux heures où aucun fâcheux ne vient interrompre la méditation ou le labeur fécond.
Berger ne s'était pas marié. Je ne sais et je ne veux savoir si sa vie eut un mystère, mais cet homme profondément bon et aimant, sut goûter toutes les joies de la famille auprès des siens, et sa sœur, Lydie Berger, pour laquelle il avait une profonde affection, fut l'associée fidèle d'une vie consacrée au labeur.
Il habitait à Sceaux, l'été, au petit château, dans le parc magnifique de la duchesse de T révise. S'il n'avait pour les joies mondaines qu'une médiocre estime, il aimait la musique et fut un auditeur fidèle des concerts classiques du Conservatoire.
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Paul Berger avait gardé la foi de ses pères, et si le dimanche matin, il arrivait plus tard que de coutume à l'hôpital, ce dont ses internes avaient pris bonne note, c'est qu'il avait été assister à une séance du Consistoire dont il était membre. Peut-être, dit Reclus, avait-il connu les combats amers ou la raison s'insurge contre les croyances, mais sa foi résista à l'épreuve, et sans plus creuser les abîmes du problème où vacillèrent de si puissants esprits, il ne tenta pas de mettre d'accord les méthodes de la science avec le dogme de la révélation. Il n'essaya pas de concilier les inconciliables, et il parut échapper à ces heures désespérées de l'adolescence où toutes les ardeurs de vivre s'éteignent pour un moment avec les derniers échos de la vieille chanson. Le pasteur Dieterlen a pu dire de lui sur sa tombe: « qu'il avait donné, à sa génération, le rare spectacle d'un homme fièrement campé dans la vérité scientifique, et tranquillement prosterné devant Dieu ».
On a beaucoup écrit sur l'âme du chirurgien et le livre de notre maître Jean-Louis Faure comporte des pages splendides. Il est un fait d'observation évident, c'est que nous ne réagissons pas en face du malade et de la misère humaine de la même façon. Il est des hommes, et leur sort est je crois très enviable, qui, après avoir exécuté une intervention suivant une technique réglée, fruit de l'enseignement de leur maître, et de leur propre pratique, après avoir donné un peu du meilleur d'eux-mêmes, quittent leur maison de santé, ou leur service hospitalier avec la satisfaction du labeur loyalement accompli, ils ont une force de caractère suffisante pour s'isoler, pour ne plus penser à leur opéré, jusqu'au moment où ils l'examineront à nouveau.
Leur sort est enviable. Ils sont, je pense, peu nombreux. Il en est d’autres, qui se rapprochent plus de l'exemplaire habituel de l'humanité moyenne.lls ont, eux aussi, accomplil'acte opératoire avec des garanties techniques suffisantes, mais après avoir quitté l'hôpital, restent anxieux, se demandent s'ils n'ont pas commis quelque faute, si vraiment l'intervention était indiquée, si l'on ne pouvait faire plus et mieux. Si le lendemain la température monte, et quelque incident survient, ils en souffrent doulou-
reusement, et leur pensée est proche de l'opéré de la veille. Il en est qui n'ont pas la patience de revoir leur malade suivant le cycle habituel de la vie hospitalière, ils retournent auprès de lui, l'examinent à nouveau, s'inquiètent de son sort. Leurs opérés guériront aussi bien que ceux de leurs collègues dont la poitrine est bardée d'un triple airain, mais ils auront en quelque sorte vécu les heures douloureuses de leurs malades, et ceux-ci les auront senti tout proches d'eux.
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Je pense que notre maître, P. Berger, appartenait à cette classe de chirurgiens.
Nombreux sont les soirs où nous l'avons vu revenir à l'hôpital Necker, sans que personne fut prévenu, infiniment pitoyable à la misère des humbles.
Berger est mort dans le vieil hôpital Necker en opérant une hernie avec sa maîtrise habituelle et en faisant simplement son devoir.
Il est des chirurgiens, sans doute, qui laisseront une œuvre plus importante que la sienne, des hommes auxquels une lueur de génie, un long labeur, ou les hasards de l'expérience permettront de marquer un jour d'une pierre blanche, mais n'est-ce pas une très belle vie que celle de Paul Berger, qui ne connut que les routes droites, et se laissa conduire par sa seule conscience.
J. de FOURMESTRAUX.