SUR LA POLITIQUE DE PACIFICATION EN ANNAM
La méthode de pacification suivie en Annam, n’avait pas, du premier coup, donné tous les résultats qu’on en attendait.
Le principe en était juste, et il demeurait encore évident qu’on ne jiouvait compter, pour apaiser définitivement la rébellion, que sur le rétablissement du prestige et de l’autorité du roi. Mais les moyens employés n’avaient pas tous été efficaces. Les satisfactions données au mandarinat n’avaient été ni assez promptes ni assez complètes. Quant au voyage du roi, il n'avait pas, à la suite de pénibles incidents, mis suffisamment en lumière la complète indépendance du roi ni ses pleins pouvoirs de commandant en chef. Sans doute il n’était plus permis de dire qu’il était le valet ou le prisonnier des Français ; mais les partisans intransigeants de l’autonomie amamite pouvaient encore contester son entière liberté. Et ils n’y avaient pas manqué. La colonne royale n’avait pas d’ailleurs été assez forte pour* refouler et décourager toute résistance. Au lieu du voyage
rAUL BERT AU T O ]S K IN
triomphal qu’on espérait, on avait eu une expédition avec les incidents d’usage. Les sujets du roi avaient résisté à leur maître, alors qu’ils auraient dû l’acclamer comme un libérateur. Toutefois une certaine tranquillité dans tout le Quang-Tri avait suivi cette expédition, et plusieurs mandarins avaient fait leur soumission.
L’inconvénient des plans originaux est qu'ils ne peuvent servir deux fois. L’expédition royale aurait pu, mieux conduite, amener de plus grands résultats. Après un succès douteux, il fallait recourir à d’autres moyens. Us étaient d’ailleurs tout prêts.
Au moment meme où le roi se mettait en marche, on organisait d’autre part une expédition au Binli-Thuan et au Khan-Hoa. Ces deux provinces, et d’ailleurs toutes celles du sud de l’Annam avaient, après le développement de l’insurrection, été successivement évacuées par nous. Le Binh-Thuan est limitrophe de la Cochinchine, et le refuge de tous les mécontents et do tous les malfaiteurs. Placé tout à l’extrémité de. l’empire d’Annam, il échappe pour partie à l’action de la Cour de Hué. Les troubles, sinon larévolte, y sont habituels. Ses habitants réclament avec insistance notre protection, et depuis des années la Cochinchine vise à y asseoir son influence. Le
PIÈCES JUSTIFICATIVES
traité Harmand, en 1883, le lui avait donné; celui de 1884 l’avait rendu à l’Annam. Mais laCochinchine continuait à redouter le voisinage de cette vaste et turbulente province. L’administration du Tonkin était, pour le moment, hors d’état d’y rétablir l’ordre. Quand le résident nommé au Binh-Thuan par M. Paul Bcrt, le capitaine Aymonnier, s’était présenté dans son gouvernement, il avait dû se retirer devant les rebelles. Le gouverneur de la Cochinchine, M. Filippini proposa et M. Paul Bert accepta avec plaisir l’idée d’une expédition qui, partant de Saïgon, irait y rétablir l’ordre. Cette expédition aurait lieu aux frais du Protectorat; l’administration, confiée à la Cochinchine, qui comptait y placer quelques-uns des fonctionnaires dont elle est encombrée, devait garder un caractère sui generis , laissant provisoirement incertain le rattachement à la Cochinchine ou à l’Annam.
Cette alliance intime du Tonkin et de la Cochine, premier pas vers une union féconde, n’était pas d’ailleurs le seul côté original de cette expédition. Pour la première fois on y essayait d’une méthode qui devait être, en cas de succès, généralisée dans la plus grande partie de l’Empire.
Le petit corps expéditionnaire se composait de troupes régulières françaises ou indigènes, et do
volontaires coohinchinois. Les troupes régulières avaient leurs chefs ordinaires. Les volontaires avaient été levés par les soins d’un chef annamite, le Phu-Loc. Le corps expéditionnaire entier était commandé par un officier de haut mérite, M. le commandant de Lorme. A côté de lui, quoique au-dessous dans la hiérarchie, M. le capitaine Aymonnier, résident du Binh-Thuan, divers officiers d'infanterie de marine, et enfin ce chef annamite, le Phu-Loc, homme dès longtemps dévoué à la France, qui serait en quelque sorte le conseiller technique du commandement dans cette expédition contre des rebelles indigènes.
L’expédition ne comptait pas plus de cinq cents fusils. A peine a-t-elle débarqué, les chefs rebelles s’enfuient avec leurs bandes, et les villages demandent à faire leur soumission. Ici, premier détail caractéristique. Ces chefs en fuite, on apprend qu’ils ont trois ou quatre jours d’avance. M. Aymonnier veut pour les atteindre qu’on suive par mer une route parallèle à la leur, qu’on les devance et qu’on débarque sur leur ligne de retraite. Cette tactique avec des Orientaux est infaillible. Le Phu-Loc, lui, prétend qu’il faut les poursuivre par terre. Le commandant de la colonne — et j’insiste sur ces dé-
PIÈCES JUSTIFICATIVES
tails parce qu’ils expliquent le succès de cette expédition et de celle qu’on mena plus tard par les mêmes moyens au Phu-Ycn et au Binh- Pinh — le commandant se défend d’avoir un avis. Placé par la confiance du gouverneur à la tête du corps expéditionnaire, il est responsable de sa sûreté. Mais les moyens stratégiques qui reposent sur la connaissance pour ainsi dire psychologique des indigènes, lui échappent. Il est assisté de deux hommes, le Phu-Loc, un indigène, et M. Aymonnier qui connaît à fond ces pays, et a été par M. Paul Bert choisi spécialement à cause de ses études antérieures. Pour ces raisons, M. de Bonne, qui cependant recueillera un blâme si l’expédition échoue, s’en repose quan^ à la conception sur l’expérience de ses deux auxiliaires.
Premier exemple d’abnégation donné par le chef. Tout le inonde l’imite. M. Aymonnier, si sûr qu’il se croie de la justesse de ses vues, n’estime pas cependant en savoir plus long sur la méthode à suivre avec les indigènes, que le chef indigène lui-même qui l’accompagne, et laisse le Phu-Loc libre d’agir à sa guise. Celui-ci se lance à la poursuite des ennemis sans pouvoir les rejoindre, et n’arrive qu’à harasser ses troupes. M. Aymonnier, lui, exécute ce qu’il conseil-
“BV-v - * K ‘ - • V ♦ ' à- -
•Jr"
- --nef
lait; s'embarque avec ses hommes et tombe sur la ligne de retraite des rebelles ; mais, grâce à l’obscurité, et à travers dès gorges inaccessibles ceux-ci lui échappent. M. Aymonnier va se dépiter, s’en prendre à cet obstiné Phu-Loc, cause première de cet insuccès ; peut-être va-t-il même le renvoyer en Cochinchine ! Pas du tout : « Là où j'ai échoué , dit-il , n’ayant pas coutume d'user des moyens qu’ emploie énergiquement le Phu Loc pour se procurer des renseignements. . . celui-ci eût réussi très probablement. . . Pour sa punition, je le chargerai d'aller faire / sur place V enquête sur le passage des rebelles, et je suis convaincu que V examen des lieux lui fera regretter amèrement de ne pas m'avoir écouté. » Quinze jours plus tard, résumant l’expédition et le rôle de cet indigène : « Il a, dit-il, bien vite jugé la situation sainement. Sauf une divergence d’un jour sur la question d’un mouvement stratégique, il a toujours été en étroite communauté d’idées avec moi. Et si erreur il y a eu ce jour-là, il faut convenir qu’il l’a brillamment réparée. »
Voilà une première caractéristique de cette expédition. En voici une seconde. Le capitaine Aymonnier, en même temps que chef militaire, était résident civil. Pendant que la colonne avan-
çait, il prenait les mesures voulues d’ordre intérieur. Il réorganisait l’administration indigène, installait des postes, ouvrait un port où les Messageries maritimes devaient faire escale, et commençait de grands travaux d’utilité publique. Il avait été convenu que les frais de cette expédition seraient supportés par le Protectorat. Et, M. Paul Bert avait obtenu du roi d’Annam qu’ils les imputerait sur son trésor. M. Aymonnier pourvut à tout par une contribution de guerre, de 60,000 francs (1,000 barres d’argent) sur le Khan-Hoa et de 600,000 francs sur le Binh- Thuan. Plus tard, comme les habitants du Khan- Hoa nous avaient prêté, par l’arrestation de chefs rebelles, un concours efficace, leur contribution de guerre fut réduite de moitié. « Le pays réorganisé, écrivait M. Aymonnier, je crois pouvoir assurer que, dans un mois, au train dont vont les choses, un Européen, seul, sans armes, pourra partir de Baria (limite de la Cocliinchine) venir à Hon-Cohe, et faire les 500 kilomètres de route en toute sécurité. »
M. Paul Bert avait suivi avec la plus grande attention cette expédition si intéressante. Il s’efforçait d’en démontrer à la Cour de Hué, un peu effrayée de cette immixtion de la Cocliinchine.
la nécessité et les heureuses conséquences; et se proposait — ce qui eut lieu quelques mois plus tard — d’employer les mêmes procédés, avec les mêmes agents, s’il était possible, dans les provinces méridionales du Phu-Yen et du Binh- Dinh, avec des agents nouveaux dans les provinces du centre et du nord.
Il s’était préoccupé, dans ce but, de ramener à la cause du roi certains hauts mandarins qui boudaient depuis les derniers événements. Le plus illustre d’entre eux était le général Hoang Ké Viem, notre ancien adversaire du Tonkin. Il vivait, depuis la paix, retiré dans sa province, non loin de Dong-Hoï. M. Paul Bert le fit sonder. Il ne répondit point. Une nouvelle invitation à venir à Hué, où il serait traité comme il convenait, no fut guère mieux accueillie. Enfin, on tenta une troisième demande. L’argument qui le décida fut la preuve irréfutable do la nouvelle situation faite au roi par la politique de M. Paul Bert. Il se rendit a Thuan-An ; une embarcation, mise à ses ordres, le conduisit à Hué; et l’on tomba d’accord pour lui donner le commandement d’une colonne chargée de pacifier le Quang-Tri.
Des mesures semblables étaient sollicitées par d’autres mandarins : dans le Quang-Binli, par Pban Liem, fils de l’illustre Phan-Tan Giang, le
PIECES JUSTIFICATIVES
héros de Cochinchine, qui n’avait pas voulu survivre à la défaite des siens, et s'était tué en recommandant à ses enfants de ne plus résister aux Français ; au Hatinh, par Nguyen Tran-llap, sous-Kinh Luoc du Tonkin, etc.
M. Paul Bert se serait bien gardé de refuser, de parti pris, do pareils auxiliaires. Ce n’est pas que, chez tous, les offres de services fussent très désintéressées. Plusieurs d’entre eux voyaient dans ces situations nouvelles, l’occasion d’un immense pillage. Un des leurs, chargé par la Cour, quelques mois plus tôt, de la pacification d’une province centrale, l’avait mise en coupe réglée, et ne s’était retiré qu’après l’avoir épuisée à fond, emportant avec lui 50 tonnes de butin. C’est chez eux un vice de nature. On pouvait espérer qu’à l’avenir les choses iraient mieux. Les expéditions projetées comportaient la présence d’officiers européens d’un grade élevé. C’était, par exemple, un colonel qui devait commander les troupes françaises dans celle du Quang-Binh, et sa présence suffirait à empêcher le renouvellement de semblables exactions ; mais, quand même elles eussent dû continuer, cette oppression des populations, avec les inconvénients qu’elle entraine, ne contrebalançait pas l’avantage de rallier au roi et à nous des mandarins
PAUL BBRT AU TONIvIN
aussi influents. Le mandarinat, en effet, comporte bien des degrés. Tout en haut sont les chefs, les plus illustres par leurs familles, leur position, davantage encore que par leur savoir ; au-dessous, et jusqu'au bas de l’échelle, se tiennent les lettrés proprement dits, et qui, par une nécessité devenue une habitude, reçoivent d’eux, avec les miettes du pouvoir, le mot d’ordre en politique et en administration. Les grands mandarins venant à nous, nous amenaient tous les autres.
Telles étaient les modifications apportées à la méthode jusque-là employée pour rétablir le prestige et l’autorité du roi, que nous persévérions à regarder comme l'instrument indispensable de la pacification définitive. D’ailleurs, un indiscutable progrès avait déjà répondu à nos efforts, et la puissance royale commençait à s’affirmer en des lieux ou longtemps les rebelles avaient régné en maîtres.
FIN DES PIÈCES JUSTIFICATIVES
Tours, imp Mazereau.
, *y >► rirf-
-y .î.v zbft
mm