‹ Paul Féval (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · SOUVENIRS D UN AMI · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D UN AMI

Loin, bien loin du bruyant Paris des boulevards, du Paris artiste du parc Monceau, du Paris financier de la Bourse, du Paris savant du quartier latin, du Paris aristocratique de ce faubourg Saint-Germain que le baron Haussmann fit éventrer, avec le secret espoir d'éventrer aussi les vieilles fidélités et les antiques sou\enirs, — loin du Paris ouvrier qui travaille, du Paris orphelin et pauvre qui prie, s'élève la montagne des Martyrs, d"où saint Denys aspergea la plaine sillonnée par la Seine, du sang vermeil jaillissant de sa tète fraîchement coupée.

Cette montagne des martyrs, Montmartre, se couronne d'un prodigieux monument de pierre et de marbre, qui dit à toute la chrétienté que la France veut expier ses fautes et se voue au Cœur Sacré de Celui qui a tant aimé les hommes.

C'est au sommet de cette colline chargée de maisons, c'est à l'ombre de la basilique naissante que Paul Féval a choisi son logis. Un riant pavillon, entre cour et jardin : une cour bien étroite, un jardin sans ombrage et sans ileur. Mais il a voulu cire tout près du Sacré-Cœur, parce que c'est là que dans son cœur, à lui, s'alluma la première étincelle de la foi, de cette foi qui le soutient au milieu des angoisses et des épreuves qu'il plaît à la miséricorde de Dieu d'envoyer à ce grand chrétien. On accède à la maisonnette par un perron de quelques marches.

Si vous sonnez h la porte, c'est une Bretonne, vêtue de son costume national qui vient entr'ouvrir l'huis.

Ou vous fait traverser un couloir jadis tendu de vieilles tapisseries, puis un salon jadis de style Louis XIV, orné de deux beaux portraits, puis un petit oratoire au Sacré-Cœur, tendu de velours cramoisi, tout illuminé de cires et parfumé de lleurs, et l'on vous introduit enfin dans un vaste cabinet de travail.

Cette pièce ré>èle aussit()t les goûts et le caractère de celui qui

(3 l'AUL FEVAL

Thabite. Les rideaux et les portières en velours cramoisi, sont bordés de larges bandes sur lesquelles une main patiente a brodé, en laines de couleurs vives, et sans faillir aux règles de l'art héraldique, les écussons de toutes les familles nobles de cette illustre et vénérée terre de Bretagne qui tient si fort au cœur du maître de céans. De toutes? Non. Il faudrait avoir à soi les salles des Croisades, de Versailles. Mais vous y reconnaîtrez les neuf mâcles de Rohan, les chevrons d'argent de Machecoul, le lion de Clisson, les écus d'Avaugour, de Malestroit, de Goazvenon, de Beaumanoir, de Laval, de Goulaine, de Guébriant, de Kerven, de celte foule enfin de gentilshommes aussi nobles que Bretagne, et comme chacun sait, Bretagne valait Bourbon ! Les sièges otfrent les mômes écussons brodés sur un velours rouge qu'encadre richement le vieux chêne sculpté. Dans des vases de faïence bleue et blanche, s'entassent des toulTes de genêt.

C'est donc un patriote qui habite là.

Mais (les livres nombreux garnissent les rayons de deux beaux meubles sculptés ; une table énorme, chargée de papiers et de livres, et d'épreuves, et de cartons, et de journaux, occupe le centre de la pièce.

— Le patriote est donc un travailleur.

Aux murs sont suspendus des tableaux, des statuettes, des faïences; des objets d'art se montrent partout : le travailleur est un artiste.

A la place la plus apparente, on voit un crucifix de bois, modeste, une relique de famille, sans doute; une branche de buis béni, à demidesséchée, s'entrelace au bois sacré; l'artiste est un catholique.

Ce patriote, ce travailleur, cet artiste, ce catholique, c'est Paul Féval.

— A l'époque où le feuilleton régnait sur le journalisme, Paul Féval partageait avec Alexandre Dumas les faveurs du public et jouissait d'une immense popularité. L'abondance de ses productions, l'originalité de son talent lui donnaient la première place. Tel de ses romans mettait Paris en émoi.

Livres, drames, conférences, il abordait tout avec un égal succès. Le Bossu menait aussi grand tapage que VAssom77ioir, et la fameuse querelle avec Victorien Sardou passionnait la foule au même degré que les célèbres volées de bois vert distribuées si libéralement par Louis Veuillot à M. de Labédollière, aux « cacographes » du Siècle, à M. J. Labbé (non Dollière).

C'est que Féval possède les dons séducteurs : l'invention qui enfante; l'imagination, reine des facultés artistiques, qui revêt l'idée de la vie et de la couleur. Il voit juste et bien, il est varié, il a de l'entrain, de la verve. Il sait tour à tour épouvanter, émouvoir, charmer. Il a le don du rire et le don des larmes. Franc, gai, amusant, il est le sarcasme et l'ironie incarnés.

« Tout le monde peut le lire, écrivait un critique délicat, malgré la vivacité de ses peintures, où l'on ne coudoie rien de corrupteur, rien qui déchire les voiles intimes de la pensée. Quand on peint la vie sociale, celle d'hier ou celle d'aujourd'hui, on ne s'y heurte pas, évidemment, qu'à d'honnêtes gens, mais il y a une manière de mettre en scène les coquins et les scélérats : l'enseignement est contenu au fond du livre comme la moelle dans l'os. Ctiez M. Féval, le récit est toujours éclairé par un rayon d'en haut, car il est catholique et Breton, ce soldat de la pensée écrite, quoique souvent l'on sente en lui la poésie

l'AUL FDYAL 7

des landes aux genêts d'or greffée sur la jovialilé uiàle de Rabelais, d

C'est la vérité. Paul Féval n'a pas écrit une seule ligne hostile à l'idée religieuse; tout au contraire, il respectait autrefois le sentiment religieux qu'il possède pleinement aujourd'hui. Jamais il n'a perdu la foi... « Ètes-vous heureux d'avoir la foi! » me disait un jour M. Octave Feuillet, avec un accent d'indicible amertune.

L'évêque de Maurienne, feu Mgr François-Marie Vibert. un des cœurs les plus tendres et des esprits les plus délicats que j'aie connus, auquel je faisais lire un jour quelques pages sur le prêtre et son rôle social, prises dans un des récits de Paul Féval, s'écria :

« M. Féval est des nôtres : il agonise du désir de croire! »

Le romancier, encore préoccupé qu'il fût de ne point pervertir, sacrifiait pourtant aux exigences de la mode. Il fit comme ces voyageurs qui, traversant une forêt, au lieu de suivre la route battue, s'engagent dans les sentiers ombreux où les fieurs sont plus odorantes, le gazon plus velouté, mais où l'on s'égare, en s'attardant à y cueillir des bouquets.

Puis au soir de sa vie, après des luttes désespérées, il revient au grand chemin de la vérité et de la justice.

L'heure sonne toujours, où l'esprit et le cœur veulent une consolation et un réconfort que rien d'humain ne peut donner.

Cette heure vint, pour l'éminent écrivain : il l'attendait, et depuis longtemps déjà. 11 lui advint un grand malheur, un malheur à peu près irréparable, et quand il l'annonça à la vaillante compagne de sa vie laborieuse, cette noble femme ne lui fit pas d'autre réponse que celle-ci : « Tant mieux ! car désormais rien ne vous sépare de Dieu !... d

Alors une douce fillette, Madeleine, la plus jeune des huit enfants de Paul Féval, se jeta à son cou, l'embrassa; les prières de la mère, les larmes du bébé consolèrent ce pauvre grand cœur tout gonflé de douleur, et la pensée du Dieu qui guérit tous les maux entra en lui, ce soir-là, pour y rester toujours.

Le lendemain, il exprimait à un ami, qu'il estimait — parce que la franchise du Savoyard s'allie volontiers à la franchise du Breton — il exprimait en termes chaleureux son regret amer d'avoir trop longtemps vécu loin de l'Eglise, et son désir ardent d'y rentrer, non plus seulement fidèle, mais soldat militant. Il voulait dire à Dieu ce qu'un poète, rappelé de l'exil, disait au roi Charles-Albert :

Sire, voici ma plume, elle vaut une épée!

Un jour donc, — il y a déjà quelques années, — nous nous dirigions vers la demeure hospitalière du romancier. Nous sonnions à sa porte, et la servante bretonne, après nous avoir ouvert, nous conduisait à ce charmant retrait où sont écloses tant d'œuvres originales. Le maître était là, le visage entre ses deux mains, pâle, fatigué, plongé dans une méditation douloureuse. Ce n'est pas trahir le secret d'un hôte que de révéler les généreuses pensées dont il vous fait le confident. A notre inquiétude, à notre sollicitude, il répondit avec un accent que nous ne saurions oublier jamais :

— « Qu'est-ce que le travail? Qu'est-ce que les livres? Qu'est-ce que l'intelligence? Tout n'est rien, quand on fouille sa vie, qu'on revoit le passé, qu'on revient sur ses pas. Il ne s'agit plus de croire, mais de pratiquer; la foi ne suffit pas, il faut les œuvres. J'ai été honnête; ai-je été chrétien? j'ai beaucoup écrit, ai-je consolé, soutenu, encou-

8 l'AUL FÉVAL

l'Hgé quelqu'un? Ah 1 Religion, c'est toi que l'un abandonne toujours, et c'est toujours à toi qu'il faut revenir! »

L'illustre écriviiin nous parln ainsi duranl de longs moments; nous l'écoutions avec respect, avec ardeur, si l'on peut employer ici cette parole. Quelle joie inondait notre âme, à la pensée de voir le maître que nous aimions partager désormais, non plus seulement toutes nos croyances, mais notre manière de les exprimer.

Et c'était, je vous l'assure, un spectacle touchant que l'émotion de cet homme, si profondément attendri par les souvenirs de son enfance, dévoilant, avec la rude franchise des gens de son pays, l'amer regret de n'avoir pas toujours vécu selon sa foi, prêtant à cette foi le plus sublime langage, et s'humiliant, dans sa grandeur, devant ce Dieu qu'il avait toujours adoré, et que peut-être il n'avait pas toujours servi!

C'est que ce retour, espéré et prévu chez relui dont nous parlons, est plus rare qu'on ne pense parmi ceux qui ont pu sonder la profondeur des abîmes du cœur Immain, qui ont connu toutes les misères, analysé toutes les passions, disséqué bien des consciences et rencontré sous leurs pas le mal plus souvent que le bien.

A ce métier de peintre des folies humaines, on devient parfois sceptique; l'esprit satirique étouffe la sensibilité; le froid examen anéantit lenlhousiasme; l'observation, sans cesse prolongée, engendre l'habitude du mépris. Il n'y a que la foi qui sauve, et combien la perdent, h vivre loin d'elle, ne connaissant des hommes que leurs vices, leurs travers et les fautes, ne connaissant, hélas ! du Créateur, que la créature, admirée pour elle, et non pour lui. "~- Paul Féval a toujours eu la foi.

Peu de temps après cette entrevue, on le vit parmi les pèlerins du Sacré-Cœur; il communia avec eux, il chanta l'hymne d'actions de grâces avec eux, et quelques jours plus tard, entraîné par cet amour de la vérité dont il garda le culte toute sa vie, il écrivait, sur sa conversion, une page éloquente, vrai chef-d'œ.uvre inspiré par les plus nobles sentiments. Il y disait simplement qu'il venait de se convertir.

« Mes yeux et mes oreilles se sont ouverts... J'éprouve, en approchant de Dieu, une angoisse et une joie qui m'empêciient de rien voir, hormis Dieu lui-même, à travers l'immense bonheur de mes larmes. » Et il terminait par cet élan superbe : « Au moment où je sortais, Paris, malgré le grand soleil, disparaissait derrière une brume ; image frappante du combat qui, incessamment, se livre en ce lieu illustre et fatal, entre les ténèbres et la lumière. Une seule lueur perçait le linceul du brouillard, c'était l'étincelle arrachée par le baiser du jour à une croix d'or au sommet d'une église. 0 crux, aoe! ô lueur, salut! Spes unica! rayon sans pareil! il suffira de toi, symbole de l'humilité qui éblouit et de la victoire dans la mort, phare allumé par Dieu même, pour guider notre France aveuglée vers les clartés de l'avenir.

(( Cela est. J'y crois. — Pendant que je regardais à mes pieds Paris, le géant vautré dans son ombre, j'entendais au-dessus de ma tête votre voix inspirée, mon Père, qui implorait comme on ordonne, répétant au souverain cœur de l'Homme-Dieu : Ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié! — Ayez pitié de la France! »

Lorsque ce manifeste, — on eut l'ironie de l'appeler ainsi, — parut dans un modeste journal et fut ensuite reproduit par tous les autres, il y eut quelque émoi dans le monde littéraire où Paul Féval tenait

une si grande place, — que du reste il n'a point perdue, tant s'en faut ! — Et M. Francisque Sarcey disait à un journaliste, avec une indignation bien divertissante :

« J'ai beaucoup aimé Féval, il est mon ami; mais le "voici perverti, il a mal tourné : jamais plus je ne parlerai de lui. »

Le pauvre homme! Il a gagné Dieu, mais il a perdu M. Sarcey!

Au dire des Marseillais, — et c'est peut-être vrai, — Paris, s'il avait la Gannebière, serait un petit Marseille. Si la Bretagne n'existait pas, mon pays serait le plus beau du monde. Mais la Bretagne existe, ou du moins il en survit les glorieux souvenirs et les héroïques légendes, qui consolent un peu des misérables défaillances de l'heure présente.

La Bretagne des nobles ducs et des bonnes duchesses ; la Bretagne des Hohan, des Du Guesclin, des Beaumanoir et du chêne de Mi-Voie; la Bretagne des Alain, des Yaume et des Barliaïc, des pierres de Garnac, des korrigans et des fées!...

D'aucuns y croient encore, à cette Bretagne rugueuse de poésie celtique. Mais les Bretons, civilisés au souffle de nos modernités, n'ont plus peur des lavandières qui tordent la nuit, au bord des mares, le suaire des trépassés, de la brouette de la Mort, des lutins, farfadets et gnomes qui peuplaient naguère les vastes landes désertes.

Le fusil de l'aïeul chouan se rouille au clou de la cheminée, et nul ne se souvient des ménagères du temps jadis qui filaient assez de hn pour emplir d'or une tonne, afin de racheter à l'Anglais le bon connétable, capturé par ces malandrins !

De la vieille Armorique, il reste une belle histoire, à nous hébéter de mélancolie; il reste la mélodie aigre du biniou, la bouillie de sarrazin, — et, de plus, le bataillon des vicomtesses lettrées qui empoisonnent le feuilleton contemporain de romans à dormir debout.

On avait autrefois le respect de ces vicomtesses, maintenant dédaignées. Aux jours troublés de la quinzième année, quelles émotions délicieuses on cherchait dans ces récits de Bretagne, tout pleins de fantômes, de guerriers, de gentes châtelaines, de pages espiègles qui faisaient fortune, de pastourelles qui devenaient baronnes pour le moins, ou même vicomtesses, — et sans littérature.

Le maître sur maître, le maître sur tous de ce valeureux peuple de héros et d'héroïnes était — il est encore — Paul Féval, à qui je dus les plus pures illusions, les plus doux enchantements d'une jeunesse enfouie dans le rêve et les chimères, — que les tempôtee de l'a réalité f)nt vite repoussées hors de la porte d'ivoire!

Un jour, un enfant de dix-huit ans vint voir le romancier célèbre, qui habitait, au fond d'un quartier populeux d'ouvriers, l'ancienne Foiie d'un financier de l'autre siècle, un pavillon coquet, dans un jardin omljreux, derrière un rempart de masures.

L'enfant tremblait d'une émotion inexprimable. Il s'imaginait comparaître devant un dieu : il s'inclina devant un homme, très bon homme et très malin, point tendre à autrui, mais qui fut indulgent aux poétiques fictions dont s'était j'epu le naïf garçonnet.

Ge fut la première entrevue. Elle date de loin. Les années ont passé,

lentes à s'écouler, rapides quand il n'en reste que la mémoire. Le petit disciple n'a pas fait f,a'and honneur à son maître, mais l'amitié est venue, de l'un à l'autre, et n'a jamais été dérangée, pas même par l'acharnement des vicomtesses littéraires qui soufflent du biniou, grattent le papier, et font de leurs jupes tachées d'encre les aimables couvertures de leurs contes plus brelonnants que jamais

Né à Rennes, le 28 novembre 1S17, Paul Féval a aujourd'hui soixante-six ans. Sa haute taille est à peine courbée; sa barbe grise ' encadre des traits accentués, un peu durs, du type celte, puissant et robuste. Le regard est tantôt vague, profond, al'ant par-delà, — un regard en dedans. — tantôt pétillant de malice. La bouche est sarcastique; l'accent est joyeux, vibrant, moqueur. L'homme est un railleur, éternel et féroce.

il se défend volontiers d'être artiste, parce qu'il a horreur de la bohJime,

M. de BufTon, qui se mettait en habit de cour pour ciseler ses phrases merveilleuses, assure que le style cest /'/ïojrz/we, aphorisme d'une vérité parfaite pour un grand nombre de bas-bleus.

L'écriture, c'est le caractère : le vice dominant, la passion maîtresse, l'incertitude, la force de volonté, la faiblesse ou la grandeur s'y retrouvent.

Car, enfin, les êtres intelligents n'écrivent pas sottement à l'instar du vii/gnm /.ecus. Ils ont leurs manies. A tout cerveau qui produit et crée, il faut un excitant.

Paul Féval, dit la légende, se déguisait en paysan breion, perruque sur le chef, sabots aux pieds, quand il écrivait ses jolis récits de la Bretagne bretunnante. Son écriture menue, menue, nette, pointue, trahit la mahce, la raillerie, ce joyeux sarcasme, si amer, que prodiguait un peu le maître, avant que'la FoU'eiît mis en relations avec la Charité.

Mais c'est toujours la même verve, soit qu'il narre ses aventures, soit qu'il raille c; les preux de l'écritoire caracolant sur leurs biques blanches dans le désert, et qui. lorsque le roi parle français, trinquent en bas-breton et croient qu'il suffît de boire beaucoup d'esprit pour en avoir un peu )> .

Et ce final d'une lettre à un -désabusé : « Allons! Beaumanoir, bois ton sang, mais avec la confiance que c'est un cordial souverain, et que Dieu regarde les pochards de cette liqueur-là. Les audaces qiios fortuna juvat sont ceux qui sourient à Dieu : une risette ! »

Paul Féval appartient k une ancienne famille de robe ; M. Lebaron de Létang, son grand-père, avait été procureur général à la Cour de Rennes; son père, savant jurisconsulte, mourut en 1827, conseiller à la même cour. M. Féval nous en a laissé un admirable portrait dans le Drame de la Jeunesse^ le livre dont il est le plus fier et qu'il regarde comme la meilleure de ses œuvres, sans doute — qu'il nous pardonne cette indiscrétion — parce qu'elle est, dans beaucoup de ses parties, une autobiographie, a Mon père me paraissait être un homme doux et froid, pressé toujours de quitter les bruits du foyer pour se réfugier dans le travail. Les jeudis, quand je sortais du collège, où l'on m'avait obtenu une demi-bourse, il me donnait une tape sur la joue en me promettant une longue promenade ponr le jeudi suivant. Le vrai jeudi delà promenade n'arriva jamais. Je n'ai pas connu mon père de son vivant. Quand je m'agenouille devant son souvenir, c'est que je le

PAUL FÉYAL {{

vois au travers des récits de ma mère. — Un soir, pourtant, il me ramena lui-même au collège. Comment exprimer cela? Il prononça seulement quelques paroles, et il me semble que c'est maintenant une longue et mélancolique histoire. 11 me dit : « Fernand, ne vous endormez pas sur votre examen de bachelier. Cela coûte de l'argent, et nous ne sommes pas à l'aise. » — Les choses modérément exprimées me frappent à l'excès. Si mon père avait parlé de pauvreté, j'aurai eu le cœur moins gros. A'ows ne sommes pas à l'aise f Cette larme furtive qui s'échappe d'un œil fier ne touche-t-elle pas bien plus que le torrent banal, toujours prêt à s'échapper de certaines paupières? »

Dans les trop courts chapitres de ce roman « vécu », M. Féval parle de la famille comme un chrétien seul en peut parler; c'est de son cœur que se sont échappées ces pages brûlantes, où il décrit tour à tour les joies calmes du foyer, ses espiègleries d'enfant, les tristesses de la médiocrité, pire que la misère, noblement supportée néanmoins, tout ce qui encadra enfin son enfance austère, studieuse, un peu mélancolique. On voit défiler toute cette galerie de famille, la mère, humble, sainte et candide : « Je n'aime pas parler longuement de ma mère, peut-être pùvce que je pense a elle toujours l)) les sœurs, qui ne veulent point (( se marier dans le commerce », un peu fières de la noblesse de leur parenté; les frères, simples et bons.

Au moment de la révolution de 1830, Paul Féval était au collège; "«T il y manifesta hautement des croyances royalistes. Sa mère l'emmena dans un vieux château du Morbihan; là, il entendait narrer chaque jour les chroniques et les légendes de la terre natale. On lui parlait de ces guerres héroïques soutenues contre la Révolution française par cette poignée d'hommes que Napoléon appelait, non sans quelque jalousie, un peuple de géants; on lui parlait des siècles passés, de ces grands ducs bretons, si indépendants et si bons princes; on lui contait cette histoire si tragique, et il voyait passer tour à tour, dans ses rêves d'enfant, le petit Arthur de Bretagne, égorgé par son oncle Jean-Sans- Terre, le terrible du Guesclin, batailleur intrépide, le maréctial de Raiz, l'homme à la Barbe Bleue, — tous ces héros, tous ces soldats, ces meurtriers, ces fantômes qui se succèdent dans les pages brûlantes des annales armoricaines.

Lorsque notre collégien de treize ans, conte M. de Mirecourt, quittait la veillée pour monter à sa chambre, il avait la tête remplie de terreurs et se couchait avec la fièvre. Si la servante emportait la lumière, Paul sentait un frisson courir par tout son corps ; ses dents claquaient; il lui semblait voir son lit entouré de cierges, et des voix lamentables récitaient à son chevet les versets funèbres du De profundis. Chose bizarre, une de ses cousines, qui occupait avant lui cette même chambre, avait eu des visions analogues. A minuit sonnant, elle apercevait sept chandelles disposées en croix au point central du parquet. De profonds soupirs s'échappaient des murs. Elle croyait entendre un commandement de l'autre monde. Jeune, belle, riche, aimée, elle se fit religieuse.

Récemment encore, la famille a eu le bonheur de donner à Dieu encore deux servantes, car les deux filles aînées du romancier sont entrées au couvent.

Quoi qu'il en ait été de ces visions, que le biographe a peut-être inventées, il est certain que Paul Féval n'a pu se soustraire à cet attrait, à cette curiosité mêlée d'effroi que le monde surnaturel inspire

aux imaginations un peu ardentes. On trouve dans tous ses livres la trace de ses frayeurs d'enfant et comme un reflet de l'esprit superstitieux de sa terre natale. Il aime les fantômes, les fées, les lutins, les êtres innommés qui, la nuit, peuplent les landes désertes, les forêts pleines de ténèbres.

Dans le Drame de la Jeunesse^ le héros, qui s'appelle Fernand, fait un aveu bien candide : il confesse l'amour immodéré qu'il a de la pose, la vanité sotte et puérile qui lui dicte toutes ses actions; il jouait, dit-il, un rôle de comédien, ramenant tout à son thème. Les jeunes gens ne sont-ils pas tous ainsi, un peu plus, un peu moins? Paul Féval n'a pas eu assez de compassion pour Fernand Leprieur : il Ta trop sévèrement jugé. Coml)ien est touchante la scène où l'on voit ce jeune homme quitter sa famille pour aller à Paris ! 11 n'est personne qui ne verse des larmes sincères, en lisant ces quelques pages qui rappellent à tous un souvenir. Féval, comme Fernand, vint aussi à Paris. On le voulait avocat; et quel avocat il eût fait, demandez-le à ceux qui ont subi, deux heures durant, le charme de sa parole éloquente, imagée, vive, un peu railleuse, bonhomme en apparence et si fine, si spirituelle, si polie !

■- Mais il perdit la première cause qu'il plaida. Il jeta l'épitoge aux orties.

Paris le tentait :

« Paris, mon Paris! autel splendide où je voulais m'agenouiller devant toutes les gloires! Patrie de ma jeune passion! Argos dont je me souvenais sans l'avoir vu! Paris, mon pays, mon paradis! Ecoutez! Toutes ces poétiques paroles rendent bien la poésie de mes désirs, mais elles ne disent pas tout, et il faut un dernier trait qui est peutêtre de la prose. Dans ce lointain où je cherchais Paris, à cet horizon poudroyant et lumineux, je voyais quelque chose comme un gigantesque màt de cocagne, autour duquel se rangeait la multitude des combattants de la vie. Les forts montaient, les faibles tombaient. Au couronnement de l'arbre mystique, il y avait tout ce que l'homme adore sur la terre. »

Mais pour première étape dans la voie des honneurs et de la gloire, notre héros dut se contenter d'une maigre place chez un banquier; il ne tarda pas à être congédié.

(( On lui saisit un jour entre les mains un livre de Balzac, ouvert à un chapitre abominable. Notre grand peintre de mœurs osait y donner une analyse très exacte, très vive et surtout très satirique des commissions et des comptes de retour. Chez un banquier, jugez de l'esclandre ! A la vue de ces pages sacrilèges, le chef de correspondance pâlit, le teneur de livres se voile la face, le caissier fait un geste d'épouvante, et les expéditionnaires croient à la fin du monde (1). »

Pendant quelque temps, il essaya de divers moyens de gagner sa vie, mais chacun A'Qnx ne le conduisait qu'à mourir de faim. Trompé, dupé, joué par d'habiles industriels, sans amis, sans argent, sans espérances et presque sans illusions, il arriva bien vite au bout de ses ressources. Il essaya alors de la littérature, mais ce fut d abord sans aucun succès.

Un jour, il rentra chez lui, l'àme brisée, l'esprit découragé, complètement abattu, et le corps fatigué par les plus pénibles privations. 11

(1) Mirecourt.

monta donc, chancelant, faible, à la mansarde qn'il occupait, rue de la Cerisaie, aux environs de la Bastille. Le lendemain on ne le vit pas descendre.

On grimpa l'escalier, on écouta à la porte, on n'entendit aucun bruit; et finalement on pénétra dans la misérable retraite, où l'on vit Péval gisant, inanimé, un livre entre les mains. Ce livre, c'était Vlmitation de Jésus-Christ, seul et dernier bien que le pauvre n'eût point vendu. Aussitôt, comme il arrive à Paris, où la foule rit du moindre accident, mais où vingt mille bras s'offrent pour porter un enfant malade chez le pharmacien, aussitôt l'on s'émeut; on court chercher un médecin, et le médecin déclare que ce jeune homme se meurt d'inanition.

Le reste se devine. Des amis improvisés soignèrent le malade : l'aventure fit du bruit dans le quartier, et, peu de jours après, Paul Féval faisait le premier pas de sa vie littéraire, en débutant, comme correcteur, au journal le Nouvelliste.

En ce temps-là, régnait sur le feuilleton, le citoyen Eugène Sue qui publiait, dans le Journal des Débats, les Mystères de Paris, cet immonde roman où l'auteur a donné libre carrière à son imagination dépravée, et qui obtenait un succès immense, précisément à cause du scandale qu'il renouvelait chaque jour.

Paul Féval — qui venait de publier une nouvelle fort originale, le Club des Phoques, dans la Hevue de Paris, les Chevaliers du Firmament dans la Sylphide et le curieux récit intitulé le Loup lilanc, dans le Courrier français, — vit un matin entrer chez lui M. Anténor Joly, qni s'était créé la profession lucrative d'entrepreneur littéraire, et qui du reste, rendait de véritables services aux débutants. Cet habile négociateur, qui se chargeait de la fourniture des bons auteurs, et des bons romans, les uns portant les autres, lui proposa d'écrire les Mystères de Londres. On voulait opposer une concurrence sérieuse au mercantilisme du socialiste Sue, et le Courrier français exigeait, coûte que coûte, dix volumes de Mystères. Un auteur anglais chargé de les écrire, avait broché une œuvre lourde et indigeste.

Paul Féval publia une quinzaine de chapitres, et ce fait, accompagné de secrétaires, escorté d'un train de maison complet, il partit pour Londres où il termina ce premier récit de longue haleine, qu'il signait sir Francis Trollope, et qui lui fit une réputation bien méritée. Les Mystères de Londres sont, au dire d'une critique « une œuvre considérable par ses dimensions, bien conduite et bien soutenue. Paul Féval s'y révèle avec toutes les qualités et tous les défauts de son talent. Écrivain d'une imagination vive, colorée, puissante; conteur habile, chatoyant, intarissable, il est maître de tous les fils de sa trame, et tient en main, comme un réseau dont il enveloppe le lecteur, les mailles les plus serrées de l'intérêt. »

C'est dans les Mystères de Londres que l'on voit, pour la première fois, apparaître un type singulièrement cher à leur auteur, celui du brigand honnête homme. Le marquis de Rio-Santo, où plutôt le noble irlandais de race royale qui se déguise sous ce nom, est un héros peu scrupuleux sur le choix des moyens, et qui s'est donné la mission de venger sa patrie des maux que la tyrannique Albion lui fait endurer. Rio-Santo est dominé sans cesse par un sentiment d'autant plus impérieux qu'il ne peut l'assouvir : une haine inextinguible de l'Angleterre. Il a donc formé une association secrète, dont le double but

est, d'une part, de faire le plus de mal possible à l'ennemi, d'autre part d'amener par un habile enchaînement d'efforts diplomatiques la délivrance de la verte Erin, terre catholique et libre.

M. Féval a exprimé ici, et de fiiçon à ce qu'on n'en puisse douter, ses convictions personnelles.

Breton de la vieille roche, il déteste l'Anglais avec autant de sincérité que celles de ses aïeules qui, nap:uères, de Saint-Malo jusqu'à fiuérande. fdaient pour fournir au roi Edouard le tonneau d'or exigé pour la rançon de Du Guesclin. GathoUque, il prend en pitié le sort de ses frères d'au delà de la mer, et c'est avec une éloquence farouche qu'il dépeint leur misère, et c'est avec une ardeur chevaleresque qu'il revendique leur liberté.

Les Mystères de Londres sont donc à la fois un roman d'aventures et un roman de thèse : la pensée dominante y revit sans trêve ni relâche, sous une forme ou sous l'autre, et quand aux Irlandais, il n'est pas jusqu'au misérable Snail, le pire de tous les polissons, qui n'inspire un peu de sympathie. C'est que M. Féval a tant d'indulgence pour les défauts extérieurs, et tant de pitié pour les malheurs de ses héros, qu'il rejette sur l'oppresseur toute la responsabilité des crimes de l'opprimé. Que Snail ou Bob Lantern essaient de poignarder quelqu'un : c'est l'Angleterre qui leur a mis le couteau à la main, et Rio-Santo serait-il deveun un bandit souillé de sang et gorgé d'or, si l'Angleterre avait épargné à l'Irlande son joug si pesant?

Pour donner une idée juste des sentiments que nourrit, à l'égard de la protestante Angleterre, notre cher romancier, il suffit de lire cette page empruntée du roman Les deux femmes du Roi : « L'Angleterre, alors (en 1202) comme aujourd'hui, était laplai'ivwe du monde. Elle ne faisait point d'exposition cosmopolite pour rallier à son faux libéralisme tous les trafiquants de l'univers, elle n'usait point ses dents de suspect contre la lime inaltérable du catholicisme, elle ne suçait point le sang de rirlande, — mais elle était déjà l'Angleterre, c'est-à-dire i'Egoïsme déguisé en Nationalité, la Perfidie politique couverte de cet oripeau : la Probité commerciale : elle était la pierre d'achoppement de la civilisation naissante. Depuis, elle s'est emparée de la civilisation pour la sophistiquer et faire regretter la barbarie. L'Angleterre, cette oligarchie empoisonneuse et empoisonnée, cette honte illustre de l'histoire, ce fléau devant lequel s'agenouillent, comme devant une idole, tous les menteurs de générosité, tous les hypocrites d'indépendance, tous les Macaires de l'économie politique, tous les maquignons de l'industrie, tous les tripiers du Veau d'or, toute l'armée des escamoteurs et tout le troupeau des dupes!... Elle existait : donc elle vivait du sang de quelqu'un! »

Mettez cette prose en vers latins et vous pourrez hardiment les signer du nom de Juvénal...

M. Féval n'a pas, comme George Sand, écrit des romans de toute espèce : il n a fait que des histoires de cape et d'épée, ou des récits d aventures ou encore d'excellentes études de mœurs. 11 ne s'est

jamais soucié de la politique, encore moins des questions sociales; il n'a pas grand goût aux choses champêtres, ni aux dissertations esthétiques, non plus qu'aux peintures des mauvaises mœurs. Il aime l'action, le combat, la vie, les grands coups d'épée, les folies héroïques, les héros téméraires, les drames impossibles.

Sans aucune prétention à se poser en historien, comme Alexandre Dumas, qui s'imaginait avoir inventé la science historique, et qui inventait, en effet, une histoire pour son usage personnel, il excelle à peindre les mœurs et les caractères des siècles passés.

Ainsi, dans le Loup Blanc, quelle physionomie vivante, brillante, il prête aux luttes qui séparaient encore, sous le règne du régent, la France et la Bretagne! Là encore, il y a une association secrète, celle des Loups. Mais quels ravissants portraits que ceux de M. de Bechameil, marquis de ^'ointel, de Pelo Rouan, et surtout de ce vaillant Nicolas Treml de la Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt et autres lieux, qui s'en alla, en plein jour, frapper au visage, avec son rude gantelet de fer. Monsieur le Régent de France, lequel prétendait conquérir la Bretagne deux siècles au plus après la mort de la duchesse Anne, — qui qu'en grogne!

Cet amour violent de la patrie se retrouve constamment chez M. Féval. Presque tous ses livres ont pour théâtre la Bretagne, ou pour acteurs des Bretons, et je ne sache pas qu'il y en ait un seul où il ne soit question, de façon ou d'autre, de cette province si chère à Dieu et à nos rois.

Si George Sand s'est réservé le Berry; Méry, Marseille; La Landelle, la mer; Henri Conscience, la Flandre, M. Féval a, pour ainsi dire, accaparé la Bretagne. 11 en admire tout, et quand il se moque, c'est le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux : il admire les genêts, et les landes désertes, les falaises et les bas-fonds, les ciels orageux, les forêts ombreuses, les débris druidiques, les ruines féodales, les villages perdus sous l'ombre des chênes, les cabanes fumant dans le creux des ravins; nulle harmonie ne lui est plus suave que le son aigre du biniou ; il préfère la bouillie de sarrasin à l'ambroisie ; il estime Gothon fumant sa pipe noire au coin de l'âtre, et Yaume le pâtour, brandissant d'une main robuste son bâton ferré, et même Alain s'enivrant d'eau de vie; il donnerait Venise pour la bonne ville de Quimper, et troquerait contre Vitré, Florence la jolie, s'il était, pour son malheur, propriétaire de Venise et de Florence.

Il n'est au monde que la noblesse de Bretagne qui soit de bonne souche, de pur lignage et de haut parage; et quel culte M. Féval a pour ces vaillants lîls de l'Armorique! Est-il nom qui sonne mieux à ses oreilles que celui de Rohan? Bourbon et Montmorency ne sont que petite race à côté de cette race de géants qui produisit le père de La Louve. M. Féval n'aurait pas plus grand respect pour Rohan, quand il pouvait dire de lui-même :

Roi ne puis : Prii)ce ne daigne : Rolian suis !

Ce n'est pas qu'il ne sache railler les hobereaux : il maltraite volontiers les traitants ornés de savonnettes à vilains, et je me souviendrai toujours du trio de vicomtesses du Château de Velours : la vicomtesse Le Brec du Hartz de Cramayeul-en-Géveson-les-Fossés-sur- Papayoux, la vicomtesse de Honnihic, la vicomtesse de Galirouël, et de quantités d'autres vicomtesses dont l'histoire imprudente a oublié

IG ÏAUL FliVAL

les iKJins. Et M. Le Miliir de Crapadeuc, maire de Vesvroii, et l'entrepreneur Berthelleminot de Beaurepas, chevalier de l'Aigle d'Or de Souabe? Quels noms significatifs! Ils contiennent plus de satire à eux seuls, ces noms magiques, que tout un volume de satires grecques ou latines.

Eh Lien! cet amour immodéré du pays natal est-il donc blâmable, en un temps où le patriotisme est une vertu si rare qu'on est tout surpris d'en voir de temps à autre un exemple, et qu'on serait tenté de décerner un prix à tout homme convaincu d'aimer sa patrie?

Un autre roman historique. Frère Tranquille est plus fantaisiste. Ce sont les aventures de Jean d'Armagnac, 111s de ce Nemours, décapité aux Halles de Paris, et dont la tragique histoire inspira à Voltaire la fable des enfants placés au-dessous de l'échafaud pour recevoir le sang de leur père sur leur corps. M. Féval y a pris parti pour Nemours, et c'est la seule fois, je pense, qu'il se fait l'avocat de la révolte.

Combien il est plus près de la vérité dans Les Deux femmes du Roi. 11 s'agit d'Ingeburge de Danemark et d'Agnès deMéranie. Là, M. Féval, qui s'est partout montré, au rebours de George Sand, respectueux du mariage, a épousé la querelle d'Ingeburge, sans néanmoins sacrifier Philippe-Auguste. Il trace un portrait touchant de la suave fleur danoise, éclose aux rayons du pâle soleil du nord, et qui se flétrit dans la solitude, tandis que son infidèle époux lui donne une indigne rivale. On sait quelles furent, pour la France, ou plutôt quelles faillirent être pour elle les conséquences de ce caprice de son roi. L'Eglise dut intervenir, se montrer sévère, frapper même. A ce propos, je ne me souviens pas d'a\oir jamais vu, dans aucun livre prétendu sérieux, l'action de la Papauté au moyen-âge, l'action sociale, veux-je dire, présentée avec plus de force, d'une manière plus claire et plus concise, que dans une ou deux pages de ce roman. Ces pages, où le sentiment catholique est très développé, et qu'un historien signerait volontiers, renferment néanmoins des erreurs d'appréciation qu'on ne peut discuter dans une simple étude littéraire. M. Féval a compris quelle force immense donnait aux Papes leur pouvoir spirituel, pouvoir qu'il admet et auquel il se soumet.

« La mauvaise foi seule, dil-il, pourrait nier l'utilité de ce frein omnipotent qui mettait des bornes aux caprices et aux brutalités des rois demi-barbares. Sans les foudres de l'Eglise, tous les trônes du moyen-âge se seraient noyés dans la fange... La raison s'étonne devant la prodigieuse puissance de cette arme toute morale, au moyen de laquelle le sceptre de saint Pierre humilia tant de tètes couronnées. Sous le poids de i'anathème, il n'y avait point d'orgueil qui ne dût se courber. La résistance était impossible. Il fallait s'avouer vaincu et faire amende honorable, pieds nus et la tête découverte, devant la porte des églises. »

Mais M. Paul Féval prétend à tort que, en relevant les sujets d'un roi de leur serment d'obéissance, les papes prêchaient la révolte. l'Eglise ne reconnaissait aucune loi politique, aucun intérêt de dynastie. Elle déclarait ceci : Omnis potestas a Deo. Or, quand un roi transgressait la loi divine et refusait de se repentir, persistant dans sa faute, l'Eglise déclarait ce roi un rebelle, et pour le forcer à obéir, elle mettait son royaume en interdit. M. Féval qui a parfaitement compris le rôle social de la papauté, et qui voit son action dans le monde

avec les yeux de la foi, a donc eu tort d'ajouter : « Si l'excommunication n'eût frappé dans le roi que l'homme, on peut affirmer que, presque toujours, les foudres de l'Eglise auraient louché juste. Particulièrement, dans le cas qui nous occupe. Philippe de France, comme chrétien, méritait une punition pour ce double mariage qui donnait à la bohémienne Agnès la place de la sainte et belle Ingeburge. Mais Innocent III avait publié une bulle spéciale qui relevait tous les sujets du roi Philippe de l'obéissance jurée. Il avait dit en propres termes à tous les vassaux de la couronne : Révoltez-vous? »

Dans les Fanfarons du roi, M. Féval a raconté avec succès un épisode curieux de l'histoire du Portugal. Le règne éphémère de don Alonso de Bragance, espèce de fou couronné, qui donnait la chasse à ses sujets dans les rues de Lisbonne, lui a inspiré une idée magnifique; il incarne dans une famille le dévouement absolu au principe de la royauté, dévouement qui vit de sacrifices, et qui ne iléchit pas, même quand la personne vit de sacrifices, et qui ne fléchit pas, même quand la personne du roi en est indigne. Le type de Simon de Vasconcellos semble être emprunté à l'époque d'Homère.

Le Bossu, qui eut un si grand retentissement, et se répandit à des centaines de milliers d'exemplaires, et rendit populaire le fécond i-<C romancier, est une œuvre d'un tout autre genre. L'histoire n'v prenp aucune part, si ce n'est en ce qui touche aux célèbres opérations du contrôleur Law, qui inspirent quelques chapitres fort spirituels; on y trouve un portrait peu flatté de Philippe d'Orléans. M. Féval n'aime pas le Régent, et ce n'est pas nous qui lui en ferons le reproche. Ce que nous lui reprocherions plutôt, c'est d'affubler des héros de fantaisie de noms inscrits à la place d'honneur de l'armoriai européen.

Il y a eu des ducs de Nevers, il n'y en avait plus sous la Régence, et le duc de Nevers, qui n'a pas existé, de M. Féval, aurait pu aussi bien s'appeler duc de Pontoise. La vérité historique n'y gagnait rien, mais l'esprit du lecteur ne risquait pas de s'égarer. La môme observation peut être faite en ce qui concerne Philippe de Gonzague. M. Féval, qui n'aime pas les Anglais, n'aime pas davantage les Italiens. Il en fait des bellâtres à figure de cire, à cheveux aile de corbeau, perfides, serviles, menteurs, traîtres, doucereux, efféminés et lâches. Ce portrait est-il toujours bien ressemblant? L'antipathie de M. Féval contre les Italiens procède de sentiments que nous connaissons et sur lesquels il est inutile d'insister; mais il vaudrait mieux peut-être ne pas généraliser autant : exagérer les défauts d'une nation, en revêtir un personnage qui joue les rôles les plus odieux, ce n'est pas rester toujours dans l'observation réelle. C'est pour les Gascons que M. Féval a un faible. On le voit aux atours dont il pare Cocardasse Junior, capedébious ! Cocardasse est l'ami d'Amable Passepoil, croisé Normand et Manceau, papelard, gourmand et ventru, comme un échappé des contes de Rabelais. Ces deux estimables seigneurs, pauvres comme Job, braves comme Matamore, et plus vantards que Rodomont, sont chargés de représenter dans le Bossu l'élément comique.

M. Féval, en effet, n'oublie jamais d'introduire le comique dans ses drames les plus noirs. 11 oppose volontiers le rire aux larmes, et parfois même il abuse de ces antithèses en action qui deviennent alors fatigantespourlelecteur.il caractérise son personnage bouffon par un mot, p.-ir un lambeau de phrase, qui revient dès lors jusqu'au bout.

dans le roman, à chaque situation un peu tendue. La caractéristique de Cocardasse c'est Junior ; son mot, c'est As pas pnrl prononcé en correct idiome de Gascogne ; le Aspasj)nr!\o\x?, révèle la longue brette, le manteau effiloqué, la moustache pointue de ce bourreau des cœurs, soudard sans sou ni maille. Dans le Jeu de la mort, les comiques sont nombreux; il y a Romblon-Ballon, assassin poussif; il y a Honoré le happe-monnaie; il y a Menand jeune, notaire, amateur d'oignons crus et de ficelle de fouet; il y a aussi Guérineul, chevalier peureux, qui jure nom de bleurre! et surtout M. Berlhelot-Berthellemot-Berthelleminot de Beaurepas, chevalier de l'Aigle d'or de Souabe, entrepreneur! Le drame, lugubre et sombre comme un pastiche de feu mistress Anne RadclifTe n'a que des innocents pour acteurs, des innocents ou des farceurs qui s'entretuent en riant.

Le comique se retrouve dans les Compagnons du silence et le Prince Corio lant, en ](i personne d'un Anglais, Peter-Paulus Brown, de Cheapside, un Anglais étonnant, resssemblant à miracle, et qui permet à M. Féval de recommencer une charge à fond de train contre la perfide Albion. Peter Paulus et la digne Pénélope, son épouse, sont destinés à devenir classiques dans le romantisme.

La série des romans d'aventures de notre héros est inépuisable. L'un des plus célèbres est le Fils du Diable, qui révèle une grande richesse d'imagination, et dont quelques parties sont d'un intérêt terrible. Quelle diversité dans les caractères ! Le belliqueux Georgyi, l'empoisonneur Mira, le juif Mosés Geld, le hideux Reinhold, opposés aux vaillants fils de Bluthaupt, Otto, Albert et Goëtz, à la charmante Denise, à la ravissante Gertraud.

- M. Paul Féval a écrit peu de romans d'analyse; il n'esquisse pas ses (( bonshommes » ; il les sculpte; on les voit tels qu'ils sont, non pas entièrement vertueux ou entièrement corrompus, mais avec les qualités et les défauts qui s'associent chez tout homme. On ne peut être courageux sans être indépendant et fier; on n'est jamais, ou rarement, si mauvais qu'il ne reste aucun vestige de bon sentiment dans le dernier repli de l'àme. M. Féval s'entend à merveille à découvrir, à faire mouvoir ce vestige, cette ombre de vertu qui gît ensevelie sous les passions et les vices ; et l'étincelle, couvant sous la cendre, réchauffe parfois la matière inerte, et ce reste d'amour, de patriotisme, de respect, de foi qui sommeillait au fond de cette âme s'éveille tout à coup, se développe, grandit et sauve. 11 y a toujours dans l'homme un côté, bon ou mauvais, qui reste inconnu; on a le caractère qu'on a ou qu'on veut avoir, que l'on montre ou que l'on cache. M. Féval, chez ses héros, montre toujours ce qu'ils veulent cacher, et sait faire valoir les apparences pour ce qu'elles valent.

J'aime la simple et divertissante histoire d'un notaire et d'un tonneau de poudre d'or, que M. Féval nous a contée sous le titre de Roger Bontemps. Il y a dans ce Roger Bontcmps une fraîcheur, une vivacité d'impressions, un luxe de descriptions, une étude de mœurs qui m'a toujours charmé infiniment.

Fi des vampires que M. Paul Féval introduit dans les Cinq et dans le

PAUL FÉYAL 19

Chevalier Ténèbre! Eux seuls m'ont fait prendre en horreur les pays d'Orient, et môme pour le tonneau de poudre d'or du joli notaire, je n'irais pas pérégriner en Moldavie, chez les Yalaques ou chez les Serbes.

Les fantômes bretons me paraissent de meilleure compagnie, et je les hante plus volontiers; M. Féval ne les épargne point, il en use avec coquetterie, il les choie, il les décore, simplement parce qu'ils sont de Bretagne. Mais aux fantômes, je préfère de beaucoup les vivants, Bretons ou autres, quand ils seraient brigands, ^ro/c^ew '/fl^,9er. compagnons du silence, molly maguires^ ou membres du mystérieux Tugendbund .

Mais aurions-nous donc la présomption d'analyser un à un tous les ouvrages de M. Paul Féval, le Chevalier de Keramour, Fontaine aux Perles, les Couteaux d'or, la Reine des Fpées, l'interminable épopée des Habits Noirs, enfin cette collection inépuisable de romans qui a fait de leur auteur le chef des romanciers contemporains ? -^^.^^^

Qu'il me soit permis seulement de citer encore la Première aventure de Corentin Quimper, livre exquis, écrit avec une verve étourdissante, une bonne humeur quine ralentit jamais, un luxe d'impressions singulières, livre qui semble, par ses paradoxes, ses portraits pris sur le vif, ses dialogues si piquants, être le résultat d'une gageure. Gomment analyser chacunes de ces œuvres légères, souvent relues, il est vrai, mais dont la meilleure mémoire ne saurait garder qu'un reconnaissant souvenir.

11 est tout aussi difficile de rechercher et de définir le procédé littéraire de M. Paul Féval. Je veux néanmoins l'essayer. M. Féval a une prédilection marquée pour certains sujets , certaines situations et certains héros. Dans la plupart de ses romans, par exemple, c'est au bal que la situation capitale se noue et se dénoue, dans un bal masqué, où ses héros ont le costume qui convient à leur cararactère;le bal masqué se retrouve dans les Couteaux d'or, le Frère Tranquille, les Habits fioirs, le Bossu, et tant d'autres encore; c'est d'un masque que la vertu reçoit sa récompense, et le vice, son châtiment. Ce moyen est un peu épuisé.

L'un des sujets que le maître affectionne particulièrement c'est l'histoire de l'enfant d'illustre famille, enlevé, séquestré ou caché, dès son enfance, que le hasard ou les circonstances ramènent plus tard auprès de sa famille, et qui récupère, après maint coup d'épée et force aventure, l'héritage des nobles auteurs de ses jours. Tels sont Jean d'Armagnac, Porporato-Monteleone, Aurore de Nevers, Treml de la Tremlays, Rohan Saint-Mangon, Franz Gunther de Bluthaupt, Guezevern du Mari embaumé. On voit que M. Paul Féval s'est toujours préoccupé de la légitimité dans la famille, et que son respect pour la famille, le porte à montrer ce qu'elle devient lorsqu'elle cesse d'être unie. En regard de ce fils perdu, cherché, adoré, il met le plus souvent une mère tendre, douce, bonne, en deuil depuis vingt années, une mère qui est l'idéal de la maternité, et dont le même modèle a suffi pour peindre cent portraits. 11 y a aussi le traître, un cousin, un parent, un ami, en qui l'on a imprudemment placé trop de confiance, et qui trahit savamment, en homme expert dans le crime. Le type le plus complet du genre est M. de Saint-Venant {Le mari embaumé)., cavalier charmant, esprit fertile en inventions, et duquel la moindre peccadille emporte les travaux forcés à perpétuité. M. Féval a coutume aussi,

depuis quelques années surtout, de confier ce rôle de traître à des Italiens, Annibal Gioja, des marquis Pallante, Vicente Tarchino ou le cousin Sampieri, des Cinq. Il y a tant de comtes, en Italie, qui manquaient d'occupation! M. Féval les embauche pour les faire figurer dans ses livres.

Sans doute parce qu'il se montre toujours le défenseur des peuples vaincus, des nations opprimées, des faibles et des humbles, M. Féval aime de tout son cœur les associations secrètes : il est peu de ses romans où il n'en ait introduit quelqu'une, et sauf certaines modifications qu'il leur fait subir, on reconnaît toujours la même, sous les divers déguisements qu'il leur prête : celle qu'on reconnaît, c'est celle qu'il eût voulu fonder, si au lieu de tenir une plume, sa main avait tenu un sceptre.

Les Compiignom du silence combattaient pour une bonne cause, aussi les Loups de la forêt de Rennes, et les vassaux de Bluthaupt, et les chouans de Madame Gil-Blas. Mais si le principe de chacune de ces sociétés était bon, si l'idée était juste, les actes prenaient souvent trop le caractère de la violence et de l'injustice.

Peut-être a-t-il voulu montrer que les associations secrètes, même lorsque l'origine en est pure, le but avouable, les moyens honnêtes, se transforment peu à peu comme toute institution humaine et deviennent dangereuses et mauvaises dès que les hommes ont modifié les premiers règlements, et se sont soustraits au premier enthousiasme? On n'a jamais besoin de se cacher pour faire le mal, voilà ce qu'il veut prouver : il a raison. Les chrétiens de la primitive Eglise, obligés de vivre au fond des catacombes, persécutés, possesseurs de la vérité qui devait illuminer le monde ne se sont jamais associés secrètement, — et, s'ils l'avaient fait? Il n'y a que les sectes, pour craindre la lumière !

La seule critique sérieuse qu'on puisse faire, non des œuvres, mais du procédé de M. Paul Féval, c'est que ce maître écrivain affecte parfois des allures trop originales. Il tâche cà s'assimiler les locutions, les manières de parler, des pays où il conduit son lecteur ; il parle alors avec complaisance de « l'intendant second de la police; » du « camérier second du prince ; » il appelle un héros italien messer, ou bien dit le Doria-Pamphili, des marquis d'Angri. C'est un peu plus que de la couleur locale. La grande estime qu'il a pour les noms de noblesse l'empêche d'inventer les grands noms qu il veut à ses marionnettes. Ce n'est pas lui qui se forgerait de toutes pièces l'armoriai que M. de Gramont inventa pour Balzac. 11 ressuscite les dynasties éteintes ; j'ai déjà dit que, par sa volonté, il avait créé un duc de Nevers et un prince de r.onzague; il réédifie aussi, pour son usage, les princes Cantacuzène, les Comnène, les Paléologue, les ducs de Longueville, les Monteleone. Je le blâmerais volontiers de cet attrait pour des noms qui ne sont pas conventionnels et qui peuvent souvent égarer le lecteur. Sans doute, on ne s'y trompera pas, en voyant dans l'entourage du roi napolitain Ferdinand II, les noms qu'il y a mis; Malatesta. Doria, Gravina, Malaspina, etc. Qui ne sait que les Malatesta sont de Rimini; les Doria, de Gènes; les Gravina, de Rome; les Malaspina, de Carrare? Mais il faut laisser les noms historiques aux faits historiques. Ses acteurs seraient aussi gracieux avec des pseudonymes.

Il en a tant créés de ces héros d'un ou de deux volumes? La jeu-

nesse a pour lui des attraits qui lui donnent une indulgence d'oncle à l'égard de son coquin de neveu. Le jeune homme qu'il met en scène est toujours un diable-à-quatre, enragé de fredaines, timide comme une fillette, cœur de bronze et tète de feu, un lion sous la peau d'une brebis, un galant danseur, joyeux viveur, mauvais snjet un brin, coquet, gracieux, souriant, téméraire, hardi comme un page, étourdi comme un phalène, sans expérience et rompu à tous les arcanes de la vie, bref une perfection, ou peu s'en faut ! Ainsi, Tiennet Blône qui devient le capitaine Mazurke, ainsi le chevalier d'Athol, ainsi Loriot, Didier, Roger, Gaston de Maillepré, Frantz, Lagardère, et leurs vingt ou trente jumeaux.

Mais vous ne parlez guère, me dira-t-on, du rôle que Paul Féval accorde aux femmes dans ses romans? Walter Scott a créé Diana Vernon, Minna et Branda Troïl, Effie et Jenny Deans, Lucie de Lamermoor; nous devons à Shakespeare Ophélie, Porcia, Desdemone, Juliette, sans parler des joyeuses commères de Windsor; Balzac nous a peint M™" MarnefFe et M""' Graslin, Eugénie Grandet et Modeste Mignon, M""' Schontz et Malaga, M""= de la Baudraye et Camille Maupin. Citez les héroïnes de Féval!

Ceci est une question délicate. M. Paul Féval a, comme tous les esprits d'élite, répugnance à tracer des tableaux où la passion, embellie, charme; il a horreur des courtisanes, il estime peu Gélimène, et méprise fort Marion Delorme. Il s'est gardé, comme de la peste, des sujets qui plaisent trop à ses émules; toujours chaste, même lorsque les nécessités de sa fiction le contraignent à analyser la terrible passion que ses confrères mettent à toute sauce, il n'a pas imaginé d'autres amours que des idylles honnêtes, pures, permises, et qui n'ont jamais d'autre dénouement que le dénouement traditionnel : le mariage.

11 réserve donc pour les fillettes candides qu'il destine à ses héros, les couleurs les plus limpides de sa palette : Denise, Berthe, Angélie Doria,.Anna et Clary Mac Nab, Charlotte d'Alex, Aurore de Nevers, ChifTonnette, sont de gentilles ingénues, pures de la moindre mauvaise pensée et qui seraient accueillies à bras ouverts dans le couvent le plus austère. A part ces jeunes filles, belles et innocentes comme OphéUe, Minna, Ursule Mirouët, je ne trouve que rarement dans les livres de M. Féval des types d'aventurières, la Marguerite de Joulou, Agnès de Méranie, la Fanchette du Dernier vivant; encore sont-elles des ambitieuses, des orgueilleuses, avares, méchantes, cupides, plutôt que ces immondes femelles dont le type se résume en M""" Marneffe.

Le trait caractéristique du talent de Paul Féval, c'est qu'il n'a pas mis ses écrits au service d'un système. Il n'a d'autre prétention que celle d'amuser. Il est un conteur et non un moraliste. Il ne s'est pas, comme Eugène Sue, complu à étaler des plaies sociales incurables, excitant les convoitises des malheureux ; il n'a pas, comme Frédéric Soulié, peint la société sous des couleurs horribles, poursuivant l'idéal du mal, comme d'autres recherchent l'idéal du bien proclamant l'ubiquité et l'impunité du crime.

L'absence de visées originales fait précisément son originalité, comme l'absence de peintures systématiquement immorales fait la moralité de ses récits. Il va oii son imagination le conduit; mais comme son imagination n'est pas pervertie et qu'il n'a aucun parti

22 PAUL FÉYAL

pris, le vice et la vertu ont une part à peu près égale, dans ses œuvres, sans que la vertu soit monotone, sans que le tableau du vice soit démoralisateur. De toutes les œuvres que, depuis quarante années, il ne cesse de produire, il n'en est pas une qui ait eu pour effet d'exciter les rancunes du peuple et de propager la haine.

« Fécond sans s'être gaspillé, populaire sans avoir jamais flatté les passions mauvaises, ni visé plus particulièrement, dans ses attaques ou dans ses éloges, telle ou telle classe de la société, M. Paul Féval doit être également loué pour la dignité de sa vie, tout entière consacrée aux lettres, pour la parfaite honorabilité d'une carrière ou le succès a été précédé de laborieux efforts, et acquis de longue lutte. Au contraire de plusieurs de ses devanciers dont la production haletante était nécessitée par le désordre propre aux existences anormales, M. Paul Féval vit de sa plume; mais il n'a jamais sacrifié au veau d'or, ni rien annihilé de sa fière indépendance (1). »

Tel est donc cet écrivain que les catholiques sont fiers de compter parmi leurs hommes célèbres. Il n'a jamais produit une œ.uvre malsaine. M. Louis Veuillot Fa appelé le plus honnête des romanciers. 11 a des enfants qui, parvenus à l'adolescence, peuvent lire ses livres sans danger; je ne crois pas qu'il puisse désirer récompense plus digne de ses efforts. On l'attendait à son premier roman, disaient les impuissants qui n'ont pas craint de l'injurier parce qu'il avouait, avec une admirable franchise et une noble humilité, son retour aux pratiques religieuses de sa jeunesse. Et bien ! oui, son talent, son génie, fortifiés par la sérénité de son esprit, la paix de sa conscience, le raffinement de ses sentiments, si j'ose ainsi m'exprimer, lui ont dicté des œuvres nouvelles qui sont bien véritablement, celles-là, des romans catholiques.

Ce que Paul Féval entend par roman catholique, il le dit dans une lettre à Mgr Cartuyswel, recteur de l'université de Louvain, et qui sert de Préface à un de nos livres : les Contes à l'eau de rose. On nous permettra de citer quelques lignes :

« Nous cherchions tous les deux, Monseigneur, le conteur véritablement catholique, et nous trouvions peu d'hommes sur notre chemin, mais beaucoup, beaucoup de dames, pas mauvaises, pas bonnes, des dames, toujours des dames, en si riche, en si exubérante, en si extraordinaire quantité, qu'il m'échappa de vous dire que le roman chrétien tombait en quenouille.

« En Angleterre, le roman qui croit en Dieu est protestant, et il subit peut-être encore plus que chez nous cette maladie sucrée, ce diabète de Yimberbisme.

« Dans je ne sais lequel de ces livres, Gh. Dickens parlait des seize cents demoiselles qui fabriquaient à Londres le fameux roman-thé, où l'action s'ouvre par l'arrivée de c l'inconnu » à manteau et à bottes molles qui « distingue » ou « remarque » miss Arabella Fairnose pendant qu'elle beurre la première rôtie, et où la péripétie finale (après d'innombrables cups, nuancées de crème ou de rhum, selon les tempéramments) est fournie par le cinquième fils du vicaire dissident Coldraw, toujours prît à combattre, soit le cheval vicieux, sujet à lancer le tilbury dans le « précipice », soit le jeune lord « choquant », soit le bon chien, cœur d'or, malheureusement attaqué de la rage.

(1) Marius Topin, les Romanciers contemporains.

(c C'est moral, assurément, car il est bon de propager l'emploi du cinquième garçon du pasteur Coldraw et des muselières; cependant. Monseigneur, j'en arrivai à exprimer cette opinion hardie que la romancière ne devait être qu'une délicieuse et sobre exception, faite pour étonner son siècle en le charmant : mademoiselle de La Fayette, par exemple, ou la première madame de Girardin, ou l'Anglaise qui a écrit Jane Eyre, — et que les catholiques de France, comme les protestants d'Angleterre, seraient induits quelque jour (vous savez que les fleurs asphyxient aussi parfaitement que le charbon) à fonder des prix pour propager la renaissance du roman mâle, non tricoté par les fleurs.

« Je n'ai, Dieu merci, ni journal, ni librairie, ni influence, ni rien; mais j'aime tant ma patrie catholique que je cherche le roman mâle comme si je possédais tout cela. Il ne faut pas que l'élément efféminé domine trop chez nous, même dans ce qui est pure récréation. Les familles qui voient un danger dans le roman doivent le proscrire et non point se bercer de cette illusion que le roman sera moins dangereux s'il porte un fichu et une cornette. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une plus naïve erreur que celle-là.

« Monseigneur, vous me faisiez l'honneur de partager mon avis sur beaucoup de points, tout en trouvant que, sur d'autres, mon opinion était trop tranchée : le fait sur lequel nous tombions d'accord, c'est la nécessité d'attirer du bon côté de la haie les jeunes talents appelés chez nos ennemis par tant de séductions et pas le succès si facile. Tout écrivain qui se résout à renier Dieu et à insulter ses prêtres est sûr de réussir, tandis que, daus le champ maigre oi^i se cultive le roman-thé, il y a les seize cents demoiselles qui encombrent! »

Le mot conversion, appliqué à l'événement qui a transformé la vie de Paul Féval, n'est pas absolument exact. Paul Féval croyait, mais il n'en faisait point montre. Ce n'est pas à Dieu qu'il est revenu; il n'avait pas quitté Dieu. Simplement il a repris le chemin de l'église. Puis, craignant d'avoir çà et là, dans ses livres d'antan, laissé passer quelque peccadille de la langue, il a sacrifié les journées laborieuses de son arrière-saison à la correction de ces livres, honnêtes sans doute, mais qui ne pourraient pas être lus par tout le monde.

Cette mission qu'il s'est donnée, l'illustre romancier l'accomplit sans ostentation, gaiement, de bonne grâce. Il n'enlève à ses récits ni leur fraîcheur de coloris, ni leur spirituel entrain, ni cette fine pointe d'ironie qui leur donne tant d'attraits. Il reste catholique, et de ceux qui pratiquent la belle parole de notre maître Poujoulat : (( Entre chrétiens, se voir, c'est se retrouver. »

Depuis quelques années, Paul Féval a publié plusieurs ouvrages, dictés par l'impérieux besoin de servir éloquemment les idées nouvelles que la foi a fait germer en lui.

Ces œuvres ont la verdeur de la jeunesse et la robuste grandeur de la conviction absolue. Nous y retrouvons le conteur séduisant et, de plus, un polémiste de haute race, élégant, vigoureux, malicieux, fort tireur, et qui excelle à llageller l'ennemi. Les vingt premières pages de Jémitesl sont comparables, pour le style et l'esprit, aux plus

M PAUL FKVAL

mordantôs satires de P.-L. Courier, et les braves religieux que la République a mis à la porte do chez eux, ont eu en Féval un avocat cicéronien.

Les Etapes d'une conversion sont l'œuvre capitale de Paul Féval, le Livre pSiV excellence, qu'il rêvait depuis longtemps.

C'est un merveilleux développement du Drame de la Jeunesse que j'ai eu tant de fois l'occasion de citer.

Il y a bien des points de ressemblance entre Fernand Leprieur — que Paul Féval connaît (et juge) si bien! — et ce Jean — qu'il connaît mieux encore — puisque Jean, c'est Raymond Brucker, et que Féval se voit lui-même au travers de Raymond Brucker. Si l'on aime Fernand Leprieur à cause de ses nombreux défauts, de même — et Féval l'a bien deviné — les vertus de Charles, frère de Jean, le rendent souverainement antipathique.

Ce personnage de Charles est d'une belle invention, car ni vous, ni moi, ni M. Féval ne pouvons croire un seul instant que Charles ait vécu. Il n'y a pas d'hommes parfaits, ou bien il y a des hommes plus parfaits encore que le frère de Jean, et alors on les appelle des saints, mais on les met pas dans un roman.

Jamais analyse plus minutieuse du cœur humain n'a été faite que dans les trois volumes des Etapes d'une Conversion. Balzac analysait les passions puissantes, larges, pleines d'ampleur et d'éclat. Ici, l'âme est disséquée; je dis l'âme, dans ses plus profonds et plus secrets replis. Ce sont les infiniment petits de l'instinct que l'observateur étudie au microscope; les sentiments les plus ténus, les sensations les plus fugitives.

Et quel terrible désillusionneur que ce Jean! Sa mère, la meilleure chrétienne ; ses sœurs les plus héroïques sacrifiées ; son aimable médecin, et la superbe servante, — la Julienne de chez nous! — ces créatures admirables, il nous les rend antipathiques, en montrant tout ce qu'il y a de mauvais dans la plus splendide honnêteté. Il paraphrase enfin le mot célèbre de Joseph de Maistre : « Je ne sais pas ce que c'est que la conscience d'un coquin, mais je sais ce que c'est que la conscience d'un honnête homme, et cela m'épouvante ! »

Ah ! c'est que les hommes de la trempe de Jean ne sont plus de notre siècle, et non plus les adolescents du caractère de Charles. D'autant que l'humilité de celui-ci est surhumaine, de même que l'humilité de celui-là touche de près à l'orgueil. Je vais m'expliquer sur cette définition subtile. Je voyageais, un jour, avec un Carme déchaussé : la conversation vint à tomber sur le célèbre P. Hyacinthe, devenu M. Loyson, pour le plus grand plaisir des bons bourgeois bêtes. Alors ce religieux me dit tristement :

— (( Monsieur, nous autres, du couvent de M..., ne nous sommes jamais fait illusion sur la vocation du pauvre P. Hyacinthe. Quand il était novice chez nous, et qu'il était chargé des corvées désagréables, comme de balayer les corridors, de laver, ou de fendre le bois, il nous regardait avec un air qui voulait dire : « Oh! voyez donc... admirez comme je suis humble ! »

Voilà un peu, très peu sans doute, mais un peu rhumililé de Jean. Il se confesse avec trop de naïveté.

Dans une circonstance douloureuse de ma vie, oii le duel pouvait servir de solution, bonne ou mauvaise, j'allai consulter Paul Féval,

qui n'était point encore le chrétien que nous connaissons, et qui ne faisait pas mine de se convertir.

A propos de ce duel — qui n'eut pas lieu du reste, — Paul Féval me conta l'histoire d'un duel qui n'avait pas eu lieu.

C'est alors que j'appris quelle force considérable et quel courage surprenant il faut avoir pour ne pas se battre quand on en a envie.

Je crois que c'est la même histoire qui est contée dans la Première Communion, la plus récente des œuvres de Paul Féval et la plus hardie. Tout le reste n'est mis là que pour servir de prologue à ce duel, oîi personne ne se bat. Le grand conteur m'avait dit, je me le rappelle bien :

— Je ferai quelque jour un livre pour exalter l'héroïsme de ce brave homme, si courageux, qui ne veut pas se battre.

Il l'a fait, mais il ne se doutait pas quel serait le livre.

N'a-t-on pas été frappé du silence qui s'est fait tout à coup autour de Féval, depuis qu'il combat dans nos rangs?

Va pour cette bande de critiques hargneux, qui se mettent cinquante pour avoir de l'esprit comme quatre, et qui aboutissent à faire le succès de V Assommoir !...

Mais parmi nous? Mais les nôtres? Mais ceux qui ont accueilli Paul Féval à bras ouverts — et non -pas pour mieux l'étouffer^ — comment se fait-il que personne n'ait élevé la voix pour signaler cette œuvre merveilleuse qui a pour titre crâne et tapageur : Les Etapes d'une conversion, et dont le troisième volume — un chef-d'œuvre ! — porte ce titre terriblement peu commercial : la Première Communion.

M. Louis Veuillot lui-même n'eût point osé « utiliser » ce titre.

C'est un malin, qui connaît la multitude, et qui prétend démontrer, au rebours du proverbe. — et peut-être l'a-t-il démontré — qu'on prend plus de mouches avec du vinaigre qu'avec du miel.

Avouez qu'il est bizarre et qu'il ressemble à un défi, ce titre : la Première Communion, donné à un roman. Et c'est peut-être pour cela que la critique — cette vestale corrompue du triste dieu Hasard — fait volontairement le silence autour du vaillant écrivain qui fut, un des maîtres du roman, et qui est maintenant, l'un des maîtres de la presse catholique.

Cela n'empêche pas que la Première Communion, ne soit une œuvre supérieure, très émouvante, très gaie, pleine d'esprit, embaumée de foi, imprégnée de repentir. Celui qui a fait ce livre croit. C'est le Fernand Leprieur du Drame de la Jeunesse revenu aux chers élans de son enfance; le père, dont la mort est un si merveilleux tableau, et qui fait dire à tous : Je voudrais mourir ainsi, le père est ce noble conseiller Leprieur, si grand et si magnifique, dont le portrait restera l'une des plus belles pages de la littérature française.

La Mort du Père, Pierre Blot, la Première Communion, survivront longtemps cà l'heure présente. On a pleuré en lisant le premier récit, et M. Sarcey, qui ne passe pas précisément pour un langoureux, pour un sensilile, retrouverait encore un pleur — l'unique pleur — dans un coin de ses yeux, s'il lisait l'œuvre dp son ancien camarade (il l'appelle ainsi) et qu'il ne se trouvât là personne pour le voir lire et pleurer. ^

Chdteaiipauvre, est en même temps une étude des sentiments les plus délicats du cœur humain, et une curieuse analyse philologique du patois breton. Les cent premières pages de ce récit peuvent être

2t> l'AUL FÉVAL

considérées comme un chef-d'œuvre d'humour, de gaîté, d'observation.

La Belle Etoile est la légende, contée d'une façon très dramatique et très amusante à la fois, du bon saint Yves, patron des avocats.

Sanctus Yvus erat Brito, Advocatus et non latro, Res miranda populo!

C'est le premier roman qu'ait écrit Féval après sa conversion, et celui où il reste le plus de son esprit sarcastique et de son étourdissante ironie. Et celui-bà môme, il a cru devoir le corriger.

Dans un récent ouvrage, M. Féval a voulu montrer combien le surnaturel est étroitement lié aux événements de notre histoire nationale, et ce livre, les Mcrceillcs du Mont Saint- M le bel, renferme des pages d'une éloquence étonnante qui nous révèlent, en même temps qu'une science profonde, un esprit très ouvert au mysticisme.

Mais il faut être hardi, brave et naïf pour s'imaginer que la France d'aujourd'hui se peut intéresser aux Merveilles du Mont Saint-Michel, de Saint-Michel un péril de la merl... Que la France d'aujourd'hui peut écouter, sans honte comme sans regrets, l'héroïque récit de ses gloires passées, dont l'histoire du mont Saint-Michel est la somme et la synthèse. Sans doute, autrefois, l'archange vainqueur de l'orgueil rebelle fut le patron céleste du royaume de saint Louis, de Jeanne d'Arc et d'Henri IV. Sans doute, la basilique vouée à son culte fut une des forteresses de la Patrie, un des conservatoires de la science, une pépinière d'hommes illustres, un de ces pieux monastères qui étaient les ileurons de notre couronne. Qui s'en souvient? et qui, pour oublier la torpeur morbide et l'ennui bête que font peser sur nos intelligences les spectacles ineptes de l'heure actuelle, voudra lire cette œuvre éloquente où sont narrés, avec un si pénétrant esprit, les Gestes de Dieu par les français, — quand il y avait encore un Dieu, quand il y avait encore des Français?

L'écrivain évoque de grands souvenirs : ceux de ce Charles Martel, qui chassa les Sarrasins, plaie dévorante; de ce Philippe-Auguste, qui se fit l'ouvrier des desseins de Dieu; de saint Louis, le roi juste ; de Bertrand Du Guescliu, le héros chrétien; de Jeanne d'Arc; — de saint Micbel, bouclier de la France!

Vous n'êtes pas de votre époque, mon maître. Vous rétrogradez. A qui ferez-vous croire que la prière est plus efficace que la diplomatie? Et pour qui, en vérité, avez-vous écrit ce livre, bourré de science, illuminé de foi, plus attrayant qu'un roman, plus consolant que l'histoire, éclatant de patriotisme, œuvre virile et forte, noble par le but, puissante par l'exemple, et qui ne vous mènera pas à l'Académie?

Supposez-vous qu'on ira chercher dans vos pages des leçons de dévouement, des souvenirs de gloire évanouie, des espérances tendrement caressées, de fortifiantes comparaisons, de salutaires enseignements? Que non pas! Vous serez payé de vos peines par le dédain accablant des politiciens qui vivent au jour le jour, sans souci d'un passé qu'ils ignorent, sans effroi d'un avenir qu'ils prophétisent; par l'indifférence des repus, qui estiment que tout va pour le mieux dans cette meilleure des républiques, où foisonnent les docteurs Pangloss!

Risquer sa popularité; suivre sa voie, tout droit, môme au travers des épines et des roches ; narguer le bourgeois, qui méprise les mys-

PAUL FÉVAL iJ7

tiques, — ne comprenant rien au delà de son pot-au-feu ; dire carrément son fait à notre civilisation putréfiée; se faire le champion d'une cause tombée en discrédit, parce qu'on la croit perdue alors qu'elle est triomphante puisqu'elle est persécutée : ce sont là, des actes que notre monde égoïste et laid a l'imbécililé de blâmer. Ces actes relèvent ceux que l'aile noir du septicisme effleure, et qui défaillent au bord du chemin, souffrant de la piqûre des épines et de la dureté des cailloux.

Certes, les hommes sont faits pour dégoûter des meilleures causes, a dit Joseph de Maistre ; et l'écœurement est grand, quand on ne considère que les choses humaines!... Quelle souffrance plus amère que déjuger ceux qu'on aime et qu'on respecte! quelles acres colères contre ceux qu'on a jugés!... Mais au-dessus des hommes, de leurs agissements grotesques, de leur platitude, de leur mesquinerie, de leurs bassesses, il est heureusement des abstractions, ou l'àme, l'esprit et le cœur se réfugient. 11 est des principes, il est des doctrines, il est des idées, —j'allais dire des illusions! — qu'il faut défendre à tout prix, quand on serait un désabusé !

Paul Féval les défend, lui. Après quarante années de combat, le voici encore sur la brèche. Il nous apprend à nous, les Jeunes, — ironie des mots! — que déserter le champ de bataille est un crime lâche. Il nous donne l'exemple, en courant lète baissée dans la mêlée...

Précipité, comme nous, dans le Maëlslrom monstrueux de l'anarchie révolutionnaire, il lève un regard sérieux vers les cieux, et tandis que la barque pourrie circule sur les lianes du vaste entonnoir, qu'elle raie en tournant, il méprise l'abîme qui nous aspire, et il crie, dominant le fracas des flots : Serviatn ! Je servirai!... quand même!...

Est-ce donc à nous, les dévorés de la fournaise parisienne, à nous les victimes du cloaque, à nous qui sommes nés d'hier et qui n'avons souffert, en définitive, que de la faiblesse de nos pères, de bégayer l'infâme Après nous le déluge! ... des incroyants et des désespérés ?....

Non. Tant qu'il restera sous notre front une étincelle de vie, tant que nous tressaillerons au mots de Dieu et de Patrie, nous chargerons l'ennemi, en suivant les traces de tant de gens de cœur, intrépides et bons, parmi lesquels il est, ce Breton bien digne de celte Bretagne où l'on criait à Beaumanoir, mourant de soif :

" Bois ton sang, Beaumanoir! ta soif se passera! »

Connaissez-vous Rodin? Un le voyait naguère au théâtre de la Porte Saint-Martin : un homme chauve, gris de cheveux, sombre de visage ; vieux et sale, et fort laid ; il portait un pantalon crotté, un gilet sordide, une longue redingote marron, crasseuse et râpée. Rodin est le type convenu de l'hypocrisie la plus infâme; c'est un diplomate véreux, un espion, un conspirateur, un usurier, un lâche, un misérable, qui inspire le dégoût même que fait naître la vue d'un crapaud. Il est infâme et il est immonde. Ur Rodin, c'est un jésuite, ou plutôt, si je pénètre bien la pensée d'Eugène Sue, Rodin : c'est le Jésuite.

Un soir, je suis allé vuir cela. Il y a\ait dans la salle, deux milliers

Îà8 PAUL FEVAL

de bourgeois qui applaudissaient, encore que dame Censure eût bilfé de la pièce le mot Jésuite, par un sentiment de tardive pudeur dont il convient de ne lui savoir aucun gré, car ce mot ne se prononce pas sur la scène, mais on l'a laissé dans le livret : de telle sorte que le public, si bête soit-il, souligne certains passages où il voit l'absence du jésuite qui devrait y être ; et la claque ne manque pas à admirer, de ses grosses mains, ce passage où le mot jésuite est remplacé par cette sottise énorme que l'on a mise là à titre de synonyme : Homme dangereux.

Ainsi Rodin, pour la censure, est un « homme dangereux » : d'Aigrigny est un « homme dangereux » ; M'"" la princesse de Saint-Dizier est aussi « un homme dangereux ».

Tout le monde connaît le Juif- Errant d'Eugène Sue. Cette malpropreté a fait son chemin sous forme de roman; puis l'auteur l'a transformée en pièce, un peu pour répandre davantage de sa bave, beaucoup pour gagner plus d'argent. Cette pièce du Juif-Errant est une ineptie. M. Eugène Sue, défunt depuis longtemps, fut un piètre dramaturge, et un maladroit écrivain. On ne doit aux morts que la vérité.

Les nombreux personnages du Juif-Errant vont, viennent, s'agitent, courent, se démènent, crient, pleurent, chantent, rient, se battent... pour démontrer que les jésuites sont des accapareurs d'héritages, des assassins, des empoisonneurs, et le reste. Mais il existe un art de calomnier, et cet ai-t, M. Sue l'ignore : il fait ce métier lourdement, bêtement, sans esprit, et s'arrange de façon à faire grand'pitié aux gens intelligents.

M. Eugène Sue est mort démocrate. Il ne s'est pas repenti. Louis Veuillot l'a appelé le roi des lettres marchandes. Son œuvre est un riche musée de toutes les corruptions humaines et de toutes les brutalités littéraires. « Aucun échantillon de l'abject n'y manque; le stupide s'y montre sous des formes ignorées jusque-là. Rien d'iniàme ne se révèle dans les cours d'assises, rien d'immonde ne se commet dans les bagnes, rien d'infect ne se passe dans les mauvais lieux, rien de plat et de bête ne s'écrit dans les journaux, à quoi ne ressemble maintenant celte collection, claoca maxima. On dirait que, n'ayant pu, malgré ses efforts, mériter la critique, il a compté sur le scandale pour attirer les sifflets, et il met les honnêtes gens dans un embarras extrême : le scandale est si grand, que l'on n'ose se taire; le génie est si pau\Te que l'on craint de siffler (1). »

Eugène Sue a confectionné le Jmf-Errant parce qu'il voulait grossir sa finance, un peu aussi pour se venger de dédains méprisants qu'il avait essuyés. 11 vengeait les moqueries dont l'avait accablé le faubourg Saint-Cierinain : il commença par vilipender l'aristocratie, qu'il enviait, puis il ramassa de la boue, en lit un tas et la remua à pleines mains pour en salir le clergé, qu'il ha'issait. Le clergé et les jésuites, pour lui, c'est la même chose. Pour nous aussi : les vertus sont égales chez le prêtre et le religieux.

Ce Juif-Errant, roman lamentable, drame ridicule, eut du succès en son jeune temps. On en fit grand bruit, quoique cela n'en valût pas la peine. Ce pamphlet calomnieux et bête se débitait par feuilletons dans le Constitution^, qui avait été le journal de M. Thiers

(1) Les Libres Penseurs.

et qui était au docteur Véron, ce bourgeois de Pai-is dont l'empire, qui osait tout, n'osa rien faire. La France d'alors se laissa persuader que les jésuites pillaient, volaient, massacraient les petits enfants, gouvernaient le monde encore qu'on les persécutât et qu'on vînt à bout de les chasser. On a bien prouvé depuis qu'ils sont victimes plutôt qu'assassins. Mais les coups de fusil de 1871 n'ont instruit personne.

Le patriarche Raspail, qui haïssait les jésuites, a inventé le camphre dont beaucoup d'honnêtes gens sont morts; mais M. Sue en a « chouriné » bien davantage avec ses livres, qui valent leur pesant de vitriol. Quant aux jésuites, auxquels on a fait une guerre aussi acharnée que celle que "leur firent le duc de Choiseul et le marquis de Pombal et tous les imitateurs de ces déplorables ministres, ils ne dirent mot. A quoi bon se défendre, l'outrage leur a été promis : le Maître leur a laissé la gloire d'être insultés à cause de son nom. Heureuse injure, qui les faits si grands!

Les attaques se multiplient : ici, lentes, sourdes, cauteleuses ; là, violentes, brutales, cyniques. Rodin n'est plus jésuite : c'est Rodin qui mord les jésuites,"' en attendant qu'on lui accorde le plaisir de les égorger. Ces ennemis des jésuites rappellent ces valets de chiens que l'on paie pour exciter du bout de leur fouet, la meute lancée sur le cerf. Ils ne donneront pas le coup de couteau, mais ils feront la curée, ils ne font pas le carnage : ils le conseillent ; un autre dirait : ils le commandent.

En revenant parmi nous, M. Paul Féval, qui était jadis le plus catholique des incrédules, et qui est maintenant le plus croyant des catholiques, M. Paul Féval, toujours à l'affût des idées généreuses, toujours Breton et toujours chevalier de la vieille roche, s'est dit que peut-être il convenait de ramasser le gant et de répondre à tant de défis. Il a vu que la Compagnie de Jésus avait été déjà défendue, et par l'histoire, et parla théologie, et par la philosophie. Mais il a compris que notre siècle n'est pas celui de la bonne foi.

N'est-il pas démontré, par des faits, que les jésuites ont rendu des services immenses à la civilisation, à l'ordre social, à la science, aux lettres, aux arts? Il faudrait un dictionnaire biographique pour les hommes de valeur qu'a produit leur Compagnie, où l'on en trouve tant d'illustres. Chaque phase de l'histoire du monde, depuis cet étonnant saint Ignace, qui est un des plus beaux génies de sontemps, a fourni plusieurs jésuites éminents. On les a vus orateurs, historiens, savants, littérateurs, bnguistes, missionnaires, apôtres, martyrs, et le dix-neuvième siècle même, oii tout semble s'affaisser, a eu les Ravignan, les Liberatore, les Secchi, les Félix, et ces nobles victimes de nos discordes, qui reposent sous des monceaux de couronnes dans la chapelle violée de la rue de Sèvres.

' Mais les faits, les arguments, les preuves, tout a été impuissant pour atténuer l'àpre venin des Spuller, des Raspail, des Bert. Rien ne peut vaincre Trissotin, Vadius et Coquelet, ces pédants immortels... Rien que l'esprit! Il les faut flageller avec l'ironie, avec la raillerie, avec cette dédaigneuse pitié que l'on montre aux King's Charles trop hargneux : cela réussit parfois. Cela a réussi avec M. Féval, car M. Féval cingle rudement, et plus d'un Coquelet a sauté pour avoir été cinglé.

Jésuitesl voilà tout le titre de son livre, et ce que dit ce titre est

30 TAUL FÉVAL

é.iorme. Ce titre vaut un poëme et le livre vaut une épopée. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui, s'occupe des épopées? Les sujets manquent. Il n'y a plus d'Acbille, plus d'Hector, plus de Patrocle, et le brave Chapelain serait bien empêché de faire douze fois douze cents vers sur les gloires de MM. Constans et Ferry, grands en fonceurs de portes... fermées, et serruriers... honoraires.

Si notre pays meurt, il mourra de deux cruelles maladies : l'absence de religion, l'absence de discipline; et d'un autre mal qui tient énergiquement aux deux autres : l'absence de dévouement.

M. Paul Féval a repris YHistoire des Jésuites depuis ce jour de l'Assomption de l'an 133 î, où Ignace de Loyola prononça son premier vœu, jusqu'aux jours troublés que nous traversons. Il trace un tableau magnifique de la fondation de cette milice redoutable aux ennemis de Dieu, qui est l'un des solides piliers de l'Eglise. Je dis l'un des piliers de la constitution humaine de l'Eglise, car le dogme et la doctrine de l'Eglise n'ont d'autre soutien que Dieu — qui suffit.

L'éminent écrivain développe avec une grande ampleur de style, avec la profondeur de pensée d'un véritable philosophe, la naissance, les commencements difUciles, l'éclatante apparition de l'Ordre nouveau; il nous fait assister aux luttes d'Ignace et de ses compagnons, aux travaux apostoliques de François Xavier, aux premières persécutions dirigées contre ces grands soldats de la papauté, aux intrigues honteuses des Ponibal et des Choiseul.

Alexandre Dumas prétendait que les opinions sont comme des clous : plus on frappe dessus, plus on les enfonce. Je défie bien que la comparaison soit juste en cette occasion! M. Paul Féval déracinerait les opinions du plus entêté Prud'homme, et c'est en frappant dessus d'une main ferme! Comme il manie l'ironie ! Quelle fière causticité!

11 vient de tracer à larges traits un tableau dramatique : ses personnages y vivent; tout porte : le dessin est correct, la couleur est chaude"^; on voit la scène touchante qu'il a voulu peindre : il émeut, il (( empoigne! » Arrive le mot imprévu, le mot gouailleur, le mot plaisant, qui résume d'un trait, qui synthétise et qui reste dans la mémoire, quoi qu'on en ait.

Ces mots, vous les retrouverez à chaque page de ce livre qui est un éloquent plaidoyer. Une verve étincelante, une franchise pittoresque, une véhémence passionnée, en sont les qualités maîtresses. Puis les événements du règne de Henri IV. le régicide de Châtel, la persécution imméritée dont ce crime fut le prétexte, se déroulent, contés avec une logique inexorable, une élocution puissante, animés par cette raillerie spirituellement narquoise qui est la caractéristique de M. Féval.

Et que deviennent les rapsodies de M. Eugène Sue, quand on les compare au beau livre de son ancien rival? Combien M. Sue est rapetissé, recroquevillé, fouaillé! Il n'en reste que la baudruche : Le vent qui gonflait le monstre s'est échappé par mille trous d'épingle. Les sots, fussent-ils de ces sots qui admirent le sot, n'ont plus la hardiesse de louanger leur idole, ni le courage de dévorer le jésuite. Ils plient l'échiné, et disparaissent très confus. Ceci ne veut point dire que M. Spuller brûlera son libelle et que les Raspail n'auront plus peur des jésuites : l'un et les autres, et tous ceux qui marchent dans leurs souliers n'auront garde de se rendre. Il faut savoir nier le soleil en plein midi, quand on est l'esclave de la multitude. Il faut obéir au mot

d'ordre, et mentir quand même, quand on a le mensonge pour carrière.

Ce n'est pas ceux là que l'admirable apologie de M. Paul Féval ramènera à la vérité. Ce n'est pas du reste pour ceux là qu'il l'a écrite. C'est, ainsi qu'il le déclare lui-même, pour les jeunes gens, pour les gens du monde.

« Et aussi pour les frivoles comme moi, balancés, ainsi que je le fus trop longtemps, dans uue résolution pleine d'indifférence entre l'erreur qu'ils ne connaissent pas très bien et la vérité qu'il ne leur importe point de connaître,

« Je ne sais pas si je serai lu, mais je l'espère,

« Pour quelques-uns, mes mauvais livres d'autrefois serviront de passeport à ce livre d'aujourd'hui, qui sera bon. Chez d'autres, la malveillance éveillera une curiosité, car certaines pauvres petites plumes m'accusent déjà d'avoir risqué une spéculation enre venant à Dieu... Et comme elles ont raison, Seigneur, ces plumettes ! Quelle immense forlune je me suis créée tout d'un coup en m'annihilant sous vos pieds! Mais je ne veux pas entonner ici le cantique d'actions de grâces qui déborde de mon cœur. Ce serait long et je n'ai plus que quelques lignes pour indiquer le but de mon travail. Je veux seulement dire encore que cette inculpation dirigée contre mon honneur est une aubaine : elle m'amènera des lecteurs, »

J'ai tenu à citer cette page en entier, parce qu'elle répond, dans le ton qu'il faut, à des attaques viles que M, Paul Féval méprise, mais dont nous avons le devoir de le venger. Il n'a pas été de ceux qui n'ont pas d'ennemis. Le talent, l'esprit, le succès, voilà ce qu'on ne pardonne jamais à un homme. M. Féval a eu beaucoup d'envieux et de jaloux : sa conversion lui a suscité de terribles haines. Il en doit être enchanté : on compte encore avec lui : on sait de quel poids est sa plume : on sait aussi qu'elle ne se vend pas. Mais on calomnie, ce qui est commode aux basses rancunes, qui se retranchent derrière l'anonyme parce qu'elles craignent les coups de canne du passant indigné.

En venant à nous, M. Paul Féval s'est grandi. Son beau talent s'est retrempé dans une fontaine plus salutaire que celle de Jouvence : il nous a donné de beaux livres, pleins de verdeur et de force, égaux de leurs aînés par le mérite littéraire, supérieurs par l'inspiration. Sa haute intelligence a pris un nouvel essor. Il est resté lui-même et il est devenu meilleur. On l'attendait à son premier roman : on a eu ce chef-d'œuvre, Les Einpn d'une conversion.

Nous avons aussi Jésuites l qui restera comme la plus entraînante, la plus vraie, la plus amusante, la plus élevée des apologies de la Compagnie de Jésus; comme un hommage solennel rendu à ces religieux, véritables champions de la société chrétienne, pionniers de la civilisation, qui ont planté la croix jusqu'aux extrémités les plus reculées du globe, qui vivent pour se dévouer, qui meurent à leur poste, quand' l'heure est venue, et desquels la jeunesse française apprend à aimer, à servir, à défendre la patrie...

Cette étude resterait incomplète si nous ne disions quelques mots, - dictés par une affectueuse sincérité, — de la situation pénible où

\ BiSUOTHECA J '?

des événements qu'il ne saurait nous appartenir d'apprécier, ont récemment placé Paul Féval et sa famille.

Il a suffi que Paris apprît que le malheur entrait dans cette demeure si paisible, pour qu'il s'émût de cette noble émotion qui le saisit en face des infortunes imméritées.

Les articles publiés par la presse parisienne, en cette douloureuse circonstance, ou s'alfermit et s'îiffirme la fraternité littéraire, devraient être réunis et former un Li\re d'Or.

Il nous sera permis tout au moins de citer ces lignes éloquentes, d'un illustre critique, notre maîti'e et ami Armand de Pontmartin :

« Je m'adresse aux deux publics de Paul Fé\al, et je leur dis, aujourd'hui, 31 décembre : « Voulez-vous m'offrir mes étrennes, les seules auxquelles puisse prétendre un vieux? Prouvez-moi que mon âge, mes états de service, une intimité d'un quart de siècle, me donnent sur vous quelque inlluence! Achetez avec enthousiasme, avec passion, avec furie, les livres de PaulFé\al! Achetez ceux que désignent à votre choix vos goûts, vos préférences, vos souvenirs, votre plus ou moins de ferveur ou de tiédeur. Vous, amis et élèves de nos chers expulsés, enlevez toute une édition nouvelle du volume où Paul Féval, intrépide champion des jésuites, fait justice de tant d'odieuses calomnies et démontre que ces intrigants ont été des naïfs, ces hypocrites des dupes, ces oppresseurs des opprimés, ces inquisiteurs des victimes, que ces assassins et ces empoisonneurs ont laissé mourir de vieillesse leurs plus acharnés persécuteurs! Vous, mères, sœurs, épouses chrétiennes, qui priez pour la conversion d'un fils, d'un frère, d'un mari, emportez par brassées ces Etapes d'une convernon où. les âmes les plus froides ne peuvent que se purifier et s'échauffer aux flammes de l'amour divin! Videz la librairie de Victor Palmé, quand il n'y en a plus, il y en aura encore. »

L'appel de tous les gens de cœur a été entendu. C'est un élan d'enthousiasme, de respect et d'affection pour l'écrivain auquel notre littérature doit tant d'œuvres aussi charmantes qu'honnêtes. Un comité constitué par l'élite des littérateurs sans distinction d'opinion ou de parti dont Féval fut autrefois le maître et l'ami, a dirigé ce mouvement sympathique, et grâce aux efforts de notre éminent confrère Albert Delpit, et de ceux qui se sont associés à lui pour réparer les torts de l'aveugle Déesse, l'hommage de tout un peuple de lecteurs va rendre la paix au vaillant lutteur, assurer l'avenir de ses enfants, adoucir les amertumes de sa vieillesse, consoler la compagne aimée de toute sa vie à qui nous avons voulu dédier ces pages, comme un modeste gage de notre attachement inaltérable.

Charles Buet.

Janvier 1883.

Page 1