Paul Fort
Paul Fort est bien, parmi nos poètes de ce jour, l'un de ceux qui ont défrayé le plus d'études critiques, et il y a quelque présomption à vouloir parler de lui, après tant d'articles, de notes, notices et notules, que dix pages en appendice à son Aîithologie ne suffisent pas à dénombrer. Observons cependant qu'il y a deux manières de présenter un écrivain : la première consiste à le situer, par de soigneuses triangulations, l'autre se borne au dithyrambe et aux danses de Saint Guy devant l'arche sacrée.
C'est la seconde méthode — faut-il dire méthode — qui, dans le cas Paul Fort, a le plus habituellement triomphé. La critique mimétique s'en est donné à cœur joie : soit qu'elle revêtît, comme les fantaisies de M. Guillot de Saix, une forme fraternellement parodique ; soit, ce qui est sa ruse la plus fréquente et la plus cousue de fil blanc, qu'elle s'amusât à colliger les noms des écrivains cités au cours des Ballades Françaises pour les désigner comme les maîtres du poète.
Aussi bien, il y a dans Paul Fort, poète français, tant et tant de personnages divers que l'on se demande tout d'abord par quel bout l'appréhender. Et si l'on veut jouer au jeu des comparaisons, je ne sais trop à qui
Ion ne pourrait à l'occasion le comparer avec vraisemblance, comme je ne sais trop à qui l'on ne l'ait déjà comparé. Musiciens, peintres, danseurs, grands ou petits, tous les noms, de tous les pays et de tous les temps, y ont passé.
Certains même ont comparu si souvent que l'on éprouve quelque gêne à les citer de nouveau. Par exemple, il ne paraît plus possible de parler à son sujet de La Fontaine, de Shakespeare ou des trouvères; pas plus qu'il n'est licite, après tant de belles métaphores, de confronter la poésie des Ballades avec le ciel de l'Ile de France; pas plus qu'il n'est permis de redire que Paul Fort est « bien Français » et le type même du Français. Que le dieu du truisme écarte de nous ces calices.
,T'ai dit que Paul Fort était un poète, et il semble que ce soit tout simple et qu'il n'y ait, pour le définir, qu'à lui appliquer cette étiquette; car on sait que Paul Fort, de sa vie, et quelque huit lustres ont passé sur ses cheveux toujours noirs, n'a voulu écrire et n'a écrit que des poèmes. Mais il y a poèmes et poèmes; ceux de Paul Fort sont de l'ordre le plus complexe. Grattez le poète en Paul Fort, et vous trouverez un graveur sur bois, un aquafortiste, un danseur de cordes, un chansonnier, un romancier, un orateur, et parfois aussi... un versificateur. Car il a des défauts, il est bourré de défauts. Mais beaucoup de ces défauts sont bien aimables. Et il faut, pour les indiquer, comme pour souligner ses grâces multiples, il faut, il faudrait, veux-je dire, une plume légère, maline, assez ingambe pour courir derrière cette silhouette rusée qui se dérobe
.--au portrait. Qu'on n'espère donc trouver ici que quelques instantanés et, pour voir à plein visage le vrai Paul Fort, qu'on lise les Ballades Françaises.
C'est sous ce titre vingt-huit fois répété déjà, que Paul Fort, depuis les environs de Tan 1897, publie, en moyenne une fois l'année, pour l'agrément d'un public d'abord rebelle, puis curieux, enfin docile, bientôt exigeant, ces recueils de poèmes où s'entrecroisent et s'enchevêtrent des caractères si différents. Le premier, qui s'ouvre sur la pièce devenue fameuse, Si tout's les filles du monde voulaient s' donner la main..., fut préfacé par Pierre Louys. Le préfacier y dénonçait le triple don qui depuis n'abandonna Paul Fort que bien rarement : le don de l'émotion, le don du style, celui du charme.
Il est assez curieux de constater que déjà dans ce recueil de début, non seulement Paul Fort était à peu près en possession de son instrument, amené du premier coup à la quasi-perfection, mais encore présentait, par anticipation, en bouquet, tous les thèmes, toutes le? « manières » que dans son œuvre ultérieure l'on sera conduit à distinguer. Je disais que Paul Fort était, entre autres choses, un chansonnier. Or ouvrez le premier livre des Ballades, et vous humerez aussitôt ce parfum de folk-lore dont le poète, qui assurément doit connaître merveilleusement les travaux de la Revue des traditions populaires, ceux de Paul Sébillot, de
Julien Tiersot, d'Achille Millien, eut soin toujours d'imprégner et embaumer son œuvre. Déjà le possède aussi l'amour du refrain, qui ne le quittera pas davantage :
Gai, gai, marions-nous, les rubans et les cornettes, gai, gai, marions-nous, et ce joli couple itou.
Veut-on maintenant connaître le graveur sur bois, l'aquafortistie, — car je prétends qu'il y a en Paul Fort un Gustave Doré, — il n'est que de feuilleter les dernières pages, celles qui constituent le Cahier d'ébauches et regarder par exemple les fines hachures sèches, précises, que trace en son vol métallique le Diable de Flamme :
Mes cornes vieil or comme des chandelles — ont des flammes bleues qui zèbrent mes ailes, — qui zèbrent d'éclairs le cristal de mon vol, — sabots de phosphore, mon cheval de braise est ailé de fer, — sa queue, une tringle, — sur ses flancs de feu fait un bruit d'enfer.
Et puis, et puis, voici le poète romantique, le poète des nuits, des étoiles et des arbres, le lakiste, le lamartinien aux harmonies un peu tremblantes et noyées qui plus tard écrira les Idylles antiques et Vivre en Dieu.
Vombre, comme un parfum, s'exhale des montagnes, — et le silence est tel que l'on croirait mourir. — On entendrait ce soir le rayon d'une étoile — remonter en tremblant le courant du zéphyr.
Tout Paul Fort, et même celui qui nous paraît le plus neuf, est déjà dans ces primes Ballades, et l'on croirait presque qu'il n'y a plus qu'à en tirer les vingt et quelques tomes postérieurs, comme l'on fait de ces ouvrages d'ivoire chinois qui semblent un défi à la loi selon laquelle le contenant est plus grand que le contenu.
Le second recueil, daté de 1898, est intitulé Montagne, forêt, plaine, mer.
La campagne y est parfois vue comme dans ces images d'Epinal 011 le vert d'une prairie mord un peu sur le rouge d'un toit. Les pastoureaux et les pastourelles ont des « dents fraîches et des joues purpurines ». Mais parfois aussi, à notre soulagement, la patte du bon peintre se veut bien montrer.
Les giboulées roulaient sur les rochers rougeâires, tout enflammées encore d'un soleil qui mourait, et des perles de feu semblaient teindre et brûler la montagne où fumait une sueur opaque...
Le velours d'azur sombre où brûle Aldebaran...
Le Temps aux formes bigarrées, et ses désastres et ses fêtes, l'Espace aux sept mille couleurs, ses marches d'astres et ses tempêtes...
La même année, Paul Fort publie l'un des plus singuliers de ses ouvrages, et assurément l'un des plus
séduisants : le Roman de Louis XL Paul Fort s'y révèle conteur, et, du premier coup, conteur de très grande lignée, émule de Marot. de Mellin de Saint-Gelais, de Froissart, de Joinville, des plus naïfs ensemble et des plus madrés de nos vieux romanciers. Le roman est à quelques personnages, Charles le Téméraire, maître Olivier le Diable. « mon doux petit Louis XI », Tristan l'Ermite et leurs folles amantes. L'intrigue court à l'aveuglette et peut-être bien qu'il n'y a pas d'intrigue, et pourtant, à travers tout un lacis d'anecdotes et d'images où l'auteur voudrait nous embarrasser, nous retrouvons le fil discret d'un récit qui sait où il va mais n'éprouve pas le besoin de le crier par dessus les toits, comme ce vraiment sympathique roi des anciens temps que Paul Fort tantôt romantise, tantôt raccourcit aux proportions d'une miniature d'Yvetot, mais qui toujours s'en va son petit chemin bonhomme et finaud.
Louis XI, gagne-petit, je t'aime curieux homme, cher marchand de marrons, que tu sus bien tirer les marrons de Bourgogne! Tu faisais le gentil, tu bordais ton chaperon de médailles de cuivre et d'images de plomb, on te croyait bien occupé à patenôtres, soudain tu te baissais, étendant tes longs bras, et tout doucettement , sans froisser tes mitaines, tu chipais un marron, puis un, puis un, sous les mitaines du cousin.
De ce charmant recueil, bien des pièces voudraient être citées en entier, comme cette « Pêche miraculeuse » qui est la perle du livre troisième. Louis XI veut fêter la mort de son oncle. Tristan conseille une partie de
campagne. Et tous deux, « s'en. vor4 taquiner le goujon de Seine, aux pieds en roseaux de la Tour de Nesle ». Maître Olivier puceau, fait le gnet sur la berge, cependant que François Villon qui justement fait la planche en cet endroit, souffle aux poissons (( Vive la Liberté ! ne vous laissez pas prendre. »
=< Soudain< Perrette pouffa de rire dans sa pipe ! Mon doux petit Louis XI, levant sa ligne av^c ardeur, venait d'accrocher un martin-pêcheur...
Et Villon, qui ressemble furieusement à Glatigny ou à Banville de s'écrier : n Au lieu d'un goujon pêcher un oiseau ! Ce bourgeois n'est pas dépourvu de lyrisme. »
Maintenant Paul Fort va exploiter ces veines diverses. Nous ne le suivrons pas à travers ses habiles transformations. Nous connaissons d'ores et déjà les costumes et les masques dont ce Frégoli se vêtira. La flûte, la lyre et la cornemuse populaire, et quelquefois aussi l'accordéon, vont alterner. L'Amour Marin (1900), qui est d'ordre inférieur aux précédents, prolongera la ligne ébauchée par les primes Ballades et plus tard, bien plus tard, trouvera son prolongement assez inattendu dans les Chansons à la Gauloise. Ce Paul Fort de café-concert, qui n'est plus qu'un Yann Nibor, c'est bien celui que nous aimons le moins.
« Tu m'as trop dorme, je le regrette moins. Ça n'est
pas d'ma faute, si c'est pas d'ia tienne... Parc' que t'es trop bonne^ va je n't'en veux pas! Mais vois-tu, c'est tout c'que j'peux foire, en somme. Tu m'as tout donné : ah ! je n'ten veux pas. »
Cela ne rappelle-t-il pas invinciblement la complainte :
« J't' apport' rai d'ià bas un' beW boîte d'Chine, avec un' douzain' de jolis mouchoirs... »
Je passe sur les Idylles Antiques et les Hymnes. Non pas qu'ils soient négligeables. Mais la veine de Montagne, forêt, plaine, mer, s'y prolonge, et d'ailleurs, nous retrouverons ce volume lorsque nous étudierons Paul Fort paysagiste.
Avec Paris Sentimental ou le roman de nos i)ingt ans, voici qu'une autre cloche sonne à nos oreilles. Ohl certes, de Montagne à ce livre, la différence n'est pas encore très sensible : le boulevard Sébastopol, la gare de l'Est, Bullier et le square Monge ont remplacé les genêts, l'herbe, les pics et les glaciers, un peu abstraits d'aileurs, et oratoires, du second tome des Ballades. Mais la manière a évolué; le rythme s'est allégé, s'est parisianisé, en même temps que le sujet.
Voici le marchand de coco musical, chargé de ses robinets d'or. — Ses robinets sont des serpents d'où gicle son coco sonore... vite, pour un sou de ta mixture, Laocoon étincelant . . .
Le poète est revenu de ses lointaines villégiatures.
et pendant quelque temps ne se hasardera plus que dans la banlieue, vers les Meudon ou les Palaiseau chers à Verlaine.
Nous retrouverons tout à l'heure quelques-uns de ses itinéraires suburbains. Mais pour le moment, Paul Fort fait encore un glissé de côté : avec Coxcomb. Coxcornb ou VHomme tout nu tombé du Paradis, c'est un peu dans la manière du Louis XI, un peu aussi par anticipation, dans la manière de la Lanterne de Priollet ou de Barbe Bleue, une de ces fantaisies lyriques, bien caractéristiques du talent de Paul Fort, tout en étincelles et en rythmes dansants, que l'on ne saurait raconter ; poudre sur l'aile d'un papillon. Je remarque d'ailleurs que Paul Fort possède plus que nul autre poète le don d'ernbobeliner une anecdote dans un tel luxe de détails, de parenthèses, d'incises, de digressions, de parabases, d'apostrophes, de réticences et de fumisteries qu'il est parfois très difficile de suivre le fil de son histoire. C'est sans doute le secret du conte lyrique : il est, littéralement, étourdissant. J'ai lu trois fois Coxcomb, et il est probable que je ne l'ai pas, tout compte fait, bien compris, m'étant attardé aux ronces et aux roses de la route, puisque je m'aperçois que je ne saurais le résumer.
Il faudra donc, cher lecteur, que vous le lisiez avec moi :
Silence, les foins embaumant et c'est l'heure des blés...
Il y est question d'un marchand d'images qui est censé conter l'histoire de Coxcomb. Or, Coxcomb, c'est
le marchand d'images lui-même, selon le cas, et ce n est pas lui. Et le marchand d'images, qui est-ce, sinon le poète? Tout cela complique diablement l'aventure. Ce marchand d'images est né un jour où le Bon Dieu procédait à un recensement général des âmes de son territoire; et ce Coxcomb a dérobé par malice les âmes de sept personnages historiques, assavoir : Socrate, Hamlet, Triboulet, Galilée, Confucius, César et Mahomet. Mais voici, au milieu de ce récit, une description de l'orchestre divin, que je ne puis me retenir de citer, pour son allégresse et son aimable préciosité.
...et les triangles blancs aux trois éclairs figés, les cymbales offrant leur miroir remué, les cornes levant haut leur corolle d'ivoire, et les flûtes d'argent au petit jet de source, les musettes gonflant un nuage lunaire^ les cors doucemeni levés sur leur dernier doux air, les contrebasses, les violoncelles, et les violons tabac d'Espagne...
Les guitares nacrées, les bugles lumineux, les mirlitons de verre bouchés de feuilles d'or, les tambourins bruissants d'un cercle de louis d'or, et les chapeaux chinois qui sont une pluie d'or, les serpents d'or grouillant sur les ophicléides, les timbales bombant leur ventre ballonné, soleil parmi la pluie des grelots agiiés, les castagnettes brillant comme de Veau dans les doigts reçue les mains levées, au bas d'une cascade; et là-bas, le grand orgue aux tuyaux effilés, en chute de Zampfize ou de Niagara; et vers moi, tou*t le long de lu dégringolée, les cloches, les clarines et toutes les clochettes, les cithares, les citoles, avec les épinettes, et
ces harpes d'opale! et ces luths de cristal; et les u eitasÉONs », par Sainte Claire inventés, qui sont coquilles de mer ouvragées de sept trous...
Voilà de quoi faire frémir d'envie M. Rhené Bâton. Mais l'histoire de Goxcomb ? Ah ! oui, l'histoire... Je vois qu'il est question aussi de gendarmes dont l'un s'appelle, comme par hasard, Pandore... Seulement, l'histoire, je l'ai perdue, dans le désordre de cet orchestre, probablement, et il faudra que je relise Coxcomb une sixième fois. Allons-y :
Silence, les foins embaument et c'est l'heure des blés...
Après tout, qu'importe, Coxcomb est un conte bien réjouissant.
Mais voici Moricerj. Paul Fort désormais, plusieurs années de suite, va faire donner l'Ile de France. Le Gâtinais, le Hurepoix, « Nemours la blanche ».
Pur Nemours, sceau d'argent sur la page de France, et, dans le volume suivant, Maurecourt, Andrésy. Conflans — Saint-Honorine. Ce volume s'appelle La Tristesse de l'Homme. La tristesse y est de la couleur que voici.
Taratata! voici qu'au son de la trom.pette, à sauter dans hs barques une noce s'apprête...
191 1 : L'Aventure Eternelle. Cette fois l'élogue se marie à l'idylle. Les paysages dansent une ronde d'amour, et le poème est placé sous l'invocation de Verlaine. Une anecdote sentimentale réunit en brochette « tous les cris d'enfant douloureux » du poète. Et cette
fois l'histoire sera facile à raconter : elle tiendra toute dans le mot : j'aime. En Gâtinais, qui clôt le recueil, et M ordhléry -la-Bataille, qui compose le tome suivant, reprennent la série des paysages, qui fait ressembler toute cette période de l'œuvre de notre poète au coin révasseur et cinématographique d'un compartiment de chemin de fer.
Peu à peu le génie heureux de Paul Fort s'enrichit, sans s'alourdir jamais ; on a vu, dans Louis XI, comment il apprend l'Histoire de France et par quelles ingénieuses déformations il l'incorpore au domaine de la légende, partant, de la poésie. Montlhéry-ta-Bataille, avec ses traits rudes un peu, et primitifs, et ses couleurs simplifiées de tapisserie de Bayeux, est écrite de la même plume de bibliophile voyageur dont les notes sont sablées tour à tour par la poudre des livres et la poussière des chemins.
Passons encore à un autre livre, et c'est une fois de plus un nouveau Paul Fort. Un Paul Fort philosophe, nous affirmera IVL Tancrède de Visan. On peut à la vérité croire un instant, à lire le début de Vivre en Dieu, que son ambition va tourner de ce côté. Le livre commence comme un De natura Rerum.
...De toute évidence il n'y a point qu'une âme créatrice et divine en ce monde, et je n'irai jamais disputer sur ce point : les âmes et les dieux sont-ils le même nombre?
Est dieu tout ce qui vit : Vherbe est un dieu hâtif, doué de rêve, ayant une âme visionnaire. Le rêve créateur n'habite pas la pierre mais Vherbe dan^ soti âme a le feu primitif....
...Il n'est de religion qui ne soit bonne à suivre, si l'on sait en créer le Dieu à son image. Aucune idolâtrie me plaît bien davantage. La religion suprême est vivre, vivre, vivre...
... Rien n'était, puis flotta le Rêve en l'étendue, né sans cause et le seul principe universel. Le Feu premier rêvé, quasi matériel, prit, tant il était jeune, cette course éperdue et joyeuse à travers le grand ciel qu'il rêvait...
Et plus loin :
L'arbre est Dieu, l'homme est Dieu, mais il est des degrés... etc.
Mais le masque de Lucrèce a tôt fait de tomber, et Tibulle reparaît.
Dans l'Attitude du Lyrisme contemporain, M. Tancrède de Visan désigne expressément notre poète comme un disciple de Bergson, Bien lourd pavé, sur la tête de Paul Fort, que le bergsonisme. Plus exactement, voulant superposer le symbolisme et le bergsonisme comme deux triangles semblables, il commence par attribuer à Paul Fort, qui sans doute ne s'en serait jamais douté, le rôle de représentant le plus significatif du symbolisme. « Le symbolisme, dit-il dans une définition dont il s'agirait précisément d'établir la légitimité, est cette attitude lyrique qui consiste à imprégner d'âme chaque paysage perçu, à faire vivre, se-
Ion le rythme de la conscience, les objets environnants. » Ceci accepté, étant entendu que Bergson, dans le domaine de la spéculation, ne poursuit pas d'autres fins, il se trouvera mathématiquement que Paul Fort sera un philosophe ce que La Fontaine fut à Descartes. A vrai dire, dans ces conditions, toute la génération romantique ou dérivée du romantisme serait bergsonnienne. Ce que l'on appelle panthéisme n'est bien souvent que sensualité. <( Tout mon corps est poreux,,. », dit Paul Fort. Son cœur aussi. Son entendement non pas moins. Y passe ce qui veut. Et de la monadologie leibnitzienne à l'idéalisme de Berkeley en passant, si besoin est, par telles doctrines matérialistes qu'il vous plaira, du scepticisme au mysticisme, d'Heraclite à Schopenhauer, vous trouverez tout, pour peu que l'envie vous en prenne, dans une œuvre aussi vaste et débridée que celle dont nous nous occupons. Je ne crois guère à la philosophie des poètes. Ils ont parfois une morale, une esthétique, à l'occasion... une technique bien plutôt. Ne leur demandez pas une métaphysique. Ou bien si, peut-être, à condition d'admettre, comme semble le faire M. de Visan, qu'une ronde autour du inonde, qu'un hymne perpétuel à la joie, à la vie, soit déjà une ontologie. En ce cas, Paul Fort est métaphysicien, — comme l'est le trèfle, comme l'est la musaraigne, et comme encore le lézard. A eux aussi nous pourrons sans crainte attribuer en partage « la notion panthéistique qui guida un Gœthe et un Spinoza. »
Toutefois ne tombons pas dans l'erreur qui consisterait à voir en Paul Fort un pur intuitif. On épilogue assez volontiers sur la puérilité des poètes. Un certain snobisme tout moderne se plaît à voir en chacun d'eux un •( grand enfant n. Paul Fort, pas plus que Verlaine, n'a échappé à cette qualification qu'il mérite aussi peu que lui. C'est l'artisan le plus conscient et le plus lucide. Pas plus enfant que son La Fontaine, son (( pays », dont la « bonhomie » était une légende, n'est-ce pas? A l'interviewer qui lui demandait un jour sa recette poétique, Paul Fort répondit : <( Etre bête ». Combien ce poète est fin, qui veut nous faire croire qu'il est bête. Ne vous y laissez pas prendre. Tour à tour Quichotte ou Sancho, Paul Fort possède lingénuité la plus ingénieuse. Il est de la famille du rondeau : « le rondeau, né Gaulois, a la naïveté. » Mais Boileau a bien soin de nous enseigner d'autre part que le Gaulois est né malin.
Ses Ballades semblent au piemier coup d'œil de simples rapsodies de sensations pêchées au hasard de l'épuisette. Mais consultez-les de plus près, vous verrez qu'il n'en est rien, que les poèmes de Paul Fort sont composés, construits; que chacun deux constitue un véritable syllogisme, et que ce champenois est l'homme du monde le plus raisonneur.
Seulement, comme il est très nonchalant, très bohème, et aussi que la raison n'est pas à la mode, il la dissimule avec soin. Il camoufle, comme nos équipes de naguère, le lit des ruisseaux sur le front, il camoufle le cours de son entendement sous les mille couleurs d'une imagination dont il peinturlure ses toiles à
pleine brosse. Et nous avons vu, dans Coxcomb par exemple, — nous verrons encore dans les Enchanteurs, qu'il n'est pas toujours aisé de reconstituer logiquement ce qu'il a aouIu dire. C'est un rationaliste honteux, qui ne se veut qu'intuitif, et qui, parbleu, n'a pas trop de mal à nous donner le change.
Ceci dit, confessons qu'il sait être bête. Mais non pas dans le sens que l'on donnera sans doute à ce mot. Bête, j'entends : animal. Il sait jouir du soleil comme le lézard le plus carpocratien; c'est de l'anguille, autant que d'Heraclite, qu'il tient que l'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve; mieux que la perdrix grise il connaît la douceur des matins tremblants, et les grives bien souvent l'ont saoulé dans leurs banquets. 11 sait être animal, ai-je dit.î* Mais végétal tout aussi bien : ses poèmes ont des poussées de sève et des exubérances chlorophylliennes; il tremble de joie, il tremble devant la vie comme une feuille, et, comme une feuille, se laisse vivre au fil du vent. De sa grandmère la musaraigne il tient l'amour de trotter de tous côtés, de son grand-père le trèfle, il hérita la nonchalance et la paresse d'un incurable va comme le vent te pousse.
Je veux vous présenter le poète du mouvement et le poète des bras croisés. Celui qui dort au fond d'une yole et celui qui court à travers les champs. « Un roi fainéant », a dit spirituellement Henriette Charasson. Mais un roi fainéant tout moderne et qu'une six-cylindres du dernier modèle emporte à toute allure.
Quel instable personnage. Jamais content. Le voici qui écrit (191 3) ses Chansons pour me consoler d'être heureux. Mais croyez-vous bien que ce seront des chansons.!^ Non pas. Il a trouvé un joli titre, mais il ne se croit pas le moins du monde obligé de tenir ce que le dit titre promet. Feuilletez le livre, et ce seront encore et encore des paysages, mi de nature, mi d'âme, où sans répit il court, il court, d'un souvenir mythologique à des rêveries sentimentales, et d'une sensation toute fraîche encore à des réminescences de chroniques. Froissart, Henri de Régnier et Charles Muller dansent le long de ces pages, bon gré mal gré, l'éternelle farandole qui est décidément le rythme nécessaire à Paul Fort. Et ces Nocturnes de l'année suivante, qui doivent avoir été pris en plein midi, de même que, vous le savez, les films lunaires sont tournés au grand soleil. Mais Paul Fort se lasse vite de la nuit, même cadencée par un rythme de quadrille.
Partout de Vespérance et des chants de lumière. Ah! je veux m'habiller de blanc, de bleu, de vert, de jaune, d'arc-en-ciel, et foin du taciturne Paul Fort vêtu de noir, sombre auteur des Nocturnes.
Aussi bien célébrera-il « Germaine Tourangelle ». Mais entre temps, il a découvert des traductions de poèmes japonais par Michel Revon : des Haï-Kaï en trente six syllabes. Vite, vite, il faut faire aussi des Haï-Kaï. Il ne sera pas dit que Paul Fort aura laissé un seul genre sans y toucher : vite, vite, il écrit les Preiintailles. N'oublions pas d'ailleurs que le recueil,
écrit entre novembre 191 3 et avril 1914. est daté de u Paris, Sully-sur-Loire, Moscou, et Sully de nouveau ». Quel instable personnage.
C'est la guerre. Paul Fort est mobilisé, dans quelque section d'Etat-Major, et on le rencontre à la Closerie des Lilas, vêtu de bleu horizon, coiffé d'un calot, emmitouflé dans un cache-nez militaire. Mais il écrit toujours. Il écrit, comme tout le monde, des livres de guerre. Et l'on sait que la règle veut que nos livres de guerre ne comptent pas parmi nos meilleurs. Paul Fort n'échappe pas à la règle : ses Poèmes de France, qui constituent, dit le sous-titre, un bulletin lyrique • de la guerre, sont une œuvre de second ordre.
Moiisti'ueux général baron von Plaitenherg.
et vous, Rennenkampf, et vous, Joffre, et le Kaiser et les 93 intellectuels du manifeste allemand, vous n'êtes pas le sujet qu'il faut pour le poète des Ballades. Son lyrisme s'essouffle et volontiers, — il y a déjà d'ordinaire quelque tendance — frise le prosaïsme. Les beaux noms de victoire ne font pas les bons vers :
Cest la Marne, VYser, Carency, les Eparges, VHartmannswiller , c'est Notre-Dame-de-Lorette , le Bois-le- Prêtre, Ablain-Saint-ISazaire, Aix-Noiilette...
Toutefois il y a çà et là de fines aquarelles dans les Poèmes de l'auxiliaire, par exemple la pièce intitulée La flèche de Senlis. De l'esprit. Une jolie tendresse
pour les lieux et les choses, et les gens, témoin les in memoriam adressés à Olivier Hourcade et à Alain Fournier. Et puisque Paul Fort finit par déclarer luimême ;
...Je ne serai jamais le poète qu'il faut pour te chanter, ô guerre!...
nous aurions mauvaise griâ^ce à lui tenir rigueur d'une méprise qu'il reconnaît galamment? Il n'était pas fait pour transposer en vers, môme apocopes, les comptes rendus de guerre du colonel Rousset.
Combien plus agréable — et je passe également un autre livre de guerre : Que j'ai de plaisir d'être Français — m'apparaît la Lanterne de PrioUet. Je citerai ici, parce qu'elle exprime ce qu'il faut dire au sujet de ce livre mieux que je ne le saurais faire, une lettre de M. G.-L. Tautain, adressée à Paul Fort, et publiée par lui en appendice à l'un de ses derniers volumes :
(V J'avais envoyé au Carnet-Critique quelques paraphrases sur la Lanterne de PrioUet, considérée comme un roman en vers. J'y expliquais que l'une de vos grandes originalités est peut-être d'avoir renouvelé ou, plutôt, créé, un genre qui, malgré Brizeux, Lamartine, Hugo, n'avait pu être intégré dans la poésie. Coxcomb est un roman. Les meilleures des Idylles Antiques sont des contes mythologiques. Vivre en Dieu est un roman métaphysique, aussi l'Aventure Eternelle; le Poème du Toit de Chaume, un roman allégorique. Le Roman de, Louis XI, Henri III, Richard Cœur de Lion, sont des romans ou contes historiques. Et,
VOUS le dites vous-même, Lucienne est un petit roman lyrique, tout comme Paris ou le Roman de n<os vingt ans. Et qu'est-ce donc, la Naissance du Printemps? un roman naturiste et sentimental : i'Astrée avec les pasteurs en moins. Mais la Lanterne de Priollet est le type même du romanesque poétique. Qu'on la compare aux œuvres des romanciers que nous aimons : Paul Adam, Marcel Proust, nous la découvrirons aussi armée de logique dans la poursuite de l'aventure que le sont les Images sentimentales, par exemple. Cela qu'on n'avait pas encore dit, je crois, à votre sujet, je voulais le dire. »
Le même critique, à propos de Si Peau d'Ane m'était conté, avait écrit : « On y trouvera des contes de hautes liesse et tradition, et l'on aimera qu'ils soient assez significatifs de la France d'hier pour, sans hausser le ton ni brusquer leur démarche, nous faire confidence de nos neuves vertus. Aussi bien je ne sais rien de plus propre à faire comprendre aux simples le sens des actuelles batailles que ce Poème du Toit de Chaume qui constitue la maîtresse pièce du recueil de Paul Fort : en alexandrins calmes, tièdes et parfumés comme un brouillard du soir, puis tassés, rapides, incendiaires, et qui dansent dans les vastitudes de l'histoire et de la légende comme un village à la Saint-Jean, le Poète a convoqué tous les mythes et tous les songes éclos sur notre sol, tous les héros et tous les artistes, tous les saints et toutes les fleurs, tous les animaux même et tous les livres aimés de Jacques Bonhomme, et les a jetés dans la grande mêlée des peuples en lutte avec les rois et les tyrans... »
Malheureusement Paul Fort a des admirateurs nombreux. Je dis bien : malheureusement. Car qui a des admirateurs nombreux se croit obligé de les tous satisfaire. C'est pour une catégorie d'entre eux qui n'est pas la plus intéressante que Paul Fort, de temps à autre, reprend en mains un instrument un peu canaille, qui aurait tôt fait de le discréditer. L'Alouette est un de ces livres-là, qu'il devrait laisser aux Nadaud des sous-préfectures ; et les Chansons à la Gauloise aussi : il faut le confesser, Paul Fort, dans ce dernier volume surtout, a su parfois très habilement saisir les thèmes et les cadences caractéristiques des « Maumariées » et des <( Chanson des quêtes », et, de ci, de là, un refrain alerte nous amuse :
Coulomb, pourrais-tu pas me donner guerrison, me rebouter un cœur tout souffrant d'amourette, — roucouli, roucoulo, roucoulant ta chanson, — pourrais-ta pas, Coulomb, me donner guerrison ?
Pourtant j'aime décidément mieux notre enchanteur national quand il n'essaie pas de ravir les lauriers réservés à l'auteur de la Madelon.
Enchanteur, par contre, il l'est, et pleinement, dans le 24* tome des Ballades, les Enchanteurs, ainsi que dans Barbe Bleue, Jeanne d'Arc et mes amours. On retrouve dans ces deux recueils les aimables qualités, — toutes les qualités, — et les défauts, — tous les défauts, — de celui qui est bien, quand il y consent^
le plus riche tempérament poétique du temps présent, s'il est aussi le plus inégal : une aisance qui confine parfois à la facilité; une fécondité de traits spirituels, galants ou truculents, qui ne saurait trouver d'égale; une habileté qui tient de la magie noire; une érudition poétique sans cesse alimentée, qui va de Keats à Colin Muset et d'Apollonius de Rhodes au Cheikh Mahmoud Chebestéri. Dans Barbe-Bleue se trouvent quelquesuns des plus beaux vers du poète. Sans doute y découvre-t-on quelque tendance à la mièvrerie, — c'est là son péché mignon, — par exemple le goût du diminutif, cher à Baïf et à Ronsard : ^ vermeillette », « Germainette ». Mais tout cela n'a a pichenette d'importance », pour employer les mots du poète. Et voici des strophes parfaites : •
... Que j'eusse aimé, vêtu d'un frais et lerd rayon, voir le ciel à travers une rougeur exquise, comme le ver guettant au cœur d'une cerise...
...Seul! oh! comme on est seul, mouette géolande qui traînez sur l'eau rose une aile en diamant : rose à présent? non, mauve et rose et hleue au vent; mais l'espace est une turquoise au fond des landes....
... Un autre jour, sultane ou reine, au petit jour, je vous ai vue, houri, sultane, ou reine hindoue? sur les coussins du ciel en feu, me croiriez-vous? pourpre et or comme un ciel de Mahabalipour.
Sur les coussins du ciel de Pornice, cette rose qu'au bord, baisait l'écume adamantine;
Cette revue des œuvres de Paul Fort achevée — et l'on remarquera que j'ai quelquefois torturé la chronologie pour rapprocher deux œuvres parentes, peutêtre pourra-t-on essayer de résoudre quelques-unes des questions que pose le cas de Paul Fort. Et d'abord, quelles sont les influences qui ont déterminé l'œuvre de Paul Fort ? Encore un problème qui a reçu trop de solutions et provenant de trop compétentes autori- ■ tés pour qu'il nous reste quelque chose à dire. Je proposerai plutôt de retourner le problème, en demandant : quels sont les écrivains qui nont pas exercé d'influence sur Paul Fort? La liste en sera beaucoup moins longue. Paul Fort est un grand lecteur devant I Eternel. 11 a dans la tète une bibliothèque d'images plus riche que celle d'Alexandrie. Je ne lui reprocherais qu'une chose, c'est, depuis quelque temps surtout, ' de nous dévoiler trop complaisamment cette érudition : passe pour les citations de poètes grecs et les rappels ' de Shelley ou de Cervantes. Mais voici que dans les \ EncJianteurs apparaissent des épigraphes empruntées ; à des poètes arabes mal connus de nous ; est-ce pour i nous faire honte de ne les avoir point lus ? Je veux le croire plutôt que d'imaginer que Paul Fort veut nous étonner. Il y a dans cet étalage une sorte d'impudeur intellectuelle, l'auteur nous faisant assister ainsi à ses repas spirituels et comme à ses digestions. Ceci dit, je ne dénierai pas à Paul Fort le droit de prendre son bien oij il le trouve. Molière, Montaigne, les plus grands poètes, et en tête son maître, La Fontaine, n'ont pas procédé autrement ; et, c'est un thème de dissertation pour le bachot que je n'ai point
l'intention de traiter ici, il n'est pas douteux que le droit de pillage soit le premier et le plus précieux privilège de l'écrivain. On a même coutume de citer à ce propos une métaphore très édifiante de Fauteur des Essais qui rappelle opportunément l'abeille butinant de fleurs en fleurs et tirant de leur suc un miel délicieux. Volontiers j'évoquerai Pascal : (( Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle; quand on joue à la paume, c'est une même balle dont joue l'un et l'autre; mais l'un la place mieux. » Il est notoire que Paul Fort a maintes fois placé la balle dans le but.
On a dit que Paul Fort dérivait directement de nos vieux conteurs du seizième siècle, — et c'est juste en partie, parce que Paul Fort a écrit le Roman de Louis XI. On a cité La Fontaine, — et c'est également juste en partie; celui qui dit de lui-même « Je suis un arbre à poèmes, un poèmier », ne saurait contredire cette assertion; elle n'a rien au demeurant qui lui puisse déplaire. On parle de bien d'autres encore, mais la nomenclature en serait trop fastidieuse. Je crois que dans ces listes on oublie trop volontiers nos Romantiques. J'ai dit qu'il y avait du Lamartine en lui; Faguet, très judicieusement, le signala. Mais il y a du Victor Hugo, il y a du Musset aussi. Le Victor Hugo des Orientales? Non, certes, pas plus que celui de la Légende des Siècles. Mais celui de la Chanson des Rues et des Bois, oui bien. Qu'on lise plutôt pour s'en convaincre La Chapelle abandonnée,
C'est une pauvre petite chapelle, sans croix, sans
vitraux, sans clocher; ni saints ni Vienje et pas d/autel, jamais une âme pour prier.
Ses fidèles sont les brins d'herbe et la frileuse giroflée, qui regarde par la fenêtre et ne cesse pas de trembler.
... Ainsi que deux mains en prière, le buis bénit entre les doigts, montent les deux côtés du toit : c'est une pauvre petite chapelle
Qui frissonne de tous ses lierres, la porte ouverte à Vétranger. La nuit d'étoiles pa^se en elle; c'est la cabane du berger...
Et qui me refusera de voir transparaître Musset en Paul Fort, lise Paris sentimental ou le Roman de nos vingt am. Encore s'agit-il d'un Musset revu et corrigé par Murger.
A ce point de complexité où Ion ne peut démêler une influence sans aussitôt en lever trois ou quatre, puis dix qui s'entrecroisent pour dépister le critique comme font les lièvres que court une meute, peut-on encore parler d'imitation ? Paul Fort jetant pêle-mêle dans son creuset les trésors de toutes les littératures, comment n'en extrairait-il pas un métal original? L'or philosophai n'était-il pas un alliage?
On a continué de présenter Paul Fort parmi les symbolistes. Faguet, le premier, dénonça cet abus dans un bel article du Temps : <( Paul Fort n'est ni symboliste, ni verslibriste. » Qui a raison de lui ou
— sodé M. Tancrède de Visan, qui Te considère au contraire, comme le prototype du poète symboliste? Pour ma part, je me range à l'avis de Faguet. On sait quel fut le point de départ de M. de Visan, son souci d'absorber le symbolisme dans la thèse bergsonnienne : il arrive ainsi à ce résultat, de définir le symbolisme par tous ceux de ses traits qui sont tout aussi bien du romantisme le plus pur, et de considérer Verhaeren et Paul Fort comme bien plus authentiquement symbolistes que Mallarmé lui-même. Ne veut-on pas se souvenir que c'est précisément parce que l'on a pu reprocher aux symbolistes, aux vrais symbolistes, de manquer de vie et de joie, qu'ont pu naître, en réaction contre eux, toutes ces petites écoles aufond tout simplement issues du romantisme : le « naturisme », le « dynamisme » et « l'hum,anisme » encore, cet humanisme dont le manifeste déclarait : « Jamais dans les vers des symbolistes un aveu personnel, un battement de cœur. » Le reproche, faux d'autre part, deviendrait ridicule, adressé à Paul Fort qui n'est qu'aveux et que battements de cœur. A la vérité il y avait dans la génération symboliste une double veine : l'une, qui fut très menue et très resserrée, mais dure encore en de merveilleux poètes, la veine purement symboliste; — et une autre, qui glissa le long de l'hyperbole ébauchée par le romantisme. Il est temps d'appliquer un bon réactif aux vieux palimpsestes et de lire la vérité sous les ratures des scoliastes : Mallarmé, voilà le \rai symboliste, et Paul Valéry, et notre cher Jean Royère. Mais Laforgue était un romantique, comme Verhaeren, Viélé Griffin et M.ieterlinck ; et Paul Fort est le petit-neveu de Rolla.
Paul Fort, c'est le Moi. A ce point que ses paysages mêmes sont, comme ses personnages, autant de petits Paul Fort. L'Ile de France est une confession, Louis XI une autobiographie. C'est toute la liberté du moi qui s'épanche : « Toujours le cœur humain pour modèle et pour maître! Le cœur humain de qui, le cœur humain de quoi? Quand le diable y serait, j'ai mon cœur humain, moi ». Pour le fond comme pour la forme, et mis ainsi bout à bout, ces trois vers sont du Paul Fort tout pur. L'émancipation de la personnalité; la souveraineté de l'individu; l'adoration de la nature; le mélange des genres; tous les caractères du romantisme que l'on peut extraire de la préface de Cromwell, essayez-les à Paul Fort, ils lui vont. Encore faut-il, à vrai dire, s'entendre et naturellement ce n'est pas ce que l'on désigne trop souvent, et à tort, sous le nom de romantisme, c'est-à-dire l'état morbide de Werther, de René, de Chatterton, qu'il faut chercher dans les Ballades. Certes aussi Paul Fort est bien le seul poète de la génération symboliste que n'ait point influencé Baudelaire. Certes encore je ne vois point en quoi l'on pourrait, si ce n'est pour l'en différencier, le comparer à Nerval, comme le conseille M. Tancrède de Visan, au bon Nerval du moins, à celui des Filles du Feu. Mais tout le vrai romantisme revit en Fort. Il est le lien géométrique des romantismes. Il est à la fois les Premières poésies, les Harmonies et la Légende des Siècles, Hugo, Lamartine et Musset. Bavard comnae Hugo et comme lui exubérant, mais familier, et plus proche de la Chanson des Rues et des Bois que des Châtiments. Un Lamartine, mais un La-
marline allègre et dératé. Un Musset aussi, — Paris sentimental, les Chai]fsons pour me consoler d'être heureux, La Lanterne de Priollet, ne me contrediront pas. Mais un Musset plein de santé. Parfois s'insère dans le trio un Béranger, ce qui est regrettable ; ou un Aloysius Bertrand, ce qui est mieux.
Paul Fort est romantique jusque dans les petits côtés : jusque dans son amour du Moyen Age et du folk-lore. dans son éloquence, qui va parfois jusqu'à la grandiloquence, eh oui ! mais rarement — jusque dans ce mauvais goût où il lui advient de tomber, et qui est après tout la rançon des bons poètes, — jusque dans cette allure aventureuse et ce goût du hasard, ou, pour employer l'expression de M. Paul Valéry, cette initiative laissée au mot, qui caractérisera jusqu'à Guillaume Apollinaire et aux disciples de Dada, toute la lignée rimbaldienne du symbolisme.
J'ai prononcé le mot de (( hasard ». Et pourtant il est peu de poètes plus sûrs de leur démarche, il en est peu de [)lus mesurés, qui connaissent mieux et leurs fins et leurs ressources et leurs limites. Il bavarde, mais il s'arrête au seuil de l'ennui. Il s'aventure, mais avec prudence. Il risque, mais à coup sûr. Il se communique, mais il ne communique bien que ce qu'il veut. N'est-ce pas dire qu'il réunit quasi toutes les qualités qu'il faut pour être un pur « classique » P Précisément, je voulais en venir à cette définition : on entend par
« Paul Fort » un essai de conciliation du classicisme et du romantisme.
Jusqu'à ses tout derniers livres il n'apparaissait pas que la tentative, qui est grande, eût reçu réalisation véritable. Dans les thèmes comme dans l'expression, Paul Fort a plus souvent juxtaposé que marié les ressources des deux écoles qu'il tendait à concitier. Mais dès le début toute son évolution se dessine en ce sens. De longs et fort curieux tâtonnements caractéjTisent les vingt premiers livres. L'influence de la triade romantique s'y révèle en général successive douée d'une sorte d'alternance, comme les feux d'un phare tricolore. La série qu'inaugure Le Roman de Louis XI et qui se poursuit par Montlhéry -la-Bataille et par les diverses variantes d'/ie de France, Mortcerf, La Tristesse de l'Homme, la Naissance du Printemps, les Deux Chaumières au pays d'Yveline, série qui constitue une sorte de Légende des Siècles familière, s'entrecroise avec la série de Montagne, des Idylles Antiques, des Hymnes de feu, des Nocturnes, qui dérive de la source lamartinienne, et avec la série de Paris sentimental , de Lucienne, de l'Aventure éternelle, où déjà l'on ne sait plus trop ce qui vient de Jocelyn et ce qui vient de Mardoche.
En même temps que cette synthèse des diverses formes du romantisme s'annonce déjà l'essai de synthèse romantico-classique, encore incomplet. On sent bien, certes, ce qu'il y a de clarté, de pudeur lyrique dans le Roman de Louis XI, dans Coxcomb et dans la Naissance du Printen>ps à la Ferlé Milon, et que dans ces trois chefsrd'œuvre la fusion cherchée est
sur le point de s'accomplir. Il s'en faut de bien peu, et à tout moment l'on croit que la raison va l'emporter définitivement sur la fantaisie, ou que tout au moins l'équilibre se fera. Mais passe le mistral romantique, et toutes les girouettes s'envolent. Comme dans le proverbe espagnol, il y a chez Paul Fort la flamme et l'étoupe, et aussi les cinq cents diables qui soufflent dessus, vêtus de gilets rouges à la i83o.
La foijne que Paul Fort, avec une inaltérable constance, a, depuis ses débuts jusqu'à ce jour, employée, déroute quelque peu au premier aspect. Il s'agit, qui ne le sait, d'une sorte de prose rythmée dont la cadence souple et variable au gré de la fantaisie du poète, tantôt confine au vers traditionnel et tantôt à la prose proprement dite. Cette technique a pour caractère principal d'admettre l'élision des muettes, mais laissons parler l'inventeur de cette technique. Mieux que nous il en affirmera les vertus. « J'ai cherché un style pouvant passer, au gré de l'émotion, de la prose au vers et du vers à la prose; la prose rythmée fournit la transition. Le vers suit les élisions naturelles du langage. Il se présente comme prose, toute gêne d'élision disparaissant sous cette forme. » Citons, pour illustrer la théorie, quelques exemples. En somme, c'est à peu de chose près la coupe classique, avec quelques crocs-en-jambe de ci, de là.
— cJo —
Vépaule supportant la chaleur et l'azur — et deux bras blancs de nymphes courant à ses côtés, — le cavalier Silène, à petits pas très sûrs, — devançant le cortège, rose et prudent, trottait.
Voilà un quatrain dont deux vers sont strictement réguliers (i et 3). Les vers 2 et 4 seuls contiennent une élision. C'est à peu près la proportion constante dans Paul Fort. Encore faut-il dire que nombre de ses poèmes sont d'un bout à l'autre établis selon les canons de Théodoro de Banville, abstraction faite de quelques licences vénielles, telle que l'emploi de l'assonance au lieu de la rime, ou encore l'insertion, dans ]e corps du vers de certaine? finales féminines interdites, comme dans cet hémistiche : c Orphée s'était levé... »
Ceci dit, peut-on appeler prose une période comme celle-ci :
Argo, navire ailé construit pour l'aventure, — lorsqu'à tes flancs cinquante rames respiraient , — ton vol franchissait l'air en fauchant Veau, navire — et cinquante héros sur les rames chantaient.
[Les Idylles Antiques.)
Faguet, à mon sens, avait bien raison, qui déclarait : " La versification de Paul Fort est, jusqu'à un peu de monotonie, la plus réguHère du monde. »
En particulier le vers octosyllabique présente, chez Paul Fort, une régularité métronomique. Supposez qu'au lieu de se suivre à la queue leu leu, comme l'a voulu le poète, les vers de Vivre en Dieu eussent été disnosés selon la méthode typographique coutumière:
Homère naquit dans sept villes
et Racine dans sept maisons.
Ainsi l'ont voulu sans raison,
mais d'une façon fort civile
— voulant proufict d'un grand renom —
Vorgueilleusc Hellade et ses îles
et Vaimable Ferté-Milon.
et ce sera la strophe la plus classique du monde. Et la pièce entière, qui comporte vingt-deux strophes, soit plus de cent cinquante vers, ne contient pas, si j'ai bon souvenir, une apocope.
Mais alors, pourquoi Paul Fort conserve-t-il si pieusement cette présentation qui donne à ses vers l'aspect de prose? Je me suis souvent posé la question. Paul Fort se l'est posée aussi, et s'est justifié comme nous l'avons vu plus haut en disant que cette forme a l'avantage d'éviter la gêne qui résulte, pour l'œil et pour l'esprit, de l'élision. Je crois que l'argument n'est pas valable En effet, et je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, la gêne qu'apporte l'élision est au contraire aggravée par la disposition des vers en manière de prose. Le regard cherche en vain, lorsqu'on commence à lire une pièce de Paul Fort, des points de repère, des artifices typographiques qui lui indiqueraient par avance s'il s'agit d'un rythme de purs alexandrins, ou de strophes mêlant la cadence de douze et la cadence de huit, par exemple, ou encore de petits verais réguliers de sept ou de huit pieds. On est obligé de relire dans certain cas, même de décomposer très attentivement la strophe en prenant note des assonances, —
on ne trouve d'ailleurs pas toujours celles-ci du premier coup, — avant de se rendre compte de la cadence générale du morceau. De sorte que, pour peu que les apocopes soient par aventure plus nombreuses que de coutume dans le poème, il faut renoncer à en trouver la « justification » rythmique.
C'est ainsi que je vous défie de me dire comment se doivent scander ces strophes initiales de la pièce intitulée : « Voilà pourquoi nos enfants sont des héros. »
Je m'attendais à autre chose, j'avais conçu d'autres espérances; je voulais me donner à vous, grandes batailles, comme je me suis donné à la grande nature; mais je ne vous comprends plus, vous êtes si surnaturelles!
La nature, au moins, me laissait souffrir de mes amours. Et vous point, batailles, qui nous voulez tout entiers. Oh! je sais bien, je sais bien pourquoi...
Sans amour désormais que de la Patrie, nos soldats, nos enfants, meurent pour la nature de France. <
Au risque de m'attirer les foudres du poète, qui bien probablement ne doit guère aimer que ce reproche lui soit fait, je n'hésiterai pas à dire que si, par de très précieuses trouvailles de rythmes, par des réussites indiscutables, la versification apocopée de Paul Fort a démontré sa réelle vitalité, il n'en est pas de même pour la disposition typographique dont elle s'accompagne; et si Paul Fort, parlant de sa forme, a le droit de déclarer : « Je sacrifie mes livres à cette expérience », il n'a certes pas le droit de les sacrifier à unei habi-
tude typographique. Non , seulement cette disposition nuit à la lecture et à l'intelligence de ses poèmes, mais j'irai jusqu'à prétendre que c'est à elle qu'il faut im:puter les défauts les plus graves du poète.
Comment, en effet, une forme qui si aisément glisse à la prose et si fidèlement la côtoie qu'elle en épouse l'apparence ne tomberait-elle pas fréquemment dans la prose même, dans la véritable prose pas rythmée le moins du monde, dont s'émerveillait M. Jourdain ? Nous en avons trouvé un exemple flagrant dans la dernière citation que j'ai faite. Rarement une pièce de Paul Fort se soutient jusqu'au bout. L'inspiration a des trous. Or, la forme des Ballades a précisément pour danger qu'elle cache au poète ces défaillances. Il n'y a point de u chevilles », au sens où on l'entend d'ordinaire, en des vers si élastiques, si complaisants qu'ils n'imposent à l'esprit nulle contrainte. Mais il y a le bavardage. En sorte que parfois des strophes entières font cheville. Et je sais mainte ballade d'un caractère purement explétif. Cela ne veut pas dire que je reproche à Paul Fort la a facilité ». La nuance est autre, il lui manque le muscle, la puissance véritable et cette précieuse qualité, si rare, qui se nomme la densité.
Mais assez parlé des défauts d'un poète dont les qualités sont d'un prix qui fait vite pardonner ceuxci. Je suppose d'ailleurs qu'ils ne sont un secret pour
personne. Car s'il est poète que la critique ait choyé, c'est assurément Paul Fort. Je ne compte pas trouver dans ce domaine un seul chemin où ne se reconnaissent les foulées de ses panégyristes officiels. Je me contenterai donc de donner mon assentiment bien sage aux articles d'un très raisonnable catéchisme que l'on pourrait extraire comme suit des préfaces de Maurice Maeterlinck et de Pierre Louys, des études de MM. André Beaunier, Louis Mandin, Alexandre Mercereau, Tancrède de Visan, de Rémy de Gourmont et d'Emile Faguet, la chronique que lui consacra ce dernier dans le Temps est un chef d'œuvre de bon sens et de perspicacité critique : <( Paul Fort est le petit-fils de La Fontaine. Paul Fort est le petit-fils de Shakespeare. Paul Fort est le petit-fils de Villon. (Cela n'est pas douteux). Paul Fort est le petit fils de Lamartine. (Cela fait bien des grands-pères pour un seul poète.) Paul Fort est le poète de la nature. Paul Fort est le poète du matin. Paul Fort est le poète de la guerre. Paul Fort est le poète de la paix. De Paris, de l'Ile-de-France, de la France, — et j'ajouterai, pourquoi pas un poète international, car ses inspirations lui viennent des sources les plus cosmopolites, de Shelley, de Heine, de Firdouzi, des Chinois comme des Arabes, de la Grèce antique non pas moins que de son vieux pays de Lanternoys. Paul Fort est un mystique, Paul Fort est un païen. Paul Fort est quelqu'un de diablement compliqué, et Maeterlinck a sans doute raison qui affirme qu'il est le seul poète intégral que nous possédions. Et les matelots de Plutarque ont dû se tromper, qui criaient 6ur la mer : <( Pan, la grand Pan est mort ». Pan n'est
— éO —
pas mort du tout, le voici en chair et en os. Et j'ajoute au catéchisme : Paul Fort est Dieu. Je crois en Paul Fort : créateur du ciel et de la terre.
A vrai dire, parmi tant de Paul Fort si différents, on peut facilement en démêler deux principaux. Je veux dire qu'il y a un bon Paul Fort et un mauvais Paul Fort. Le mauvais c'est celui de toutes les Madelon et de tous les Verse à boire, c'est celui qui diilue Lamartine si dilué déjà, c'est celui dont la « lyrica iibertas » tourne à l'éloquence et à la rhétorique. Le bon c'est celui de Coxcomb ou Vhoinme tout nu tombé du Paradis (1906) ou de la délicieuse Naissance du Printemps à la Fertc-Milon. C'est le spirituel miniaturiste de telle petite pièce parfaite, comme la Grenouille bleue que nous voulons citer tout entière :
Nous vous en prions à genoux, bon forestier, ditesnous-le ! A quoi reconnaît-on chez vous la fameuse grenouille bleue ?
A ce que les autres sont vertes ? à ce qu'elle est pesante? alerte? à ce qu'elle fuit les canards? ou se balance aux nénufars ?
A. ce que sa voix est perlée? à ce qu'elle porte une houppe ? à ce qu'elle rêve par troupe ? en ménage ? ou bien isolée ?
Ayant réfléchi très longtemps et reluquant un vague
étang, le bonhomme nous dit : Eh mais, à ce qu'on ne la voit jamuis.
Ta mentais, forestier. Aussi ma joie éclate! ce malin je l'ai vue : un vrai saphir à pattes. Complice du beau temps, amante du ciel pur, elle était verte, mais réfléchissait l'azur.
{Deux chaumières au pays de l'Yveline , 1916).
Le bon Paul Fort, c'est celui qui inaugure un poème par ce vers d'une plénitude si heureuse.
Tout mon corps est poreux au venl frais du printemps,
Le mauvais Paul Fort, c'est celui qui poursuit par cet alexandrin médiocre :
Partout je m'infinise et partout suis content.
C'est ainsi, par retouches successives, que nous pouvons à peu près déterminer les limites de notre admiration pour le poète des Ballades. Ces limites sont complaisantes et, dirai-je, quelque peu élastiques. Car. il faut se hâter de le dire, les défauts sont ici fonction des qualités. Peut-être le bon Paul Fort ne se hasarderait-il pas à telles ingénieuses trouvailles si le mauvais ne le précédait dans la voie. Il faut peut-être commencer par être précieux si l'on veut être imagé ; bavard, si l'on veut être spirituel ; superficiel, si l'on veut être amusant ; fluent, si l'on veut être fluide.
Celui qui le premier a énoncé cette formule, devenue truisme : Pauî Fort est le poète français par excellence. — a probablement donné la clé qu'il fal-
lait. Cette clé est à vrai dire une pince-monseigneur et l'on hésite à l'employer car elle endommage les serrures : c'est que le mot français ne constitue pas un pur compliment. (( La France est la moyenne entre les nations » a dit Suarès. Très juste, et elle a le défaut des moyennes, qui est de ne point fréquenter volontiers le sublime. Le français sera un Voltaire, un La Fontaine, un Marot, — mais non pas un Shakespeare. Paul Fort a bien en effet les vertus proprement nationales, la grâce, la gentillesse, un toucher délicat, des ténuités de pastelliste, — soufflez dessus, tout s'efface, — la verve, les dons en un mot qui font le bon fabuliste et le conteur parfait. Mais il n'a pas ceux qui font les vrais lyriques. Musicien, il s'est arrêté à Mozart, peintre, à Frago. Il ne connaît pas la note de l'émotion profonde. A-t-on remarqué qu'il n'est jamais triste. Le jour oii il a voulu l'être, pour ajouter un fleuron à sa couronne, dans Tristesse de l'Homme (1910) ou dans T^octurnes, ne voilà-t-il pas qu'il choisit, contre sa coutume d'ailleurs, car l'alexandrin est son vers le plus familier, les rythmes les plus sautillants de sa boîte à musique ?
Je suis tout à la tristesse
De ma vie perdue Dans les bois que le vent berce...
ou encore ces strophes, 011 gambille sur ses deux hémistiches le vers le plus gai de la terre, le vers de dix pieds avec césure médiane (5 + 5) :
C'était Vautre hiver où J'eus tant de peine .1 soupirer sous le poids du chagrin...
Paul Fort est habité par le démon de la vitesse.
Paysagiste, Paul Fort est presque toujours excellent. Sa palette variable a toutes les teintes du ciel, depuis le <( petit jour gris-perdrix » de M onthJéry-la-Bataille jusqu'à ux soirs éclatants de ï Amour au Luxembourg.
Le couchant violet tremble au fond du jour rouge...
Pour bien comprendre la justesse de la formule d'Emile Faguet, appelant Paul Fort le poète du matin, il faut lire les poèmes de Vivre en Dieu sur la Ferté- Milon.
... Le bleu, le rose, le rouge d'étincelle, et Vargent et le gris, qu'en ces vers ils reviennent...
... Oh ! la distraite aurore, elle a blessé ses doigts au, fil d'une faucille et des roses sanguines s'effeuillent dans Veau d'or...
... Volets bleus, toits d'ardoises, doux nuages d'aurore, est-ce par votre échelle que Von atteint à Dieu ?
Tantôt, — c'est le cas moins fréquent — le trait est précis, sec, deau-forte ou de croquis à la plume :
Défense de chasser, dit Vécriteau moqueur, ornunt
obliquement le mur du cimetière. Je n'ai pas ri lisant ces mots noirs à celte heure, où Venire-chien-et-loup d'un crépuscule vert mettait sur Vécriteau ses pattes de phosphore... (i).
Tantôt le poète au contraire procède par vastes taches de couleur incertaine et hésitante, moins rapides et qui aussitôt laissent place à d'autres approximations. Quelque chose de tremblé, d'infini, demeure ainsi dans les paysages de Paul Fort, qui les rapproche des toiles de Monet ou de Sisley. Aussi sera-t-il le traducteur fidèle des aubes ou des crépuscules équivoques d'automne, ou encore des midis trop chauds oii la lumière semble tituber, comme ivre.
Du coteau qu'illumine Vor tremblant des genêts, j'ai vu jusqu'au lointain le bercement du monde, j'ai vu ce peu de terre infiniment rythmée me donner le vertige des distances profondes.
L'azur moulait les monts. Leurs pentes alanguies s'animaient sous le vent da lent frisson des mers. J'ai vm mêlant leurs lignes, les vallons rebondis trembler jusqu'au lointain de la fièvre de Vair.
Là, le bondissement au penchant du coteau des terres labourées où les sillons se tendent, courbes comme des arcs où pointent des moissons avant de s'élancer vers le ciel dans l'air tendre.
Là se creuse un vallon sous des prés en damier, que blesse en un repli la flèche d'un clocher ; ici des roches
(1) Naissance du Printemps à la Ferté-Milon, p, 97.
rouges aux arêtes brillantes se gonflent d'argent pur où croule une eau fumante.
Plus loin s'étage encore une contrée plus belle, où luisent des pommiers près de leur ombre ronde. Là, dans un creux huileux de calme, le soleil, où vit une prairie fait battre une émeraude.
... Je me tenais debout entre les genêts d'or, dans le soir où Dieu jette un grand cri de lumière,... et fe levais tremblant la palme de mon corps vers cettegrande voix qui rythme l'univers (i).
Mais où il ne connaît point de rival, c'est lorsqu'il s'agit de décrire quelque paysage vivant, quelque site peuplé par des présences mythologiques, ou tout simplement <( humanisée )> par le désir, le rêve ou la passion du poète qui est là et qui regarde. Du mélange savamment organisé de la lumière, des sentiments et des couleurs naît une poésie vaste et confuse, ou l'infiuence omniprésente du poète des Méditations s'accuse en même temps que celle du Victor Hugo du Satyre.
Les sylvains aux coteaux gagnent les tournants brusques. Leurs cornes ont disparu comme des feux follets. Morphée. dieu de. ténèbres, vient de l'aube, affolé. Le poing chaud du soleil le poursuit à la nuque.
îl aspire à longs traits les touffeurs de l'été, il titube, Morphée aux pieds de laine ! Il est ivre d'air chaud, il tourne sur lui-même, il déchire ses voiles de ses bras écartés.
L'herbe d'une ombre moite environne son corps. H
(1) Montagne, p. lo.
s'éiirc dans l'herbe en regardant les deux ? Le soleil au lénith plonge au fond de ses yeux. Il tombe! et ses yeux d'eau fument sous leurs cils d'or.
Morphée, d'un cou superbe et défiant encore le soleil où tournoient des pavots insensés, soulève une poitrine ruisselante, étoilée... L'universel azur miroite sur son corps.
Bientôt ses cheveux roux attirant les abeilles font un lit de murmure à son visage en feu. Sur son ventre ses poings dorment, gonflés de veines. Et dans le gazon tiède j'entends ronfler un dieu.
Une satisfaction sensuelle enfièvre sa main et fait trembler les mots. On a dit de Baudelaire qu'il était le poète des odeurs. Paul Fort aussi est doué de l'odorat le plus fin ; mais il semble que les sensations qu'il se complaît le plus fréquemment à traduire, soient les vastes sensations confuses, celles qui intéressent à la fois le sens du toucher, les narines et les centres de sensibilité interne, comme la sensation que fait éprouver le vent passant dans les cheveux ou sur les épaules nues, le bain de soleil ou d'herbe, un grand flot de lumière, la vue de l'illimité... Il manque à Paul Fort d'être monté en aéroplane ; il serait curieux de savoir ce que deviendraient, traduites par ce poète de la sensation coenesthésique, les immenses visions panoramiques, le flux soudain du vent s'engouffrant dans le fuselage, l'impression du cœur et du ventre soulevés, comme happés par une puissance formidable et sereine, et le ronflement du moteur, qui semble le ronronnement du soleil même...
Je voudrais, pour conclure, dire quelques mois, bien que l'entreprise soit présomptueuse, de ce que sera l'œuvre de Paul Fort lorsque les années se seront écoulées et que le temps aura fait choir les parties caduques, mis en saillie les beautés durables. Certes aucun de ses livres ne demeurera valable dans son entier. L'Anthologie des Ballades françaises, elle-même, se sera peu à peu allégée. Il demeurera de quoi établir un beau florilège où les futurs amis des vers pourront trouver le même plaisir éternel qne nous prenons h rouvrir un Villon ou un André Chénier. Peut-être, d'ailleurs, et tout nous porte à le croire. P.iul Fort, parmi les livres qu'il écrira, voudra-t-il bien nous donner le chef-d'œuvre intégral que nous attendons: de lui.
J'ai é^îrit en 1918 dans la Grande Revue, et c'est avec une complaisance voisine de la fatuité que je me cite moi-même, car ma prophétie est en train de se réaliser : « Lavenir de Paul Fort est peut-être au théâtre. Ce malin, qui nous réserve tant de tours encore dans son sac, songera peut-être un jour à décanter, accentuer, ce qu'il y a de dramatique déjà dans ses petits romans dialogues, comme Louis XL Coxcomb, Henri lU, et cherchera peut-être, pour se renouveler, à tirer parti de ce filon, inédit dans son œuvre. A-t-on dit assez quels éléments proprement scéniques se pouvaient trouver dans ces charmants affabulations : vivacité de l'entretien, naturel, feu d'artifice des mots, habileté de la composition, — ici Paul Fort est le digne disciple du dramaturge du <( Meunier, son fils et l'âne >■. Paul
Fort, s'il veut bien se souvenir de ses « hérédismes » les plus purs, retrouvera peut-être la source épuisée de Bernard, de Beaumarchais et des délicieux <( Proverbes ». 1-es affiches de l'Odéon sont venues prouver que je touchais juste.
Ce que l'on peut affirmer en toute certitude, c'est que l'imagerie créée par Paul Fort durera. Son œuvre, plus tard, fera figure auprès des images d'Epinal et des almanachs anonymes et sera, comme Rabelais ou comme le vieux Pline, la joie des chercheurs. Folklore, histoire, mode, anecdotes, potins, citations, Paul Fort aura tant accumulé dans ses greniers que des générations de rats de bibliothèques pourront vivre à ses seuls dépens. De la plus menue de ses inspirations, les curieux tireront plus tard d'inépuisables renseignements et notations. On consultera son œuvre comme on le fait d'une cathédrale compliquée où toute une histoire revit dans les gargouilles et les bois sculptés. On feuillètera tel de ses cahiers oubliés comme on feuillette Callot ou Debucourt, cependant que tel de ses autres recueils sera lu et appris par cœur dans les écoles. Il est des œuvres qui perdent en vieillissant toute grâce et tout parfum. D'autres au contraire sont comme les vins de crus, que le temps mûrit et parfait. L'œuvre de Paul Fort est de celles-ci : jusqu'à ce jour elle n'a pas vieilli, — tant de ses contemporaines sont irrémédiablement fanées ; — quand elle vieillira, ce sera pour mieux rajeunir.