Paul Huet
Une exposition d’ensemble de l’œuvre de Paul Huet vient de s’ouvrir à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris; d’autre part, M. René-Paul Huet, son fils, publie les lettres écrites par ce bel artiste ; nous tenons aussi à apporter une contribution aux hommages rendus au talent et à la mémoire de Paul Huet, en publiant au même moment, dans le Peintre-Graveur Illustré, le catalogue raisonné de son œuvre gravé et lithographié, catalogue que nous avions dès les premiers jours d’ailleurs, compris dans notre programme.
L’œuvre gravé et lithographié de Paul Huet est, comme on le sait, en dépit des travaux de Burty, d’Hédiard et de Beraldi, un peu dédaigné actuellement ; cette indifférence est pour nous, une raison qui s’ajoute à d’autres de ne pas plus tarder à présenter cet œuvre aux amateurs; nul doute qu’après avoir parcouru tout ce que sa pointe et son crayon ont tracés, plus d’un sentira le charme intime qui s’attache à ses œuvres les mieux réussies. 11 ne faut pas oublier en tous cas, que Paul Huet a été un des premiers pionniers de la renaissance de l’eau-forte et qu’ « il fut l’initiateur qui aborda la représentation du paysage vrai » (i).
Nous tenons à remercier les amateurs qui nous ont, comme précédemment, prêté leur concours : la Bibliothèque Nationale, M. René-Paul Huet; MM. Alfred Beurdeley, F. Bracquemond, N. Dugourd, Eug. Durand, T. Môller, A. Ragault, A. Rouart, Edm. Sagot, F. Weittenkampf.
(i) H. Beraldi, les Graveurs du XIX' siècle.
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Parmi les peintres-graveurs français du xix' siècle, Paul Huet est avec Decamps, l’un des artistes que la génération actuelle méconnaît le plus injustement ; non pas que les noms de Huet et de Decamps soient ignorés des amateurs ; mais la plupart de ces derniers ne paraissent n’attacher qu’un intérêt très relatif à leurs plus solides comme à leurs plus heureuses productions. Aussi, la manifestation qui a lieu en ce moment à l’École des Beaux-Arts, en faveur de Paul Huet, vient-elle à son heure pour la réparation d’un trop volontaire et trop long oubli.
« Né à Paris, le 3 octobre 1803, il était arrivé — nous apprend Burty, » l’historiographe par excellence des maîtres du xix* siècle — fruit tardif et mal » accueilli, vingt ans après ses autres frères et soeurs. La nature réserve à ces » retardataires innocents un tempérament mal équilibré, mais un système » nerveux plus délicat; aussi la vie leur est-elle le plus souvent douloureuse.
« Il connut à peine sa mère. A sept ans, à ce moment où la maison doit » être une cage souriante et bénie, on le jeta dans cette geôle qu’on appelle une » pension. Il suivit jusqu’en seconde les cours des lycées Henri IV et Bona- » parte.
« Il faisait, paraît-il, de bons vers latins, trop bons même, car son père » parla de le pousser à l’Ecole normale. Il eut peur de l’enseignement et demanda, » tout effaré, à entrer dans la vie par telle autre porte que ce fut.
« Ce qu’il aimait avant tout, c’étaient les images. Ses jours de congé se » passaient sur les quais du Louvre à fouiller ces cartons qui furent, jusqu’au » jour où l’Édilité les balaya comme un colis encombrant, le Cabinet des » estampes des artistes et des rêveurs. Il s’oubliait devant les Géricault et les »> Charlet suspendus à la ficelle des étalagistes du boulevard.... »
Laissé à peu près sans ressources à la mort de son père, Paul Huet qui rêvait d’être peintre, entra alors à l’École des Beaux-Arts ; c’était en 1820. Il fut
inscrit comme élève, à la date du 23 septembre, à l’atelier du B°" Gros d’abord, ensuite à celui de Pierre-Narcisse Guérin, dont l’enseignement correspondait plus spécialement à ses aspirations personnelles ; c’est chez ce second maître qu’il connut entr’autres artistes, Eugène Delacroix, avec lequel il se lia, et qui devint par la suite, comme on le sait, son meilleur ami.
L’atelier de Guérin ayant bientôt été fermé par le fait même de la nomination de l’auteur du Marcus Sextus au poste de Directeur de l’Académie de Rome, Paul Huet ne fit plus appel à aucun professeur et c’est d’après nature, dans les environs de Paris — dans l’Ile Séguin, plus particulièrement, où il a puisé le motif d’une de ses plus savoureuses et plus castéristiques eaux fortes — qu’il dessina et peignit sans trêve.
« Les effets dans la nature — a encore écrit Burty (1) — le frappaient profon- » dément. Il les exagérait volontiers. Ainsi, les ciels d’orage écrasent souvent » ses plaines, ses montagnes et ses océans. Au lendemain de sa mort, M. Miche- » let, a écrit ces lignes exquises; «Il était né triste, fin, délicat, fait pour les » nuances fuyantes, les pluies par moment ensoleillées. S’il faisait beau, il restait » au logis.... Mais l’ondée imminente l’attirait, ou les intervalles indécis, quand » le temps ne sait s’il veut pleuvoir. Une femme a bien dit; Nul n’a eu plus le » sens des pleurs de la nature.... »
C’est à partir de 1827 que Paul Huet commença à exposer aux Salons comme peintre, c’est-à-dire qu’il débuta la même année que Corot, et trois ans avant Jules Dupré qui précédait lui-même Rousseau dont la première exposition date de 1834; il se trouvait donc à l’avant-garde du mouvement romantique, auquel il resta toujours scrupuleusement fidèle, en dépit des nouvelles évolutions de l’art pictural; le nom de Paul Huet se lit ensuite sur les livrets suivants, en 1831 et en 1833, et presque sans interruption enfin, jusqu’à sur celui du Salon de 1869, année de sa mort; comme graveur, il ne figura que rarement dans les expositions officielles; on retrouve cependant la nomenclature de quelques-unes de ses œuvres gravées, aux Salons de 1834, de 1835, de 1865, enfin de 1869. Décoré en 1841, Paul Huet avait reçu des médailles en 1833, en 1848 et en 1853; il n’eut toutefois pas la suprême satisfaction de recevoir la médaille d’honneur à laquelle il aspirait, à la suite de l’Exposition Universelle de 1867.
L’œuvre gravé et lithographié de Paul Huet, qui fait l’objet de ce travail et comprend avec les clichés-verres, 98 œuvres, débute par des lithographies, des « Macédoines » publiées en 1829, mais que la plupart de ses biographes, Burty en tête, estiment avoir été exécutées dès 1825, mais alors refusées par les éditeurs à qui elles étaient présentées, comme il en advenait d’ailleurs pour Delacroix, pour Charlet même; il est juste d’ajouter que ces «Macédoines» n’ont pas d’accent très particulier, bien que l’on y trouve déjà — en les étudiant avec
(i) Paul Huet, Paris, décembre 1869.
attention — en germe tout au moins, dans quelques motifs, le sentiment intime de la nature, sentiment que l’artiste développera plus tard avec une grande force d’expression.
Comme lithographe, Paul Huet est un coloriste aux effets un peu trop « composés » parfois, mais généralement bien compris et merveilleusement exprimés: plus séduisant, plus vrai surtout qu’Eugène Isabey, chez lequel le métier prime avant tout le sentiment, Paul Huet a dans ses lithographies plus de chaleur et de poésie que Bonington, dont il ne possède d’ailleurs pas toujours l’exquise délicatesse.
Paul Huet se recommande de prime abord, par l’intimité qui se dégage de ses oeuvres les moins importantes ; ses paysages quels qu’ils soient, expriment à merveille la mélancolie des plaines brumeuses, la saveur des bois inexplorés, le calme reposant des chaumières isolées, la rosée qui s’élève des paysages envahis par la brume ; il a su aussi développer dans chacune de ses lithographies, comme dans chacune de ses eaux-fortes, non seulement son amour profond de la nature, qui est en quelque sorte sa marque distinctive, mais aussi la lumière qui baigne et enveloppe le motif jusque dans ses nuances les plus changeantes et les plus fugitives; enfin, il a constamment cherché le «motif» qu’il construit savamment dans sa silhouette et son effet, avec un ressouvenir de l’Ecole Anglaise, ou mieux encore, par l’élégance dont il ne se départit jamais, de notre Ecole du xviiP siècle.
Si les premières lithographies de Paul Huet passèrent presqu’inaperçues, il n’en fut pas de même dans la suite et la plus grande partie de celles qu’il exécuta entre les années 1829 et 1836, trouvèrent des éditeurs : Rittner, Motte, Gihaut.
Entre temps, en 1832, Paul Huet donnait une œuvre à la Caricature, de Philipon, que Daumier emplissait de chefs-d’œuvre. Ce fut la seule satire politique qu’il produisit, et l’on sait qu’il la regretta par la suite au point qu’il n’aimait guère qu’on la lui rappelât. Son sens poétique très développé l’éloignait des contingences des coteries, où il faut avoir l’immense et exceptionnelle ènvergure d’un Daumier pous ne pas tomber dans le pamphlet grossier et vil.
L’Artiste et le Monde Dramatique publièrent aussi quelques-unes des lithographies de Paul Huet; l’une d’elles, la «Fantaisie», a eu le don d’émouvoir tout particulièrement G. Hédiard (i), qui a écrit que « si dans l’œuvre entier de P. Huet il ne fallait garder qu’une seule pièce, je crois — ajoutait-il — que je n’en choisirais pas d’autre ».
Comme graveur à l’eau-forte, Paul Huet compte des œuvres importantes, non pas de simples griffonis ou des croquis prestement et facilement enlevés, mais bien des planches définitives ; ne citera-t-on pas toujours dans l’histoire de
(i) G. Hédiard, Paul Huet, Paris, E. Sagot.
la rénovation de l’eau-forte, abandonnée depuis la fin du xviii' siècle, — Ingres gravant en i8i6, fait œuvre d’exception pour ainsi dire — son cahier des Six Eaux-Fortes, publié en 1835 et d’où se détachent V Inondation, d’un charme exquis, et les Deux Chaumières, d’un accent si coloré et si particulier?
Ainsi que le font très justement remarquer Burty et M. H. Beraldi, il ne s’agit pas chez P. Huet de caprices exécutés au petit bonheur, mais d’eauxfortes gravées avec tout le soin et le métier que comportent des œuvres dont l’artiste désire condenser en elles toute l’impression, tout l’effet et toute la couleur qui doivent s’en dégager. Publiées en 1835 — exécutées en 1833 et en 1834 — les planches du cahier des Six Eaux-Fortes qui s’affirment parmi les plus importantes que sa pointe aient tracées, avaient été précédées de quelques essais qui démontrent la volonté tenace de l’artiste, arrivé presque dès ses débuts à la réalisation de ses vues ; quelle page plus exquise que la Saulaie des Environs de Paris, que nous publions et que l’on croit gravée en 1830? Les belles planches abondent d’ailleurs dans l’œuvre de Paul Huet : le Château des Papes à Avignon, la Vue générale de Rouen, les Vaux de Cernay, les Baigneuses, les Environs de Fontainebleau, sont autant de pages, tour à tour colorées ou délicates, imposantes ou intimes, surtout dans les premiers états, le plus généralement d’un aspect blond assez rarement atteint en gravure.
Nous aimons beaucoup moins une de ses œuvres les plus répandues, ses Sources de Royal ; le métier si particulier et si serré de Paul Huet apparaît mince et sans grand accent dans une eau-forte qui dépasse d’ailleurs les dimensions accessibles à ce genre de gravure. Cette planche eut cependant son heure de célébrité, et Gustave Planche la vanta fort à son apparition.
Quelques-unes seulement des planches gravées par Paul Huet, furent éditées; outre le cohier desSix Eaux-Fortes qui le fut par Rittner et Goupil, nous citerons ici la Vue générale d' Avignon, publiée dans le Musée; le Midi, dans les Beaux-Arts, de Curmer ; Un Croquis, dans le Bulletin de V Ami des Arts; Près de Fontainebleau (ou plus justement « un Etang dans la Forêt de Compiègne »), dans l’Album de la Société des Aqua-Fortistes ; enfin le Bois de la Haye, dans la Galette des Beaux-Arts ; par contre, dix-huit autres œuvres gravées de Paul Huet n’eurent pas les honneurs de l’édition ; elles ne durent de voir le jour, que grâce aux soins du fils du maître qui les publia en 1869, au lendemain de la mort de leur auteur.
Paul Huet qui fut constamment souffrant, mourut le 9 janvier 1869, frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante; il avait un fils, M. René-Paul Huet, qui s’est adonné à la gravure à l’eau-forte et a reproduit par ce moyen, plusieurs des œuvres peintes de son père, dont il a d’ailleurs, à deux reprises, gravé l’image.