Paul Ier de Russie avant L'avènement, 1754-1796
Peu de princes ont fait dans la vie d'aussi douloureux débuts que le fils de Catherine II, Paul Pétrovitch. Il grandit dans une famille dévorée de haine, parmi un tumulte de passions vulgaires et de querelles avilissantes, dans une atmosphère d'espionnage et de délation. Point de tendresse autour de l'enfant. Tout jeune encore, il assiste à un spectacle hideux et sanglant : le meurtre de son père. Sa mère, l'usurpatrice du trône, le châtie de ce que les mécontents du nouveau règne se rallient sur son norn; elle lutte contre ce rival avec des habiletés sournoises de femme rusée; elle le méprise et s'applique à le déconsidérer. Il se déconsidère lui-même par ses bizarreries, " Il y eut longtemps dans son existence, ditGolovkin, son contemporain, quelque chose d'incertain, de précaire qui fit d'une inquiétude perpétuelle le fond de son caractère. L'éducation morale qu'il reçut de la politique y ajouta quelque chose de servile et de comprimé qui tendait sans cesse à éclater. " Obsédé par un amour-propre ombrageux, jaloux de la supériorité de son àme éprise de justice et de beauté morale, il s'irrite contre les hommes, contre les méchancetés de la vie. « Il avait consumé la première moitié de sa vie à déplorer de ne pas régner assez tôt et le reste fut empoisonné par la crainte de ne pas
régner assez longtemps pour rejjagner le temps perdu. " Le voilà, à quarante-deux ans, maître du trône! Sa manie soupçonneuse le ronge. L'idée d'un vaste complot tramé pour sa perte s'empare de lui, égare sa raison et ne lui laisse qu'à de rares intervalles la libre possession de luimême. Il tremble et fait trembler son peuple. Ses quatre années de règne ne sont qu'un long drame. Il finit misérablement, égorgé dans son lit.
L'histoire de sa jeunesse n'est en quelque sorte que le prologue du drame; mais ce prologue en est la clef. Pendant ses longues années d'oisiveté s'assemblent les nuages d'où partira son tonnerre.
Nous allons essaver de nous insinuer dans l'intimité de ce prince peu accessible, méfiant et renfrogné. Nous allons considérer à loisir cet homme au caractère énigmatique, si diversement et parfois si injustement apprécié. Nous le suivrons dans sa vie depuis son enfance âpre et torturée jusqu'au jour où la mort de Catherine le met en possession de son rêve d'omnipotence. Nous l'accompagnerons à Pétersbourg, àMoscou, àPavlovsk, à Gatchina, comme dans ses visites aux cours étrangères, partout où il promène ses amères pensées. Nous tenterons de pénétrer le secret de ses épreuves et de ses faiblesses, de comprendre le tour de son imagination et de dégager les traits les plus saillants de sa figure si étrangement tourmentée.
L'intérêt de cette étude n'est pas seulement d'éclairer un curieux problème de psvchologie historique. Le milieu où s'est écoulée la jeunesse de 1 empereur Paul nous promet d'attachants spectacles. C'est la Russie de la fin du dix-huitième siècle, qui se remet en mouvement après une somnolence de plus de quarante ans. C'est la cour de Pétersbourg, fover d'intrigues politiques et galantes,
AV ANT-PIIOPOS lir
OÙ le g^randiose côtoie le ridicule, où la licence ^ce|Uique de l'Occident s'unit à un reste de grossièreté moscovite. C'est le palais impérial où Catherine II, cette femme extraordinaire, déploie les plus hautes qualités de 1 homme d'État et donne tout leur jeu à ses violentes passions. Parmi les personnages qui se sont trouvés mêlés à l'existence de notre héros, précepteurs et gouverneurs, amis princiers et confidents obscurs, beaucoup ont de quoi séduire notre curiosité. Nos regards se tourneront avec complaisance vers les deux fils de Paul, Alexandre et Constantin, ces futurs manieurs d'hommes qui, dès leur enfance turbulente, livrent le secret de leurs natures opposées. Nous aurons plaisir à évoquer les physionomies des deux femmes qui ont essayé d'embellir l'existence de Paul : l'épouse, la noble et généreuse Marie Féodorovna, si résignée, si prompte à se saisir des joies que la vie peut offrir; l'amie de cœur, la romanesque Catherine Nélidof, àme vibrante et toute d'élan. Elles exercent l'une et l'autre un singulier attrait de grâce, de douceur et de tendresse.
Je me suis efforcé de rassembler sur le fils de Catherine tous les détails qui se trouvent épars soit dans la correspondance politique des agents français et prussiens accrédités à Pétersbourg, soit dans les vastes publications de documents où la Russie verse les trésors de ses archives. J'ai consulté avec profit, comme quiconque abordera le dix-huitième siècle russe, les substantielles études de M. K. Waliszewski. Je suis souvent redevable aux écrivains russes qui m'ont précédé : sans négliger les sources auxquelles ils ont pu puiser, j'en ai cherché et trouvé de nouvelles. Le désir de rencontrer la vérité soutient la patience dans les recherches.
Avril 1907.