‹ Paul Ier de Russie avant L'avènement, 1754-1796Chapitre 4 sur 21 · PAUL P« DE RUSSIE · texte numérisé non relu

PAUL P« DE RUSSIE

La mort de Pierre le Grand ouvrit l'une des crises les plus graves qu'ait subies la Russie. Les changements de règne, les coups de force, les révolutions de caserne se succédèrent avec une brusque rapidité. L'instabilité du trône, Taffaissement du pouvoir, le débordement des plus brutales passions mirent en péril l'œuvre du grand homme qui avait tiré du chaos un monde. L'ordre de succession n'était point régie; de puissantes familles, appelant les soldats à leur aide, disposaient de la couronne au gré de leurs convoitises. Elle échut à des femmes ou à des enfants. Après Catherine F% l'humble Livonienne que Pierre avait prise pour compagne, ce fut un prince de douze ans, Pierre II, qui parvint au rang suprême; puis une femme ignorante et sensuelle, entourée d'Allemands, Anna Ivanovna; puis, derechef, un enfant, celui-là dans les langes,

Ivan YI. Les favoris dirig^eaient en leur nom la machine impériale et en faisaient crier tous les ressorts (l) .

Une nouvelle révolution à laquelle mit la main le ministre de France, La Ghétardie, éclata le G décembre 1741. Une fille de Pierre le Grand qui s'était par d'étranjjes complaisances créé des amis parmi les grenadiers de la garde, Elisabeth Pétrovna, s'ouvrit les portes du palais et balaya la cour caduque du petit tsar Ivan et de la régente Anna Léopoldovna. Grande et belle femme avec une énergie presque sauvage dans les yeux et une grâce voluptueuse dans toute la personne; poussant le soin de sa beauté et le goût de la parure jusqu'à la manie; vive, agitée, étourdie de plaisir, » toujours un pied en l'air et ne songeant à rien de solide » ; paresseuse d'esprit, incapable de faire une heure de suite son métier d'impératrice; capricieuse, désordonnée, " soupant à deux heures du matin et se couchant à sept » ; l'âme et les mœurs d'une vivandière sous des dehors imposants et nobles; aussi à l'aise pour discuter avec un Français élégant, délicat et beau parleur que pour plaisanter avec les rustres de son entourage, habilleuses et masseuses, laquais et chauffeurs de poêle, l'impératrice Elisabeth portait en elle un mélange bizarre de civilisation et de barbarie. Elle alliait la dévotion à la débauche. » Elle passait, dit le chevalier d'Eon, des heures entières à genoux devant une image de la Vierge, parlant avec elle, l'interrogeant avec ardeur et lui demandant en grâce dans quelle compagnie des gardes elle devait prendre l'amant du jour. » Elle eut deux favoris en titre, Razoumovski, puis Ghouvalof, et beaucoup de caprices. Avec son besoin continuel de plaisirs et sa nonchalance pour les affaires, elle gar-

(1) Voir Waliszewski, l'Héritage de Pierre le Grand.

dait une conscience obscure de ses devoirs; elle aimait son pays et n'avait pas oublié toutes les leçons politiques de son père. Sous le règ^ne de cette femme frivole, la Russie poursuivit le cours mystérieux de ses destinées, s'éveilla aux lettres, aux arts et aux sciences, fit un nouvel effort pour se mettre au ton de l'Europe. Ses armées, « ses hordes indisciplinées » , comme les appelait Frédéric II, traversèrent l'Allemagne, campèrent à Berlin et tinrent en échec la fortune de la Prusse (1).

Elisabeth, dont le jeune Louis XV avait en 1725 refusé la main, s'était promis, en s'installant dans sa toute-puissance, de ne point se marier. Pour assurer sa succession, elle avait fait venir de Holstein le fils de sa sœur, Anna Pétrovna, et du duc Charles-Frédéric. Ce petit-fils de Pierre le Grand abjura le luthéranisme, prit au baptême orthodoxe le nom de Pierre Féodorovitch et fut proclamé héritier du trône. Il avait un extérieur vulgaire, des manières contraintes et empruntées, une humeur défiante, un caractère obstiné, violent, brutal. Il avait été rudoyé au foyer paternel et sa jeunesse avait été livrée à toutes les influences pernicieuses, à l'ignorance, à la débauche précoce. Ce qui inquiétait les Russes, obsédés par l'odieux souvenir du régne des Allemands, c'est que cet héritier des tsars, venu de Kiel, avait trop de sang allemand dans les veines, trop de sentiments allemands enracinés dans le cœur et se faisait gloire à tout propos de rester étranger à son pays d'adoption.

En llâo, le neveu d'Elisabeth épousa une protégée de Frédéric II, Sophie d'Anhalt. Cette princesse, destinée à devenir Catherine II, avait passé ses premières années à Stettin, entre une mère remuante, inconsidérée, mesquine

(ij Voir Waliszewski, la Dernière des Romanof, Elisabeth P' ; Nisbet Bain, The daughter of Peter the great.

et un père, i' bonhomme en soi, mais d'une imbécillité peu ordinaire » . L'horizon restreint et un peu pale de sa jeunesse s'était soudain élargi, illuminé, et c'est le cœur frémissant d'espérances et d'ambitieux désirs qu'elle était arrivée à la cour de son fiancé. Mais, au bout de quelques années, que de déceptions accumulées ! La brillante épousée était en proie à mille gènes comme à mille soucis. Pleins de préventions et de petitesses, l'impératrice et son chancelier, Bestoujef, la tenaient en lisières et trouvaient plaisir à l'humilier. On lui imposait des précepteurs, des surveillants, dont les méchancetés, les indiscrétions, les faux rapports l'exaspéraient; on traitait de cas pendables ses fautes les plus légères; on la persécutait. Alors qu'elle s'était promis d'entrer de plain-pied dans la politique, on lui interdisait de s'immiscer dans les moindres affaires de la cour. La jeune ambitieuse souffrait de n'avoir point encore essayé ses forces et courbait rageusement la tète. Si elle avait rencontré un époux digne de tendresse, peut-être se fùt-elle attachée à lui. Mais que faire avec un mari qui' la négligeait, qui se répandait en extravagances et s'avilissait; qui, la tête troublée de vin la plupart du temps, ne rentrait au foyer conjugal après ses bordées orageuses que pour linjurier ou l'entretenir de ses honteuses liaisons avec les femmes les plus vulgaires? Excédée de dégoût, impatiente de liberté et d'amour, la grande-duchesse, comme un cheval au piquet, tendait en tous sens son attache. En dépit d'une | étroite surveillance, elle trouvait moyen d'entamer des amourettes, à droite et à gauche, avec de jeunes seigneurs qu'elle touchait par sa beauté, comme aussi par l'espèce de disgrâce où elle vivait; elle péchait, mais avec moins d'insouciance du scandale qu'elle ne devait plus tard en montrer. Les choses sérieuses avaient leur tour.

Pendant ses heures de solitude elle apprenait la lanj^rue russe, lisait les philosophes, se nourrissait de Montesquieu et de Voltaire, et s'instruisait. Elle savait que ses épreuves ne dureraient pas toujours et elle voulait en sortir forte et fière (1).

C'est dans ce milieu tourmenté, dans cette famille détruite par les soupçons, les jalousies et les colères que naquit le grand-duc Paul. Catherine, qui n'avait pas eu d'enfants jusque-là, le mit au monde le 20 septembre 1754 (vieux style) .

La légitimité de sa naissance est douteuse. Les mœurs de Catherine étaient si corrompues déjà à l'époque où elle devint mère, que nous pouvons nous demander si la paternité du grand-duc Paul doit être attribuée à Pierre de Holslein ou à un amant de la grande-duchesse. Mais nous ne sommes pas en mesure de trancher une question qui peut-être eût mis Catherine elle-même dans l'embarras. Les contemporains d'Elisabeth se sont laissé tenter par cette énigme et se sont imprudemment vantés de l'avoir résolue. Les secrets d'une cour où se tramait dans l'ombre un réseau d'intrigues pohtiques et galantes excitaient au plus haut point leur curiosité. Volontiers incrédules pour ce qui se racontait ouvertement, ils acceptaient sans discuter ce qui se murmurait à l'oreille, surtout s'ils v trouvaient une certaine saveur de scandale. Chacun se piquait d être bien renseigné, de connaître les dessous de tous les événements. Bien qu'il y ait des choses qui échappent aisément aux investigations indiscrètes, tout le monde à la cour déclara, avec une belle intrépidité d'affirmation, que ce n'était pas le mari de Catherine qui l'avait rendue mère. Les diplomates en rési-

(1) Voir Waliszewski, le Roman d'une impératrice.

6 PAUT, I" DE RUSSIE AVANT I/A VENEMEN T

dencc à Pétersboiirg^ n'hésitèrent pas une minute à informer | leur cour que le véritable père du g^rand-duc était un certain Soltikof (1).

Serge Soltikof passait à bon droit pour avoir fixé l'attention de Catherine. Sa famille, une des plus nobles de la Russie, avait autrefois fourni une femme au frère de Pierre le Grand, le tsar Ivan (2). « Petit-maître russe, écrivait M. de Ghampeaux, il était fait pour s'attirer tous les regards dans une cour où les dehors séduisants et aimables ont un si grand empire. Il parle avec beaucoup de délicatesse, affecte de la noblesse dans toutes ses actions et fait souvent même le comédien pour prendre des airs de grandeur (3) . » Ce beau garçon feignit de ne pas s'apercevoir qu'il plaisait à l'impératrice Elisabeth : c'était courir de grands risques. « Vos impératrices ont toujours de la gorge, disait à un jeune Russe Frédéric II; c'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est aussi dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y pas regarder lorsqu'elles l'ordonnent (4) . >' Mais a Soltikof eût risqué la Sibérie pour ses intrigues » . Il était amoureux de Catherine qui, après avoir « tenu bon pendant le printemps et une partie de l'été » de 1753, finit par lui céder. « J'avais cru, avoue Catherine, pouvoir gouverner et morigéner sa tête à lui

(1) La Cour de Russie il y a cent ans, p. 192. — On alla jusqu'à prétendre un moment que l'enfant était de l'impératrice elle-même, « avant fait changer le tils de la grande-duchesse contre le sien. » (Archives des Affaires étrangères, Russie, vol. LUI, fol. 180, le marquis de L'Hôpital, 27 juillet 1757.)

(2) La tsarine Prascovie.

(3) Archives des Affaires étrangères, Russie, vol. LVII, fol. 238; mémoire de Champeaux du 8 septembre 1758.

(4) Comte Fédor Golovkine, la Cou?- et le Règne de Paul I", portraits et souvenirs, publiés par S. Bonnet, p. 197.

I/E^sFANT ET LES DRAMES DE LA COUR 7

et la mienne, et je compris que l'un et l'autre étaient difficiles, sinon impossibles (l).» Suivant certains récits, l'impératrice et Bestoujef l'auraient poussée dans les bras de Soltikof, par crainte qu'en restant fidèle à Pierre elle ne donnât jamais d béritier à l'empire (2). " De l'âge du grand-duc, Soltikof eut bientôt toute sa faveur. Il lui devint entièrement nécessaire et fut le directeur des plaisirs de la cour. Le grand-duc ne pouvait s'en passer; souvent il couchait avec lui (3) . » C'est ainsi que Pierre de Holstein prenait en amitié ceux qui le suppléaient dans ses droits.

A l'époque où fut conçu le grand-duc Paul, Catherine entretenait des relations coupables avec Serge Soltikof. Mais, en prenant des amants, avait-elle interdit à son mari d'user des droits de l'intimité conjugale? On a prétendu que Pierre n'était pas véritablement l'époux de Catherine, qu'un vice de conformation l'empêchait d'avoir jamais des héritiers (4); des médecins, amenés par Soltikof, auraient porté remède à cette infirmité secrète, suffisamment tôt pour donner au grand-duc l'illusion qu'il pouvait être le père de l'enfant attendu (5). Sans se piquer d'un puritanisme trop rigoureux, on se résigne difficilement à écouter jusqu'au bout les choquantes révélations des chroniqueurs, et l'on n'est pas payé de sa peine. Elles n'apportent, en effet, comme il était aisé de le prévoir, aucune certitude. L'histoire n'a

(1) Catherine II, Mémoires, p. 176.

(2) Duchesse d'Abr.^sïès, Catherine II, p. 25; Gaillardet, Mémoires du chevalier (l'Eon, p. 127, etc.

(3) Affaires étrangères, voL LVII, foL 240, mémoire cité.

(4) Id., mémoire cité; Rclhière, Histoire ou Anecdotes, p. 9, etc.

(5j Ce « roman tragi-comique » , pour parler comme le marquis de L'Hôpital, se trouve raconté tout au long dans le mémoire de Champeaux qui a été publié en grande partie par M. Bilbassof (Istoriia Ekatierini Vtoroï) et par M. Wamszewski (le Roman d'une impératrice, p. 83 et suiv.).

pas le droit de prononcer que Paul était un enfant adultérin; elle ne peut davantage affirmer que sa naissance était légitime. Il est des problèmes insolubles qu'elle doit laisser retomber dans l'ombre du passé.

Au début de VOdjssée, Télémaque dit à la déesse Minerve qui l'interroge sur son origine : « Etranger, je vous répondrai sans détour; ma mère m'a dit que j'étais le fils dMJlysse; pour moi, je l'ignore; nul en effet ne connaît son père. » Plus d'un prince pourrait méditer ces mélancoliques paroles. Si Paul de Russie eut des doutes sur sa naissance et sur son droit, il prit soin de n'en faire part à personne. Je croirais volontiers qu'il en eut, et que ce fut précisément pour les mieux dissimuler que tout le long de sa vie il fit étalage d'une piété théâtrale envers la mémoire de l'indigne Pierre Féodorovitch.

Reste à consulter l'opinion du grand-duc Pierre. Instruit des écarts de sa femme pour laquelle il avait l'indulgence dont il avait besoin lui-même, il la soupçonna de lui faire endosser la paternité d'un enfant qui n'était pas à lui. Mais ses soupçons ne paraissent pas avoir beaucoup agité ses veilles. "Dieu sait où ma femme prend ses grossesses » , disait cet étrange mari en 1757, alors que Catherine était sur le point de mettre au monde Anna Pétrovna qui passa pour la fille de Stanislas Poniatovski. Il ne savait pas bien, cette fois encore, « si l'enfant était à lui et s'il fallait qu'il le prit sur son compte. » Au milieu des rires, un familier de Catherine lui demanda de jurer » qu'il n'avait pas couché avec sa femme » ; il répondit furieux : « Allez au diable et ne me parlez plus de cela (I). " Le problème qui se posait à

(1) Catherine II, Mémoires, p. 300.

propos (le Paul ne l'occupa sérieusement qu'en 1762, lorsque, devenu empereur pour quelques mois, il s'avisa qu'il aurait intérêt à désavouer l'enfant et à l'évincer de son héritage. 11 ouvrit une enquête; mais Catherine, impatiente de régner, ne lui laissa pas le temps de la mener jusqu'au bout.

On a souvent dit, à la décharge de Catherine, que Paul ressemblait physiquement et moralement à Pierre de Holstein. Il eut, comme son père putatif, une mauvaise constitution, une tête fragile, un tempérament agité, des bizarreries, des manies. Mais 1 hérédité maternelle, l'état névropathique de Catherine révélé par les excès génésiques de son âge mûr et de sa vieillesse, suffirait à expliquer les tares nerveuses que l'on rencontre chez Paul. Quand on y regarde de près, on observe beaucoup de différences de caractère entre le père et le fils. Pierre de Holstein n'avait que des instincts et des appétits; il était grossier, bas et brutal. Paul Pétrovitch avait l'àme généreuse et délicate, le goût de la morale, le sentiment de la religion. Il a senti l'attrait, il a éprouvé l'inquiétude des problèmes métaphysiques que Pierre ne soupçonnait même pas. Honnête et droit, plein de velléités pour le bien, il aurait pu devenir tout le contraire de ce qu'il a été : un prince d idylle et de conte moral. Si son caractère s'aigrit, si les côtés violents de sa nature prirent le dessus, c est qu'il fut très refoulé et meurtri dans sa jeunesse malheureuse. Des accès de haine et de colère secouèrent jusqu'à la briser sa frêle machine. 11 eut conscience de son indignité. Il s accusa de ses défauts; il en souffrit, sans que sa faiblesse lui permît de s'en délivrer. On est porté à le plaindre : son père, ce charretier en habit brodé, n'inspire que mépris et dégoût.

La maternité de Catherine fut sans joie, comme celle d'une lille abandonnée. Les appartements qu'on avait préparés pour ses couches faisaient suite à ceux d'Elisabeth Pétrovna. La chambre où le grand-duc Paul vint au monde, une des plus tristes du Palais d'été, avait vue sur la Fontanka, qui était alors une mare de boue. Aucun luxe de décoration; point de tentures ni de glaces; quelques meubles recouverts en damas cramoisi. Les fenêtres ne fermaient point; les portes laissaient passer un courant d'air glacial (1). Les palais de Saint-Pétersbourg offraient à cette époque bigarrée un mélange de magnificence et de misère. Les habitués de Versailles pouvaient y venir : ils y trouvaient des salons parés, des plafonds dorés et embellis de peintures, des lambris rehaussés d'arabesques, des argenteries ciselées, des glaces resplendissantes; ils y trouvaient, les jours de grand apparat, des illuminations, des ballets, l'étalage du velours, le chatoiement de la soie et des diamants. On s'entendait merveilleusement à éblouir les étrangers. Mais on ignorait ce que c'est que la possession tranquille du confortable. On logeait dans des chambres étroites, nues, froides, mal odorantes. On soupait entre quatre chandelles au fond d'un corridor dont Pierre de Holstein avait fait un chenil pour sa meute. La vie domestique semblait un campement avec tous ses hasards et tout sort désordre.

Dès que l'enfant de Catherine fut emmailloté, la tsarine le fit ondoyer par son confesseur; tout de suite elle ordonna de l'emporter et disparut avec lui. Elle le prit dans sa chambre, et, quand il criait, elle courait elle-même au berceau. De crainte qu'il n'eût froid, elle

(1) Catherike n, Mémoires, p. 215.

l'étouffait sous les couvertures. Elle le tenait enveloppé de flanelle, couché clans un berceau garni de peaux de renard noir; par-dessus une couverture de satin piqué et ouaté elle en mettait une autre de velours rose, doublée de fourrure. L'enfant faillit mourir à force de soins mal entendus (1).

Catherine resta quarante jours sans revoir son fils. Elle ne pouvait s'enquérir de lui qu'à la dérobée : on eût attribué ses questions à un manque de confiance dans la sollicitude de la tsarine. Elle subit alors l'assaut de bien des misères, de celles même qu'on aurait le moins attendues pour une future impératrice. On l'abandonna sans secours, quoiqu'elle eut « la fièvre et des douleurs rhumatismales violentes " . Il n'y avait personne pour la changer de lit, personne pour lui donner à boire. Elisabeth s occupait de l'enfant. Pierre s enivrait dans une pièce voisine avec des amis et faisait du tapage. Soltikof, à demi disgracié, avait reçu l'ordre de se rendre à la cour de Suède pour y annoncer la naissance de Paul, et de là à Hambourg pour y représenter la Russie (2). Catherine, accablée sous le poids du désœuvrement et de la solitude, « ne faisait que pleurer et gémir dans son lit » . Son orgueil souffrait : « Elle n'aimait ni à se plaindre ni à être plainte (3) . "

Le baptême solennel eut lieu le 25 septembre et fut l'occasion de grandes réjouissances (4) ; Ivan Chouvalof, le nouveau favori d'Elisabeth, donna un bal masqué qui dura deux jours et deux nuits. On avait demandé

(1) Catherine II, Mémoires, p. 221.

(2) « Soltikof ne s'attendait à rien moins qu'à être récompensé par un exil honorable du service qu'il venait de rendre à la famille impériale. » (£a Cour de Russie, p. 217.)

(3) Catherine II, Mémoires, p. 217 et suiv.

(4) Rousshaia Starina, 1881, t. XXXII, p. 597-601.

à rimpératrice Marie-Thérèse de servir de marraine à l'enfant. L'Autrichienne, si attachée qu'elle fût à son Éfjlise, ne montra pas les mêmes scrupules que le jeune roi Louis XV qui avait refusé sous la Régence de tenir sur les fonts une fille de Pierre le Grand, Natalie, en alléguant la question de religion. Elle fut représentée à la cérémonie par le comte Esterhazy : l'ambassadeur ne fit aucun cadeau et mécontenta la cour (1). Pendant que le palais était en fête, Catherine dévorait ses humiliations. Elle eut la surprise de recevoir la visite de l'impératrice qui lui remit sur un plateau d'or quelques bijoux sans valeur avec un bon de 100,000 roubles à tirer sur sa caisse. Catherine ne porta jamais les bijoux, et l'argent ne fit que passer par ses mains. Le lendemain en effet Tcherkassof, " secrétaire de cabinet » d'Elisabeth, pria Catherine, au nom de Dieu, de lui prêter cette somme. N'ayant rien reçu, Pierre s'était fâché : ne devait-il pas participer lui aussi aux largesses impériales? Il avait arraché à sa tante un ordre de payement pour 100,000 roubles. Le malheur voulait que la caisse fût vide et Tcherkassof avait dû recourir à la grandeduchesse (2).

On célébra sans pompe les relevailles de Catherine et à cette occasion on daigna lui apporter l'enfant dans sa chambre. Elle s'était levée du lit pour recevoir l'impératrice; mais ses forces la trahirent et elle dut s'asseoir pendant les prières. La vue de son fils la réjouit un peu. Mais, dès que les prières furent finies, la tsarine le fit

(1) Affaires étrangères, vol. LIV, fol. 367, L'Hôpital, 10 décembre 1757. — L'ambassadeur français cite l'exemple de Marie-Thérèse pour engager Louis XV à accepter le parrainage de la petite soeur de Paul, Anna Pétrovna; mais les scrupules religieux du roi l'emportent, cette fois encore.

(2) Catherine II, Mémoires, p. 222.

emporter et disparut elle-même. Catherine ne devait revoir Paul que six mois après (1).

La maison natale fut pour Paul sombre et rude. Les premières années de la vie, celles qui laissent de la lumière et de la joie dans le souvenir de la plupart des hommes, le jeune prince les passa sans connaître aucune douceur. Il grandit dans une famille déchirée, pressentant les drames qui se préparaient autour de lui. L'impératrice le tint à l'écart de son père et de sa mère sous une surveillance jalouse, prête à faire de lui quelque jour l'instrument de ses rancunes. Dès Tàge le plus tendre on le mit au régime de la crainte et jamais une caresse ne réchauffa l'àme transie de l'enfant. Lorsque la tsarine résidait à Péterhof, Catherine avait la permission d'y venir une fois par semaine voir son fils; mais elle n'en profitait pas toujours (2) . Elle se désintéressait de Paul peu à peu. C'est que, dès l'heure où elle avait été mère, il lui avait manqué ce qui entretient et avive le sentiment maternel, les soins donnés, les caresses reçues. C'est aussi que cette ardente princesse s'abandonnait tout entière à ses désirs de jouissance et de domination. Soltikof était remplacé par Stanislas Poniatovski, le sémillant Polonais qui était allé apprendre à Paris la débauche élégante et qui, promis à de hautes destinées, avait fait déjà quelque bruit dans le monde. " Elle n'a que son Poniatovski dans le cœur et dans l'esprit» , écrivait M. de L'Hôpital (3) . Se ménager des entrevues secrètes avec le Polonais, le défendre contre ses ennemis qui voulaient l'éloigner de Saint-Pétersbourg, voilà ce qui occupait avant tout Catherine. Les intrigues d'ambition se

(1) Catherine II, Mémoires, p. 223 et suiv.

(2) Id., ibid.

(3) Affaires étrangères, vol. LVIII, fol. 31, le 5 octobre 1758.

greffaient sur les intrigues de cœur. Lasse de cette vie recluse qu'on avait prétendu lui imposer, elle aspirait à jouer un rôle politique et se posait en rivale d'Elisabeth. Pour tenir en échec les volontés de l'impératrice, elle avait à se faire une faction; il lui fallait détruire les préventions des uns, flatter les passions des autres, se réconcilier avec les ministres qui, comme Bestoujef, avaient aidé à la persécuter, retenir par le charme ou la crainte ceux qui s'étaient groupés aulour d'elle. Elle sacrifiait ses devoirs de mère aux exigences de son orgueil.

Quant au grand-duc Pierre, il ne se souciait aucunement de son fils et n'allait pas le voir. La tête « remplie de misères et d'extravagances » , il se proposait de vastes desseins et se consumait dans des caprices inférieurs. II ne s'occupait pas plus de la santé ou de l'éducation de Paul qu'il ne portait attention aux désordres de sa femme. Ce qui lui tenait à cœur, c'est qu'on ne dérangeât pas sa vie, qu'on le laissât libre de faire parader des soldats de bois ou de plomb, d'élever des forteresses de carton, de boire avec ses officiers holsteinois ou d'installer au palais Elisabeth Yorontsof, sa maitresse, qui « ressemblait de tous points à une servante d'auberge de mauvais aloi (1) ». En acceptant docilement la paternité de Paul il avait, pensait-il, assez fait pour lui.

L'impératrice affectait dans ses propos d'aimer l'enfant passionnément et jamais, comme nous le verrons, elle ne faisait éclater ce sentiment avec plus de force que quand elle avait à se plaindre de Pierre et de Catherine. Les témoignages expansifs de sa tendresse ne méritaient

(i) Affaires étrangères, vol. LXVIII, fol. 39, le baron de Breteuil, 11 janvier 1762.

pas une confiance sans réserve. En proie à toutes les amertumes, à tous les aig^rissements de Tâge et de la maladie, Elisabeth n'était pas capable de dévouement. Elle ne tarda pas à se soustraire aux devoirs qu'elle avait contractés à l'ég^ard du jeune {jrand-duc en 1 arrachant des bras de sa mère. Elle cessa de veiller ellemême sur lui et 1 abandonna aux soins de quelques matrones. Ses visites s'espacèrent. L'enfant, du reste, ne les désirait pas : ses nourrices lui peignaient l'impératrice sous de si noires couleurs qu'il tremblait devant elle (1).

Si l'impératrice avait séparé le jeune grand-duc de son père et de sa mère dès sa naissance, si elle le tenait pour ainsi dire sous séquestre, c'est que, mécontente de Pierre et de Catherine au point de songer à les bannir de son empire, elle voulait se réserver la faculté de frapper les parents, sans que l'enfant fut enveloppé dans leur disgrâce. Il fallait qu'à défaut de Pierre Féodorovitch son fils put devenir l'héritier du trône. Le projet de faire passer directement la couronne sur la tète du grand-duc Paul vint à l'esprit d'Elisabeth dès 1754; elle l'abandonna et elle le reprit, selon les occasions. Les cours étrangères et les chancelleries suivaient les fluctuations de ses désirs avec une égale curiosité, mais avec des sentiments très divers, les unes espérant en Pierre, les autres se défiant de lui : personne, du reste, ne pouvait dire quelle serait la détermination suprême dÉlisabeth.

La tsarine voyait avec douleur combien son neveu était indigne des bienfaits dont elle l'avait comblé, a Elle connaissait le peu que valait » ce bouffon inquiétant, déplorable, répugnant. Ce qu'elle ne pouvait lui par-

(1) Catherine II, Mémoires ; Kobeko, Tsésarévitch Pavel Pétrovitch, p. 5-6.

donner, c'était sa fanatique admiration pour Frédéric II, « l'outrecuidant voisin » , l'ennemi public. « Prussien jusqu'au bout des ongles » , Pierre regrettait tout haut le succès des armes russes à la bataille de Gross-Jaegerndorf. On le soupçonnait à bon droit de livrer à son royal ami le secret des délibérations, les plans de campagne d'Apraxin et de Fermor (1). Il trahissait la Russie sur laquelle il devait régner un jour. Elisabeth se rendait compte qu'il n'avait ni l'estime ni la confiance de la nation, qu'il était abhorré des prêtres et des courtisans sur qui il déchargeait volontiers sa bile, et elle ne mettait pas en doute que, si elle ne changeait rien aux dispositions qui appelaient Pierre à régner, son successeur ne soulevât contre lui des révolutions ni qu'aimant ce qu'elle haïssait, prenant par bravade le contre-pied de sa politique, il ne détruisît son œuvre. Elle inclinait d'autant plus à sévir contre son neveu que la haine mortelle qui l'animait contre la grande-duchesse v eût trouvé son compte. Catherine, sa rivale en beauté, sa rivale en amour, usurpait sa place et ses droits. Catherine, ~ par ses intrigues avec des ministres étrangers, l'inquiétait, l'exaspérait (2). Au dire des ambassadeurs français, tout le monde pensait et tout le monde espérait « qu'Elisabeth établirait sur le trône le petit grand-duc (3) ». Cette opinion s'était accréditée dans l'entourage de l'impératrice sans qu'elle eût fait confidence à personne de ses projets. Elisabeth « cachait en son àme ses passions les plus secrètes et savait parfaitement dissimuler [A] » . Quelquefois pourtant un mot échappé de ses lèvres trahissait l'intention

(1) Waliszewski, la Dernière des Romanof, p. 523.

(2) Affaires étrangères, dépêches de L'Hôpital, pnssiin.

(3) Rambacd, Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France, Russie, t. II, p. 74.

(4) Affaires étrangères, vol. LVI, fol. 209; L'Hôpital, 23 mai 1758.

de déshériter le grand-duc Pierre. " Ah! monsieur l'ambassadeur, que n'a-t-il un frère? » disait-elle au comte Esterhazy, un jour que Pierre avait bravé ouvertement son pouvoir et déclaré qu'il n'entendait plus « faire le chien couchant (1) » . On attribuait à la faiblesse, à l'irrésolution de la tsarine les retards qu'elle apportait à frapper la jeune cour, à déclarer Paul héritier. On comprenait d'autant moins ses hésitations qu'elle pouvait, suivant L'Hôpital, changer à son gré ses héritiers, comme elle avait fait son premier ministre, Bestoujef, sans que cela fît plus de sensation dans l'empire (2). L'esprit de la souveraine était incertain, toujours prêt aux revirements. Les idées les plus étranges le traversaient. Des rapports conservés aux archives de Berlin nous apprennent qu'elle songea un moment à léguer au jeune Ivan VI la couronne dont elle l'avait dépouillé en 1741. Ce projet avait à ses yeux le mérite de donner satisfaction aux scrupules tardivement réveillés de sa conscience. Traîné de prison en prison après sa déchéance, le malheureux enfant était enfermé en 1757 dans une casemate de Schlûsselbourg où devait tragiquement s'achever quelques années plus tard sa vie, noire et glacée comme une nuit d'hiver en Russie. Une cruauté ingénue, une curiosité malsaine de femme détraquée poussa l'impératrice à regarder sur le visage de sa victime la trace d'une longue souffrance. Elle vit le fils d'Anna Léopoldov^na (3), « et l'on sut de bon lieu qu'étant un jour fort en colère contre son neveu, elle lui fit dire qu'il devait se souvenir qu'un czarévitch (Alexis, fils de Pierre le Grand) avait été mis à la forteresse et y était mort, et qu'il avait un successeur

(1) Affaires étrangères, vol. LIV, foL 345; L'Hôpital, 30 novembre 1757.

(2) Id., vol. LVI, fol. 175; L'Hôpital, 14 mai 1758.

(3) Id., vol. LIV, fol. 92; L'Hôpital, 27 juillet 1757.

dans la personne du jeune Ivan qui pourrait prendre sa place s'il ne changeait pas de conduite (l) » .

Reculant toujours devant les partis extrêmes, Elisabeth Pétrovna se bornait contre ses héritiers présomptifs à une lutte sourde, les poursuivait de mesquines tracasseries et leur refusait de Targ^ent. Elle ne permettait à personne d'aller leur faire la cour chez eux. Catherine n'avait pour compagnie que ses quatre demoiselles d'honneur « choisies parmi les plus bêtes de l'empire " . Les dimanches où il y avait cour chez l'impératrice, cent espions entouraient le grand-duc. Pierre avait des accès de mauvaise humeur (2) . L'envie le prenait parfois d'enlever la tsarine avec les troupes holsteinoises qu'il exerçait dans les environs de la capitale et d'usurper la couronne (3). A plusieurs reprises, il demanda la permission de se retirer dans son duché de Holstein qu'il affectionnait par-dessus tout. Il pensait avec raison que plus il paraîtrait se résigner d'avance aux mesures de rigueur dont il se sentait menacé, moins l'impératrice serait pressée de le déshériter et de le renvoyer en Allemagne.

Lorsqu'au cours de l'année 1761 la tsarine, épuisée par la maladie, vit la mort s'avancer à grands pas, la mort « qui l'effrayait au delà du naturel » et dont elle cherchait vainement à s'épargner l'angoisse en buvant tous les jours jusqu'à s'enivrer (-4), on put croire que le sentiment de sa fin prochaine allait lui inspirer une

(1) Archives secrètes de Berlin, Varia Bnssica ; reposit. XI, conv. 62. — C'est en français que correspondaient a\ec leur cour les ambassadeurs de Prusse dont nous aurons à citer les rapports.

(2) Affaires étrangères, dépêches du baron de Breteuil, passim.

(3) Un soir, après boire, Pierre, alors empereur, raconta qu'une fois « il avait été avec son aide de camp reconnaître les chemins et faire des dispositions relatives à l'enlèvement d'Elisabeth Pétrovna. " (Affaires étrangères, vol. LXIX, fol. 208; le baron de Breteuil, 28 mai 1762.)

(4) Affaires étrangères, vol. LXIII, fol. 288; Breteuil, 7 novembre 1760.

éner^riqiie résolution en faveur de Paul. Un soir, oubliant ses souffrances, elle se rend au théâtre de la cour ; elle n'emmène avec elle que le fils de Catherine. Pierre Féodorovitchestà la campagne pour une partiede chasse; les ministres étrangers et les chambellans, contrairement à l'usage, n'ont pas été invités au spectacle. L'impératrice demande qu'on lui joue une pièce russe, sans doute quelque drame de Soumarokof. Le théâtre étant à peu près vide, elle ordonne brusquement d'ouvrir les portes à toute la garde. Les soldats font irruption dans la salle : il s'en trouve plusieurs, parmi les plus vieux, qui ont pris part au coup de main de 1741 et marché avec Elisabeth contre le palais d'Anna Léopoldovna. Elle les reconnaît, les appelle par leur nom, le sourire aux lèvres; puis, prenant le jeune prince sur ses genoux, raconte le baron de Breteuil, " elle le caresse extrêmement et le présente pour ainsi dire aux soldats » . Elle leur parle de la gentillesse de l'enfant, des qualités naissantes de son cœur, et reçoit leurs (1 compliments militaires » , sans s'offenser de leur familiarité que le dévouement excuse. Le feu de ses regards, la chaleur de son langage répandent dans tous les rangs comme une commotion électrique. Que le cri d'enthousiasme qu'elle cherche à provoquer et qu'elle attend parte du milieu des gardes, et elle cède à l'entraînement : Pétersbourg, à son réveil, saluera en Paul l'héritier direct de l'empire. Mais personne, dans cette foule de soldats, ne veut donner le signal des acclamations; il faudrait qu'il vînt de l'impératrice, et l'impératrice n'os*i pas(l).

A ce que la dernière volonté d'Elisabeth se fixât sur le grand-duc Paul, la France et l'Autriche étaient alors plus

(1) Dépêche de Breteuil, citée par Albert Vandal, Louis XV et Elisabeth de Bitssie, p. 406, et Waliszewski, le Roman d'une impératrice, p. 148.

que jamais intéressées. La campagne de 1761 s'achevait à la honte de leur ennemi commun, Frédéric II. Accablé sous les coups des Autrichiens et des Russes que la prise de Sclîweidnitz, la victoire de Kolberg avaient rendus maîtres de la Silésie et de la Poméranie, abandonné par l'Angleterre qui lui refusait des subsides, le roi de Prusse était à deux doigts de sa perte. Mais il suffisait pour rétablir ses affaires que la tsarine mourût, laissant le pouvoir à Pierre de Holstein : nul ne doutait, en effet, que le nouvel empereur, cédant à ses inclinations prussiennes, ne faussât compagnie à la France et à l'Autriche et ne passât dans le camp de Frédéric. Si, au contraire, le grand-duc Paul recueillait la succession d'Elisabeth, il était à prévoir que la Russie continuerait la guerre avec toutes ses forces et consommerait la ruine du roi de Prusse.

Avec insistance le baron de Breteuil conseillait à Louis XV d'user une fois de plus de l'ascendant qu'il s'était acquis sur l'esprit d'Elisabeth. Il appartenait au roi de porter le coup de grâce aux dernières hésitations de l'impératrice. En la poussant à déshériter son neveu, on n'avait pas à craindre de déplaire à Catherine. Des confidences avaient appris à notre ambassadeur, fort étonné,

" que la grande-duchesse aimerait mieux se trouver la mère de l'empereur de Russie que sa femme, et que le plus beau jour de sa vie serait celui où l'impératrice pourrait prendre la résolution d'éloigner son mari du trône pour y établir son fils » . La grande-duchesse se flattait que dans ce cas elle aurait plus d'autorité et de part au gouvernement qu'avec le titre d'impératrice.

« Catherine, ajoutait Breteuil, prêterait son concours à qui préparerait l'avènement de Paul (1) . » Par négligence,

(1) Affaires étrangères, vol. LXVI, fol. 182-186; le baron de Breteuil, 15 février 1761. — Voir Vakdal, Louis XV et Elisabeth de Russie, p. 407.

Louis XV attendit huit mois pour répondre au pressant appel de son ministre. Le 16 novembre 1761 partit de Versailles une instruction secrète qui donnait satisfaction aux désirs impatients de Breteuil. Mais il n'était plus temps d'agir. L'impératrice, atteinte d'une maladie sans espoir, perdait rapidement le peu de forces qui lui restait : elle n'était plus occupée que de. la grande affaire de la mort.

Depuis Pierre le Grand, chaque fois que le pouvoir avait changé de mains, les passions étaient entrées en branle et il avait surgi des tempêtes. Allait-on cette fois éviter les troubles de succession? La longue patience d'Elisabeth à l'égard de son héritier avait déçu la partie la plus éclairée de la noblesse. « Quand j'examine, disait un diplomate, la haine de la nation pour le grand-duc, les écarts de ce prince, je suis tenté de voir la révolution la plus entière. Mais, quand je fais attention à la tournure pusillanime et basse des gens à portée de lever le masque, je vois la crainte et l'obéissance servile prendre le dessus (1). » Pendant l'agonie de la souveraine mille intrigues se nouèrent. Tandis que les Vorontsof défendaient les droits de Pierre et, par hostilité contre Gatheline, réclamaient son divorce, les Chouvalof méditaient le renvoi de Pierre en Allemagne et l'exaltation du petit Paul à l'empire avec Catherine pour régente. La grandeduchesse marquait ses Inquiétudes, allait voir son fils, pleurait, cherchait à émouvoir (2). Un homme dont le nom se retrouvera souvent dans ces pages, le comte INikita Panin, persuadé que le parti du grand-duc Pierre allait triompher, songeait aux moyens de mettre Catherine et Paul, son élève, à l'abri des dangers auxquels

(1) Affaires étrangères, vol. LXVII, fol. 405; Breteuil, 7 décembre 1761,

(2) Id., vol. LXVII, fol. 451 ; Breteuil, 31 décembre 1761.

allait les exposer la toute-puissance d'un prince à moitié fou. Il croyait avoir charge d'àmes et charge d'État. Il fallait, selon lui, fixer des limites à l'autorité souveraine du futur empereur, donner au Sénat une part du pouvoir et à la noblesse une sorte de charte constitutionnelle. Panin, qui avait habité la Suède, en goûtait fort les institutions et voulait profiter des circonstances pour importer en Russie ces anciennes libertés dans lesquelles les Suédois cherchaient une garantie contre les caprices de leurs princes (1). C'eût été renouveler l'essai de constitution libérale qui avait été tenté trente années auparavant, lorsqu'Anna Ivanovna avait succédée son cousin Pierre II. Le baron de Breteuil avait prédit que, si la tsarine mourait brusquement, " le parti du grand-duc avec un peu de conduite serait le seul prépondérant (2) . » L'événement prouva qu'il raisonnait bien. Le 22 décembre 1761, à la suite d'une violente hémorragie, l'état d'Elisabeth s'aggrava subitement. Quand les médecins eurent déclaré qu'elle allait passer, Pierre parut à son chevet et » esquissa un semblant de réconciliation " . Des menaces grondèrent autour du grand-duc ; mais personne n'osa rien attenter contre lui. Le 25, les soldats, sans murmurer, défilèrent, enseignes déployées, pour saluer leur nouvel empereur (3) .

Le grand-duc Paul venait d'entrer dans sa huitième année. C'était un enfant assez mal tourné, disgracieux et d'une santé peu robuste (4). A la cour d'Elisabeth son nom était dans toutes les bouches, on intriguait en sa faveur; mais on ne le connaissait pas, on ne le voyait pas.

(1) Note sur ce qui s'est passé au moment de la mort de l'impératrice de Russie. Affaires étrangères, vol. LXVIII, fol. 6 à 17.

(2) Affaires étrangères, vol LXVII, fol. 443; Breteuil, 31 décembre 1761.

(3) Vandal, Louis XV et Elisabeth de Bussie, p. 409.

(4) Affaires étrangères, vol. LXV, fol. 61; L'Hôpital, 26 septembre 1760.

L'impératrice se tenait dans les derniers temps « assise derrière cent portes, assise derrière cent serrures » , comme faisaient les princesses de Moscou avant Pierre le Grand ; elle enfermait dans un appartement voisin du sien Ivan Ghouvalof " à peu près, dit un mémoire du temps, comme l'on tient en cage un bel oiseau apprivoisé qu'on a peur de perdre (1) ». Elle imposait la même vie recluse à son petit-neveu, Paul Pétrovitch. L'enfant vivait au fond d'un appartement dont il ne sortait presque jamais. Quantité de bonnes, de nourrices, de petits g^arçons y entretenaient une joie bruyante. Point d'heures réglées pour les repas. On se couchait tantôt à huit heures du soir, tantôt à une heure du matin, selon les caprices des matrones. Les enfants pleuraient, criaient famine, tombaient de leur berceau sans que personne y prît garde, et Paul n'était pas mieux soigné que les autres (2). Sa petite sœur, Anna Pétrovna, que Catherine mit au monde le 9 décembre 1757, fut soumise par Elisabeth au même rémme; elle n'y résista point et mourut à peine âgée de quinze mois, 11 faut bien reconnaître que chez nous aussi, au dix-septième et au dix-huitième siècle, les enfants étaient quelque peu négligés; on ne leur accordait pas beaucoup d'importance, on ne les surveillait pas de près; l'attention était ailleurs. Le duc de Saint-Aignan confiait son fils, Beauvilliers, au suisse de son hôtel. M. de Talleyrand disait qu'il n'avait jamais couché sous le même toit que ses père et mère.

Un certain Bekhtiéef fut chargé par Elisabeth de donner à Paul quelques leçons de grammaire et d'arithmétique. 11 s'aperçut bientôt que, sous des dehors un peu rudes, son élève cachait l'àme la plus fière, la plus sen-

(i) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, t. IX, fol. 390. (2) Ponocm.N, Zapishi, passiiii.

sible à rhumiliation. Pour amender son caractère il usa d'un singulier moyen. Il faisait imprimer chaque jour une gazette où, sous la rubrique « Pétersbourg » , étaient relatées les moindres actions, les moindres fautes de Paul, et il la mettait sous les yeux de son élève en lui faisant accroire qu'elle circulait dans toutes les cours d'Europe (1). Mieux peut-être eût valu faire appel aux généreux instincts de l'enfant que l'humilier. Il exagéra ses défauts et s'en enveloppa comme d'une cuirasse. Sa rudesse devint de la défiance et de la sauvagerie.

Vers la fin de 1751, Elisabeth s'occupa de choisir un ffouverneur. A défaut du prince Galitsin qui refusa la place pour raisons de santé (2), elle nomma le comte Nikita Panin. Elle fixa son traitement à quatre mille roubles et lui fit la grâce de payer ses dettes (3) . Ce choix étonna la cour. Panin était en effet mal vu des Chouvalof et des Vorontsof, alors tout-puissants. Il avait servi dans la garde et attiré, dit-on, les regards de l'amoureuse Elisabeth (4) . Éloigné de Pétersbourg par ses ennemis, il avait pendant douze années représenté la Russie à Stockholm où, partisan convaincu de la politique de Bestoujef, il avait ardemment lutté contre l'influence autrichienne et française. Elisabeth s'étant rapprochée de TAutriche en 1757, il avait dû abandonner son poste. De retour à Pétersbourg, on Pavait vu attentif à toutes les nouvelles de la cour et à l'affût de tous les changements de favoris comme s'il attendait à chaque instant qu'une porte s'ouvrit par où il pourrait passer lui-même. Quand il se chargea de diriger l'éducation de

(1) KoBEKO, Tsésarévitch Pavel Pétrovitcli, p. 7.

(2) Affaires étrangères, vol. LXI, fol. 43; L'Hôpital, 18 septembre 1759.

(3) Archives Vorontsof, t. XXL p 45; lettre de Diéef.

(4) Affaires étrangères, vol. XCH, fol. 349; M. Durand, 25 août 1773.

Paul, il comptait quarante-deux ans; il se distinguait des ministres et des chambellans d'Elisabeth par plus de noblesse et d'aisance dans les manières, par plus de tenue, par plus d'allure. Il avait de l'intelligence et du jugement, une philosophie clairvoyante, mais, comme il arrive souvent chez les Russes, toute spéculative et ennemie de l'action. Il manquait de vigueur et de courage d'esprit; il aimait beaucoup la table, le jeu et les femmes. C'était un indolent et un paresseux.

On raconte que la nomination de Panin mit en émoi les femmes qui avaient jusqu'alors entouré le jeune prince. Un jour que le comte dînait chez l'impératrice, Paul Pétrovitch, qui ne le connaissait pas encore, envoya quelqu'un le regarder à travers la porte. On lui représenta que c'était un petit vieux tout cassé, un bonhomme à perruque, très morose. Et quelques jours après Paul, ayant rencontré dans les jardins du palais un vieillard qui portait perruque, crut reconnaître en lui son gouverneur; il recula épouvanté. La pensée lui vint que ses bonnes allaient être écartées, que son avenir était clos, qu'il n'y avait plus rien devant lui, hors des années lugubres, sans plaisirs et sans jeux; elle le poursuivit et l'accabla. Et, quand Panin se présenta devant lui pour la première fois, l'enfant ne remarqua pas qu'on l'avait trompé; il se mit à pleurer et s'enfuit (1). Il devait peu à peu s'attacher à son maître et lui témoigner une affection solide.

(i) Bousski Viestnik, 1866, t. VIII, p. 438.

Le règne du triste personnage qu'Elisabeth n'avait pas eu l'énergie de déshériter et de renvoyer dans son Holstein, ne dura que quelques mois : ce fut une période toute d'anxiété, d'angoisse et d'amertume pour la Russie. Maître de l'empire, Pierre III fit éclater toute la violence de son caractère et redoubla d'extravagances; jamais on j ne vit despote plus bizarre, plus brouillon et plus stérile. Il ne cessait de « brailler, boire et déraisonner « . Il inquiétait par de brutales disgrâces la cour qu il scandalisait par ses mœurs. Il étalait son mépris pour la religion nationale qu'il avait dû embrasser en abjurant le luthéranisme. Dans la chambre mortuaire de sa tante, il avait criblé de railleries les prêtres qui lisaient l'Évangile; il \ ne venait à la chapelle de la cour que quand la messe était à la fin et il s'y livrait « à des grimaces et à des bouffonneries » . Le clergé, dépouillé de ses biens, marquait son mécontentement et, dans l'intérieur de l'empire, faisait des processions pour demander à Dieu qu'il daignât toucher le cœur du souverain et sauver la religion de la ruine dont elle était menacée (1). L'armée prenait en mauvaise part les réformes puériles que le tsar lui imposait; elle s'irritait de manœuvrer à la prussienne, habillée d'uniformes prussiens. Pierre, fanfaron d'autorité, querellait les officiers sur leurs boucles et leurs cravates. Les Russes voyaient leurs affaires aussi compromises au dehors qu'au

(1) Affaires étrangères, vol. LXIX, fol. 296; M. Bérenger, 29 juin 1762; Archives Vorontsof, t. XXI. p. 28-42.

dedans. A peine parvenu au pouvoir, Pierre arrêtait ses armées, lâchait la France et l'Autriche et restituait à son a vieil ami » Frédéric, sans compensation, toutes les parties du territoire prussien qu'avaient conquises les généraux d'Elisabeth. Il se mettait aux pieds de limplacable adversaire de sa tante et demandait en grâce un grade dans l'armée prussienne. L'ambassadeur de Frédéric prenait rang de favori attitré, gouvernait Tempereiir, exploitait les faiblesses de son esprit. Ce régime devenait insupportable. La Russie avait hâte d'échapper à la férule du neveu d'Elisabeth.

Pierre III redoublait de cruauté à l'égard de Catherine et lui infligeait les plus injurieux traitements. « A une ou deux politesses près, que ses complaisances à avaler la fumée des pipes lui avaient attirées, il était impossible, écrivait Breteuil, d'être plus secavecelle quand par hasard il la voyait. » Aux affronts il ajoutait les menaces. Il parlait de faire tondre sa femme et de l'enfermer dans un cloître, comme son aïeul, Pierre le Grand, avait fait pour l'impératrice Eudoxie. Catherine s abandonnait si fort au chagrin et à ses réflexions noires « que le petit nombre des gens qui la voyaient disaient qu'elle n'étaitpas reconnaissable et que sa santé dépérissait au point de la mener bientôt au tombeau (1) ». Mais elle n'était pas femme à attendre l'effet des menaces qui pesaient sur elle et depuis 1757, comme ses Mémoires en font foi, sa résolution était prise de se délivrer de son mari s'il la poussait à bout (2).

Elisabeth avait demandé en mourant au duc de Holstein de témoigner à son fils un peu plus de tendresse (3) .

(1) Affaires étrangères, voL LXIX, foL 47 et 53; Breteuil, 14 avril 1762.

(2) Mémoires, p. 301.

(3j La Cour de Hussie, p. 178. — Que l'enfant fût appelé prince impé-

Empereur, il ne s'occupa pas plus de Paul qu'avant son avènement. La seule fois qu'il vit son fils dans les trois premiers mois de son règne, ce fut pour assister à un examen sur ses études. L'examen terminé, il dit au prince Georges de Holstein-Gottorp : « Je crois, ma foi, que ce polisson en sait plus long que nous. » Pour témoigner sa satisfaction il voulait le nommer bas-officier des gardes. Panin obtint que cet honneur fût différé sous prétexte que l'enfant en prendrait vanité (1). Pierre III détestait Panin, le conseiller de Catherine et le gouverneur de Paul. Il n'osait cependant pas l'éloigner; il se contentait d'en parler avec mépris.

On était persuadé à la cour que si l'empereur parvenait à avoir quelque enfant mâle de sa maîtresse, Elisabeth Vorontsof, il le désignerait comme héritier à l'exclusion de Paul. Ce qui rassurait les esprits à cet égard, c'est qu'un soir Pierre, s'étant querellé avec sa maîtresse et lui ayant jeté à la tête » des injures que nos halles, disait Breteuil, fournissent rarement " , la Vorontsof, un peu prise de vin comme à son ordinaire, avait, dans un accès de fureur, reproché publiquement au tsar son impuissance (2). L'empereur qui, d'après les commérages de la cour, " ne se sentait pas les facultés requises pour faire souche » , reprit un projet qui avait autrefois agité sa tante et songea à déshériter Paul au profit d'Ivan VI. Le 5 avril 1762, il se met en voiture avec trois de ses favoris et va visiter

rial au lieu de grand-duc, c'était la seule chose qui parût importer au nouveau tsar. (Affaires étrangères, vol. LXII, fol. 188; Breteuil, 15 février 1762.) Sur cette question de titre^ cf. Vakdal, Louis XV et Elisabeth de Russie, p. 414.

(1) Archives Vorontsof, t. XXI, p. 42.

(2) Affaires étrangères, vol. LXVIII, fol. 178 et 188; Breteuil, 15 février 1762.

secrètement le jeune prince dans sa prison de Schliisselbourgf. La forteresse élève ses hautes et blanches murailles dans une petite lie de la Neva et laisse voir à travers ses gorilles la nappe lumineuse du Ladoga. Pierre III fait diner le prisonnier avec lui à la table du commandant de la citadelle. Il Fobserve, l'interroge avec curiosité, puis sympathie; il lui trouve « 1 air militaire » . De retour dans son palais il annonce à grand fracas qu'il veut rendre la liberté au prince Ivan, le marier à une princesse de Holstein-Beck et lui léguer son empire (1).

Il se rappelle à propos les accusations portées contre Catherine au moment de la naissance de Paul. Il mande Serge Soltikof à Pétersbourg, le reçoit avec des égards inattendus, le fait venir plusieurs fois dans son cabinet et tente de lui arracher le secret de la naissance du jeune prince. Soltikof laisse dire, écoute, se dérobe. Reconnaîtra-t-il que Catherine a eu des bontés pour lui? Le baron de Breteuil « croit M. de Soltikof assez Russe pour faire un pareil aveu, dans l'espoir de grandes récompenses ou la crainte de grandes peines, si la probité la plus commune l'engageait à se taire « . Pierre n'attend que la déclaration de Soltikof pour faire casser son mariage par le Synode et désavouer publiquement son fils. Mais l'ancien amant de Catherine ne répond pas aux espérances de l'empereur, et il finit par être envoyé en exil dans ses terres (2). a II se pourrait, ajoutait Breteuil, que si le tsar désire autant qu'on le soupçonne d'être débandasse du jeune grand-duc, il n'eût besoin

(1) Affaires étrangères, vol. LXIX, fol. 45 à 50 ; Breleuil, 14 avril 1762; Chakïereac, Voyage en Russie, t. II, p. 202.

(2) Affaires étrangères, même dépêche. — Cf. une dépêche du comte Briihl, envoyé de Saxe (Bilbassof, Istoriia Ekatierini vtoroï, t. II, p. 611).

d'aucune violence. » Paul était en effet toujours malade. Il souffrait « de vilaines écrouelles sous le menton » . On le soignait fort mal et il avait chaque jour des accès de fièvre (1).

Cependant le complot couvait. L'épouse humiliée ajjissait et préparait en toute hâte le coup de main militaire qui devait assurer son salut et celui de son fils. Le tsar avait, dit-on, épousé déjà en secret la Vorontsof et signé le manifeste qui l'élevait sur le trône, lorsque, le 28 juin 1762, éclata la révolution qui mit fin au régne et bientôt après à la vie de Pierre lll.

Cette révolution, les cours étrangères et les chancelleries l'avaient prévue. Qui porterait-elle au pouvoir? A Berlin, on opinait pour le jeune Ivan; à Versailles, pour le grand-duc Paul (2). Le comte Panin, Tchernichef et les principaux meneurs de la révolution n'entendaient point placer Catherine sur le trône; ils voulaient seulement qu'elle fût régente pendant la minorité de son fils (3). Panin souhaitait ardemment la déchéance de Pierre III et il y travaillait. Mais, s'il prêtait les mains au complot, c'était avec le dessein bien arrêté de remplacer l'empereur régnant par son pupille. Hanté d'idées libérales, il n'eût pas été fâché qu'à la faveur d'une longue minorité on pût fixer des limites à l'autorité tsarienne. Ambitieux, il était séduit par l'espérance d'employer pour lui seul le crédit dont il jouirait, en sa qualité de gouverneur, sur l'esprit du jeune souverain. Il se défiait de Catherine : il la connaissait assez pour se rendre compte que sous son règne il ne pourrait prétendre

(1) Affaires étrangères, même dépèche.

(2) Ici., vol. LXVIII, fol. 362; Choiseul au baron de Breteuil, 21 mars

(3) La Coin- de Russie, p. 197.

qu'à un rôle de premier commis. On assure que Panin ne persévéra point clans sa résolution et qu'au dernier moment il embrassa la cause de Catherine. « Ce que la raison n'avait pu faire, l'amour le fit, racontait notre ambassadeur à Pétersbourg^. Panin était amoureux fou de la princesse Dachkof. Cette jeune dame qui ne s'affiche point pour vestale, mais en qui l'ambition affaiblit tout autre sentiment, n'avait aucun {joùt pour Panin. Elle le traitait fort cavalièrement sur cet article et fortifiait ainsi la passion de M. le gouverneur. Enfin le sieur Odart, voyant que l'opposition de Panin était le seul obstacle à l'exécution du projet commun, conseilla à la princesse Dachkof d'être un peu moins sévère, et c'est la sagesse de ce conseil qui a fait une impératrice au lieu d'une régente (1). »

Que Panin, cédant à l'influence de cette remuante et bourdonnante personne, ait renoncé formellement à réclamer pour Paul la couronne impériale et que l'avènement de Catherine soit son œuvre, nous avons quelque peine à le croire. Ce qui paraît plus vraisemblable, c'est que Panin, sous l'empire d'un nouvel amour ou plutôt par l'effet de son indolence naturelle, se retira sous sa tente, abandonnant à d'autres le soin de conduire les événements. Sa prudence lui conseillait d'ailleurs de ne point s'engager à fond dans une aventure qui pouvait tourner mal. Catherine trouva des partisans plus résolus et dévoués uniquement à sa personne, des hommes à poigne, les frères Orlof, Potemkin, Passek. L'inertie de Panin (dont la charge de premier ministre allait être la récompense) favorisa leurs desseins; ils eurent leurs coudées franches et purent, sans tenir compte des droits du

(i) Affaires étrangères, vol. LXX, fol. 20; M. Bérenger, 16 juillet 1762. — Cf. RcLHiÈRE, Histoiî-e ou Anecdotes, p. 66.

grand-duc Paul, proclamer Catherine impératrice (1).

Les archives de Berlin que nous avons consultées ne contiennent aucun document de nature à éclairer d'un jour nouveau la révolution de 1762 qui a été hien des fois racontée (2). Un des conjurés, Passek, est arrêté; les autres, pour sauver leur tête, risquent la partie. Catherine s'échappe un matin du château d Oranienbaum et, conduite par Alexis Orlof, va soulever la capitale. Elle arrive devant les casernes qui s'ouvrent à sa voix. Les soldats de la garde, à peine vêtus et encore endormis, se précipitent, l'entourejit et lui jurent obéissance devant leurs prêtres accourus la croix à la main. « Il y en eut bien, ditRulhière, qui voulaient proclamer l'impératrice régente » . Orlof vint à eux et leur dit « qu'il ne fallait ^ pas faire l'ouvrage à demi, risquer des supplices, pour avoir un jour à recommencer, et que le premier qui prononcerait le mot de régence, il le poignarderait de sa \ main. » L armée tout entière se groupe autour de la souveraine; la cour, le peuple se résignent à changer de maitre et Catherine reçoit dans l'église ]^otre-Dame-de- Kazan le serment de fidélité de ses nouveaux sujets.

Le grand-duc Paul n'avait pas suivi sa mère à Oranienbaum; il était resté, sous la garde de Panin, au Palais d'été. Au moment d'entrer dans l'église de Kazan, l'impératrice se souvient de lui et l'envoie quérir. Des gardes à cheval, suivis de quelques chariots de munitions, courent au palais, " sans être ni peignés, ni ayant chapeau. " Un officier, avec une escorte nombreuse,

(1) Sur la préparation du complot et le rôle de Panin, voir Waliszewski, te Roman d'une impératrice, p. 159 et suiv.

(2) Les documents contemporains sont fort importants. ^Voir la bibliographie de Rambaud dans son Recueil des Instructions aux ambassadeurs, t. IL p. 195.) — Parmi les travaux modernes, il faut citer surtout ceux de MM. Siémievski, Bilbassof et Waliszewski.

pénètre dans Tappartemeiit de Paul. L'enfant, va^^uement instruit des périls dont Pierre III menaçait ses jonrs, s'éveille, environné de soldats; il a peur. Panin, sans parvenir à le rassurer, le prend dans ses bras et l'emporte. Bientôt on voit sortir du palais, par la porte du jardin, « un vieux carrosse à quatre chevaux mal en ordre, avec deux cochers et un laquais en livrée " ; cinq cents gfardes, commandés par le colonel Mélessino, l'accompag^nent. Le carrosse transporte à l'église l'enfant « en bonnet de nuit et déshabillé » , son gouverneur Panin et le chambellan Tiéplof. Pendant que les prêtres posent solennellement sur la tête de Catherine la couronne impériale, Paul récite une formule de serment. A l'issue de la cérémonie, on le fait monter dans une voiture tirée par deux pauvres chevaux blancs. Il arrive au « palais neuf de pierre » où l'impératrice le rejoint. Elle le présente sur un balcon aux soldats et au peuple. Les acclamations redoublent de vigueur, et tous les bonnets de la foule sont à la fois jetés en l'air (1).

Tiéplof improvise un manifeste. A ce moment, s'il faut en croire certains bruits, Panin aurait eu le courage d'élever la voix pour défendre les droits de son pupille. Contre toute attente, il aurait eu gain de cause et Catherine se serait résignée à prendre l'engagement de ne régner que jusqu'à la majorité de son fils. L'acte, déposé aux archives du Sénat, aurait été dans la suite retiré par les Orlof et détruit. En l'absence de documents dignes de foi, on a peine à croire à cette tardive intervention de Panin : il avait assez de clairvoyance pour juger la partie perdue, et trop de bon sens pour se méprendre sur la valeur des

(1) Archives Vorontsof, t. XXV, p. 256-260; Rui.hière, p. 95.

engagements que Catherine aurait contractés en plein triomphe (1).

On connaît le mot de Frédéric IJ : « Pierre III s'est laissé détrôner comme un enfant qu'on envoie se coucher. » Pierre pénétre dans l'appartement d'où sa femme s'est évadée au petit jour. <> Il ne trouve que les bijoux et l'habit de gala pour le lendemain. Il demande où elle est; le valet de chambre lui dit qu'il la croit au jardin (2). » Le malheureux empereur fouille anxieusement le parc d'Oranienbaum, pendant que l'orage gronde à Pétersbourg. Il a conscience du péril. 11 veut se réfugier derrière les remparts de Kronstadt et s'embarque à la nuit tombante sur une galère avec la Yorontsof tout en larmes. La garnison ne reconnaît plus son empereur et menace de couler la galère. Pierre rebrousse chemin, revient à Oranienbaum et, pris à la gorge par la terreur, signe son abdication. Il demande en grâce à Catherine qu'elle lui laisse « sa bible, sa belle et deux favoris » . Elle ne l'écoute pas. On le traîne à Pétersbourg et de là au château de Ropcha, sous le commandement d'Alexis Orlof et de « quatre officiers choisis » . Douloureux voyage! " Sur la route, écrivait un témoin, il n'y a sorte d'infamies que le peuple ne lui ait dit, et, sans la forte escorte, on l'aurait maltraité (3). »

On ne peut se défendre d'un sentiment de pitié devant la sinistre aventure de ce monarque, disparaissant mystérieusement dans le décor d'une tragédie barbare. Sa déchéance n'a pas contenté la colère de ses ennemis. Il meurt, empoisonné ou étranglé, qui saura jamais par

(1) Waliszewski, le Roman d'une impératrice, p. 179.

(2) Archives sccrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 64, extrait d'une lettre de Saint-Pétersbourg du 13 juillet 1762.

(3) Archives de Berlin, même lettre.

L'ENFAÎNT ET LES DRAMES DE LA COUll 35

quelle main? Les murs de Ropcha n'ont point dévoilé leur secret. Si mal édifiée qu'elle soit sur le fait matériel, l'histoire est assez instruite pour accuser Catherine ; elle n'est dupe ni des larmes de l'impératrice, ni du manifeste qui annonçait au peuple que Pierre III avait succombé à " un accident hémorroïdal m compliqué «d'un transport au cerveau » et que, " pour ne point manquer à son devoir de chrétienne et au saint commandement par lequel nous sommes oblig^és à la conservation de la vie de notre prochain « , son auguste épouse lui avait envoyé un médecin (1). Catherine a voulu et préparé la mort de Pierre III.

Quel trouble de tels spectacles ne devaient-ils pas jeter dans Tàme de Paul enfant;, et quelle fermeté précoce il lui aurait fallu pour en supporter l'angoisse sans fléchir! Les rumeurs sinistres que l'on colportait dans la capitale arrivaient jusqu'à lui, au fond du palais plein d'ombres où s'était écoulée son enfance comprimée, menacée. Une lumière se faisait dans sa petite âme : il devinait qu'à la place de ce qu'on lui avait raconté de la mort de son père, il fallait mettre autre chose qu'il pressentait et qu'il ignorait. Au dedans de lui-même il accusait sa mère, et le soupçon commençait à faire sur Paul son travail meurtrier. Le drame de Ropcha sera le fond ténébreux de sa vie. Dans ses longues années de solitude et de désœuvrement, la douloureuse énigme reparaîtra sur sa pensée ; et souvent, sur les lugubres steppes de neige qui étreignent en hiver les environs de Pétersbourg, il verra se lever l'ombre de Pierre III, comme le spectre d'un père assassiné apparaissait à Hamlet sur la terrasse d'Elseneur (2).

(1) Archives Vorontsof, t. XIX, p. 165.

(2) Entre la destinée de Paul et celle du prince de Danemark il y a des rapports que saisissaient, il y a plus d'un siècle, les contemporains de

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