CHAPITRE III
L'AlIemag^ne, république de maisons souveraines, élevait quantité de princesses également propres à recevoir tous les dogmes et à partager tous les trônes. Cette riche pépinière était périodiquement visitée par de galants explorateurs, agents de la diplomatie officielle ou de la diplomatie secrète, qui prenaient des notes sur les sujets d'élite, les désignaient au choix des différentes cours de l'Europe et négociaient des mariages. Le rôle était si flatteur que tout le monde l'enviait. Le baron d'Assebourg y réussit à merveille. Fatigué de servir obscurément le Danemark, sa patrie, effrayé de l'importance démesurée qu'acquérait Struensée à la cour de Christian et prévoyant la chute de Bernstorf, son protecteur, le baron d'Assebourg offrit, en 1769, ses services à Catherine. Il lui persuada que le moment était venu de s'occuper du mariage de Paul : pourquoi attendre que le prince eût un peu de barbe au menton? L'impératrice chargea l'habile Danois de faire une tournée dans les petites cours protestantes de l'Allemagne et de chercher
une femme qui pût convenir à son fils (1). Si notre homme n'avait pas su à merveille quelles considérations devaient le guider dans son choix, il aurait pu se renseigner auprès de notre chargé d'affaires, le remuant abbé Guyot que Catherine avait surnommé M. le surchargé :
" On ne désirerait point, écrivait ce diplomate, que cette princesse fut d'une maison trop considérable par son influence; on voudrait surtout que sa personne fût incapable de donner au grand-duc d'autres exemples et d'autres conseils que ceux de la soumission. On lui pardonnera d'être jolie, ajoutait le malicieux abbé; mais l'esprit serait un titre d'exclusion; aussi celle qui aspirera à ce mariage ne doit en avoir que pour savoir bien le cacher (2) » D'Assebourg se mit en campagne : on lui assura une pension annuelle de 4,000 roubles et on lui promettait, s'il réussissait dans sa mission, de l'employer auprès de la jeune cour « comme une personne de confiance, capable de donner de bons conseils à un jeune ménage (3) » .
Le baron voyagea beaucoup, envoya à Pétersbourg lettres sur lettres, rapports sur rapports, et put se piquer de bien gagner ses gages. Par la dépense et par l'esprit il réussit à s'introduire en tous lieux. Sur chaque princesse d'Allemagne il se livra à de délicates et minutieuses enquêtes, s'insinuant avec tact dans les bonnes grâces du père et de la mère, interrogeant les gens de cour et sachant par quelques complaisances bien placées se ménager l'indiscrétion des gouvernantes, des précepteurs
(1) AssEBOHG, Denkwûrdigheiten, p. 245 et suiv.
(2) Affaires étrangères, vol. LXXXI, fol. 234; l'abbé Guyot, 15 juillet 1767.
(3) AssEBURG, Denkwûrdigkeiten, p. 257; Sbornik, t. CIX, p. 621, dépêche de Lobkovitz à Kaunitz.
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et des familiers de tout genre. Ses informations, puisées aux sources les plus intimes et les plus sûres, étaient souvent satisfaisantes. Aussi Catherine n'avait-elle que l'embarras du choix. Elle se comparait gaiement « à l'àne de la fable qui mourait de faim entre plusieurs bottes de foin, parce qu'il ne pouvait se déterminer laquelle il entamerait (1) ».
Elle hésitait d'autant plus qu'aux combinaisons suggérées par son émissaire elle opposait dans son esprit un autre projet d'alliance, conçu par elle et qui offrait bien des avantages. Le petit empereur Ivan VI, qui avait si tragiquement perdu la couronne en 1741 et la vie en 1764, avait laissé deux sœurs qui végétaient tristement à Kholmogory, dans le gouvernement d'Arkhangel, sous la garde de leur père, le vieux prince Antoine de Brunswick. Pourquoi ne pas marier Paul à l'une de ces princesses? Ce serait donner une réparation éclatante à ces augustes victimes des révolutions passées; et qui sait? peut-être cette considération avait-elle prise sur l'impératrice. Bien mieux, ce serait unir par des liens nouveaux et puissants les deux branches de la dynastie des Romanof qui s'étaient durant un demi-siècle disputé le pouvoir, l'une issue de Pierre le Grand et l'autre, de son frère Ivan. Ce mariage détruirait bien des germes de dissensions. Sans doute la plus jeune des princesses de Brunswick avait depuis longtemps coiffé sainte Catherine, alors que Paul comptait à peine dix-sept ans : mais qu'importait la disproportion d'âge? L'impératrice songea sérieusement à cette union. A un moment même le bruit circula que " deux carrosses, des équipages, de la vaisselle, un train proportionné à quelqu'un de très important » avaient
(1) Sbornik, t. XIII, p. 61.
quitté la capitale, fait mine quelque temps de se diriger sur Moscou, puis rebroussé chemin et gagné Arkhangel. On annonçait partout la prochaine arrivée du prince Antoine et de ses filles (1). On ne vit rien venir, et il ne fut bientôt plus question des malheureux exilés de la mer Blanche. Cependant le baron d'Assebourg séchait d impatience, et certaines princesses allemandes autant que lui, pour le moins. Enfin, au commencement de 1771, Catherine, ayant lu et relu les dossiers de son homme d'affaires, passa résolument au choix et, sans en souffler mot à son fils, désigna la princesse Louise de Saxe-Gotha. On suggérerait à la mère l'idée d'entreprendre le voyage de Russie avec ses deux filles; inutile de lui dire pourquoi. « Le pis, écrivait Catherine, le pis pourrait être, si le guignon s'en mêlait et qu'aucune des deux ne nous convint. Alors que pourrait-elle perdre? Elle v gagnerait une dot pour ses filles, à la faveur de laquelle elle les établirait ailleurs. Au reste, les frais du voyage ne la ruineraient point, puisque ces frais lui seraient remis d'ici et qu'elle pourra garder l'incognito jusqu en Russie où elle sera défrayée (2). » Quatre mois se passèrent sans que d'Assebourg donnât de ses nouvelles. Il avait découvert « dans le personnel et le caractère des princesses de Saxe des défauts remarquables et de conséquence qu'il n'avait pu pénétrer dans ses premières recherches » . A la suite d une nouvelle enquête il trouva la princesse Louise " fort changée au préjudice de ses traits et de sa figure » , et, au mois de mai, il écrivit qu'il valait mieux ne plus songer à elle. Catherine le félicita d'avoir si judicieusement arrêté ses démarches (3).
(1) Affaires étrangères, vol. LXXXVII ; Sabatier de Cabres, 17 août 1770.
(2) Sboruik, t. XIII, p. 64.
(3) Ici., t. XIII, p. 82 et 90.
C'est alors qu'elle dirigea ses vues sur Wilhelmine de Hesse-Darmstadt. Cette jeune fille lui avait été décrite « comme un chef-d'œuvre de la nature » . Mais Catherine savait que la perfection n'est pas de ce monde et ne se laissait pas tourner la tête par ces élog^es sans doute exagérés. Ce qui prétait matière à de sérieuses objections, c'est que Wilhelmine avait une nichée de frères et de sœurs. L'impératrice songeait avec frayeur que toute une famille, père, mère et huit enfants, allait lui tomber sur les bras, la ruiner en dots et en pensions. Mais où trouver une princesse allemande qui ne fût chargée de frères et de sœurs? La princesse de Wurtemberg, également proposée par d'Assebourg, en avait onze : Wilhelmine coûterait encore moins cher (1) .
W^ilhelmine eut, pour plaider sa cause, un avocat qui avait la langue bien pendue, un personnage tour à tour sérieux et bouffon, qui aimait à jouer, ne fût-ce que dans l'antichambre, le négociateur et l'homme important et qui cherchait depuis longtemps une occasion de s'insinuer dans les bonnes grâces de l'impératrice du Nord. Melchior Grimm, passant en 1 769 à la cour de Darmstadt, avait trouvé Wilhelmine jolie et pleine de raison et s'était occupé dès lors de la pourvoir d'un mari. Il ambitionna de lui faire épouser le grand-duc Paul et, le projet conçu, il y tint par toutes les fibres de son orgueil. On l'entendit partout célébrer les louanges de Wilhelmine, parler de sa beauté, de sa grâce, de » ses yeux bien fendus » et de « ses cheveux bien plantés » sur un ton d'enthousiasme quelque peu comique. Si d'aventure on accusait devant lui la princesse d'être violente et d'avoir des mouvements
.(1) Sboniik, t. XIII, p. 91-92.