SCÈNE VI
MARGUERITE, PAUL
MARGUERITE, à la povte qui Sépare les deux chambres.
Adieu, Achard ! j'ai voulu venir moi-même ; qui sait maintenant quand je pourrai vous revoir?
Elle va pour sortir par la porte du fond.
Marguerite! {Elle se retourne étonnée; mais fait un second mouvement pour sortir. ) Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?
MARGUERITE
Il est vrai que vous avez prononcé mon nom, monsieur; mais je ne pouvais penser... ne vous connaissant pas...
PAUL
^ Mais je vous connais, moi; je sais que vous êtes malheureuse; je sais que vous n'avez pas un cœur où verser votre peine, pas un bras à qui demander un appui.
MARGUERITE
Vous oubliez celui qui est là-haut, monsieur.
PAUL
Et, si loin de l'oublier, je me croyais envoyé par lui; si je vous disais : Marguerite, je suis votre ami, votre ami dévoué?
MARGUERITE
Je vous demanderais, monsieur, quelle preuve vous pouvez me donner de cette amitié et de ce dévouement?
PAUL
Et si je vous en donnais une?
MARGUERITE
Laquelle î
PAUL
Irrécusable î
MARGUERITE, avec espoîr.
Oh! alors!...
PAUL
Vous portez au bras gauche un bracelet. ..
MARGUERITE
Qui vous l'a dit?
PAUL
Le bracelet se ferme avec un cadenas dont la clef est cachée dans une bague.
MARGUERITE
Oh! mon Dieu!
PAUL
â\y a un homme à qui vous ave« Jtud, â«B
MAGASIN THEATRAL
vno nuit de désespoir et d*adieu, que tant que cette bague ne vous serait pas rendue...
MARGUERITE
Je ne serais à personne... Eh bien?...
PAUL
Connaissez-vous cette bague?
miséricorde I il est mort l
PAUL
Marguerite, il est vivant, il vous aime.
MARGUERITE
S'il est vivant, sMl m'aime, comment cette bague est-elle entre vos mains?
PAUL
Exilé, proscrit, il a pensé qu'il était de sa délicatesse de vous offrir de vous rendre la liberté, de disposer de votre cœur.
MARGUERITE
Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour lui, elle ne doit aimer plus que cet homme et n'appartenir jamais qu'à Dieu I
PAUL
Marguerite, vous êtes un ange.
MARGUERITE
Dites-moi, vous Pavez donc vu ?
PAUL
C'est moi qui fus chargé de le déporter à Gayenne : pendant la traversée, il me dit tout et je vis que l'on m'avait fait l'instrument de la vengeance et non de la justice ! Alors, je pensai que la Providence m'avait choisi pour être le juge des juges; Lusignan est exilé, mais libre, et il attend à Nevr-York le résultat des démarches que ses amis à cette heure ont déjà faites à la cour.
MARGUERITE
Et vous croyez obtenir sa grâce?
J'ai obtenu mieux que cela.
MARGUERITE
Laissez-moi baiser vos mains, monsieur.
PAUL
Venez dans mes bras, Marguerite, vous êtes une sainte jeune fille.
MARGUERITE
Vous ne me méprisez donc pas?
PAUL
Marguerite, si j'avais une sœur, je prierais Dieu qu'elle vous ressemblât.
MARGUERITE
Vous auriez une sœur bien malheureuse!
PAUL
Peut-être.
MARGDKRITB.
Oh t VOUS ne savez pas T
PAUL
Ditet.
MABGUERITS.
M. de Leetoure doit être arrivé à cette heure.
Je le sais.
MARGUERITE
Ce soir on signe le contrat.
PAUL
Et vous le signerez ?
MARGUERITE
Us me forceront.
PAUI,
Ne vous seutez-vous pas la force derésitterT
MARGUEIVITE.
Je me sens la force de mourir.
PAUL
Pauvre enfant 1
MARGUERITE
A qui voulez-vous que je m'adresse? qui voulezvous que je prie? qui voulez-vous que j'implore, mon frère? Dieu sait si je lui pardonne, mais il ne peut me comprendre; ma mère I Oh ! monsieur, vous ne la connaissez pas ma mère : c'est une femme d'une vertu sévère, d'une volonté inflexible, et lorsqu'elle a dit : Je le veuxl il n'y a plus qu'à pleurer et à obéir. Mon pèrel vous ne savez peut-être pas, monsieur? il est insensé, il a perdu la raison, et avec elle, tout sentiment d'amour paternel ..il y a dix ans que je ne l'ai vu, mon père ; il y a dix ans que je n'ai pressa ses mains tremblantes, que je n'ai baisé ses cheveux blancs. Il ne sait plus s'il a un cœur, s'il a des enfans, s'il a une fille... il ne me reconnaîtra pas, et, me reconnût-il , eût-il pitié de moi , ma mère lui mettra une plume entre les mains, lui dira : Signez, je le veux I et il signera, le pauvre et faible vieillard, et Marguerite sera condamnée.
PAUL
Marguerite, je serai à la signature de ce con^' trat.
MARGUERITE
Et qui VOUS introduira au château?
PAUL
J'ai un moyen.
MARGUERITE
Oh I mon frère est brave, emporté ; son ambition s'ouvre un avenir par mon mariage... Ohl monsieur 1 monsieur!
PAUL
Votre frère m'est aussi sacré que vous-même, ne craignez rien !
MARGUERITE
Vous me faites frémir.
PAUL
Que comptez-vous faire avec Leetoure? -' "^
MARGUERITE
Lui demander un entretien.
PAUL
Et dans cet entretien?
Lui tout dire.
PAUL, inclinant un genou.
Laissez-moi vous adorer.
MARGUERITE
Monsieur...