‹ Paul Jones, drame et cinq actesChapitre 16 sur 40 · LECTOURE, MARGUERITE · texte numérisé non relu

LECTOURE, MARGUERITE

LECTOURE

Pardon, mademoiselle, c'était à moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule crainte d'être indiscret...

MARGUERITE

Jevous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron, et elle m'enhardit encore dans la confiance que j'ai en vous.

LECTOURE

Quelle qu'elle soit, cette confiance m'honore, et je tâcherai de m'en rendre digne. {À part)

Sur mon amc, Emmanuel a raison, elle est charmante I

MARGUERITE

C'est que ce que j'ai à vous dire, monsieur le baron... pardon, mais je ne suis pas maîtresse...

Elle chancelle et cherche une chaise pour s'appuyer. LECTOURE.

Bon Dieu I mais c'est donc une chose bien difficile? ou sans m'en douter, aurais-je l'air bien imposant? (// lui prend la main.) Parlez... comment, mais ce n'est pas assez d'une figure adorable... des mains charmantes, des mains royales! MARGUERITE, retirant sa main.

J'espère, monsieur le baron, que ce sont des paroles de pure galanterie?

LECTOURE

Non, sur l'honneur, c'est la vérité.

MARGUERITE

Et que même, pe'nseriez-vous ce que vous dîtes, ce ne seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un plus grand prix...

LECTOURE

Si fait, je vous jure.

MARGUERITE

J'espère que vous regardez le mariage comme une chose grave? ;

LECTOURE. ""'

C'est selon, si je prenais une douairière, par exemple...

MARGUERITE

Enfin, monsieur, pardon, si je me suis trompée; mais j'ai pensé parfois que vous vous étiez fait, sur l'union projetée entre nous, des idées de réciprocité de sentimens.

LECTOURE

Jamais... non, jamais, depuis que je vous ai vue, surtout, je n'ai espéré être digne de votre... comment dirai-je? de votre amour. Mais mon nom, ma position sociale, me rendent digne sinon de votre cœur, du moins de votre main.

Mais comment, monsieur, comment séjîaïÊis-. vous l'un de l'autre?

LECTOURE

Mais les trois quarts des mariages se font ainsi. On épouse... l'homme, pour avoir une femme; la femme pour avoir un mari : c'est une position, un arrangement social ; que voulez-vous que les sentimens et l'amour aient à faire dans tout cela?

MARGUERITE

Pardon, je m'explique peut-être mal ; la timidité d'une jeune fille en parlant d'un pareil sujet...

LECTOURE

Point, vous parlez comme Clarisse Harlowe ; et c'est clair comme le jour, et je comprends trèsbien.

MARGUERITE

Comment, monsieur, si, en descendant au fond de mon cœur, si, en interrogeant mes sentimenf* j'y voyais l'impossibilité d'aimer jamais .^^

LECTOURE

II ne faudrait pas me le dire:

MARGUERITE

Et pourquoi ?

Parce que... parce que... c'est trop naïf.

MARGUERITE

Et si je ne vous le disais point par naïveté, si je vous le disais par délicatesse, si j'ajoutais... monsieur, et que la honte de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire, que j'ai aimé, que j'aime encore?

LECTOURE

Quelque petit cousin, n'est-ce pas? c'est une race maudite, qui se fourre partout, et qui nous écorne toutes nos femmes en jouant au furet du bois joli, ou à la toilette de madame. Maison sait ce que c est que ces sortes d'attachement: il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des vacances^ ne rentre au couvent avec une passion dans le cœur.

MARGUERITE

Malheureusement pour moi, je ne suis plus une pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attacheraens enfantins. Lorsque je parle à ^'l'\omme qui me fait l'honneur de solliciter ma 'h'.'d'm, de mon amour pour un autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond, éternel; d'un de ces amours qui creusent leur trace dans le cœur et leur passage dans la vie.

LECTOURE

Diable; mais c'est de la bergerie, cela... voyons, est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir ?

MARGUERITE

Oh î c'est l'être le meilleur, le plus dévoué.

Je ne parle pas des qualités du cœur; il les a toutes, c'est convenu... je vous demande s'il est (le noblesse, s'il est de race... si une femme peut... lavoucr enfin... sans faire tort à son mari?

MARGUERITE

SoiT père, qu'il a perdu encore jeune, était conseiller à la cour de Rennes.

LECTOURE

Noblesse de robe, j'aimerais mieux autre chose; mais enfin tout le monde n'a pasle bonheur du duc de Lon^ueville, qui choisit lui-même les amansdc sa femme.Pardon, voilà... il laissera passer six mois pour les convenances, mettra ses connaissances en quête pour quelque charge àla cour, se fera présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.

MARGUERITE

Je ne vous comprends pas, monsieur I

LECTOURE

C'(!st pourtant limpide, ce que je vous dis : vous avez des engagcmens de votre côté, j'en ai du mien, cela ne doit pas empocher une union convenable sous tous les rapports de s'accomplir, et, une fois accomplie, eh bien, il faut la rendre toérable.

MARGUERITE , veculant.

Pardon, monsieur, j'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être; mais je ne croyais pas encore mériter une pareille injure... Oh! oh I le rouge de la honte me monte au front plus encore pour vous que pour moi. Oui, je comprends, un amour apparent et un amour caché, le visage du vice et le masque de la vertu ; et c'est à moi, à la fille de la marquise d'Auray, qu'on propose ce marché honteux, avilissant, infâme I Oh! il faut donc que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien perdue!

Elle tomLe sur une chaise et cache son visage dans ses mains.

LECTOURE, appelant.

Emmanuel?

Emmanuel entre.

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