‹ Paul Jones, drame et cinq actesChapitre 30 sur 40 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

ACHARD, seul.

Le prêtre et le médecin sont occupés près du marquis. Ainsi Dieu nous appelle en même temps pour rendre le même compte : c'est justice céleste !.. Mais est-ce justice humaine de me laisser mourir sans secours et sans consolation, et ne pourrions-nous partager?... Lui, qui craint la mort, garderie médecin; et à moi, qui suis las de la vie, m'envoyerl e prêtre?... Mais le prêtre... le prêtre t. .. il aurait entendu la confession; il

aurait reçu les papiers I et la marquise!... Ohl c'est elle, c'est cette femme ^qui me fait une mort solitaire et désespérée comme ma vie!... Quelques paroles de paix auraient cependant fait descendre tant de tranquillité sur ma dernière heure 1... et l'adieu d'une voix consolatrice eût rendu si facile le passage de cette existence à l'autre I... {Il renverse la tête.) Dieu ne le veut pas ; résignons-nous à ia volonté de Dieu l

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SCEINE III.

ACHARD, PAUL, entrant vivement et arrivant près d' Achard.

PAUL

Mon pèrel

ACHARD

Oh I c'est toil je n'espérais plus te revoir.

Avez-vous pu penser que, dès que j'apprendrais votre état...

ACHARD

Hais je ne savais où te cb'îrcher, moi, où te faire dire...

PAUL

J'étais au château : j'ai tout appris, et Je siii^ accouru. Mais comment êtes-vous seul, ici, saris secours?

ACHARD

Ils m'ont refusé un médecin, ils m'ont refusé un prêtre I

PAUL

Je puis monter à cheval, et dans une heure.

ACHARD

Dans une heure il serait trop tard. D'ailleur», je le sens, un médecin mainlenaut serait inutile un prêtre seul...

MAGASIN THEATRAL

PAUL

Père, je ne puis le remplacer, je le sais, dans ses fonctions sacrées ; mais nous parlerons de Dieu ensemble, de sa grandeur, de sa bonté.

Oui j mais terminons d'abord avec les choses uv, la terre, pour ne plus penser qu'à celles du wî .. On dit que, comme moi, le marquis se meurt?

PAUL

Om le dit.

ACHARD

y- iyx sais qu'aussitôt sa mort, les papiers ren- - "^ xw'rmés dans cette armoire devaient t'étre remis?

PAUL

Je le sais.

ACHARD

Si je meurs avant lui, si je meurs sans piètre, à qui confier ce dépôt ? ( Lui montrant sous le chevet de son lit une clef. ) Tu prendras cette "^ c'ief; elle ouvre cette armoire; tu y trouveras «ne cassette ; tu es homme d'honneur... jure-moi que tu n'ouvriras cette cassette que lorsque le marquis sera mort.

PAUL

Je vous le jure.

ACHARD

C'est bien I Maintenant je mourrai tranquille.

PAUL

Vous le pouvez ; car le fils vous tient la main dans ce monde, et le père vous la tend dans le ciel.

Crois- tu qu'il sera content de ma fidélité?

PAUL

Jamais roi n'a été obéi pendant sa vie comme il l'a été après sa mort.

ACHARD

Oui, je n'ai été que trop exact à suivre ses commandemens. J'aurais dû ne pas souffrir ce duel... j'aurais dû me refuser à en être le témoin. Écoute, Paul, voilà ce que je voulais dire à un prêtre; car c'est la seule chose qui charge ma conscience ; écoute : il y a des momens de doute, où j'ai regardé ce duel solitaire comme un assassinat 1... Alors, alors, comprends-tu? je ne serais pas témoin, mais complice !

PAUL

Mon père, je ne sais si les lois de la terre sont toujours d'accord avec les lois du ciel, et si l'honneur, selon les hommes, est la venu selon Dieu. Je ne sais si notre église ennemie du sang permet que l'offensé tente de venger lui-même son injure sur l'offenseur, et si, dans ce cas, le jugement de Dieu dirige toujours ou la balle du pistolet, ou la pointe de l'épée. Ce sont là de ces questions qu'on décide non pas avec le raisonnement, mais avec la conscience. Eh bien l ma ccascience me dit qu'à ta place j'aurais fait ce que tu as fait. Si la conscience qui me trompe t'a t-cmpé aussi, plus qu'un autre j'ai droit de te pardonner, moi, et en mon nom, et en celui de mon père, je te pardonne.

ACHARD

Merci : voilà des paroles comme il en faut à l'amc d'un mourant. Un remords est une terrible chose, vois-tu; un remords conduit à douter de Dieu, parce qu'en doutant de Dieu, on doute de la punition.

Écoute, moi aussi, j'ai souvent douté; car, isolé et perdu comme je l'étais dans le monde, sans famille et sans appui sur la terre, je cherchais un soutien en Dieu, je demandais à tout ce qui m'entourait une preuve de son existence, et je disais : Si je savais où trouver la tombe de mon père, je l'interrogerais.

ACHARD

Pauvre enfant î

PAUL

Alors, je me suis dit: Cherchons Dieu dans l'œuvre deDieul... Dès ce moment a commencé pour moi cette vie errante qui restera un mystère éternel entre le ciel, la mer et moi. Elle m'a égai é dans les solitudes de l'Amérique; car je pensais qu'un monde plus nouveau devait être plus près de Dieu. Et là, souvent dans ces forêts vierges, où le premier parmi les hommes, peut-être j'étais entré, sans autre abri que le ciel, sans autre couche que la terre, abîmé dans une seule pensée, j'ai écouté ces mille bruits divers de la ->ature

qui s'endort ou du monde qui se réveille,

temps encore je suis resté sans comprendre cette langue inconnue, que forment en se mêlant ensemble le murmure des fleuves, la vapeur des lacs, le bruissement des forêts et le parfum des fleurs... Enfin peu à peu se souleva le voile qui couvrait mes yeux et le poids qui oppressait mon cœur ; et dès lors, je commençai à croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crépuscule n'étaient qu'une hymne universelle, par laquelle les choses créées rendaient grâces au Créateur 1... Alors j'ai cherché sur l'océan ce reste de conviction que me refusait la terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'océan, c'est l'immensité 1 L'océan, c'est ce qu'il y a de plus large, de plus fort et de plus puissant après Dieu 1... L'océan, je l'ai entendu rugir comme un lion irrité ..';;tri37Tiia'>^oTx de son maître, se coucher comme un chien soumis. Je l'ai senti se dresser comme un géant rebelle, qui veut escalader le ciel; puis, sous le fouet de l'orage, se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu croisant ses vagues avec l'éclair et essayant d'éteindre la foudre avec son écume ; puis s'aplanir comme un miroir, et réfléchir jusqu'à la dernière étoile du ciel. Sur la terre, j'avais reconnu l'existence; sur l'occai., je reconnus le pouvoir. Dans la solitude, j'avais entendu la voix du Seigneur ; mais, comme Ézéchiel, je le vis passer dans la tempête I Dès lors, le doute fut chassé de mon cœur; je crus, et je

priai I

ACHARD, s' agenouillant y les mains jointes, et priant à demi-voix.

Je crois en Dieu père tout puissant, créateur du ciel et de la terre I

PAUL, continant.

Ce n'est point ainsi qu'un prêtre t*eût parlé, mon pèro î je t'ai parlé en marin, et avec une Yoix plus habituée à prononcer des paroles de mort que des mots de consolation : pardonnemoi !...

ACHARD

Tu m'as fait croire et prier comme toi ; qu'aurait fait de plus un prêtre 7 {Il marche vers son lit, appuyé sur Paul. ) Ce que tu m'as dit est grand I... laisse-moi penser à ce que tu m'as dit. [Se mettant sur son lit.) Quand je me sentirai mourir, je t'appellerai.

PAUL, tirant les rideaux sur lui.

Et sois tranquille, je serai là.

1 1 s'asslrcl sur une chaise au pied du lit, et reste un instant ahsoiLo dans ses pensées; tout-Woup on entend an <l(liors le nom de Paul.

MARGUERITE, du dehors.

Paul !

PAUL, levant vivement la tête.

Qui m'appelle ?

MARGUERITE, près de la porte en dehors. Paul!

PAUL, s^élançant vers la porte.

C'(;st sa voix '. ( Il ouvre la porte et trouve Mar- (jueriie échevelée et agenouillée. ) Qu'as-tu? dis?

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