SCENE V
Les mêmes , LA MARQUISE.
Le théâtre est dans l'obscurité'; la marquise entre lentement
tire la porte derrière elle, la ferme à clef, et, sans voir
. Paul et Marguerite, traverse la première cKamLre, en-
I tre dans la seconde et s'arrête au pied du lit d'Achard.
ACHARD, ouvrant un des côtés du rideau. Qui est là ?
LA MARQUISE, ouvrant Vautre.
Moi.
Vousl et que venez-vous faire au lit d'un mourant 7
LA MARQUISE
Je viens lui proposer un marché
ACHARD
Pour perdre son ame, n'est-ce pas?
LA MARQUISE
Pour la sauver 1 Achard, tu n'as plus besoin que d'une chose en ce monde : c'est d'un prêtre.
ACHARD
Vous m'avez refusé celui du château.
<„ ,,, l'A MARQUISE.
pi tu lé veu;c, dans cinq minutes il sera ici.
ACHARD
Faiteô-le donc venir; mai& hâtez-vous.
LA MARQUISE
Mais si je te donne la paix du tiel, medonneiastu la pai.v de la terre, dis ?
ACHARD
Que puis-je pour vous?
LA MARQUISE
Tu as besoin d'un prêtre pour mourir, tu sais ce dont j'ai besoin pour vivre 1
Vous voulez me fermer le ciel par un parjure!
LA MARQUISE
Je veux te l'ouvrir par un pardon.
ACHARD
Je l'ai reçu.
LA MARQUISE
Et de qui?
ACHARD
De celui-là seul qui avait le droit de me le donner.
LA MARQUISE, avec ironie.
Morlaix est-il descendu du ciel !
ACHARD
Non; mais il avait laissé un fils sur la terre.
LA MARQUISE
Tu l'as donc revu aussi, toi?
ACHARD
Oui.
LA MARQUISE. .
Et tu lui as tout dit?
ACHARD
Tout.
Et les papiers qui constatent sa naissance?
ACHARD
Le marquis n'était pas mort : les papiers sont là.
LA MARQUISE
Achard! {tombant à genoux) Achard I tu auras pitié de moi 1
ACHARD
Vous à genoux devant moi, madame 1
LA MARQUISE
Oui, vieillard, oui, je suis à genoux devant toi, et je te prie, et je t'implore 1 car tu tiens entre tes mains mourantes l'honneur d'une des plus nobles^,, familles de France 1 ma vie pA&séG, ma^t^l, 'S venir ; ces papiers, c'est moi, c'est plus que moi, c'est mon nom, celui de mes enfansi et tu sais ce que j'ai souffert pour garder ce nom sans tache? Crois-tu que je n'avais pas au fond du cœur comme les autres femmes des sentimens d'amante, d'épouse et de mère? Eh bien! je les ai étouffés tous les uns après les autres, et la lutte a. été Iqngue, car voilà vingt ans qu'elle dure I
MARGUERITE, dans Vttutre chambre.
Que dit-elle? oh I mon Dieul
PAUL
Écoute! c'est le Seigneur qui permet que tout te soit dévoilé.
ACHARD
Vous avez douté de la bonté de Dieu, madame, vous avez oublié qu'il a pardonne à la femme adultère.
LA MARQUISE
Oui; mais les hommes ne lui avaient pas pardonné, eux... puisqu'ils allaient la lapider lorsqu'il arriva, les homraes,..quidepuis vingt généralions se sont habitués à respecter mon nom, à honorer ma famille, et qui n'auraient plus pour eux que honte et mépris! Ahl Dieul {elle se relève) Dieu! j'ai tant sonffert qu'il me pardonnera, je l'espère. Mais les hommes, ils ne pardonnent pas, euxl D'ailleurs suis- je la seule exposée à leurs injures? aux deux côtés de ma croix n'ai-je pas mes deux enfans, dont l'autre est le premier-né ? Celui-là, c'est mon fils, je le sais bien, comme Emmanuel, comme Marguerite ; mais ai-je le droit de le leur donner pour frère 1 Oublies-tu qu'aux termes de la loi il est le fils du marquis d'Auray, le chef de la famille? oublies-tu que le titre et la fortune lui appartiennent? Qu'il invoque cette loi, et que reste- t-il à Emmanuel? une croix de Malte 1 à Marguerite ? un couvent !
MARGUERITE
Oui, oui, un couvent; un couvent, où je puisse prier pour vous, ma mèrel
PAUL
Silence!
ACHARD
Oh! vous ne le connaissez pas, madame I
--^ LA MARQUISE
Non; mais je connais l'humanité. Il peut retrouver un nom, lui qui n'a pas de nom, une fortune, lui qui n'a pas de fortune, et tu crois qu'il renoncera à cette fortune et à ce nom l
ACHARD
Si vous le lui demandez.
LA MARQUISE
Et de quel droit le lui demanderais-je? de quel dToit le prierais-je de m'épargner, d'épargner Emmanuel, Marguerite? Il dira: Je ne vous connais pas, madame, je ne vous ai jamais vue ; qui étesvous?
ACiiARD, s' affaiblissant.
En son nom , madame , en son nom... je m'engage... je jure...
LA MARQUISE, se courbant sur lui et suivant lespro- <i*i^ ——- qrès de la mort.
Tu t'engages, tu jures^.. et sur ta parole tu veux
que je joue les années qui me restent à vivre contre les minutes qui te restent à mourir! Je t*aî prié, je t'ai imploré, une dernière fois ; je te prie et je t'implore encore : rends-moi ces papiersl
ACHARD
Ces papiers sont à lui.
LA MARQUISE, UVeC fOTCe.
Il me les faut, te dis-jel
ACHARD
Mon Dieu I
Nul ne peut venir : nous sommes seuls. Cette clef, m'as-tu dit, ne te quitte jamais.
ACHARD
L'arracherez-vous des mains d'un mourant I LA MARQUISE, d'une voix sourde et tombant sur la chaise. ,
Non; j'attendrai.
ACHARD, se levant sur son séant.
Laissez-moi mourir en paix : sortez (prenant le crucifix) sortez, au nom du Christ I ■ w i ,
Il retombe et meurt. / Vl/
LA MARQUISE, se courbunt sous le crucifix. Ohl ,
Elle ferme les rideaux du lit.
MARGUERITE
Horreur 1 horreur I
PAUL
A genoux, Marguerite I LA MARQUISE, passant son bras entre les rideaux fermés, arrache la clef des mains d'Achard, se lève, marche vers l'armoire en regardant le lit avec terreur. Paul fait la moitié du chemin, et au moment où elle approche la clef de la serrurCf il lui saisit le bras, elle jette un cri. Ahl
PAUL
Donnez-moi cette clef, ma mère, car le marquis est mort et ces papiers m'appartiennent. LA MARQUISE, rcculanl épouvantée.
Ahl {Elle tombe dans le ^fauteuil.) Justice de Dieu, c'est mon filsl
MARGUERITE, à gcnoux dans l'autre chambre, levant les mains au ciel.
Bonté du ciel ! c'est mon frère I
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