‹ Paul Jones, drame et cinq actesChapitre 39 sur 40 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

LA MARQUISE, PAUL

La marcpiisc ferme la porte derrière ses enfans, fait quelques pas dans la cliambre, puis, sans regarder Paul, va s'appuyer sur le dos du fauteuil près de la table sur laquelle est le contrat.

LA MARQUISE, testant debout et les yeux baissés vers la terre.

Vous avez désiré me voir, monsieur, et je suis venue; vous avez désiré me parler, j'écoule. PAUL, avec un accent plein de larmes.

Oui, madame, oui, j'ai désiré vous parler : il y a bien long-temps que ce désir m'est venu pour la première fois, et ne m'est plus sorti du cœur. J'avais des souvenirs d'enfant, qui tourmentaient l'homme. Je me rappelais une femme que j'avais vue jadis se glisser jusqu'à mon berceau, et que, dajis mes rcvcs juvéuiles, je prenais pourTaD^jQ

gardien de mes jeunes années. Depuis cette époque si vivante encore, quoique si éloignée, plus d'une fois, madame, croyez-moi, je me suis réveillé en tressaillant , comme si je venais de sentir à mon front l'impression d'un baiser maternel; puis, ne voyant personne près de moi, je l'appelais, cette femme, croyant qu'elle s'était éloignée et qu'à ma voix elle reviendrait peut-être. Voilà vingt ans que je l'appelle ainsi, madame; et voilà la première fois qu'elle me répond. Serait-il vrai, comme j'en ai si souvent frissonné, que vous eussiez tremblé de me voir? Serait-il vrai, comme je le crains en ce moment , que vous n'eussiez rien à me dire?

LA MARQUISE , d'unc voix sourdc.

Et si j'avais craint votre retour, aurais-je eu tort? Vous m'êtes apparu hier seulement, monsieur, et voilà que le mystère terrible qui, à cette heure , ne devait être su que de Dieu et de moi, est connu de mes deux enfans.

PAUL

Est-ce donc ma faute si Dieu s'est chargé de le leur révéler?... Est-ce moi qui ai conduit Margue rite éplorée et tremblante, près de son père mourant -dont elle allait demander l'appui, et dont elle a entendu la confession I est-ce moi qui l'ai ramenée chez Achard, et n'est-ce pas vous , madame qui l'y avez suivie ? Quant à Emmanuel, le coup que vous avez entendu et cette glace brisée font foi que j'aimais mieux mourir que de sauver ma vie aux dépens de votre secret. Non, non, croyez-moi, madame, je suis l'instrument et non le bras, l'effet et non la volonté; non, madame, c'est Dieu qui a tout conduit dans sa providence infinie, pour que vous ayez à vos pieds, comme vous venez de les y voir, les deux enfans que vous avez écartés si long-temps de vos bras. LA MARQUISE, avcc hésitation.

Mais il en est un troisième, et je ne sais ce q,'[fe' je dois attendre de celui-là.

PAUL

Laissez-lui accomplir un dernier devoir, madame, et, ce devoir accompli, il demandera vos ordres à genoux.

LA MARQUISE

Et quel est ce devoir?

PAUL

C'est de rendre à son frère le rang auquel il a «droit; à sa sœur le bonheur qu'elle a perdu ; à sa mère la tranquillité qu'elle implore et qu'elle ne peut trouver.

Et cependant, grâce à vous, M. de Maurepas a refusé au baron de Lectourc le régiment qu'il lui demandait pour mon fils.

PAUL , tirant le brevet de sa poche.

Parce que le roi venait de me l'accorder pour mon frère.

La marquise jette les yeux sur le ùtevtt. LA MARQUISE.

Et cependant, vous voulez donner Marguerite à UD homme sou» nom, sans forliuo, et, qui plus est , proscrit }

MAGASIN THEATRAL

PilDI..

Vous VOUS trompez, madame; je veux donner Marguerite à celui qu'elle aime ; je veux donner Marguerite flon pas à Lusignan le proscrit, mais à M. le baron Anatole de Lusignan, gouverneur, pour sa majesté, de l'île de la Guadeloupe, et qui attend sa femme sur mon vaisseau. Voilà sa commission ; prenez ces deux papiers, madame, et remettez-les vous-même à vos enfans.

ijk HABQDisE, laissant tomber un regard sur le parchemin et les recevant des mains de Paul.

Oui, j*en conviens, voilà pour Tambition d'Emmanuel et le bonheur de Marguerite.

Et en même temps pour votre tranquillité à vous, madame; car Emmanuel et Marguerite partent ce soir, l'une pour retrouver son époux, l'autre pour rejoindre son régiment, et vous demeurez isolée dans ce vieux château comme vous l'avez désiré tant de fois; n'est-ce peint cela, madame, et meserais-je trompé?

LA MARQUISE

Mais comment me dégager avec M. le baron de Lectoure ?

PAUL

Le marquis est mort, madame, n'est- cjp. point une cause suffisante à l'ajournement d'un mariage que la mort d'un mari et d'un père?

La marquise le regarde ua instant, s'assied dans le fauteuil, écrit quelques lignes et sonne un domestique.

LA MARQUISE, au domcstique.

Remettez dans deux heures cette lettre au baron de Lectoure. \

Le domestique prend la lettre, s'incline et sort. **"** LA MARQUISE.

Maintenant, monsieur, que vous avez rendu justice aux innocens, faites grâce à la coupable. Vous ave« des papiers qui constatent votre naissance; vous êtes l'aîné, selon la loi du moins, vous avez droit au nom et à la fortune d'Emmaji^el et de Marguerite. Que voulez-vous en échange de cfes xpapiers ?

paul, tirant les papiers de sa poche.

Permettez-moi de vous appeler une seule fois ma mère, et appelez-moi une seule fois voire fils. LA MARQUISE, se levant.

Est-ce possible 1

PAUL

Vous parlez de rang, de nom, de fortune! ehl qu'ai-je besoin de tout cela? je me suis fait un rang auquel peu d'hommes de mon âge sont montés; j'ai acquis un nom qui est la bénédiction d'un peuple et la terreur d'un autre; j'amasserais si je le voulais, une fortune à léguer à un roi. Que me font donc votre nom, votre rang et votre fortune à moi? si vous n'avez pas autre chose à m'offrir, si vous ne me donniez pas ce qui m'a manqué taajours et partout, ce que je ne puis me créer, ce oue Dieu m'avait accordé , ce que le malheur ma repris... ce que vous seule pouvez

me rendre... une mèrel ahî rendez-moi ma mère I...

LA HARQUiss, entraînée.

Mon filsl... mon filsl... mon fils!...

PAUL, s' approchant vivement de la cheminée , je-

tant les papiers au feu et courant se précipiter

aux genoux de la marquise, qui est retombée

assise.

Ma mère!... ahl le voilà donc enfin sorti de votre cœur ce cii que j'attendais, que je demandais, que. j'implorais 1... merci, mon Dieu, merci!

Il cache sa tête dans le sein delà marquise.

LA MARQUISE, lui relevant le front.

Regarde-moi ! depuis vingt ans, voilà les premières larmes qui coulent de mes yeux ! donnemoi la main; {elle la place sur son cœur) depuis vingt aas, voilà le premier sentiment de joie qui fait battre mon cœur!... viens dans mes brasi... depuis vingt ans voilà la première caresse que je donne et que je reçois!... ces vingt ans, c'est mon expiation sans doute, puisque voilà que Dieu me pardonne; puisque voilà qu'il me rend les lai mes, la joie, les caresses! Merci, mon Dieu... merci mon filsl...

Elle le couvre de baisers.

PAUL

Ma mèrel...

LA MARQUISE

Et je tremblais de le revoir!... je tremiiiâîs^;;, le revoyant!... je ne savais pas, moi... j ignorais quels sentimens dormaient dans mon propre cœiii * Oh 1 je te bénis !... je te bénis !'. ,.

En ce moment la cloche de la chapelle se fait entendre ; on

entend un coup de canon; Paul s'agenouilledenouvo; i.

LA MARQUISE

Que fais-tu?

PAUL

N'enteadez-vous pas, ma mère?

On entend un second coup.

LA MARQUISE

Deux coups de canon !

PAUL

Le troisième m'indiquera qu'il faut me rendio à bord.

On entend un troisième coup.

Tu pars donc î ^^r^^SîtC"*" -

Cette nuit.

LA MARQUISE

Béni soit donc le fils pieux qui après vingt ans d'angoisses et de tortures est venu rendre le calnic à sa mèrel

PAUL, se relevant

Adieu I Adieu I

LA MARQUISE

PAUL

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