‹ Paul Jones, drame et cinq actesChapitre 6 sur 40 · LA MARQUISE, ACHARD · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, ACHARD

Au lever du rideau, la marquise seule est assise près d'une table à gauche de l'acteur; une bible ouverte est sur celte table ; la marrruise re'fle'chit profonde'ment, son grand voile noir l'enveloppe presque entièrement et retombe jusqu'à terre ; Achard entre, et, apercevant la marquise, il va à elle.

ACHARD

Madame la marquise...

LA MARQUISE, relevant la teie.

C'est vous, Achard, je vous attends depuis une demi-heure; où donc étiez- vous?

ACHARD

Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus, elle m'aurait trouvé sous le grand chêne près de la porte du parc.

LÀ MARQUISE

Vous ftavez que je ne vais jamais de ce côté.

ACHARD

Et peut-être avez-vous tort, madame : il y a quelqu'un au ciel qui a droit à nos prières communes, et qui s'étonne peut-être de n'entendre que celles du vieil Achard.

LA MARQUISE

Qui vous dit que je ne prie pas de mon côté, et qui vous fait croire que les morts exigent que l'on soit sans cesse agenouillé sur leur tombe?

ACHARD

Rien l je crois seulement que si quelque chose

de nous vit encore sous la terre, ce quelque chose tressaille de plaisir au bruit des pas de ceux que nous avons aimés pendant notre vie.

LA MARQUISE

Mais si cet amour fut un amour coupable?

ACHARD

Croyez-vous que la mort et le sang ne l'aient pas expié ? Dieu fut alors un juge trop sévère pour n'être pas aujourd'hui un père indulgent.

LA MARQUISE

Oui, Dieu pardonne peut-être, parce que la toute-puissance est la toute-bonté, mais croyezvous que si le monde savait ce que Dieu ^«^".it; tf pardonnerait comme Dieu.

ACHARD

Le monde, oui, voilà le grand mot sorti de votre bouche: le monde! c'est à cette idole que votre orgueil a tout sacrifié, madame; sentiment d'amante, sentiment d'épouse, sentimentde mère ; le monde! c'est lui qui vous a fait revêtir ce vêtement de deuil, derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos remords ; et vous avez eu raison, car il a pris vos remords pour des vertus. LA MARQUISE, se levant.

Vous parlez au nom des autres avec une amertume qui ferait croire que vous avez personnellement des reproches à me faire. Achard, aurais-je manqué à quelques-uns des devoirs que je crois avoir à remplir envers vous? les gens qui vous servent par mes ordres n'ont-ils pas eu pour vous le respect et l'obéissance que je leur recommande?

Vous savez qu'alors vous n'auriez qu'à dire un mot...

ACilAKD.

Pardonnez-moi, madame, c'est de la liislessc, ot non de ramcrtume; c'est l'effet de l'isolement et delà vieillesse. Vous devez savoir ce que c'est que des pensées qui s'aigrissent sur votre conscience, ce que c'est que des larmes qui vous retombent sur le cœur; non, depuis que par un sentiment dont je vous suis reconnaissant, sans chercher à l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce que rien ne me manquât, vous n'avez pas un seul jour oublié votre promesse, et j'ai même, comme le vieux prophète, parfois vu venir un ange pour messager.

LA MARQUISE

Oui, je sais que Marguerite accompagne souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec plaisir les soins qu'elle vous rendait.

ACHARD

Mais, à mon tour, je n'ai pas manqué à mes devoirs non plus, je l'espère ; depuis vingt ans j'ai vécu loin des hommes, et j'ai écarté tout être vivant de cette chaumière ; tant je craignais pour vous, le délire de mes veilles ou l'indiscrétion de mes nuits.

LA MARQUISE

Oui, le secret a été bien gardé ; mais ce n'est qU^un motif de plus pour moi de craindre de perdre en un jour le fruit de vingt années : croyezmoi, plus sombres, plus isolées et plus terribles encore que les vôtres, nul n'a rien su de cette terrible histoire, mais à quel prix! comprenez-vous ce que c'est que de veiller depuis vingt ans sur un insensé, qui, chaque fois qu'il reprend une lueur déraison, me reproche ma faute, et chaque fois qu'il retombe dans sa folie, répète dix fois le jour ces paroles, avec lesquelles sans doute l'ange du jugement dernier me réveillera dans ma tombe?

ACHARD

Et moi aussi, madame, je les ai entendues ces paroles; car j'étais là lorsqu'il expira en les prononçant.

^^^^^^ LA MARQUISE

Voilà pour l'épouse; mes enfans éloignés de moi pourles éloigner de leur père, mes enfans qui neme connaissent que par la terreur que je leur inspire, mes enfans qui, lorsque je leur ouvre les bras, tombent à mes genoux et m'appellent madame... voilà pour la mère.

ACHARD

Vous ne me parlez là que de ceux qui savent que vous êtes leur mère.

LA MARQUISE, tressaillant.

Achard I

N'est-ce pas vous avez tressailli ainsi plus d'une fois, en pensant qu'il y avait dans le monde un homme qui viendrait un jour me demander ce secret auquel vous avez tout sacrifié, et qu'à cet homme je n'avais le droit de rien taire? maisras- •ures-YOus, madame^ depuis l'âge de quinze ans,

vous le savez, col homme, cet enfant s'est échappé de la pension où on l'élevait en Ecosse, et depuis (ctlc époque, nul n'en a entendu parler; il aura oublié la lettre de son père, il aura perdu le signe à l'aide duquel il devait se faire reconnaître; ou mieux encore, peut-être n'existe-t-il même plus.

LA MARQUISE

Vous êtes cruel, Achard, de dire une pareille chose à une mère, et vous ne connaissez pas encore tout ce que le cœur d'une femme porte en lui de secrets bizarres et de contradictions étranges; ne puis-je donc être tranquille si mon enfant n'est mort, et un secret qu'il a ignoré vingt-cinq ans devient-il à vingt-cinq si important à son existence, qu'il ne puisse vivre si ce secret ne lui est révélé? Achard, mon vieil ami, ne pourraiton lui dire que sa mère est allée rejoindre son père au ciel ; mais qu'en mourant elle l'a légué à son amie, la marquise d'Auray, dans laquelle il retrouverait une seconde mère ?

ACHARD

Oui, vous pourriez lui dire cela, vous, et je vous connais, vous le lui diriez d'une voix ferme, votrs pourriez le voir avec des yeux secs et un cœur tranquille, je le sais, vous pourriez, je n'en doute pas, lui parler sans que vos premiers mots soient: Mon enfant I et cependant c'est le fils d'un homme que vous avez assez aimé, pour que cet amour vous fit oublier les devoirs les plus sacrés, et cependant il y a vingt ans que vous n'avez vu ce fils. Oh 1 vous avez du pouvoir sur vos sentimens, vous ; mais moi, moi, si je le revoyais, je ne pourrais que me jeter dans ses bras en disant: Henri I msL bon Henri !

LA MARQUISE

Mais vous, vous n'avez rien à cacher, quarante ans d'une réputation sans tache ne sont point ternis par ce mot : Mon enfant 1 Vous ne vous appelez pas d'Auray, vous n'avez pas un nom jfreçu de nobles aïeux, à garder et à transmettre à de nobles descendans. Écoutez, Achard, je suis venue pour vous parler de cela, je suis venue pour vous dire : Prenez pitié de moi.

ACHARD

Aussi fidèle que j'ai été aux promesses faites à M^ie la marquise d'Auray, aussi fidèle je serai à celles faites au comte de Morlaix, le jour où son fils et le vôtre viendra me présenter le gage de reconnaissance et réclamer son secret, je le lui dirai, madame; quant aux papiers qui la constatent, vous savez qu'ils ne doivent lui être remis qu'après la mort de votre mari; le secret est là, {il montre son cœur) nul pouvoir humain ne peut l'empêcher ni le forcer d'en sortir. Ces papiers sont dans une armoire près de mon lit, et la clef ne me quitte jamais, il n'y a donc qu'un vol ou un assassinat qui puisse me les enlever.

LA MARQUISE

Mais vous pouvez mourir avant le marquis, qun deviendront alors ces papiers?

Archives de la Ville de Bruxelles Archief van de Stad BrusseJ

MAGASIN THEATRAL

ACBARD.

Le prêtre qui m^assistera à mes derniers momens les recevra sous le sceau de la confession.

LÀ UARQUISK.

Ainsi la chaîne de mes angoisses se prolongera jusqu'à ma mort, et le dernier anneau en sera scellé dans mon cercueil; il y a dans le monde un homme, un seul peut-être, que ni larmes, ni prières, ni argent ne peuvent fléchir, et il faut que Dieu place ce rocher sur ma route, et que Torage me pousse sur lui jusqu'à ce que je m'y brise; tu tiens mon secret entre tes mains, tu peux en faire ce que tu voudras, tu es le maître et moi l'esclave. Adieu.

ACHARD

Madame la marquise veut-elle que je Paccom pagne jusqu'au château T

LA MARQUISE

Merci.

Elle sort.

Page 1