A MADAME PIGALLE
A LILLE Ruina, près Portici, /* i*^ novembre 1807.
1570 Vos lettres sont rares, chère cousine ; vous faites bien, je m'y accoutumerais, et je ne pourrais plus m'en passer. Tout de bon je suis en colère : vos douceurs ne m'apaisent point. Comment, cousine, depuis trois ans voilà deux fois que vous m'écrivez ! en vérité, mamzelle Sophie. . . .
1575 Mais quoi ! si je vous querelle, vous ne m'écrirez plus du tout. Je vous pardonne donc, crainte de pis.
Oui sûrement je vous conterai mes aventures bonnes et mauvaises, tristes et gaies, car il m'en arrive des unes et des autres. Laissezrnous faire^ cousine, on vous en
1580 donnera de toutes les façons. C'est un vers de La Fontaine j demandez à Voisard. Mon Dieu ! m'allez-vous dire, on a lu La Fontaine, on sait ce que c'est que le Curé et le Mort. Eh bien, pardon. Je disais donc que mes aventures sont diverses, mais toutes curieuses, intéres-
1585 santés ; il y a plaisir à les entendre, et plus encore, je m'imagine, à vous les conter. C'est une expérience que nous ferons au coin du feu quelque jour. J'en ai pour tout un hiver. J'ai de quoi vous amuser, et par conséquent vous plaire, sans vanité, tout ce temps-là ;
1590 de quoi vous attendrir, vous faire rire, vous faire peur, vous faire dormir. Mais pour vous écrire tout, ah ! vraiment vous plaisantez : madame RadclifFe n'y suffirait pas. Cependant je sais que vous n'aimez pas à être refusée ; et comme je suis complaisant, quoi qu'on en
1595 dise, voici, en attendant, un petit échantillon de mon histoire ; mais c'est du noir, prenez-y garde. Ne lisez pas cela en vous couchant, vous en rêveriez, et pour rien au monde je ne voudrais vous avoir donné le cauchemar.
Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne, et en 1600 veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long ; suffit qu'ils nous haïssent à mort, et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure ... ma foi, comme ce monsieur que nous 1605 vîmes au Raincy ; vous en souvenez-vous ? et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices, nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine ; mon camarade allant devant, un 1610 sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute ; devais-je me fier à une tête de vingt ans ? Nous cherchâmes, tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois ; mais plus nous cherchions, plus nous nous perdions, et il était nuit noire quand nous 1615 arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon, mais comment faire? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui du 1620 moins, car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien mines de charbonniers ; mais la maison, vous l'eussiez prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils, pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. 1625 Mon camarade, au contraire: il était de la famille, il riait, il causait avec eux ; et par une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi ! s'il était écrit . . .) il dit d'abord d'où nous venions, où nous allions, qui nous étions ; Français, imaginez un peu ! chez nos plus 1630 mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain ! et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait
nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils 1635 voulurent. Enfin, il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mît au chevet de son lit ; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah ! jeunesse ! jeunesse ! que votre âge est à plaindre ! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la 1640 couronne : ce qu'il y avait qui lui causait tant de souci dans cette valise, c'étaient les lettres de sa maîtresse.
Le souper fini on nous laisse ; nos hôtes couchaient en bas, nous dans la chambre haute où nous avions mangé ; une soupente élevée de sept à huit pieds, où l'on 1645 montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait, espèce de nid, dans lequel on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise. 1650 Moi, déterminé à veiller, je fis bon feu, et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme 1655 parler et se disputer ; et prêtant l'oreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : Eh bien I enfin^ voyonsj faut- il les tuer tous deux ? A quoi la femme répondit : Oui. Et je n'entendis plus rien.
1660 Qu^ vous dirai-je ? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre ; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu ! quand j'y pense encore ! . . . Nous deux presque sans armes, contre eux douze ou quinze qui en avaient tant ! et mon 1665 cain^rade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, fiiire du bruit, je n'osais ; m'échapper tout seul, je ne
pouvais ; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups. ... En quelle peine je me trouvais, imaginez-le, si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure qui fut long, j'entends sur 1670 l'escalier quelqu'un, et par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui, moi derrière la porte : il ouvrit ; mais avant d'entrer il posa la lampe que sa femme vint prendre ; puis il entre pieds 1675 nus, et elle de dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : Doucement^ va doucement. Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau dans les dents, et venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte, 1680 d'une main il prend son couteau, et de l'autre. . . . Ah ! cousine. ... Il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions. 1685
Dès que le jour parut, toute la Emilie, à grand bruit, vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger : on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et 1690 manger l'autre. En les voyant^ je compris enfin le sens de ces terribles mots : fauuU les tuer tous deux ? Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.
Cousine, obligez-moi : ne contez point cette histoire. 1695 D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle, et puis vous me la gâterez. Tenez, je ne vous flatte point ; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous, voulez- vous conter ? 1700
prenez des sujets qui aillent à votre air, Psyché, par exemple.
A PARIS
1705 Naple», /* 27 novembre 1807.
Monsieur, vous me ravissez en m'apprenant que votre besogne avance, et que vous êtes résolu de ne la point quitter que vous ne l'ayez mise à fin. Voilà parler comme il faut. Vous voulez qu'on vous encourage.
17 10 J'y ferai mon devoir, soyez-en sûr, me^ promettant pour moi, de ce nouveau travail, autant de plaisir que m'en fit votre première édition. Il n'y avait que vous, monsieur, qui pussiez n'en être pas entièrement satisfait, et faire voir au public qu'il y manquait quelque chose.
1715 Ma petite drôlerie^ dont vous me demandez des nouvelles, est assez dégrossie. J'en suis à l'épiderme. C'est là le point justement où se voit la différence du sculpteur au tailleur de pierres. Ce texte a des délicatesses bien difficiles à rendre, et notre maudit patois
1720 me fait donner au diable.
Ne me vantez point votre héros ; ^ il dut sa gloire au siècle dans lequel il parut. Sans cela, qu'avait-il de plus que les Gengis-Kan, les Tamerlan ? Bon soldat, bon capitaine, mais ces vertus sont communes. Il y a tou-
1725 jours dans une armée cent officiers capables de la bien commander ; un prince même y réussit, et ce que fait bien un prince, tout le monde le peut faire. Quant à lui, il ne fit rien qui ne se fût fait sans lui. Bien avant qu'il fût né, il était décidé que la Grèce prendrait l'Asie.
1730 Surtout gardez-vous, je vous prie, de le comparer à César,
^ Alexandre le Grand.
DE FRANCE ET d'iTALIE 55
qui était autre chose qu'un donneur de batailles. Le vôtre ne fonda rien. Il ravageait toujours, et s'il n'était pas mort il ravagerait encore. Fortune lui livra le monde, qu'en sut-il faire ? Ne me dites pas : j'/7 eût vécu! car il devenait de jour en jour plus féroce et plus 1735 ivrogne.
J'ai ici à ma disposition une bonne bibliothèque, et ce m'est un grand secours pour la petite bagatelle que je vous destine, monsieur. Cependant il me manque encore des outils pour enlever certains nœuds. Il 1740 fiiudrait être à Paris, et y être de loisir, deux choses à moi difficiles.
Vous avez grande raison de me dire : quittez ce vil métier. Vous me parlez sagement, et je ne veux pas non plus hxvQ comme Molière, à qui toute sa vie ses 1745 amis en dirent autant. Il était, lui, chef de sa troupe ; moi, je mouche les chandelles. Ne croyez pas pourtant, monsieur, que j'y aie perdu tout mon temps ; j'y ai fait de bonnes études, et je sais à présent des choses qu'on n'apprend point dans .les livres. 1750
Je me rapproche de vous de deux cents lieues. Je vais bientôt à Milan. . . .