‹ Paul-Louis Courier: A Selection from the WorksChapitre 9 sur 74 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Crotonk, le 2$ juin 1806.

J'arrive de Tarente et j'y retourne ; bonheur ou 775 malheur, je ne sais lequel. Je t'ai marqué dans une lettre que Guérin te remettra, s'il ne la perd, comme on m'a reçu. Il m'a fallu livrer bataille, sans quoi on me campait sur le dos la perte des douze canons. Cela arrangeait tout le monde, si j'eusse été aussi benêt qu'à 780 mon ordinaire ; mais j'ai refusé la charge et regimbé au grand scandale de toute la cour. Uanimal à longue échine en a fait^ je m^imagine^ de belles exclamations avec ses fidèles. Je sais bien la régie, sans humeur sans honneur. Mais enfin, il faut faire le moins de bassesses 785 possible. Celle-là n'eût servi de rien, car ma disgrâce est sans retour ; et après tout, je ne suis pas venu sur ce pied-là. Pouvant rester à Naples et me donner du bon temps, je suis venu ici comme ami ; j'en ai eu le titre et les honneurs ; je ne veux pas déroger. 790

C'est vraiment une plaisante chose à voir que cette cour, et comme tout cela se guindé peu à peu. Les importants sont D * * *, plus chéri que jamais, Milet, et à présent Grabenski, qui commence à piafFer.

Mais, d'où vient donc, dis-moi, que, quelque part qu'on 795 s'arrête, en Calabre ou ailleurs, tout le monde se met à faire la révérence, et voilà une cour ? C'est instinct de nature. Nous naissons valetaille. Les hommes sont vils et lâches, insolents, quelques-uns par la bassesse de tous, abhorrant la justice, le droit, l'égalité j chacun veut 800 être, non pas maître, mais esclave favorisé. S'il n'y avait que trois hommes au monde, ils s'organiseraient. L'un ferait la cour à l'autre, l'appellerait monseigneur, et ces deux unis forceraient le troisième à travailler pour eux. Car c'est là le point. 805

Au reste on ne lui parle plus. Il y a des heures, des rendez-vous, des antichambres, des audiences. II interroge et n'écoute pas, se promène, rêve, puis tout à coup il se rappelle que vous êtes là. Il cherche les grands airs et 8io n'en trouve que de sots. Ce n'est pas un sot cependant, mais un petit zéphir de fortune lui tourne la tête comme aux autres.

OFFICIER d'artillerie, A NAPLES Sir Cassano, U 12 août 1806.

Si Maisonneuve ^ t'a remis ma lettre de Matera, tu sais comment je suis venu ici.

J'ai rejoint Reynier. Enfin nous l'avons retrouvé avec les débris de sa grandeur, les Milet,^ les D * * *, les

8ao Sénécal (Clavel* est tué; je te l'ai marqué), tous en piteux équipages et de fort mauvaise humeur, eux du moins, car pour lui, le voilà raisonnable, abordable. On lui parle ; il écoute à présent, et de tous c'est lui qui fait meilleure contenance. Il renonce de bonne grâce à la

825 vice-royauté ; mais eux, après le rêve, ils ne sauraient souffrir d'être Gros-Jean comme devant, et ils s'en prennent à lui du bien qu'il n'a pu leur faire. Ceux qu'il produisait, qu'il poussait, lui jettent la première pierre : c'est un homme faible, irrésolu, tête étroite,

830 courte vue ; il devait faire ceci, et ne pas faire cela. Chacun après le dé vous montre. S'il n'eût pas attaqué, il n'y aurait qu'un cri, et les grands brailleurs seraient ceux qui ont fui les premiers. Lebrun dirait : Quoi !

^ Aide de camp du général Verdier. ' Aide de camp dtt général Reynier. ' Commandant d'un bataillon saiue, blctsé seulement.

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voir des Anglais, et ne pas tomber sur eux ! Maintenant, ce n'était pas son avis. 835

Sotte chose en vérité, pour un homme qui commande, d'avoir sur les épaules un aide-de-camp de l'empereur, un monsieur de la cour, qui vous arrive en poste, habillé par Walter, et portant dans sa poche le génie de l'empereur. Reynier s'est trouvé là comme moi à Tarente, avec un 840 surveillant chargé de rendre compte. La bataille gagnée, c'eût été l'empereur, le génie, la pensée, les ordres de làhaut. Mais la voilà perdue, c'est notre faute à nous. La troupe dorée dit : L'empereur n'était pas là, et comment se fait-il que l'empereur ne puisse former un général ? 845

L'aventure est fâcheuse pour le pauvre Reynier. Nulle part on ne se bat ; les regards sont sur nous. Avec nos bonnes troupes et à forces égales, être défaits, détruits en si peu de minutes ; cela ne s'est point vu depuis la révolution. 850

Reynier a tâché de se faire tuer, et il court encore comme un fou partout où il y a des coups à attraper. Je l'approuverais s'il ne m'emmenait; moi, je n'ai pas perdu la bataille, je ne voulais point être vice-roi, et tout nu que me voilà je me trouve bien au monde. Les 855 fidèles nous laissent aller, et survivent très volontiers à leurs espérances. Que les temps* sont changés depuis Monte-Leone, en quinze jours ! Au lieu de cette foule, de ce cortège, c'est à qui se dispensera de l'accompagner ; il n'y va plus que ceux qui ne peuvent l'éviter. Je les 860 trouve de bon sens, et je ferais comme eux. Je le pourrais, je le devrais, et je le veux même quelquefois, quand je me rappelle sa cour et ses airs ; mais dans le malheur il est bon homme, nos humeurs se conviennent au fond ; l'ancienne belle passion se rallume et joint le 865 malheureux Sosie au malheureux Amphitryon, Bien entendu qu'au moindre vent qui le gonflerait encore nous

ferions bande à part, comme la première fois. Ne me trouves-tu pas habile ? si je m'attache aux gens, c'est

870 seulement tant qu'ils sont brouillés avec la fortune. Le résultat de tout ceci, c'est qu'il perd et son ancienne réputation qu'on n'avait pu lui ôter, et un crédit naissant dans ce nouveau tripot j il revenait sur l'eau, et le voilà noyé.

87s Morel a une blessure de plus, qu'il ne donnerait pas pour beaucoup ; c'est une balle au-dessus du genou ; il admire son bonheur. En effet, la croix, s'il l'obtient, aurait pu lui coûter plus cher, et c'est bon marché, certes, quand on n'a pas d'aïeux.

880 Masséna, et les nobles, et tous les gens bien nés sont à six milles d'ici, à Castrovillari ; sa troupe dorée à Morano, M. de Colbert aussi est là, qui trouve dur de suivre le quartier général sans sa voiture bombée. Il a bien fallu la laisser à Lago-Negro et feire trois journées

885 à cheval. Il prétend, pour tant de fatigues et de périls, qu'on le fasse officier de la légion, et je trouve sa prétention bien modérée pour un homme qui s'appelle M. de Colbert.

Le trait de ton Dedon ^ est bon : je le savais déjà.

890 Tu crois que le scandale de l'afiaire lui pourra nuire ? Ah ! s'il a soin des fusils de chasse, et qu'il conte toujours de petites histoires, c'est bien cela qui l'empêchera de devenir un gros seigneur par un voulons et nous platt. Il y a ici un colonel Grabinski qui a fait pis, s'il est possible,

895 et qui n'en sera pas moins général avant peu, car c'est un bon serviteur^ un homme qui sait ce qu'on doit à ses chefs, un homme, un homme enfin qui ira loin, je t'en réponds, rans risquer sa peau. Au fait, ces choses-là ne font nul tort, pourvu qu'on serve bien, d'ailleurs, dans

900 l'antichambre, surtout quand on a l'avantage d'être connu

^ Commandant rartillerie de l'armée devant GaCte.

DE FRANCE ET d'iTALIE 2()

pour un sot. C'est bien là le cas de ton Dedon. Je te conseille de lui hire ta cour.

J'ai reçu ta dernière lettre, comme tu vois ; tout de bon, cela est trop drôle ! Salvat, qui meurt réellement et en vérité de la peur, Dedon qui en est bien malade, 905 l'autre qui se tient loin ; voilà de ces choses qu'on ne peut savoir à moins d'être du métier. En lisant la gazette, personne n'imagine qu'à travers tant de guerres on puisse parvenir aux premiers emplois de l'armée sans être en rien homme de guerre. ... 910

OFFICIER d'artillerie, A NAPLES

SciGLiANo, le 21 août 1806.

Ton patron nous écrit : Pat reçu une lettre du général^ comme vous, pas trop honnête. Il veut dire : comme celle que 915 vous avez reçue. Tout le reste est de ce style : ce garçonlà ira loin.

Or, écoutez, vous qui dites que nous ne faisons rien ; nous pendîmes un capucin à San-Giovanni in Fiore, et une vingtaine de pauvres diables qui avaient plus la mine 920 de charbonniers que d'autre chose. Le capucin, homme d'esprit, parla fort bien à Reynier. Reynier lui disait : Vous avez prêché contre nous ; il s'en défendit ; ses raisons me paraissaient assez bonnes. Nous voyant partis en gens qui ne devaient pas revenir, il avait prêché 925 pour ceux à qui nous cédions la place. Pouvait-il faire autrement ? Mais si on les écoutait, on ne pendrait personne. Ici nous n'avons pu pendre qu'un père et son fils, que l'on prit endormis dans im fossé. Monseigneur excusera ; il ne s'est trouvé que cela. Pas une âme dans 930

la ville ; tout se sauve, et il n'est resté que les chats dans les maisons.

Nous rencontrons, par ci par là, des bandes qui n'osent pas même tenir le sommet des montagnes. Leur plus

935 grande audace fut à Cosenza,^ où l'Anglais les amena.^ Il les fit venir jusqu'à la porte du côté de Scigliano, et ils y restèrent toute une nuit, sans que personne dedans s'en doutât. S'ils fussent entrés tout bonnement (car de gardes aux portes, ah ! oui, c'est bien nous qui pensons à

940 cela), ils prenaient au lit monseigneur le maréchal. L'Anglais fut tué là. Le matin, nous autres déconfits, qui venions de Cassano, traversant à Cosenza, nous sortîmes par cette porte à la pointe du jour, et les trouvâmes là dans les vignes. Il s'était avancé, lui ; sa

945 canaille l'abandonna. Je le vis environné ; il jeta son épée en criant : Prisonnier ! mais on le tua ; j'en fus fâché, j'aurais voulu lui rendre un peu les bons traitements que j'ai reçus de ses compatriotes. C'était un bel homme, équipé fort magnifiquement ; on le dépouilla en un clin

950 d'oeil. Il avait de l'or beaucoup.

Nous allons à la Mantea ; mais, si nous trouvons porte close, je ne sais comment nous ferons. Verdier a, je crois, quelques canons, nous, pandoursj nous n'avons que des cordes.

A PARIS

MiLZTo, le II septembre x8o6.

Monsieur, depuis ma dernière lettre, à laquelle vous

répondîtes d'une manière si obligeante, il s'est passé ici

960 des choses qui nous paraissent à nous de grands événe-

1 Le 18 août. » Chef de bande.

ments, mais dont je crois qu'on parlera peu dans le pays où vous êtes. Quoi qu'il en soit, monsieur, si l'histoire de la grande Grèce, durant ces trois derniers mois, a pour vous quelque intérêt, je vous envoie mon journal,^ c'est-àdire un petit cahier, où j'ai noté en courant les horreurs 965 et les bouffonneries les plus remarquables dont j'ai été témoin. Il est difficile d'en voir plus, en si peu de temps

et d'espace. C'est M. de la Ch qui se charge de

vous feire parvenir ce paquet, que j'ai mis sous enveloppe avec mon cachet. Je vous demande en grâce que cela ne 970 soit vu de personne.

Si les traits ainsi raccourcis de ces exécrables farces ne vous inspirent que du dégoût, je n'en serai pas surpris. Cela peut piquer un instant la curiosité de ceux qui connaissent les acteurs. Les autres Viy voient que la honte 975 de l'espèce humaine. C'est là néanmoins l'histoire, dépouillée de ses ornements. Voilà les canevas qu'ont brodés les Hérodote et les Thucydide. Pour moi, m'est avis que cet enchaînement de sottises et d'atrocités qu'on appelle histoire ne mérite guère l'attention d'un homme 980 sensé. Plutarque, avec

L'air d'homme sage.

Et cette large barbe au milieu du visage,

me fait pitié de nous venir prôner tous ces donneurs de batailles dont le mérite est d'avoir joint leurs noms aux 985 événements qu'amenait le cours des choses.

Depuis notre jonction avec Masséna nous marchons plus fièrement et sommes un peu moins à plaindre. Nous retournons sur nos pas, formant l'avant-garde de cette petite armée, et faisant aux insurgés la plus vilaine de 990 toutes les guerres. Nous en tuons peu, nous en prenons encore moins. La nature du pays, la connaissance et l'habitude qu'ils en ont, font que, même étant surpris, ils

^ Ce journal ne s'est pas retrouvé.

nous échappent aisément ; non pas nous à eux. Ceux

995 que nous attrapons, nous les pendons aux arbres ; quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. Moi qui vous parle, monsieur, je suis tombé entre leurs mains : pour m'en tirer, il a &Ilu plusieurs miracles. J'assistai à une délibération^ où il

looo s'agissait de savoir si je serais pendu, brûlé ou fusillé. Je fus admis à opiner. C'est un récit dont je pourrai vous divertir quelque jour. Je l'ai souvent échappé belle dans le cours de cette campagne ; car, outre les hasards communs, j'ai fait deux fois le voyage de Reggio à Tarente,

1005 allée et retour, c'est-à-dire plus de quatre cents lieues à travers les insurgés, seul ou peu accompagné, tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois à quatre pattes, quelquefois glissant sur mon derrière ou culbutant du haut des montagnes. C'est dans une de ces courses que je fus pris

loio par nos bons amis. Il n'y a ni bois ni coupe-gorge dans toute la Calabre où je n'aie feit de ces promenades, et pourquoi ? ah ! c'est cela qui vous ferait pitié. Une fois, de sept hommes que j'avais pour escorte, trois furent tués avec quatre chevaux par les montagnards.* Nous avons

1015 perdu et perdons chaque jour de cette manière une infinité d'officiers et de petits détachements. Une autre fois, pour éviter pareille rencontre, je montai sur une petite barque, et, ayant forcé le patron à partir malgré le mauvais temps, je fus emporté en pleine mer. Nos manoeuvres furent

1020 belles. Nous fîmes des oraisons : nous promîmes des messes à la Vierge et à saint Janvier, tant qu'enfin me voilà encore.

Depuis, sur une autre barque je passai près d'une frégate anglaise qui m'ayant tiré quelques coups, tous mes

1025 rameurs se jetèrent à l'eau et se sauvèrent à terre. Je restai seul comme Ulysse, comparaison d'autant plus juste

^ A Corigliano, le 12 juin. ^ A Nicastro, le 20 juin.

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que ceci m'arriva dans le détroit de Charybde, à la vue d'une petite ville qui s'appelle encore Scylla, et où je ne sais quel dieu me fit aborder paisiblement. J'avais coupé avec mon sabre le cordage qui tenait ma petite voile latine, 1030 sans quoi j'eusse été submergé.

J'avais sauvé, du pillage de mes pauvres nippes, ce que j'appelais mon bréviaire. C'était une Iliade de l'imprimerie royalei, un tout petit volume que vous aurez pu voir dans les mains de l'abbé Barthélémy ; cet exemplaire 1035 me venait de lui (quam dispari domino !\ et je sais qu'il avait coutume de le porter dans ses promenades. Pour moi, je le portais partout ; mais l'autre jour, je ne sais pourquoi, je le confiai à un soldat qui me conduisait un cheval en main. Ce soldat fut tué et dépouillé. Que 1040 vous dirai-je, monsieur ? J'ai perdu huit chevaux, mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent. Je ne regrette que mon Homère ; et pour le ravoir, je donnerais la seule chemise qui me reste. C'était ma société, mon unique entretien dans les haltes et les 1045 veillées. Mes camarades en rient. Je voudrais bien qu'ils eussent perdu leur dernier jeu de cartes, pour voir la mine qu'ils feraient.

Vous croirez sans peine, monsieur, qu'avec de pareilles distractions je n'ai eu garde de penser aux antiquités : s'il 1050 s'est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, ne visenda quidem putavi. Non que j'aie rien perdu de mon goût pour ces choses-là, mais le présent m'occupe trop pour songer au passé : un peu aussi le soin de ma peau, et les Calabrais me font oublier 1055 la grande Grèce. C'est encore aujourd'hui Calabria ferox. Remarquez, je vous prie, que, depuis Ânnibal, qui trouva ce pays florissant, et le ravagea pendant seize ans, il ne s'est jamais rétabli. Nous brûlons bien sans doute, mais il paraît qu'il s'y entendait aussi. Si nous nous arrêtions 1060

quelque part, si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi, je ne doute point que ce pays, où tout est grec et antique, ne me fournit aisément de quoi vous intéresser et rendre mes lettres dignes de leur adresse. Il

1065 y ^ ^^"^ ^^ environs, par exemple, des ruines considérables, un temple qu'on dit de Proserpine. Les superbes marbres qu'on en a tirés sont à Rome, à Naples et à Londres. J'irai voir, si je puis, ce qui en reste, et vous en rendrai compte, si je vis, et si la chose en vaut la peine.

1070 Pour la Calabre actuelle, ce sont des bois d'orangers, des forêts d'oliviers, des haies de citronniers. Tout cela sur la côte et seulement près des villes : pas un village, pas une maison dans la campagne. Elle est déserte, inhabitable, faute de police et de lois. Comment cultive-

1075 t-oHj direz-vous ? Le paysan loge en ville et laboure la banlieue ; partant le matin à toute heure, il rentre avant le soir, de peur. . . . En un mois, dans la seule province de Calabre, il y a eu plus de douze cents assassinats ; c'est Salicetti qui me l'a dit. Comment oserait-on coucher

1080 dans une maison des champs ? On y serait égorgé dés la première nuit. . . .

Ce n'est point ici qu'il faut prendre exemple d'un bon gouvernement, mais la nature enchante. Pour moi je ne m'habitue pas à voir des citrons dans les haies. Et cet

1085 air embaumé autour de Reggio ! on le sent à deux lieues au large quand le vent souffle de terre. La fleur d'oranger est cause qu'on y a un miel beaucoup meilleur que celui de Virgile : les abeilles d'Hybla ne paissaient que le thym, n'avaient point d'orangers. Toutes choses aujourd'hui

1090 valent mieux qu'autrefois.

Je finis en vous suppliant de présenter mon respect à

madame de Sainte-Croix et à M. Larcher. Que n'ai-je

ici son Hérodote, comme je l'avais en Allemagne ! Je le

. perdis justement comme je viens de faire de mon Homère,

sur le point de le savoir par cœur. Il me fut pris par des 1095 hussards. Ce que je ne perdrai jamais, ce sont les sentiments que vous m'inspirez l'un et l'autre, dans lesquels il entre du respect, de l'admiration, et, si j'ose le dire, de l'amitié.

A M. DE SAINTE-CROIX xioo

le 2 octobre 1806.

Monsieur, depuis ma dernière lettre, à laquelle vous répondîtes d'une manière si obligeante, il s'est passé ici des choses qui nous paraissent de grands événements, mais dont je crois qu'on parlera peu dans le pays où vous 1105 êtes. Quoi qu'il en soit, vous. Monsieur, si vous voulez* Casus cognoscere mstrosy ne vous en fiez pas aux gazettes, mais à ce que je vais vous dire. C'est l'histoire de la grande Grèce pendant ces trois derniers mois.

Les Anglais nous ont bien frottés et à bon marché; mo car je ne crois pas qu'il leur en coûte cinquante hommes. Ce fut le 4 juillet dernier. Le combat dura dix minutes, et en dix minutes nous perdîmes le tiers de notre monde (environ 2000 hommes), notre artillerie, nos bagages, magasins, trésor, administrations, en un mot tout ce qu'on 1115 peut perdre. La Calabre entière se souleva et tourna contre nous les armes que nous lui avions fort imprudemment laissées. Pendant trente jours de retraite, sur ime plage brûlée par la canicule, à travers des nuées de montagnards féroces, bien armés, bons tireurs, ce que 1120 nous eûmes à souffrir ne se peut imaginer, vivant à la pointe de l'épée, disputant à coups de fiisil quelques mares d'eau bourbeuse, voyant à cent pas de nous massacrer nos blessés, nos malades, tous ceux que le sommeil, la fatigue, Tinanition forçaient à rester en arrière. Les munitions 1125 nous manquaient et de cela seul il était aisé de prévoir

que nous devions tous périr sous le feu des paysans quand nous ne pourrions plus les repousser. £nfîn nos soldats se révoltèrent et tirèrent sur leurs officiers. L'habitude

1130 du pillage, unique moyen de subsister, avait détruit toute discipline.

Il faut rendre justice au général Reynier. Sa constance ne s'est pas démentie un instant. A la^ voir vous eussiez dit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire. Il

1135 reçoit la nouvelle la plus accablante comme si on lui annonçait que le souper est servi. Il fait voir en lui réellement tout ce qu'ont écrit les stoïques de leur sage dans l'adversité. Cette imperturbabilité, toute admirable qu'elle est, ne suffit pourtant pas à un chef, dont le but

1140 doit être moins de montrer du courage que d'en inspirer. Il y a un courage qui se communique et qui force la destinée, comme a très bien dit Racine. Si Marc-Aurèle et Julien furent aussi bons capitaines que l'histoire le dit, ils durent mettre souvent de côté leur ataraxie^ leur

1145 (^orgerie.

Notre situation est triste. Nous ne pouvions guère aller plus loin quand nous rencontrâmes Masséna qui venait du siège de Gaëte. Alors nous retournâmes sur nos pas, formant l'avant-garde de cette petite armée et

1150 faisant aux insurgés la plus vilaine de toutes les guerres. Nous en tuons peu. Nous en prenons bien moins. La nature du pays, la connaissance et l'habitude qu'ils en ont, font que même étant surpris ils nous échappent aisément ; non pas nous à eux. Ceux que nous attrapons

1155 nous les pendons aux arbres, et quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. Moi qui vous écris. Monsieur, je suis tombé entre leurs mains. Il a fallu plusieurs miracles pour me sauver de Pauto-da-fé auquel on me destinait. Je l'ai souvent échappé belle

1160 dans le cours de cette campagne. Car outre ma part des

boulets dans les occasions, j'ai fait deux fois le voyage de Reggio à Tarente, c'est-à-dire, près de cinq cents lieues, tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois à quatre pattes, quelquefois glissant sur mon derrière ou culbutant du haut des montagnes, sans cesse menacé du sort qu'eut 1165 dans ce même pays le poète Ibycus. C'est dans une de ces courses que je fus pris par les brigands {Di meliora piis)» Enfin, il n'y a pas un bois, pas un précipice, pas un coupe-gorge dans toute la Calabre que je n'aie traversé, souvent seul et toujours peu accompagné. Un jour, de 1170 sept hommes qui me suivaient, quatre furent tués avec cinq chevaux par les montagnards. Nous avons perdu et perdons chaque jour de cette manière une infinité d'officiers et de petits détachements. Une autre fois, pour éviter pareille rencontre, je montai sur une petite barque, 1175 et ayant forcé le patron à partir malgré le mauvais temps, je fus emporté en pleine mer, trop heureux d'être jeté sur la côte d'Otrante à soixante lieues de l'endroit où j'allais. Une autre fois, sur ime autre barque, je passai sous le canon d'une frégate anglaise. On me tira quelques coups. 1180 Tous mes marins se jetèrent à l'eau et gagnèrent^ la côte en nageant. N'en pouvant feire autant, je restai seul comme Ulysse ; comparaison d'autant plus juste que ceci m'arriva dans le détroit de Charybde, à la vue d'une petite ville qu'on appelle encore Scilla, où je ne sais quel 1185 dieu me fit aborder paisiblement. J'avais coupé avec mon sabre les cordages qui tenaient ma petite voile latine, sans quoi j'eusse été submergé.

Les Anglais se battent bien, même à terre. Quoiqu'ils fussent plus nombreux que nous, on ne peut leur contester 1190 d'avoir montré un flegme et une fermeté qui devaient l'emporter sur notre étourderie. Us marchaient à nous. Nous courûmes à eux. Nous les chargions sans tirer. Us nous attendirent à petite portée, et leurs premières

1195 décharges nous abattirent des rangs entiers. Nous fûmes bientôt en déroute. Ils ne nous poursuivirent pas. Je n'ai pu savoir pourquoi. Leur conduite après la bataille fut extrêmement généreuse. Ils eurent plus de soin de nos blessés que nous n'en aurions eu nous-mêmes, et pour

1200 les soustraire, ainsi que nos fuyards, à la rage des paysans, ils dépensèrent beaucoup. J'ai vu une lettre de Sir Stuard à un officier qu'il fut obligé de laisser dans un village, ses blessures n'ayant pas permis de le transporter à bord. On ne peut rien écrire de plus honnête. Nous

1205 n'eûmes pas ces attentions pour les Autrichiens blessés a Castelfranco quoiqu'il se trouvât parmi eux un général né français, le prince de Rohan. Ce fut la réflexion que je fis ayant la mémoire toute fraîche de cette affaire. Nos officiers pour la plupart retrouvent leurs effets où ils

1210 les ont laissés. Ce qui manque a été pillé par nos propres domestiques, ou par les troupes napolitaines. Les Anglais n'ont pris que les papiers. Ce n'est pas là notre méthode. Ils ont exactement payé tout ce que le pays leur a foiu'ni. Nous, nous prenons aux habitants leurs denrées et leur

12 15 argent. On peut dire de tous nos généraux :

Hic petit excidiis urbem miserosque pénates Ut gemma bibat et Sarrano dormiat ostro.

Imaginez comme on nous aime ; il y a tel village en Calabre où un jeune homme ne se marie point s'il n'a

1220 tué au moins un Français. Dans la maison où l'on me faisait l'accueil le plus flatteur, j'ai toujours vu les enfants que je voulais caresser me repousser avec horreur.

Vous croirez aisément. Monsieur, qu'avec de pareilles distractions je n'ai eu garde de penser à l'antiquité. S'il

1225 s'est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, ne visenda quidem putavi. J'avais sauvé du naufrage de mes pauvres nippes un petit volume

DE FRANCE ET d'iTALIE 39

dont je lisais tous les jours quelques pages. Je l'appelais mon bréviaire. C'était une Iliade de Turnèbe que peutêtre vous avez vue dans les mains de l'abbé Barthélémy ; 1230 car cet exemplaire me venait de lui {quam dispari domino!)^ et je sais qu'il avait coutume de le porter dans ses promenades. Pour moi je le portais partout, afin de n'être jamais seul. Mais l'autre jour, je ne sais pourquoi, je le confiai avec ma valise à un soldat qui me conduisait 1235 un cheval de main. Cet homme fut tué et dépouillé. J'ai perdu huit chevaux tués ou pris, mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent, mes domestiques. Je ne regrette que mon Homère, et pour le ravoir je donnerais la chemise qui me reste. C'était 1240 toute ma société, ma consolation, mon unique entretien dans les haltes et les veilles. Mes camarades rient. Je voudrais bien qu'ils eussent perdu leur dernier jeu de cartes, pour voir la mine qu'ils feraient.

Vous conter de pareilles misères, n'est-ce point trop 1245 abuser de votre complaisance? Si nous nous arrêtions quelque part, si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi, je ne doute point que ce pays, où tout est grec et antique, ne me fournît aisément de quoi vous intéresser et rendre mes lettres plus dignes de leur adresse. 1250 Il y a dans ces environs des ruines considérables, un temple qu'on dit de Proserpine. Les superbes marbres qu'on en a tirés sont à Rome, à Naples et à Londres. J'irai voir, si je puis, ce qui en reste, et vous en rendrai compte, si je vis, et si la chose en vaut la peine. 1255

OFFICIER d'artillerie, A NAPLES

MiLKTO, le iS octobre 1806.

J'avais déjà ouï dire que ce pauvre Michaud ^ s'était fait

1260 égorger. Je ne m'en étonne pas ; il avait perdu la tête : ce n'est pas une façon de parler. Je le vis à Cassano, son esprit était frappé ; il voyait partout des brigands. Ce que cela produit, c'est qu'on se jette dans le péril qu'on veut éviter. Il y a une autre chose qui fait périr

1265 ces gens-là, c'est l'argent qu'ils portent avec eux, comme. Sucy et mille autres que la chère cassette a conduits à mal. Au reste, il n'était pas le seul à qui la peur eût troublé le sens. Je t'en pourrais dire autant de plusieurs qui ont fait ^ guerre^ qui servent bien^ qui ont été partout. Il faut

1270 convenir aussi que nos aventures n'étaient pas gaies. Voici celle de Cassano : elle fut assurément des moins tragiques pour nous ; mais elle fît du bruit, à cause du miracle dont on t'a parlé.

Après avoir saccagé sans savoir pourquoi la jolie ville

1275 de Corigliano, nous venions (non pas moi, j'étais avec Verdier ; mais j'arrivai trois jours après) ; nos gens montaient vers Cassano,^ le long d'un petit fleuve ou torrent qu'on appelle encore le Sibari^ qui ne traverse plus Sibaris, mais des bosquets d'orangers. Le bataillon suisse

12S0 marchait en tête, fort délabré comme tout le reste, commandé par Muller, car Clavel a été tué à Sainte-Euphémie. Les habitants de Cassano, voyant cette troupe rouge, nous prennent pour des Anglais : cela est arrivé souvent.* Ils sortent, viennent à nous, nous embrassent, nous

1285 félicitent d'avoir bien frotté ces coquins de Français, ces voleurs, ces excommuniés. On nous parla, ma foi, sans

^ Commissaire des guerres. ' Le 4 août.

' En particulier à Marcellinara, le soir du combat de Maida.

flatterie cette fois-là. Ils nous racontaient nos sottises et nous disaient de nous pis encore que nous ne méritions. Chacun maudissait les soldats de maestro Peppe^ chacun se vantait d'en avoir tué. Avec leur pantomime, joignant 1290 le geste au mot : /V« ai poignardé six ; fen ai fusillé dix. Un disait avoir tué Verdier ; un autre m'avait tué, moi. Ceci est vraiment curieux. Portier, lieutenant du train, je ne sais si tu le connais, voit dans les mains de l'un d'eux ses propres pistolets, qu'il m'avait prêtés, et qu'on 1295 me prit quand je fus dépouillé. Il saute dessus : A qui sont ces pistolets ? L'autre, tu sais leur style : Monsieur^ ils sont à vous. Il ne croyait pas dire si vrai. Alais de qui les avez-vous eus? — D^un officier français que f ai tué. Alors, moi et Verdier, on nous crut bien morts tous deux ; 1300 et, quand nous arrivâmes, trois jours après, on était déjà . en train de ne plus penser à nous. ^ -^

Tu vois comme ils se recommandaient et arrangeaient leur aiFaire. On reçut ainsi toutes leurs confidences, et ils ne nous reconnurent que quand on fit feu sur eux, à 1305 bout touchant. On en tua beaucoup. On en prit cinquante-deux, et le soir on les fusilla» sur la place de Cassano. Mais un trait à noter de la rage de parti, c'est qu'ils furent expédiés par leih-s compatriotes, par les Calabrais nos amis, les bons Calabrais de Joseph, qui deman- 13 10 dèrent comme une faveur d'être employés à cette boucherie. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir ; car nous étions las du massacre de Corigliano. Voilà les fêtes de Sibaris ! Tu peux garantir à tout venant l'exactitude de ce récit. Le miracle fameux fut que peu de jours après, dans un 1315 village voisin, on égorgea cinquante-deux de nos gens, ni plus ni moins, qui pillaient sans penser à mal. La Madone, comme tu peux croire, eut part à cette bonne affaire, dont les récits furent embellis et propagés à la gloire de la santafede. 1320

42 LETTRES iCRITES

La scène de Marcellinara est du même genre. Nous fûmes pris pour des Anglais, et comme tels, reçus dans la ville. Arrivés sur la place, la foule nous entourait. Un homme chez lequel avait logé Reynier le reconnaît et 1325 veut s'enfuir. Reynier fait signe qu'on l'arrête ; on le tue. La troupe tire toute à la fois ^ en deux minutes la place fut couverte de morts. Nous trouvâmes là six canonuiers du régiment, dans un cachot, demi-morts de £ttin, entièrement nus. On les gardait pour un petit 1330 auto-da-fè qui devait avoir lieu le lendemain.

L'aventure du grand-amiral est sans doute merveilleuse, on ne peut l'échapper plus belle. Cependant, nous t'en citerions qui n'en doivent guère à celle-là. Il n'y a pas encore quinze jours que nous décrochâmes un de nos 133s hommes mal pendu et mal poignardé, qui mange et boit maintenant comme toi. On tue tant, on est si pressé, qu'on ne fait les choses qu'à moitié. Tout cela n'est rien au prix de l'histoire de Mingrelot ; tu dois la savoir, puisqu'il est à Naples. Il t'aura pu conter aussi ce qui 1340 arriva à Maréchal, de son régiment, fusillé deux fois et vivant.

Mery, l'aide de camp de Saint-Cyr, n'a pas été si heureux : il est mort. Il fut blessé à la cuisse dans une embuscade, et achevé par les chirurgiens à Castro-Villari, 1345 Alquier et Lejeune, chef de bataillon du même régiment, ont péri à Scîgliano. Gastelet fut tué à Saint-Euphémie. Compère * a un bras coupé et une jambe qui ne vaut guère mieux.

Pour moi, je n'ai garde de me plaindre. J'ai perdu

1350 plus que tous les autres en chevaux et en effets ; mais ma

peau est entière, et j'ai le compte de mes membres. Je

me suis vu quelquefois assez mal à mon aise ; mais plus

souvent j'ai eu du bon. Presque toujours bien avec le

^ Général de brigade.

patron,^ ma disgrâce a duré autant que sa prospérité, et que durent les roses. Avant tout ceci on n'eût daigné abaisser i3S5 un regard jusqu'à moi ; l'infortune l'humanise, et nous voilà de nouveau bons amis. . . .

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