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difficulté en se donnant comme gardien de la montagne historique et comme siège d'un diocèse important... Le Père Abbé est évêque, les moines sont archivistes, et tu sais si l'abbaye a des merveilles. Depuis près de vingt ans elle publie ses trésors à ses frais, mais travaillant sur un dépôt désormais national. Il y a là une imprimerie d'art surprenante; on y publie des fac-similés en couleurs, des miniatures et des diplômes aussi bien qu'à Paris. Le gouvernement a même donné la poste et le télégraphe au couvent. Le Père Abbé, au vu de ma carte, m'a envoyé un moine français qui se trouve être de Lyon, dom L. Il a trente-trois ans; il est venu ici en voyageur, en 1877, et il y est resté. Nous avons causé de plusieurs camarades communs. C'est un être très jeune, très heureux et pas indifférent à la rumeur du monde. Il m'a donné mille détails sur les derniers potins de Paris, tout en me pilotant le plus gracieusement du inonde... J'ai eu parfois, tout jeune, de ces idées de claustration dans l'étude et l'oubli des vivants; j'en suis bien loin, malgré mon spleen fréquent
et ce couvent m'a paru triste, triste... Mais que de consolations de poésie! La vue est merveilleuse: 500 mètres à pic au-dessus de la plaine et quelle étendue et quelles montagnes! Un cirque de sommets gris d'acier, fauves, éclatants au soleil, couronnés de neiges étincelantes. Le tapis d'ocre et de verdure s'harmonise, se fond, à cette hauteur, découpé seulement par les rubans blancs rectilignes des routes et le ruban bleu sinueux du Garigliano. C'est le Laris d'Horace; il arrose le pied de la Roque d'Evandres, de l'Enéide. C'est la pure terre latine. Mon abbé philologue, plus hirsute que le jeune bénédictin, a partagé mon repas dans la « forestiera ». J'ai parlé un italien bégayant, barbare forcément, et, pour nous reposer tous deux, le vieux Spera m'a improvisé deux sonnets. C'était touchant et ridicule, dans la demi-obscurité de cette salle de couvent, derrière le compotier de céleris et d'oranges flétries qui formaient notre dessert, ce vieux prêtre italien, la tête en désordre, s'agitant sous l'inspiration, tandis que moi je suivais la fumée de mon mauvais
cigare, très loin de lui... Que j'ai vu de beaux manuscrits et que tout est vain, la vie et l'étude !
De sa cellule du Mont-Cassin, Mariéton rapportait à Rome un commencement de pleurésie. Soigné et « violemment guéri » — raconteil — par son ami Primoli et la grande tragédienne Eleonora Duse, il rencontra à Marseille, à son retour, ses amis Léon Daudet et Georges Hugo, ce dernier allant faire à Toulon son service militaire comme matelot. Après quelques journées passées avec eux, Mariéton rentra à Lyon à la fin de mars, juste à temps pour y assister aux derniers moments de Soulary. Le vieux poète, à demi rétabli par le soleil d'Alger, était revenu dans son ermitage lyonnais de la rue des Gloriettes où une pneumonie l'emporta en trois jours.
Le séjour de Mariéton à Lyon où il surveille l'impression des « Papalino », de Félix Gras, est bientôt interrompu par un appel de Mistral
qui, songeant à un voyage en Italie, prie le Chancelier de venir le renseigner sur son itinéraire, les monuments à visiter et les hôtels à choisir. On s'est donné rendez-vous au vieil hôtel de l'Europe pour y déjeuner; Mariéton a amené son ami Critobule qu'il présente au Maître, et Mistral Folco de Baroncelli, le « baile » de « l'Aiôli », doux et blond, rappelant sous la vaste pèlerine qui l'enveloppe, un Pétrarque étudiant et frileux. C'est ensuite une réunion au café des félibres avignonnais, puis une délicieuse soirée, avec Félix Gras, dans le salon de Roumanille, où chacun chante ou dit des vers. Le lendemain, Mistral conduit les Lyonnais à Tarascon, puis à Beaucaire pour les traiter dans certaine auberge de rouliers réputée pour ses authentiques saucissons d'âne.
A Tarascon, à Beaucaire, Mistral est salué dans les rues par la plupart des passants et sans cesse arrêté par de petites gens qui viennent lui serrer la main. « Hé bonjour, M. Mistral! ». A tous le Maître répond simplement, joyeusement, comme devait répondre à ses sujets, dans ses promenades, le bon et familier
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roi René. A Tarascon, un coiffeur appelle, de sa porte, « Moussu Frederi », pour lui montrer sa récente invention: un papier à base d'amiante qui rendra les livres et journaux incombustibles. Mistral entre bravement dans la boutique et assiste à l'expérience. Quoi qu'on fasse, le journal ne s'enflamme pas. C'est merveilleux! Le déjeuner est exquis; Mistral parle de la gloire et de sa vanité. Une excursion en Camargue termine cette « fugue » de trois jours. Flâner avec Mistral est un délice. Il sait tout de sa Provence. A propos d'une fleurette cueillie au bord d'un fossé, il dit les noms vulgaires de la plante, explique leur étymologie, raconte les légendes qui les lui ont valus. C'est la science de son « Trésor » commentée par un incomparable poète.
Après une si longue absence, Mariéton ne pouvait que prolonger à Paris son séjour de printemps. Il écrit à sa mère qui espère le voir arriver au Saix après le Grand Prix:
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C'est donc toujours au moment où les relations se font plus suivies qu'il faut filer dans la solitude!... Je resterai encore un peu de temps pour voir si jamais je ne rencontrerai cette paix du cœur que je souhaite... Car j'ai un grand fonds de tristesse (auquel la vie des champs, à mon âge, n'est pas trop favorable) et un grand découragement à certains jours et des timidités inouïes... La lutte pour la vie et pour le bonheur demande des roublards et des égoïstes. A en juger par ce que je vois, je crois sincèrement n'être ni l'un ni l'autre. Et j'ai un fonds de timidité excessive qui me desservira toujours...
Et, quelques jours plus tard :
Ne me parlez pas des « Vieux », ce conte du cher Daudet, un bien joli conte, bien humain et d'un intimisme exquis. Vous n'êtes pas, mon père et toi, dans ce cas là et je ne suis pas un fils « abandonneur ». Je passe la plupart de l'année avec vous; il n'y a pas plus de six semaines que je suis à Paris — après dix mois d'absence — et je vais rentrer.
Mais il lui faut d'abord aller, de Paris, assister aux obsèques du Capoulier, du bon Roumanille, « mort comme un patriarche, doucement, presque heureusement », le 24 mai. La cérémonie se fit à Avignon, et, sous les remparts, à la Tour Saint-Michel, Mariéton parla au nom du Félibrige de Paris; ensuite, à Saint- Rémy, où est le tombeau du précurseur de la Renaissance provençale, « ce fut superbe et digne d'un poète ». A une lettre de condoléances, Mariéton répondit :
Le pauvre Roumanille m'aimait ; quand je publierai sa correspondance, la plus originale par la « gesticulation » que je sache, on verra que je fus un de ses tendres amis, le plus choyé peut-être, après Mistral. Mais que j'en perds, hélas! Le chemin de ma vie se jalonne de tombes.
En juin, les Geltisants vinrent à la Fête de Sceaux. Mariéton, chargé d'offrir la présidence à Renan de la part des Félibres de Paris, l'invita « comme président de la Société Celtique (on criera moins en cléricalie félibresque après cette explication) ». Au banquet, le soir, le
toast de Renan provoqua quelques sourires : « Je lève, en l'honneur du Félibrige, ce verre de vin de Champagne... Tiens, il n'y a pas de Champagne (on lui verse du vin rouge), ce verre de vin rouge, Messieurs. Permettez-moi de vous dire, comme le Christ : Voilà longtemps que je désirais célébrer cette Pâques avec vous ! (chuchotements, rires étouffés...). Car c'est un des plus beaux jours de ma vie!... Et patati et patata! »
De Rome, Mistral écrivait :
Nous sommes enchantés de notre joli voyage. Mais je n'en apprécie que plus le microscome provençal qui est la résultante et le couronnement de tout ce Midi brillant — avec le mistral en plus, ce qui manque au reste du monde... Tu liras mes impressions hâtives de voyage dans « l'Aïoli » au fur et à mesure. »
Puis, à propos de la 0 Reine Jeanne » et de ses futurs musiciens :
Tous ces sondages au sujet de mes poèmes pour opéra me laissent aujourd'hui indiffé-
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rcnl. Je ne connais qu'une bonne manière, celle qui fut employée pour « Mireille » ; le libretto fait, l'opéra presque fait, l'impressario assuré, on me fit des propositions et ça fut bâclé dans six mois. Bouleverser la « Reine Jeanne » et la rendre méconnaissable ? Non. Pas assez dramatique, c'est possible. Nous attendrons que la roue de la mode émerge du côté pacifique et serein... Bref, je suis en cela, comme en beaucoup de choses, peu pressé d'arriver; « quau vai plan, vai san ». Pauvre vieux Rouma! C'est une noble vie...
En outre de ces projets d'opéras, projets qui se transformaient sans cesse, le Chancelier est alors attelé à la plus compliquée des besogn js, l'organisation des fêtes félibréennes du mois d'août, dont il se trouve être le directeur général, au lieu et place de Maurice Faure malade. Il y a là, dit Mistral, de quoi « canaliser la Durance mariétonnienne ». Maurice Faure était le créateur de ces voyages de
vacances qu'il offrait à sa clientèle du café Voltaire: aux Cigaliers, aux Félibres parisiens, à leurs parents et à leurs amis. Le plan de tournée qu'il avait esquissé pour 1891 était grandiose. Onze journées à Lyon, Avignon, Beaucaire, Tarascon, Arles, les Martigues, Marseille, Toulon, Tamaris, Cannes, Grasse, Anlibes, Juan-les-Pins où aurait lieu la Sainte Estelle, Monaco et Nice! Et, presque à chaque arrêt, l'inauguration d'un monument ou d'une plaque commémorative; en l'honneur de Soulary, à Lyon; de Pierre Bonnet et d'Antoinette de Beaucaire, à Beaucaire; de Gérard Tenque, fondateur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, aux Martigues; de Victor Gelu, à Marseille; de George Sand, à Toulon; d'Emile Negrin, à Cannes; du général Championnat, à Antibes; de J. Rancher, à Nice!
Il s'agissait de combiner le transport de la caravane par wagon ou bateau, de lui assurer, aux étapes, le vivre et le logement, de préparer les fêtes, banquets, inaugurations. La tâche était rude, même pour un professionnel. Après une visite préparatoire aux municipalités dont il lui fallait le concours, Mariéton installa à
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Lyon son quartier général; de là, ses lettres et ses télégrammes stimulaient les bonnes volontés, promettant aux maires la venue de nombreux ministres pour les décider à faire voter réceptions et banquets, frétant des bateaux, commandant des bustes, des bannières, des musiques, et répétant aux incrédules ce « Tout marche! » qui était le refrain de son optimisme, lorsqu'en lui le poète s'effaçait devant l'homme d'action.
Tout ne marcha pas sans peine. Lyon fit d'abord la sourde oreille et montra peu d'empressement à glorifier Soulary; Avignon, après d'autres fêtes, n'avait pas d'argent « pour la caravane Fen de brut » , disait un de ses magistrats; à Tarascon, où la politique faisait des siennes, les Jeux de la Tarasque ne seraient pas prêts; les « chevaliers » des meilleures familles « refusant leur concours, même à prix d'argent ». Enfin, Mistral n'assisterait qu'à deux fêtes :
Tu sais (écrivait-il) qu'à vingt ans je craignais la canicule. Depuis que mes vingt ans sont de retour pour la troisième fois, zuze
un peu, mon bon, si je dois la craindre! Je ne te promets donc pas d'aller me fatiguer sur les quais d'Avignon ou de Beaucaire. Bien assez d'aller, le dimanche, assister aux fêtes de Tarascon, revenir coucher à Maillane, me reposer le lundi et repartir le mardi pour le Martigue! Dure, saison pour courir les chemins de fer; mais toi, Hercule Farnèse, tu peux lutter impunément avec le soleil. Tiens-toi frais!
Tout s'arrangea pourtant et les voyageurs se réunirent à Lyon, le 7 août, Sextius Michel, maire du XVe arrondissement de Paris, conduisant les Félibres de Paris, et Paul Arène, les Cigaliers. Après un banquet offert par la Ville, au Vernay, le buste de Soulary fut inauguré dans le jardin du Palais des Arts où il était entreposé ; là, Duparc, remplaçant Mounet- Sully retenu au dernier moment, récita une ode vibrante de Mariéton: « Le Félibrige à Soularv ». Le soir, sous les marronniers de Bellecour, un orchestre joua une suite provençale que Noël Desjoyeaux avait écrite pour la circonstance sur des thèmes populaires: « Une!
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Deux! Le Midi bouge », la chanson de Magali, le Noël « Per noun langui long dôu camin », et enfin l'air de la « Coupe » (emprunté par Mistral à un Noël de Saboly). Ce fut un premier succès; un chœur improvisé de félibres accompagnait l'orchestre aux refrains et l'enthousiasme gagnait les Lyonnais entraînés.
Le lendemain, un « Gladiateur » pavoisé descendait le Rhône, emmenant les félibres à Beaucaire. A l'arrière du bateau flottait un grand drapeau dont André Steyert avait donné le dessin, le pavillon bleu de Sainte-Estelle chargé de l'étoile à sept rais et écussonné des armes de la Provence (les blasons d'Aragon et d'Anjou écartelés).
L'arrivée à Beaucaire fut inouïe (écrivait Mariéton). Un peuple imimense nous attendait au port du Rhône, qui nous porta à l'Hôtel de Ville en triomphe. Il fallut balconner. Sextius Michel était aphone: de la galerie circulaire du charmant municipe Louis XIV, il adressa, dans un provençal vague, quelques mots à la foule qui ne l'entendit pas. La place était noire de inonde, on récla-
niait des orateurs. Je me lançai. Les grands comédiens Cigaliers m'avaient appris à scander lentement; du bégaiement qui me paralysait d'avance et m'avait interdit de parler jusque-là, plus de trace. J'étais ravi.
Le lendemain, la caravane farandolait sur le fameux pré de Beaucaire, vaste emplacement de la célèbre foire. A Tarascon, le félibre Marius Girard, de Saint-Rémy, discourut à la joie de tous, sur le testament de Tartarin qu'on venait de retrouver, prétendait-il. Les fêtes de la Tarasque furent ensuite célébrées, avec tous les jeux classiques institués, en 1469, par le roi René. L'entrée à Arles, la nuit, fut très belle; marche triomphale de la gare aux Arènes, envahissement du vieux cirque dont les gradins pleins d'ombre devinrent en un instant plus noirs par la foule qui les emplissait. Là encore Mariéton parla et on l'entendit jusque dans la ville, « tant l'immense cuve de pierre était sonore cette nuit ». Son prélude « Arlaten e Arlatenco, li felibre soun countent de vous! » resta fameux et, longtemps après, ses amis s'amusaient à l'aborder avec l'into-
nation de son speech d'Arles. « C'était tout de même, écrivait-il, le deuxième discours de ma vie et j'étais tout fier de cette victoire imprévue mais forcée sur ma difficulté de langue ».
Une impression inoubliable fut celle de la farandole aux flambeaux qui se déroula à minuit, dans la nécropole légendaire des Alyscamps, entre les sarcophages alignés, interrompue par une aubade des tambourins devant le tombeau des Consuls morts héroïquement au temps de la peste, et par une harangue dans la chapelle de Saint-Honorat, sur la gloire du cimetière arlésien. « La vie et la mort mêlées dans une ivresse ! »
\Aux Martigues eut Hieu liai Sainte-Estelle suivie de la réunion du Consistoire qui élut Félix Gras capoulier et donna à Mariéton le siège de « Majorai » vacant depuis la mort de Roumanille. Puis la caravane continua sa route sur le littoral, lassée par une chaleur torride, s'éclaircissant à chaque étape; des cent félibres des Martigues, trente à peine poursuivaient jusqu'à Nice. A Antibes, où la fête était officielle et militaire — puisqu'il s'agissait d'inaugurer, avec le concours de la
garnison et de l'escadre, la statue du général Championnet — la présence d'un membre du Gouvernement s'imposait. Après de nombreux appels télégraphiques, le ministre des Finances, Maurice Rouvier, arriva de Paris. Le banquet nocturne se fit à Juan-les-Pins, éclairé par les feux convergents de l'escadre mouillée dans le golfe. Ce fut vraiment féerique. Une foule énorme, attirée par la foire annuelle, s'ébattait sous les pins centenaires, aujourd'hui disparus et remplacés par de prétentieuses bastides.
Le ministre était radieux (rapporte Mariéton); il promenait son habit dans les groupes de la kermesse, le plus familièrement du monde. Je le vois encore s'égarant avant le banquet contre un tamaris, les pieds dans la vague ^ et deux enfants le désignant du doigt, ravis : « Tè, lou ministro que pisso! » Sa bonne humeur avait conquis tout le monde... Je chantai « Magali » au dessert et, quand le chant eût cessé, Rouvier voulut se prouver félibre et reprit lui-même deux strophes que j'avais sautées.
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Le vieux philosophe positiviste Pierre Laffite remercia le Ministre et les toasts et chansons se succédèrent jusqu'au matin... Enfin, après une réception au vieux palais de Monaco, le voyage s'acheva à Nice. Là, au moment où, devant les autorités locales, on allait inaugurer la plaque commémorative de J. Rancher, on s'aperçut de l'absence de l'orateur qui devait prononcer l'éloge du poète niçard. Que faire? Tous les félibres présents ignorent Rancher. En hâte Mariéton envoie un garde municipal demander à la bibliothèque les œuvres du commémoré et pendant qu'on rejoue tour à à tour la Marseillaise et l'Hymne russe, le chancelier, le volume à la main, prépare un semjblant de discours.
Des nombreux incidents de ce pèlerinage excessif on eût pu tirer un « Roman comique » des Félibres. Au banquet de Tarascon, un groupe de jeunes intransigeants pour qui « Tartarin » était une trahison, avait bu à la mort d'Alphonse Daudet; des querelles entre pèlerins avaient failli finir par des duels... Puis ce furent les fleurs de lis de l'étendard provençal donnant lieu à une manifestation anti-
royaliste et la calèche du chancelier criblée de pierres; aux Martigues, l'absence de Mistral aigrement commentée et son mot d'excuse accueilli par des sifflets; les protestations des municipalités constatant qu'aucun des ministres promis n'accompagne les félibres ; à Cannes, Mariéton arrivant seul à la gare où les autorités attendent, ses compagnons ayant manqué le train; la disparition de Paul Arène, peu disposé par son tempérament flâneur à officier sur un si long parcours... Sans parler des discussions amenées par la politique et des réclamations des voyageurs affamés ou sans logis. « Ce voyage vous a tous mis sur le flanc (écrit Mistral). C'est inévitable et il faut être fou pour organiser de pareils périples en si peu de jours, et en août. Enfin c'est fait, et très réussi! »
L. de Berlue souhaitait que le Félibrige passât enfin « du régime des chansons et des banquets au régime de l'action ». Le danger qui le menace « est dans son identification croissante avec le groupe parisien qui, de plus en plus, se substitue au Consistoire et aux Ecoles et remplace les poètes par les politi-
ciens et les idéalistes provençaux par les matérialistes fort peu français, dont P. Laffite s'est fait l'interprète. Je vois avec inquiétude la désagrégation prochaine de notre chère famille et la retraite des vrais patriotes d'Oc au profit des intrus et des faux-frères ». On finira « par transporter le bureau central du Félibrige de Maillane à la place de l'Odéon ».
Le voyage des Félibres fut, comme à l'ordinaire, l'occasion de violentes attaques contre eux. Un des chroniqueurs parisiens du voyage fit des fêtes un récit peu sympathique et releva, avec raison, le toast de Beaucaire et l'hostilité de certains contre le provençalisme ironique de Daudet. Le Chancelier lui-même, à propos de son majoralat, reçut des lettres injurieuses lui reprochant de n'être qu'un Lyonnais et pas un vrai félibre; de ne voir dans le Félibrige qu'un homme: Mistral.
Mon cher ami (répliquait le Maître), la meilleure réponse (à ces injures) est dans les doléances très justes que tu me fais au sujet des jeunes. C'est ainsi. La bête humaine est une des plus méchantes de la Création et
nous n'avons pas de pire ennemi que notre héritier. Il faut accepter la chose telle quelle, faire son œuvre et son chemin quand même et regarder « l'estello ». Soyons philosophes; ce qui t' arrive un peu crûment, je le sens autour de moi depuis pas mal d'années. On gêne toujours quelqu'un. Mais la justice immanente des choses, comme disait Gamhetta, met, à la fin des fins, chacun à sa place.
Mariéton était rentré de Nice au Saix à petites journées, s'arrêtant à Toulon pour y voir le matelot Georges Hugo, à Marseille, Avignon et Maillane. Ses vacances bressanes furent longues, cette année, seulement interrompues par une « fugue » Jl la Cour d'Amour de Carpentras, en septembre, et par son séjour annuel à Amphion. C'est à sa mère qu'il raconte la visite faite à la Villa Bassaraba par la châtelaine de Prégny :
Elle a eu un joli mot de juive. Paderewsky lui annonce son départ pour l'Amérique,
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pour l'Australie (un an d'absence); je dis: « C'est la gloire! » — « C'est surtout le profit ! » réplique la baronne. Elle a bien essayé de se repêcher devant mon « œil ». Trop tard î
En octobre, Mariéton est de retour au Saix où ses amis lyonnais viennent tour à tour occuper la chambre d'ami. Le numéro à paraître de la « Revue Félibréenne » lui vaut une lettre désolée de Léon de Berluc-Pérussis qui demande que son article soit publié anonymement :
Ma plus grande envie est de ne pas vivre un seul jour après ma mort. Pourquoi et pour qui voudrais-je vivre ? De ce que j'écris pour répandre mon idée, je ne veux retirer profit ni fumée. Tout cela est inutile à qui laisse un foyer vide et je serai reconnaissant à mes amis d'aider à l'oubli absolu que je réclame.
Puis à propos d'un manuscrit de lui auquel il ne veut pas ajouter sa signature :
Dans ce cher Félibrige où le « moi » joue
un rôle si excessif, il est bon que quelqu'un montre un brin d'altruisme pour l'honneur de la corporation.
Mariéton écrivait alors, pour « la Grande Encyclopédie » l'article « Félibrige » ; il réunissait des documents pour « Le Voyage des Félibres et des Cigaliers sur le Rhône et le littoral » , récit détaillé des fêtes qui parut en 1892; il songeait enfin à une pantomime dont son ami Bergon devait écrire la musique. Et les vers continuaient à s'entasser dans un tiroir de son bureau. Comme il l'a dit d'Alfred de Musset, « il travaillait à sa manière, en flânant... L'inspiration est l'explosion d'une cristallisation, si j'ose dire. Comme si un être organisé pour l'observation et orchestré pour l'expression, pouvait ne pas être sans cesse en travail ! »
Autre besogne, le rangement dans « la maison des livres », des innombrables volumes ou revues expédiés de Lyon, et surtout de Paris — le trop plein de la Richepansière. Il voulait que chaque chose fût classée dans un ordre, sans doute désordonné, mais toujours le même et difficile à organiser puisqu'il gardait tout. Il
tenait à tout ce qui était autour de lui, objets d'art ou vieilleries sans valeur mais familières. Un jour que son père lui avait proposé d'échanger, contre une œuvre plus belle, un tableau ancien et médiocre qu'il avait depuis longtemps dans son cabinet, il répondit de Paris :
Il est difficile de s'attacher sincèrement aux choses, quand une question d'échange, de valeur, de changement, même fictif, s'agite perpétuellement autour d'elle. Je suis décidément très conservateur. C'est encore du félibrige, de la tradition...
Le vieux savant Podhorsky était mort tristement et solitairement, à la fin d'août, dans la chambre qu'il occupait, rue Racine, à l'Hôtel des Etrangers. Son fils envoya à Mariéton, comme à l'un des meilleurs amis de son père, tous les livres et papiers de celui-ci: un monceau de notes éparses, écrites à l'aide de tous les alphabets connus et malheureusement inutilisables; quelques volumes et surtout de très nombreux exemplaires des petites bibles bro-
chées publiées, en 296 langues ou dialectes, par la Société Biblique britannique et étrangère.
C'était sur ces brochures que Podhorsky travaillait; chacune d'elles était couverte d'annotations dans les marges et portait, sur la couverture, des mentions successives: « Lu en 1886, comparé avec le Chinois. — Relu en 1890, comparé avec le Hongrois... »
Le Saix retint Mariéton jusqu'au milieu de décembre. La forêt était si belle sous la neige et le calme si reposant. Autour de Noël, il revint à Lyon pour reprendre les réunions amicales de l'Avenue de l'Archevêché et passer auprès de sa famille la période des fêtes. Vers cette époque, il envoyait, à une jeune Lyonnaise, son volume « Souvenance », qu'il jugeait ainsi, sept ans après sa publication :
Chère Madame, je vous envoie « Souvenance ». Je viens de relire ces vers d'enfant dans la rumeur lointaine et proche du « bourdon » de la cathédrale. C'est naïf et vous sourirez. Mais enfin c'était moi et, comme dit Musset :
... Quand l'homme change sans cesse, Au passé pourquoi rien changer ?
Oui c'était moi et ce l'est peut-être encore... Cette grande voix profonde des cloches qui vous remue les souvenirs comme la conscience ressuscite des sentiments éteints me rend timide à vous envoyer mes pauvres rimes de vingt ans. Comment ai-je publié ces intimités sans rougir ? L'Art qui ne vaut que par la sincérité divulguée tient de la profanation. L'orgueil humain est misérable. Je ne veux pas vous envoyer ma « Viole d'Amour ». J'ai besoin de revoir, de retoucher un exemplaire de mon édition (que Lemerre doit déclarer épuisée). Vous n'y trouverez pas, du reste, la même candeur de néophyte. La défiance y est entrée avec l'expérience...
1892. — Mariéton passa à Lyon le début de 1892; il y reçut, à leur passage, deux félibres: José de Valette et Jules Boissière, ce dernier
parlant pour le Tonkin avec sa jeune femme, la reine Térèse Roumanille. Puis le chancelier regagna Paris, en février, pour le banquet offert à son ami et voisin, le poète Gabriel Vicaire, récemment nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Peu après, un second banquet fut donné, au café Voltaire, par les Félibres de Paris, au nouveau Capoulier, Félix Gras, qui assista ensuite à une audition de fragments de l'opéra tiré de son poème « Toloza » par le musicien Rodolphe Lavello et le poète Joseph Gayda.
En mars, Mariéton écrivait à Critobule :
J'ai vu et ouï tels gens et choses, depuis mon retour, que j'en aurais de quoi « goncouriser » 300 pages. Force-moi donc à rédiger ça et là mes sensations et à te les adresser sous forme de mémoires roulants que tu me garderas.
Les « mémoires » qui suivirent eurent trait au choléra, aux attentats anarchistes, à des réunions, chez M,nc Commanville et ailleurs, où Mariéton avait rencontré Benjamin-Constant, Leconte de l'Isle, Yvette Guilbert; à sa panto-
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mime, tirée de la légende de Guilhem de Gabestang, qu'il pensait montrer bientôt à Félicia Mallet; à Paderewsky, qu'il voyait fréquemment; aux Ménard-Dorian, dont il venait de faire la connaissance; à une prétendue candidature de Mistral à l'Académie Française, lancée par une petite feuille provençale et aussitôt démentie par le Maître...
D'autre part, sa correspondance à propos de la « Revue Félibréenne » lui révélait un vrai poète, l'abbé Justin Bessou, vaillant résurrecteur du Rouergue, auteur de « D'al brès à la toumbo ». — « Vous avez un nouveau curé en poche, écrivait à ce propos Félix Gras, c'est beaucoup de curés! ». Sans parler du Frère Savinien qui demandait qu'on fît de la réclame à ses « Versions provençales-françaises », base de sa méthode d'enseignement bilingue.
D'Italie, Angelo de Gubernatis voulait intéresser les Félibres à une démonstration mondiale en l'honneur de Christophe Colomb et à la publication d'un album commémoratif. La Revue, où Mariéton publiait ses enquêtes sur J' « Evolution félibréenne », puis ses études sur « les Troubadours », s'était acquis de nou-
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veaux et précieux collaborateurs : Baptiste Bonnet, le sincère observateur et le conteur savoureux des « Memôri d'un Gnarro », Gaston Jourdanne, ancien maire fédéraliste de Carcassonne, lassé de la politique; Antonin Perbosc, instituteur à la Guépie-en-Rouergue, poète français et languedocien, ardent partisan de l'enseignement du français à l'aide du dialecte natal, et maints autres vaillants. La Revue annonçait aussi les débuts de la jeune poétesse pyrénéenne qui allait devenir la félibresse Philadelphie de Gerdes.
De Tulle, le chanoine Roux demandait un éditeur pour une réédition des « Pensées » ; il s'était brouillé avec Lemerre, celui-ci ayant tenu à imprimer Mistral avant « l'Epopée » du poète limousin.
Au banquet offert à Félix Gras, au café Voltaire, le 22 février, Frédéric Amouretti, au nom de quelques jeunes félibres dont étaient Charles Maurras et Auguste Marin, avait donné
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lecture d'une «déclaration » qui faisait alors grand bruit dans le Félibrige. La déclaration affirmait nettement les idées fédéralistes du groupe en rejetant la « méchante accusation de séparatisme » formulée par les centralisateurs parisiens. Elle réclamait la liberté pour les communes de France, unies « suivant les affinités historiques, économiques, naturelles » ; la reconstitution des provinces avec des assemblées souveraines à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à Marseille ou à Aix. « Ce qui nous meut, disait-elle, c'est le profond sentiment des intérêts nationaux », la volonté de réaliser « la complète mise en valeur des merveilleuses richesses de notre sol », de régler, pour le bien de chacun et de tous, les discussions économiques et même quelques-unes des questions sociales.
Mistral écrivait :
Il y a eu, aux félibres de Paris, un beau tapage au sujet de la déclaration fédéraliste de Maurras-Amouretti. Un « chut » est ordonné là-dessus, mais il paraît que les Jacobins du café étaient furieux.
L. de Berlue triomphait: « Avais-je raison de me féliciter du coup de tête d'Amouretti qui nous permet d'opérer le tri du froment d'avec le juei (l'ivraie) ? » La grande majorité du Félibrige de Paris était venue au Mistralige « pour dénaturer l'œuvre et la gouvernementaliser »... Et tandis que les jeunes félibres se ralliaient presque tous aux idées décentralisatrices, la presse, reprenant ses attaques, accusait le Félibrige d'être séparatiste et antipatriote. Mariéton allait répondre, au banquet de la Sainte Estelle: « Nous séparatistes ? Parce que, selon notre droit, nous voulons libres, fortes, prospères, toutes les parties fraternelles de la France unie, unie à jamais! Cela c'est douter de la France. Car, aujourd'hui, les seuls séparatistes sont les centralisateurs de Paris. »
La Sainte Estelle de 1892 ne se passa pas sans incident. Elle eut lieu aux Baux, en même temps que les Jeux floraux septennaires, où le poète lauréat, Marius André, allait choisir pour
Reine M,le Girard, fille du félibre Marius Girard, de Saint-Rémy. Comme Mistral arrivait aux Baux avec le chancelier et quelques Avignonnaises, une somptueuse calèche y amenait Fortunette. L'assistance se montrant presque ouvertement scandalisée, il fallut faire entendre à l'amie des félibres qu'on avait trop parlé d'elle pour qu'elle pût assister à la fête autrement qu'à distance. Elle comprit et se résigna. La félibrée s'ouvrit, au soleil, sur le plateau de l'Acropole provençale, dans les rafales d'un mistral fou :
Un nombreux populaire (raconte Mariéton), beaucoup d'Arlésiens, se pressaient debout autour des convives. Sur la fin du banquet, à l'heure de la Coupe, un billet me fut apporté où je lus ces deux lignes: « Puisque Fortunette n'est pas digne de s'asseoir à la table des poètes, ne peut-elle pas servir les poètes ? Elle voudrait passer le vin de la Coupo Santo. » — « Brave Fortunette, s'écria Mistral. Mais oui, qu'elle vienne ! N'est-ce pas, Mesdames ? Comme la Samaritaine. » Et toute modeste, avec la noble
dignité de sa race, Fortunette s'avança, l'amphore de Châteauneuf dans les mains, et le versa tour à tour aux convives. Le banquet n'était pas terminé que les comtesses et les marquises qui occupaient le centre de la table, toutes séduites par cette grâce touchante et cette radieuse beauté, conversaient avec Fortunette, la faisaient asseoir auprès d'elles, On se leva, on s'éparpilla sur le rocher. Et j'entends encore les propos scandalisés des petits journalistes d'Arles montrant du doigt la courtisane devisant avec les grandes dames, plus fière maintenant que jamais.
La fête se termina dans une vaste grange où les poètes tenaient leurs Jeux floraux. Vieille église désaffectée, le cadre était digne de cette assemblée d'apôtres. On chantait, on scandait les vers dans une demi-obscurité. Au bout d'une heure, l'enthousiasme était à son comble. Les femmes ne manquaient pas à ce consistoire mi-paysan, mi religieux. Je vois encore la robe blanche du Père Xavier s'agiter dans un accès de lyrisme et s'écrier, debout sur un
escabeau : « Je donne la parole à Fortunette! » La mine renfrognée qu'il montrait, ce matin, à l'apparition de l'Arlésienne, s'était dissipée au feu de 1' « estrambor ». Fortunette se hissa tranquillement sur une table et se mit à chanter. Elle n'avait pas de rancune. Elle chanta tour à tour trois chansons de Charloun, les refrains suivis par toute l'assemblée, robes de prêtres, robes de femmes, gens de mas en taiole, jusqu'à la nuit venue.
A la fin, on se sépara. Les voitures repartirent, celle de Fortunette emmenant deux dames de l'assistance qui avaient accepté son hospitalité. En pleine nuit, la caravane fit halte à Maillane où, dans le jardin du Maître, des rafraîchissements furent servis. On était bien là cinquante, dans le noir, intimidés...
Alors une voix s'éleva. Dans le plus pur provençal, Fortunette prenait la parole et improvisait un résumé charmant des émotions de la journée, remerciant M,ne Mistral au nom de tous.
Dès le surlendemain, plusieurs journaux, d'Arles et surtout d'Avignon, vertueusement indignés, prenaient violemmtent à partie le Capoulier, le Père Xavier et surtout Mariéton accusé d'avoir fait au Félibrige, aux femmes et aux filles des félibres, « la plus grande injure qui se puisse faire à une femme honnête et à un homme de bien » en leur imposant la présence de Fortunette. C'était « une honte! »
Mariéton, rentré à Paris et « péniblement écœuré », voulait aller trouver le député-maire d'Avignon dont le journal avait été le plus haineux et savoir à qui s'en prendre de ces articles calomnieux et anonymes. Le Capoulier qui avait eu « son coup de pied », reconnaissait avoir eu tort et parlait de « faire amende honorable ». Mistral envoyait à Mariéton les feuilles locales en le dissuadant de répondre : « Tu es assez fort pour supporter cette lecture et ces ignobles insultes » ; il fallait, d'ailleurs, éviter le tapage d'une polémique par égard pour les Avignonnaises qui s'étaient montrées si indulgentes. Quant aux moines de Frigolet, ils étaient, disait-il, « enchantés des attaques
^O PAUL M ARIÉTON
de la petite presse contre le P. Xavier » qui, pour son compte, s'en montrait « fier et content ».
On parla, à Avignon, de quelques duels qui n'eurent pas lieu ; quelques horions furent échangés entre journalistes et félibres... et l'on ne parla plus que du Fédéralisme.
Il a l'air de faire chemin (écrivait Mistral). C'est une bonne idée pour allumer nos jeunes et ça arrive au moment voulu. Mais il ne faudrait pas que ça brouillât les jeunes et les vieux. Je dirai ça au prochain « Aibli ».
Mariéton venait alors de se lier avec son compatriote le sculpteur-céramiste Jean Carriès. Il l'avait connu, sans doute, par Mmo Ménard-Dorian, qui, cinq ans auparavant, avait organisé à Paris, dans son hôtel, une exposi tion d'œuvres de l'artiste lyonnais. La jeunesse de Carriès avait été triste et dure; il avait débuté comme ouvrier dans la « bondieuserie » puis, aidé et protégé par l'admirable Sœur Cal-
lamand, supérieure à Lyon des Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul du quartier Saint-Jean, il avait pu suivre les cours de l'Ecole des Beaux- Arts de Paris, étudier et obtenir ses premières commandes. Son exposition chez Mme Ménard- Dorian, en 1888, lui avait permis de quitter Paris, de s'installer dans la Nièvre, à Montriveau, d'y construire des fours et de faire à la fois de la sculpture et de la céramique. Enfin, au Salon du Champ-de-Mars, en 1892, le succès de ses bustes aux merveilleuses patines, de ses masques, de ses vases, avait été considérable, inespéré. Il lui avait valu d'un coup la Légion d'honneur et presque la célébrité.
Carriès était un petit homme, aux cheveux en broussailles, à la barbe déjà grisonnante, au visage fatigué et ridé mais éclairé par des yeux bleus extraordinairement vivants. Il parlait éloquemment et passionnément de son art, de ses recherches, méprisant assez la littérature et aimant à rappeler qu'à la mort de Rembrandt, le plus grand des peintres, on n'avait trouvé dans son logis aucun livre. Parvenu d'un coup à la gloire, il en était ébloui et comme grisé.
Je te prie de croire que c'est quelqu'un (écrivait Mariéton). Sa situation d'artiste est énorme dans l'opinion des lettrés. Il adore mon père; sa compréhension de son œuvre, son allure, son amitié, l'ont gagné complètement.
Après la fête de Sceaux, présidée par Emile Zola, Mariéton rentra au Saix avec Carriès, l'y laissa pour aller guider, à Lyon, Avignon et Arles, son aimable hôtesse vénitienne, la comtesse Marcello et sa fille, et vint retrouver Carriès à Seillon. Ils en repartirent ensemble pour assister aux fêtes d'Uzès. Le lendemain de la cérémonie municipale et de la commémoration du peintre Sigalon, une félibrée eut lieu « au duché », dans le château féodal de la duchesse d'Uzès. Le chancelier prit la parole au banquet et parla de la Tradition et de l'Action: « Tout le Félibrige est dans ces deux termes. Préparons l'avenir sans renier l'œuvre des ancêtres.».
Son allocution, que le Gapoulier trouva « fortement réac », amena entre eux un échange de lettres, d'ailleurs toutes courtoises et cordiales; mais Félix Gras n'était plus pour
son chancelier un ami comme l'avait été Roumanille, et, sur bien des points, leurs sentiments différaient :
Vous n'ignorez pas (disait Félix Gras) qu'en politique nous avons des vues diamétralement opposées. Vous trouvez que, depuis un siècle, tout va de mal en pis et qu'il n'y a plus de liberté en France. Moi je trouve qu'il n'y a pas au monde un pays où la liberté soit plus absolue qu'ici. Vous regrettez l'œuvre de la Révolution, moi j'en accepte le bloc, sauf à le modeler selon les besoins et les aspirations du siècle, mais sans en rien retrancher. D'ailleurs, ceci n'est pas du Félibrige, et je ne vous parle qu'à titre amical.
Dans sa crainte de voir le Félibrige politiquement compromis, le Capoulier exagérait ; son chancelier, l'homme au monde le plus libéral, n'était que traditionnaliste et décentralisateur. Et Félix Gras le reconnaissait dans une seconde lettre où il avouait que, de la Révolution, il n'acceptait pas, lui non plus, « les erreurs fatales, comme le système des départements ».
De Maillane, Mistral songeant à son « Poème du Rhône », demandait à Mariéton :
Est-ce que tu connais M. Bonnardel, le directeur des Bateaux à vapeur du Rhône ? J'aurai peut-être un voyage à faire sur le Rhône pour certaines études poétiques. Et je prendrai un bateau de remonte pour les marchandises, afin de rester trois ou quatre jours sur le fleuve. Je ne sais pas si je pourrai être autorisé à coucher sur le bateau ?
Mariéton fit ensuite son séjour ordinaire au bord du lac Léman :
Le temps est merveilleux et le paysage justifie le mot de Byron: « C'est une débauche de beauté. »
A sa mère qui, le rappelant, se plaignait un peu de le voir accaparé par ses relations aristocratiques, il répondait :
Les réflexions de ta lettre m'ont fait de la peine. Tu sais bien que je n'ai jamais mis de différence, dans mon esprit, du rang de ma famille à celui des milieux plus héraldiques que je vois: la preuve en est que j'ai convié à venir chez nous « tous ceux » qui m'ont reçu dans leur intimité et que j'ai plaisir à vanter « tous les miens » en quelque réunion que je me trouve. C'est ma fierté et c'est tout naturel.
Enfin, il vint jouir de l'automne au Saix, où il passa près de deux mois à ses besognes habituelles, installé, cette année, « au Quartier latin ». On appelait ainsi une série de chambres établies dans les dépendances pour les jeunes chasseurs, pièces claires et d'un chauffage facile dont tous les meubles s'emplissaient déjà de livres et de revues. En décembre, des amis parisiens lui donnèrent rendez-vous à Avignon pour faire, en coach, à petites journées, le voyage de la Cité des Papes à Nice. Il les accompagna :
Nous revenons (écrivait-il) de la Fontaine de Vaucluse ; il fait froid, gris. Le site
orphique où Pétrarque cultiva son moi en était tout pleurard; mais la fontaine roulait des torrents de turquoise et d'émeraude et le soleil se couchait dans plus d'or que n'en a remué le Panama, quand nous sommes rentrés à Avignon... Dire que nous avons failli nous rencontrer avec mon père à Avignon! C'est inouï le Mariétonisme, comme dirait Mistral !
De Nice, il mande à Critobule :
Le coaching est fini depuis mercredi soir... Il pleut et j'emploie cette journée à l'ultime révision de la Revue sous presse (eheu ! juillet-septembre! !). Car tu te doutes bien, vieux complice, que j'ai eu des épreuves (sens littéral) à subir tout le long du chemin... Enfin cette « Comtesse de Die » est imprimée et, sans doute aussi, à cette heure, l'article « Félibrige » de la Grande Encyclopédie qui s'est trouvé occuper non plus 500 ou 580 lignes, mais 790, soit de neuf à dix colonnes... Ci-contre la* dernière journée de mon diario :
23 décembre. — Matinée à Antibes avec Primoli. Il veut envoyer au pauvre Maupassant la photographie de son cotre « Bel- Ami ». Nous le découvrons, tout petit, pour quatre personnes et trois hommes, encapuchonné de gris sur son vernis blanc, qui se balance entre la Phœbé, grand voilier aux banquiers M..., et le cotre de M. Aubernon. Impossible d'y pénétrer, le gardien n'y est pas. Jn avocat d' Antibes, bon vivant, M. H..., ami d'Arène, que j'ai rencontré par la ville, nous raconte qu'il est à vendre pour 8 ou 10.000 fr.; même que la famille en est gênée, car depuis la déconfiture (de son éditeur) les affaires livresques de Maupassant vont très mal. Ne dirait-on pas que le sommeil de sa raison s'étend à sa renommée. Primoli, avant-hier, parlait de lui au Dr Blanche; il ne pense plus qu'à son argent et à sa mère. Ses suites de réflexions, parfois sensées, et longues, longues, s'embrouillent tout à coup, mais sans plus aucune colère.
En allant photographier l'épitaphe du petit danseur, encastrée dans le mur de l'Hôtel de Ville, je conte à Jéjé (Joseph Primoli)
les vicissitudes philologiques du célèbre « galet inscrit » du « Terpon » (comme on l'appelle à Antiboul, du premier mot de l'épigramme phallique) sans doute un nom d'amitié: « Terpon, serviteur d'Aphrodite...». Pourquoi cette inconnue phallologique me fait-elle songer au sort du « Bel Ami » ? Pourquoi l'ironie des Dieux a-t-elle arrêté la carrière du trop bon serviteur d'Aphrodite dans la ville de ce mystérieux Terpon ?
Une heure après, nous déjeunions à l'hôtel de Californie de Cannes, dans le salon du jeune ménage Bourget... Heureux Claude Larcherî Celui-ci a choisi la meilleure part; elle ne lui sera point ôtée...
Le retour eut lieu par Aix et Avignon (pour des recherches sur Pétrarque). L'année avait été bonne pour le Félibrige que les jeunes fédéralistes semblent vouloir faire passer du régime des félibrées à celui de l'action. Un peu partout des écoles nouvelles se sont fondées, à Brives, Toulouse, Carcassonne et ailleurs. « Tout marchera î »
1893. — Parmi les lettres et cartes que la nouvelle année fait affluer avenue de l'Archevêché, voici les mots qu'envoient :
Mistral :
Enfin, tâchons, n'est-ce pas, de franchir 1893 comme de bons croyants qui marchent vers l'Etoile et que Dieu te garde et me garde tous ceux que nous aimons.
Léon Daudet :
Reste ce que tu es, bon} intellectuel et l'un des derniers enthousiastes; ils se font rares !
L'abbé Bessou :
Venez me voir! C'est votre bonté plus encore que votre maîtrise en tous arts qui m'a conquis ainsi.
Un très humble félibre :
Je vous félicite de vous intéresser à la Cause plus que tant de Messieurs nés en Provence.
K MARIÉTON, t. Il o
5o PAUL MA.1UÉT0N
Après quelques félibrées lyonnaises, notamment pour fêter Jean Carriès et pour célébrer l'apparition de « Goudelivo », la jolie légende provençale de Dono Eisabèu, Mariéton regagne la Richepansière que décorent maintenant trois superbes bustes de Carriès : « Le bouffon ou l'Homme au Grelot », « Le Mendiant russe » et une « Tête d'aveugle ». Elle s'enrichira bientôt d'un délicat pastel — un portrait sans doute — du peintre italien Sartorio que Mariéton a connu à Rome: une silhouette de jeune fille à l'élégance svelte d'une vierge de Botticelli, accoudée, pensive, à l'appui d'une étroite fenêtre sur laquelle se détache son fin profil.
Après quelques jours à Paris, Mariéton partait pour Londres où il allait passer trois semaines, en compagnie de son camarade lyonnais Joseph Boutard. A Londres, le temps lui manquait pour rédiger autrement qu'en style télégraphique ses « memoranda » à Critohule:
Bons Anglais peu artistes, mais à force conscience en donnent l'illusion. Beaucoup vécu peinture dans Musées ou collections privées. Naturellement, surtout National
Gallery: merveille pour confort visiteurs et disposition aisée des chefs-d'œuvre; passé là douces heures nombreuses: primitifs miraculeux, vénitiens prodigieux, anglais — si rares dans les collections de France — « épatants! » Ainsi soit-il. Puis dire que partageais mon temps avec Exposition Burne- Jones ; quoique ancien admirateur, dois convenir que ce fut révélation. Pour moi premier peintre vivant. Esprit Janmot, formes Meissonier, si j'ose... Ame Botticelli dans style Mantegna, richesse Gustave Moreau dans limpidité Puvis. Homme égal à l'œuvre (sommes amis). Prince des nostalgies mystiques. L'ai décidé à exposer Champ de Mars; verras sa « Sirène ». Mais son exposition Londres se retrouvera plus. Propriétaires de ces chefs-d'œuvres disséminés de Chicago à Florence...
Merci de ta Vierge lugduno-préraphaélite (une photographie). Janmot résiste. La trouve jolie, quoique préférant ses figures fuyantes. Tout de même, dessins Burne- Jones ont autre allure personnelle. Grand maître, te dis- je !
Visité aujourd'hui hôtel Alfred de Rothschild où la plus belle gamme de Sèvres existante dans atmosphère de peinture louvresque : des Gainsborough, frères des Fragonard de Grasse pour sensation de crème féminine, suavité de carnation; puis farandole de Téniers, van Ostade et Greuze comme nulle-part. Cet Alfred de Rothschild, frère du lord, célibataire, 50 ans, s'embête. Ont la situation des altesses sans les agréments...
Une série de lettres s'échangèrent ensuite entre les deux amis au sujet de la vente, à Lyon, de l'atelier du peintre Louis Janmot, un artiste provincial à peu près inconnu, malgré ses qualités d'élégance, de style et de sentiment. Critobule était chargé d'acquérir, à cette liquidation, un portrait peint et une série d'importants dessins, presque tous des études du peintre pour les tableaux de son « Poème de l'Ame ».
Rentré à Paris, Mariéton continue à raconter aux siens les événements de sa vie mondaine:
Réunion chez M,ne Ménard-Dorian, « réunion comme je n'en avais peut-être jamais vu pour le nombre des jolies femmes, l'intimité du luxe et l'impression d'intelligence et d'art qui s'en dégageait ». Soirées au théâtre : « J'étais invité à l'Opéra dans la loge de Carnot, vendredi, avec les Lockroy et les Daudet. J'ai fait, pendant cette soirée, pas mal de visites réactionnaires avec mon éclectisme politique accoutumé, dont une aux F..., d'ailleurs je m'enfichistes comme la plupart ». Conférence « idiote » chez la duchesse de Pomar, « sur la Science de la Vie (?) par un sénateur-pasteur, vieille barbe au millésime de 1848 ». Concert donné par le pianiste de Mérindol, un musicien des félibrées lyonnaises, qui « conquiert Paris ». Visite de son ami Hugo: « J'ai eu, pendant huit jours, mon ami Georges Hugo... un tendre, un cultivé, un garçon de race et de cœur »...
Mariéton avait de fréquentes entrevues avec la duchesse d'Uzès, alors préoccupée de son projet pour la statue d'Emile Augier, à Valence. « Il faudrait (écrit-il à ce sujet) que, d'avance, la municipalité acceptât son œuvre, à l'exclu-
sion des autres concurrents, c'est-à-dire moyennant collaboration aux frais du monument ». La participation de l'Etat et le produit des fêtes qui auraient lieu ne donneraient pas les sommes nécessaires (environ 60.000 francs) — « mais, pour un sculpteur, être placé, voilà le rêve ! » Le « Saint-Hubert » de la Duchesse, à Montmartre, n'est vraiment pas mal et Mercier atteste qu'on accuse très injustement son auteur de ne pas travailler seule.
Gomme membre du Comité du Monument, Mariéton est chargé de s'entremettre et s'amuse de voir « les bons radicaux dromadaires si gracieux avec les duchesses ». Il a examiné le projet qui va être envoyé à Valence; il est bien, mais coûtera cher. Mercier et Falguière, membres du jury, iront voter pour son adoption. La duchesse est « anxieuse et radieuse ».
En mai, une attaque d'influenza empêcha le chancelier d'assister aux fêtes de Barcelone et à la Sainte Estelle, célébrée à Carcassonne :
Du moment (lui avait écrit Mistral) que cela n'a pas l'air de t'amuser, je crois que tu peux te dispenser de cette longue fugue
à Barcelone. A Barcelone, pourtant, tu avais l'occasion de faire le voyage catalan que tout grand félibre se doit et qu'ont fait Mistral, Rouma, Roumieux, Mathieu, Wyse, Gras, etc., l'ascension au Montserrat. C'est un peu notre Mecque.
Le malade, du reste, n'était guère tenté « d'accompagner, sans mission spéciale, un capoulier qui n'est pas Mistral » . On le regretta sincèrement à Carcasspnne, lui qui restait « l'homme d'estrambor dans le milieu parisien ».
La saison bat son plein (écrivait-il à Critobule). Je sors beaucoup, voire trop. Vanitas, vanitatum! Mais mes parents me rappellent sans cesse que je suis un jeune (?) homme à marier. Ail right ! Ce qui ne change rien à rien du tout.
Et au même, en juin :
Je suis, à mon avis, très en retard avec toi, ami Critobule. La corvée mondaine m'accapare depuis deux mois de telle façon...
que je ne f...iche rien du tout quant aux bonnes lettres, consolation de l'homme! Et pourtant cette fantasmagorie parisienne, du strapontin spécial d'où je la vois « se défiler » t ne manque pas d'intérêt. Si seulement j'avais, comme Primoli, la force d'en noter chaque jour quelques pages, de m'y forcer en t'envoyant régulièrement des tranches de mémoires ! Mais on rentre bien vanné à des 2, 3, 4 ou 5 heures du matin pour s'atteler, encore en frac, à des relations de silhouettes ou de conversations... Lui, Primoli, est adonné à sa besogne d'historiographe sans gloire. Ainsi, hier soir, devant le Café de la Paix, je l'avise dans un recoin extérieur du dit café, qui me fait signe de venir causer, d'un œil mystérieux. Je m'attable avec lui, je le trouve en train d'interroger ferme, sur la cour de Berlin, un jeune homme de 28 à 30 ans, long, blond, timide assez, quoique assuré, de physionomie allemande. Il me présente et me « chuchote » son nom!... Peu à peu, je devine, mais graduellement: le grand-duc de Schleswig-Holstein, frère de l'Imjpératrice d'Aile-
magne; nous avons passé plus de deux heures ensemble... A ce soir...
Je te sens nerveux, quasi malade (répondit Critobule). A la fin, cette vie de Paris et ce surmenage ne te valent rien. Il faut te mettre au vert, mon vieux Socrate, te reposer. Soigne-toi; que ta cervelle laisse un peu la bête en paix...
Au début de juillet), « le brave Anselme Mathieu » vint à Paris où les Félibres lui offrirent un banquet. « Il est toujours aussi poétique, rêveur, cigale, charmant qu'autrefois (disait Mariéton). Il habite Fontenay, chez un M. Constantin, qui fait des merveilles à Châteauneuf ». Peu après, Mariéton rentrait au Saix, où il recevait une lettre du Comte T., le suppliant de décider Mistral à se présenter à la députation : « Aucune tournée, aucune réunion, deux ou trois banquets où il parlerait en provençal » ; ses amis feraient le reste. La réponse de Mistral ne se fit pas attendre :
Je vais te mettre tout de suite à même de répondre à l'excellent comte T. qui, abso-
lument fermé aux vues et aux choses du Félibrige, ne peut comprendre qu'il est des avenirs et des idéals supérieurs à ceux rêvés par le comte d'Haussonville.
Je ne puis sacrifier aux inanités d'un parti politique usé jusqu'à la corde, les quelques années de bonne vie félibréenne que le bon Dieu me réserve! Tant qu'il y avait chance d'avoir une majorité sur le nom d'un titré ou d'un bourgeois quelconque, on affectait le plus clair dédain pour n'importe quel représentant de la Renaissance provençale. Roumanille lui-même n'était pas digne de figurer sur une liste du Conseil municipal d'Avignon. Maintenant que tout est perdu irrémédiablement pour les candidats conservateurs de l'arrondissement d'Arles, et qu'on est forcé de reconnaître la popularité de Mistral au-dessus de tous les partis, on voudrait me faire servir de « cheval de renfort ». Eh bien! non, je ne veux pas de ce rôle. J'ai mieux à faire que d'aller perdre la fin de ma vie de poète pur dans les basses intrigues d'un Corps législatif quelconque. Je comprendrais ce dévouement de ma part
ni
au cas d'une Constituante réunie après un branle-bas, Constituante de six mois où l'on pourrait crier les revendications de la Provence et du fédéralisme. Et encore! C'est aux jeunes que reviendrait ce rôle. Donc qu'on n'essaye pas de m'offrir une candidature, je dirais non avec l'entêtement que j'ai mis à rester félibre toute ma vie. La « vita nuova » que mon action latente infuse, sans en avoir l'air, au corps apostolique du Félibrige est une œuvre assez belle pour que je m'en contente.
Ces braves conservateurs, mais qu'ont-ils fait pour la Cause ? Et que feraient-ils au cas d'un retour ? Rien, rien, rien ! Eux qui ont l'argent et qui le gardent! Nous avons fait route « avec les pauvres », c'est avec eux qu'il faut rester. C'est eux, du reste, qui ont l'avenir à coup sûr.
J'ai dit, mon beau ! Ce qui n'empêchera pas les Daudet de se moquer de moi en lisant les hommages que je rends à la duchesse d'Uzès au sujet du monument de Valence.
<)<) PAUL maru::t<>\
Mariéton descendait peu après en Provence pour des fêtes félibréennes à Marseille; il y rencontrait la Comédie-Française en tournée et revenait à Lyon avec la troupe, sur laquelle il adressait à Critobule un long mémorial:
Le soir, la Comédie, descendue à l'Hôtel de Lyon, donna (à Lyon) « La Fille de Roland », et, à mon gré, très médiocrement. Excès de fatigue. Le public ne s'en aperçut pas, mais j'avais encore sur le tympan l'impression de ce même spectacle à Marseille et j'en voyais l'écart. Mardi matin, je traitais, à l'Ile-Barbe, Mounet-Sully, la petite Du Minil et Henry Samary. Matinée charmante; il n'y manquait que toi, mon vieux. Mardi, la représentation du « Cid », avec « le Médecin », a relevé l'honneur de la Maison. Mounet-Sully nVa ^endu presque Je Rodrigue incomparable qu'il avait été à Marseille, et Féraudy ne fut guère inférieur à
Coquelin-Cadel, dans le joyeux et vaste personnage de Sganarelle...
Cependant, une grande agitation régnait dans les coulisses du théâtre. Les Marseillais, affolés par l'idée de ravoir la Comédie, avaient intrigué auprès de Claretie pour deux séances nouvelles, après Besançon et Nancy! Claretie avait refusé, puis, sur leur insistance, appuyée de l'annonce des feuilles de location déjà couvertes, il avait télégraphié très gracieusement à Mounet-Sully pour lui demander son opinion.
Au fond, Mounet n'eût pas répugné à l'idée de retourner là-bas ; cueillir des palmes neuves de ses admirateurs phocéens avec « Œdipe » et « Britannicus », c'était achever de conquérir Marseille. Mais Claretie s'était montré, tout le long du voyage, aussi galant avec la troupe de Comédie qu'invisible à celle de Tragédie. En bon Parisien qu'il est, en académicien moderne, confrère de MM. Halévy, Dumas, Labiche et Clc, il dédaigne le genre héroïque et ne pouvait pas supposer qu'il serait goûté de la province. Or, le contraire est arrivé.
Mounet donc, vexé de n'avoir eu, lui, chef de la troupe tragique, aucune nouvelle de l'Administration durant la tournée, comprima son désir de prolonger le voyage, pour donner une leçon au patron. Voici le texte de la dépêche qu'il rédigea (en peignoir, sous mes yeux), après «Le Cid», qu'il recopia trois fois, m'en ayant bien fait peser tous les termes. Elle est sûrement inédite :
« Monsieur l'Administrateur... Ne vous ayant pas vu, n'ayant pas été consulté une seule fois pendant toute la tournée, je tiens à conserver jusqu'au bout cette situation que vous m'avez faite. Je n'ai pas d'avis à exprimer, je n'ai que des ordres à recevoir et j'y obéirai en Sociétaire dévoué de la Maison à laquelle nous avons, vous et moi l'honneur d'appartenir. »
Il avait laissé voir à chacun, au commencement du spectacle, la dépêche de Claretie ouverte, dans sa loge, et, sans vouloir en donner son avis, il laissait les commentaires aller leur train. J'entrais alors et tous, l'un après l'autre, venaient me demander d'empêcher ce retour à Marseille. Du Minil s'éva-
nouissait presque d'une crampe d'estomac, en entrant en scène; je la retrouvais dans sa loge, tout en larmes: « S'il faut prolonger ce voyage, je n'y résiste pas... » Idem avec Dudlay. Samary entrait affolé chez Mounet- Sully : « Vous n'avez pas vu les journaux alors ? ils disent qu'on leur a envoyé « des cadavres » (je n'ai pas vérifié le texte). Moreno, douce et résignée, se plaignit de cracher le sang comme jamais. Laugier fendait l'air de son grand nez de père noble en zinc : « Vous verrez, mon cher, c'est la révolte ! ! Moi, d'abord, je produis un certificat de médecin... » — Paul Mounet: « Je ne sais pas ce que décidera mon frère... Moi, d'abord, je m'en fous! J'ai la promesse d'être libre pour la fête de La Fontaine, à Château-Chinon, le 12. Ces cochons-là ne me feront pas marcher plus longtemps. On m'offre un théâtre à diriger à Londres, un million d'assuré. S'il ne faut pas avoir besoin d'argent pour faire un métier pareil! » Et il crayonnait avec acharnement sa vieille tête de Charlemagne, hideuse de près, mais, à dix pas, saisissante: un prophète du « Puits de Moïse ».
Enfin, on alla souper, puis je télégraphiai (vers 3 heures du matin) à Rondel, le dissuadant d'insister pour un retour de la troupe à Marseille, s'il ne voulait pas les désobliger tous. Ail heures, par téléphone, Rondel se rendit à mes raisons, cependant que les Comédiens roulaient (vannés, flapis combien!) vers Besançon, Nancy et Paris.
En somme, ils voudraient un administrateur de la carrière. C'est ce que me disait, dans un café proche, Silvain, pendant « le Cid » : Nous n'en voulons plus. Moi je vais proposer Prudhon. C'est un comédien de second plan, mais il sait mieux que personne le théâtre et son théâtre ». Le brave Silvain était avec un étonnant bonhomme, commisvoyageur ubiquiste et rimeur noté, petit, rougeaud, au verbe gras : Prosper Marius, l'auteur de « Ronces et Gratte-culs » (un bouquin somptueux que tu connais sans doute pour ses illustrations et son titre aimable). Prosper Marius accompagnait de coups de poing sur la table les récriminations de l'acteur furibond : « Nous le ferons sauter, c'est moi qui vous le dis, N. de D. ! »
Tu veux des papotages de cabots, en voilà, mon vieux!... Tout de même, si on avait la chronique des tournées de Molière, voire de Talma ou de Mlle Mars, l'historien du Théâtre en ferait son profit. La vérité est que j'étais moins sensible, après huit jours de leur compagnie, à l'odieux du Comédien qu'au lendemain de mes conversations avec MM. Lebargy, Boucher et autres de la troupe comique. Ma parole, la supériorité du genre (tragique), en les solennisant, les respectabilise. Mounet-Sully est un vibrant, aimable et fort distingué compagnon. J'en avais jugé ainsi dans notre voyage de 88, avec sa femme et Mistral, au lendemain d' « Œdipe- Roi ». Comme lui, son frère, qu'il adore, est sensible à la vraie grandeur et à la Beauté. — « Vous revenez de Maillane ? (me disaitil). Vous êtes heureux! Mistral m'a embrassé, en 88; j'y pense toujours. »
L'amateur marseillais qui redemandait pour sa ville la Comédie-Française, M. Auguste Rondel, était un des plus intimes et des plus anciens amis de Mariéton. Passionné pour tout
PAUL MARIKTON
ce qui touche à la scène, il était déjà l'homme le mieux au courant du théâtre de tous les temps. Organisateur expérimenté, en relation de camaraderie cordiale avec tous les grands acteurs de son époque, il complétait une bibliothèque théâtrale d'une richesse unique, à laquelle Mariéton eut souvent recours.
En août, le séjour de Mariéton à Amphion fut abrégé par les funérailles du duc d'Uzès auxquelles il alla représenter le Félibrige. Il revint ensuite au Saix, malgré l'invite, « séduisante combien! », qu'on lui faisait pour une expédition de trois jours, durant les fêtes franco-russes de Toulon; « bateau frété par trente passagers provençaux pour aller au devant de la flotte des Barbares ». Sa Revue le rappelait au travail; « la malheureuse — qui, au dire de Mistral, arrive toujours, mais, comme la justice de Dieu, arrive tard — n'est retardataire que de quatre mois! » Il y avait déjà donné la suite de son étude sur « les
Troubadours » et préparait un nouveau chapitre de son enquête sur « L'Evolution félibréenne », consacré à la Maintenance d'Aquitaine et aux Gascons.
Bien qu'un de ses lecteurs, Frédéric Masson, trouvât qu'il n'y était pas assez question de Napoléon, la « Revue Félibréenne » recevait en abondance de la copie et de la meilleure, mais aussi, hélas! quantité de poésies plus recommandées que recommandables. « Insérez donc, demandait un notable félibre — c'est le plus aimable des Bas Bleus; pas jeune malheureusement, ainsi qu'il est d'usage presque constant dans cette corporation ».
Dans une lettre dont la fin, soigneusement retouchée, était devenue illisible, Mariéton annonçait à Critobule qu'il l'avait inscrit d'office pour la modeste somme de cinq francs sur la liste de souscription qu'ouvrait la Revue en l'honneur de P... (?) — « C'est entendu, — lui répondait son ami — mais dis-moi quand même quel est ce P (ère ?) Je n'ai pas pu déchiffrer son nom ».
Il s'agissait de Peyresc. Ph. Tamisey de Larroque, correspondant de l'Institut, et ma-
joral du Félibrige, avait entrepris de rendre hommage au précurseur de l'érudition moderne en lui élevant ,un monument à Aix. — Oui, Peyresc (disait Mistral) fut un curieux, « une sorte de Mariéton avant le bon », mais le Félibrige ne doit pas oublier sa marche pour fêter « ce magistrat amateur » ; le Maître travaillait à son « Poème du Rhône » et se préparait à venir à Vienne :
J'ai des études à faire le long du Rhône, seul, qui ne me permettent pas de me distraire avec les bons amis de Lyon. C'est ma façon de travailler; pour qu'elle soit fructueuse, il ne me faut aucune autre préoccupation. Mon poème, que j'incube depuis trois ans et plus, commence à émerger du brouillard et du rêve. Inutile d'en parler encore, car ça est trouble. Je ne cherche qu'à me plaire à moi-même et ne songe nullement au public et au succès. C'est un plaisir que je me paye. Ça paraîtra quand ça paraîtra et quand ce sera sous presse, oui, je pourrai t'ofTrir un morceau de primeur...
J'ai refusé de donner un passage de mes
« Mémoires » en première page, au « Figaro ». Je n'aime pas ces déflorations trop anticipées. La publicité m'ennuie et j'adore l'ombre autant que d'autres raffolent du grand jour et du grand bruit. Je viens aussi de refuser une invitation du Maire de Toulon. Il ne faut pas, comme les Félibres de Paris, se fourrer dans toutes les mêlées. Laissons ces bonheurs aux officiels et aux Beni-bouffe-touj ours.
A la fin de novembre, Mariéton était encore au Saix, en plein travail, et il l'annonçait à Critobule :
Cher ami, je compte aller demain à Lyon pour trente-six heures et te voir. Ma mère est rentrée avenue de l'Archevêché, chassée, comme tous les ans, par les frimats; les arbres poudrés par le givre nous entourent d'un paysage norvégien (Ibsen for ever!) Je ne crains pas ça (je parle du paysage) et je reste ici encore quelque temps avec mon père — d'ailleurs très en train pour le travail. Sans la correspondance vorace, je serais en belle haleine! J'ai du moins réalisé cer-
tains projets que ton amitié approuvera. Sauf anicroche, mon recueil de vers (« Sermonde, roman lyrique » ?) verra le jour à la fin de janvier. J'ai farfouillé dans mes papiers et retrouvé un tas de pièces, « au point » ou non, qui, toutes rassemblées, formeront un bouquin assez dense. L'ordonnancement de tout cela, l'achèvement surtout de la plupart m'a occupé tous ces jours-ci.
Cette « correspondance vorace » avait souvent trait au futur monument Peyresc ; un jeune félibre qui publie alors un volume par souscription , regrette, à ce propos, que « les morts recueillent plus d'argent que les vivants ». L. de Berlue déplore « l'ignorance crasse » de cette génération de méridionalisants « qui donnent aux gens du Nord l'idée qu'ils ont de nous: que rimer et tambouriner sont les deux seules aptitudes de notre race ». Mariéton, dit-il, tente, depuis douze ans, de créer parmi les jeunes un nouveau courant et de les dresser « à de plus sérieux exercices que les banquets et les farandoles. Mais qu'espérer de
ces prétendues cigales qui, presque toutes, sont venues au soleil parisien pour y changer leurs élytres d'argent contre un cul de plomb ? »
« Vous qui avez fait un chanoine — dit un poète — vous venez de faire un chevalier » (d'Isabelle la catholique). Un abbé sollicite le « Bene Merenti » de Roumanie; ailleurs, c'est une justice de paix à obtenir. Puis des discussions félibréennes sur les maintenances et leurs districts, sur leurs divisions provinciales, difficiles à établir ; des regrets à propos de la création de journaux et d'écoles qui ne sont que des cénacles : « Tout cela ne va pas au cœur des masses !... »
Des lettres d'amis aussi; Georges Hugo, établi dans le Gard, a visité avec ravissement le pays des Baux et de Saint-Rémy :
J'essaie de peindre (écrit-il), mais ma nature s'étonne devant le soleil. Si peu que je sois peintre, le peintre que je suis est un homme des brumes. Mon œil de myope est ébloui par toute cette lumière. Mais j'admire profondément... Je n'ai vraiment pas d'autre ami que toi. Je voudrais, en ce moment,
t'avoir un peu avec moi et t'ente adre me dire de bonnes choses... La vie m'apparaît belle et noble et j'ai confiance.
Et Mariéton, correspondant, répondant, mettant ses vers au point, classant ses livres et ses notes, poursuivant des recherches bibliographiques sur Bellaud de la Bellaudière, est encore au Saix à la fin de décembre.