LETTRE XXXVII
Saint-Cergues, 15 novembre, 1 heure de la nuit.
Ne me condamnez pas. Qui aurait pu prévoir, deviner?...
La poste était en retard. Malgré le froid, je me tenais en observation sur la galerie. A six heures, j'entends un roulement de voiture sur la grand'route et bientôt après un bruit de voix dans le sentier qui monte à l'observatoire. Je descends en hâte, je me précipite au-devant de David. A la faveur de la lanterne qu'il portait à la main, j'aperçois, marchant derrière lui, un homme enveloppé d'un manteau... Tout le sang de mes veines afflua à mon cœur, que lit bondir une joie sauvage, la joie du chasseur à L'affût qui voit approcher sa proie.
« Ah ! monsieur, je ne vous cherchais pas, m'écriaîje, mais puisque vous venez à. moi....
— Taisez-vous, me dit David en me saisissant fortement le bras, c'est son père! »
La terre se fût entr' ouverte sous mes pas.... Chancelant comme un homme ivre, je les suivis, je montai après eux, et m'arrêtai un instant sur le seuil pour reprendre mes esprits. M. Méré me regarda; lui aussi semblait embarrassé de son rôle, mais il se remit le premier et me dit : « Ah ! monsieur, que de chagrins vous nous causez ! »
Félix, rappelez-vous le récit de Paule que je vous rapportai : il vous a fait connaître ce père que Mme Simpson traite d'égoïste sentimental et romanesque. Que pensez-vous d'un homme qui, n'osant défendre contre les jalouses fureurs d'une marâtre l'enfant de son premier lit?... Cette aventure est commune, direz-vous. Voici qui l'est moins. Persécutée, poussée à bout, cette enfant s'échappe de sa geôle, se réfugie chez des étrangers. Son heureuse étoile l'adresse à d'honnêtes gens, à des âmes d'élite, à des cœurs d'or. Il le sait, cela lui suffit, le voilà tranquille. Il leur écrit pour leur recommander sa chère Paule ; tous les soins qu'ils auront d'elle, il les tiendra pour rendus à lui-même, il a le cœur si tendre! D'ailleurs un jour tout s'arrangera : il professe cet optimisme serein et commode qui se remet de toutes choses à la grâce de Dieu; mais en attendant que
tout s'arrange, il ne reverra plus sa fille, il se retire dans son coin, s'y tient clos et coi. Que voulez-vous? son repos lui est cher, seul trésor qui lui reste. Autrefois, au printemps de sa vie, il connut les transports et les délices de la grande passion ; il aima follement une sylphide, avec elle il courut le monde et voyagea dans le bleu du ciel. La sylphide est morte. Adieu les émotions et la poésie de l'amour! Déjà grisonnant, il ne voit le bonheur que dans la tranquillité. Il s'est remarié, il ne saurait se passer de ces petits soins, de ces attentions délicates dont les femmes seules ont le secret. Les douceurs d'une vie casanière égayée par quelques plaisirs, les étés passés à Genève, les hivers à Paris, une table bien servie, le whist, quelques amis, quelques-uns de ces goûts honnêtes qui amusent l'esprit sans le remuer, le jardinage, les espaliers, une volière... Allez! son bonheur est assuré; mais ses abricots fussent-ils les plus beaux de la terre et les vins de sa cave toujours de bonne garde, tout serait perdu s'il allait être en butte à des tracasseries domestiques, et que les orages d'une humeur altière
assent l'air autour de lui. Sa femme est-elle contente, elle l'adore et se met à ses pieds; lui cause-t-il quelque contrariété, elle lui fait des scènes qui ne
rêtent qu'à la syncope. Son parti est pris; il le faut, il oubliera sa fille. Je le calomnie, il a donné ses
ordres, on lui fera tenir des nouvelles par une voie aussi sûre que secrète. Elle se porte bien. Dieu soit loué ! tout s'arrangera.
Cependant au bout d'un an, cette noble et malheureuse enfant est recherchée en mariage par un homme qui a de la fortune, une position, un nom. Il en reçoit la nouvelle , qui l'enchante ; il donne son consentement, signe des deux mains. Cette heureuse aventure a réveillé ses entrailles de père. Sa fille est charmante! il l'avait toujours dit. Les égoïstes ont pour le succès une estime qui va souvent jusqu'à l'attendrissement. Le voilà qui s'attendrit; mais cette émotion lui pourrait être funeste, il est menacé d'une crise.... Quelle crise? Vous êtes curieux! Sachez qu'en dépit de sa jeunesse, à de certaines heures, bien qu'à de longs intervalles, le souvenir de son passé le hante sous les traits d'un séduisant fantôme. Alors son cœur frémit,*s'agite; il est en proie à de vagues regrets, il revoit sa sylphide, il se surprend à adorer ses folies d'autrefois; sa petite félicité casanière lui fait pitié. Ce qui se passe en lui, il l'exprime par un mot qui le peint : « Hélas, dit-il, j'entends chanter mes rossignols!... » Il paraît qu'il en loge quelques-uns dans son cœur, qui, blottis dans l'ombre, semblent avoir perdu la voix; mais qu'une bouffée printanière vienne à passer, ils rap-
prennent à chanter, et toutes les féeries oubliées ressuscitent.
Quand il eut reçu la grande nouvelle, les rossignols chantèrent. Il se rappela combien sa sylphide était belle et combien sa fille lui ressemble. Revoir cette charmante enfant, la presser dans ses bras, causer avec elle du passé!... Cependant la femme de qui dépend son repos a tout appris : elle s'irrite, s'indigne ; sa jalousie (n'oubliez pas qu'à ses yeux Paule est complice des rossignols) frémit de voir, en dépit des naufrages, sa victime gagner le port. Il faut empêcher ce mariage, prévenir ce scandale.... Il tient bon : sublime effort! Toutefois, pour obtenir la paix, il jure ses grands dieux qu'il ne reverra pas sa fille, qu'il n'assistera pas à ses noces, que son gendre sera à jamais pour lui un inconnu. Tiendra-t-il son engagement? J'en doute : les rossignols chantent à tue-tête. Au bruit de leurs divins concerts, il prend la plume, il écrit :
« Ma chère enfant, tout est donc réglé, et ton bonheur est assuré. Le cœur de ton pauvre père s'épanouit, il se sent rajeunir. Écoute : ne faut-il pas que jeunesse se passe? Voici l'expédient dont je m'avise. lis doux ans, je possède des bois dans les environs d'Annecy. J'ai des ordres à donner à mes mé- Kxcellent prétexte, tu le vois. Heureusement
Mathilde ne peut songer à m'accompagner. L'hiver d'abord, et puis son état, ses couches prochaines.... Je me reproche de la tromper ; mais il est des mensonges nécessaires, c'est la faute des gens qui n'entendent pas raison. Chère, chère enfant, je serai à Genève le 11 au soir. J'aurai soin de laisser à Annecy quelques lettres écrites d'avance, qu'un agent sûr expédiera de jour en jour à Mathilde. Grâce à ce petit stratagème, je pourrai aller m'enfouir pendant quarante-huit heures aux Terraux. Paulette, je brave tout pour te revoir ; mais il est de la dernière importance que personne à Genève ne se doute de mon équipée. Dans cette malheureuse ville, tout s'ébruite ; tes grands -parents seraient bientôt instruits, et Mathilde.... Elle serait capable de tout. Gouvernons notre barque avec prudence. La vie est une mer fameuse en naufrages. Ainsi, après cette longue séparation, je contemplerai tout à mon aise ta beauté, qui me rappelle les grâces angéliques de ta pauvre mère. Ne le préviens pas ; tu me le présenteras le lendemain de mon arrivée. Tâche que nous soyons seuls le premier soir. J"ai mille choses à te dire. Seul à seul, nous ressouvenir du passé, parler d'elle ! Ah ! vraiment cola m'est bien du. Il faut qu'avant le jour fatal tu m'appartiennes quelques instants ; sinon, que mon rivai redoute la jalousie d'un père î... »
Le 11 au soir, il arrivait à Genève. Le froid t'avait saisi en route. Il voulu marcher pour se dégourdir. Il descendit de voiture à l'entrée de la ville et se dirigea vers les Terraux par les chemins les moins fréquentés, enveloppé jusqu'aux yeux dans' son grand manteau et très-attentif à éviter toute fâcheuse rencontre. Le voilà dans la cour. Regardez-le passer. Est-ce un père ? est-ce un amant? A ma place, qui ne s'y serait mépris, et comment deviner la puissance magique des rossignols?
Après m'avoir dit : ce Monsieur, que de chagrins vous nous causez ! » M. Méré s'assit et me donna les explications que je vous résume en les commentant un peu. Il s'exprimait avec autant d'aisance que d'agrément ; sa conduite lui semblait fort naturelle, et, si je lui avais marqué la moindre surprise, il se fût bien étonné de mes étonnements. Il faut le voir : sa figure explique son âme. C'est un homme de quarante-deux ans, d'une belle tournure et d'une physionomie engageante, de grands yeux noirs à fleur de tête, beaucoup de charme, ce sourire enchanteur qui sert d'excuse à tout, le ton traînant, mais modulé, tour à tour un aimable enjouement et quelques notes flûtées d'une douceur mélancolique, toutes les grâces caressantes d'un enfant gâté qui s'aime sans s'adorer et qui s'insinue sans avoir jamais la fatuité
de s'imposer. Les égoïstes de cette trempe ont une destinée facile et commode. Ne se piquant de rien, on ne songe pas à leur demander des vertus qu'ils n'affectent point, et on se dévoue volontiers à leur bonheur, parce que le plaisir de se sentir aimés les rend aimables et les fait valoir tout leur prix.
Je l'écoutai en silence. Quand il eut fini :
« Partons, monsieur, lui dis-je, partons en hâte. »
Mais lui :
« Où voulez-vous aller? Paule n'est plus aux Terraux. »
Et voyant mes traits s'altérer :
« Oh ! rassurez-vous! tout n'est pas perdu. Un peu de patience, des soumissions, des larmes, et vous verrez que tout s'arrangera.
— Parlez! où est-elle'? m'écriai-je.
— Vous ne gagneriez pas une minute à partir ce soir, me répondit-il de son ton tranquille. Il faut attendre à demain. Le premier train du chemin de fer vous conduira bien vite auprès d'elle. Permettez-moi de vous tout conter.... »
Et s'interrompant :
a Pas trop de citrons ! dit-il à David qui préparait un punch, pas trop de citrons ! mais une infusion de thé. Je suis grand partisan du punch anglais.
— M. Bird, reprit-il, était d'avis qu'on vous prévînt de mon arrivée. Par malheur Paule ne voulut pas
l'écouter. « Conformons-nous, lui dit-elle, au désir de mon père. Aussi bien, lorsque Marcel viendra demain, je jouirai de sa surprise. Se trouvant en face d'un inconnu quand il comptait sur les douceurs d'un tête-à-tête, il prendra de l'humeur, froncera le sourcil. Je m'amuserai à le tourmenter pendant un petit quart d'heure, après quoi je lui dirai : C'est mon père. Quel beau moment, et que sa joie sera vive ! »
J'arrivai, je passai auprès d'elle une soirée délicieuse. Vous jugez tout Ce que peuvent trouver à se dire un père et une fille trop longtemps séparés par de cruelles circonstances. Nos deux cœurs étaient pleins à verser. Le lendemain, de bon matin, nous étions déjà ensemble. Elle s'attendait que, n'étant pas venu la veille, ce jour-là vous seriez aux Terraux de fort bonne heure. Nous sortîmes pour aller à votre rencontre. En traversant la cour, je lui dis :
« Il y avait ici quelqu'un cette nuit. J'ai cru entendre un éclat de rire accompagné de je ne sais quelles imprécations.
— Quelque paysan pris de vin, » me répondit-elle sans y attacher plus d'importance.
Nous nous avançâmes jusqu'à la passerelle de la
Semme.
<i Aurait-il pris un autre chemin ? » dit-elle.
Et nous revînmes sur nos pas. A chaque instant,
elle retournait la tête. Comme nous allions rentrer aux Terraux, elle vit paraître au bas du chemin l'homme que vous aviez chargé de votre funeste message. Elle s'inquiéta :
« Serait-il malade? je suis sûre que voilà un exprès qui vient de sa part. »
Elle fit quelques pas au-devant de ce messager de malheur, reçut votre lettre d'une main tremblante.
« Est-il vraiment malade? lui demandai-je.
— Oh ! très-malade ! »
Et je vis courir sur ses lèvres un sourire étrange. Puis, s' élançant vers la maison :
« Il me demande une réponse. »
Je la suivis, et tandis qu'elle s'enfermait dans son atelier, je passai dans la salle à manger, où la famille était réunie. Le déjeuner fut servi. Paule ne revenait pas ; on l'envoya chercher ; elle parut enfin. Elle était très-pâle et semblait en proie à une sorte d'exaltation qui nous fit peur.
« Qu'est-ce donc que cette maladie? lui dit M. Bird.
— La même qu'hier, qu' avant-hier, répondit-elle, mais que cela ne nous empêche pas de déjeuner. »
On lui fit d'autres questions. Elle n'y répondit pas, causa de choses indifférentes. Nous la regardions tous ; ses yeux avaient l'éclat de la fièvre, son parler était bref, ses mouvements saccadés. A deux
reprises il lui échappa un éclat de rire convulsif. Comme nous sortions de table, debout au milieu de la chambre :
« Je savais bien qu'il n'en guérirait pas ! » dit-elle.
Et tout à coup, portant sa main sur son cœur, elle poussa un grand cri et tomba à la renverse sur le carreau.
Nous nous empressâmes autour d'elle avec toute l'inquiétude que vous pouvez croire. Elle ne reprit sa connaissance qu'au bout d'une heure. Peu à peu ses forces lui revinrent ; elle sourit.
« Pardonnez-moi cette scène, nous dit-elle. S'il était ici, il la trouverait fort déplacée. Je me croyais moins femmelette. »
Elle nous mit au fait, nous fit lire le fatal billet. M. Bird se taisait, Mme Simpson vous chargeait de malédictions. Ah ! mon cher monsieur , quand la colère tient les femmes.... Je leur dis :
« Ne perdons point de temps ; avant deux heures tout sera raccommodé. Vite, qu'on le fasse venir.... »
Paule m'interrompit d'un geste, et, se redressant :
« Je ne veux plus le voir, tout est rompu entre nous. J'ai repris ma liberté, je la garderai. Une fois déjà j'ai pardonné, il est des excès d'indulgence qui avilissent. Qu'il m'ait écrit une lettre insultante...»
ma fierté l'a déchirée ; mais qu'hier, sur la foi d'un soupçon infâme, il soit venu lâchement m'espionner dans l'ombre, des flots de larmes passeraient sur cet affront sans l'effacer. Il ne croit pas, il ne croira jamais. Que voulez-vous? il a su deviner mes mensonges, cet homme aux yeux de lynx ; il a pénétré les mystères de mon passé, il a reconnu ma honte écrite sur mon front. Il a vu Lindor, il le reverra. Mon Dieu! que je lui pardonne aujourd'hui, et demain il m'infligera de nouveau l'outrage de ses insolents soupçons. Quel avenir ! quel enfer ! Écoutez-moi tous, je prends Dieu à témoin que je renonce à lui pour jamais. Et ne croyez pas qu'il m'en coûte. Que ne pouvez-vous lire dans mon cœur ? Vous y verriez que le mépris a tué l'amour. »
En parlant ainsi , elle froissait entre ses mains frémissantes ses longs cheveux bouclés ; ses yeux lançaient des éclairs ; c'était une lionne blessée au cœur. Je la regardais à la fois avec tristesse et admiration. Jamais je ne l'avais vue si belle; je croyais revoir sa mère.
« Je ne sais que lui répondre, me dit tout bas M. Bird. Elle a raison ; aussi bien des deux côtés le péril est égal... »
« Je ne vous ménage pas, cher monsieur : rapporteur fidèle, je vous redis tout; mais aussi que vous
êtes coupable! En vérité, vous ne vous connaissez guère en femmes. La soupçonner ! Foi de père, s'il est au monde un être pur, saintement innocent, et que la pensée du mal n'ait jamais effleuré, c'est ma bien-aimée Paulette... Revenez de votre effroi ; tout est bien qui finit bien, et je vous réponds du dénoûment... Mais, monsieur, par votre incartade, vous m'avez gâté quelques-unes des plus belles heures de ma vie... »
L'après-midi se passa tristement, comme vous pouvez croire. On se regardait, on allait, on venait, on se creusait la tête pour défrayer l'entretien, qui expirait à tout instant. Cependant Paule était plus calme ; elle avait repris son visage naturel, si ce n'est que par intervalles elle pâlissait légèrement en portant la main sur son cœur. Un médecin qu'on avait fait mander déclara que ce n'était qu'un point de côté, et lui ordonna un traitement qu'elle suivit. Le soir, elle se retira de bonne heure. Alors je dis à M. Bird :
« De grâce, allez nous le chercher ! »
Il s'y refusa d'abord, m'alléguant que la liberté d'autrui doit nous être sacrée et me répétant comme tantôt que des deux parts le péril lui semblait égal. Mme Simpson prit votre défense et joignit ses prières aux miennes. Cette femme est bizarre : sa pitié mar-
che toujours sur les talons de sa colère. M. Bird finit par nous écouter : il se rendit chez vous, mais ne vous trouva point, et personne ne put lui dire où vous étiez.
Le lendemain, quand je le revis, il m'anonça que Paule désirait changer d'air. « Elle a raison, me dit-il ; ces murailles parlent trop, et leur entretien n'est pas bon pour cette, chère enfant. Nous partirons ce soir pour Montreux; nous y avons passé une semaine il y a peu de temps, ce séjour lui plaît. » Toute la journée fut employée en préparatifs de départ. Paule était sombre, mais tranquille; au dernier moment, son front s'éclaircit, elle fut presque gaie, et en me faisant ses adieux elle me sourit et me dit : « Tout s'arrangera, n'est-ce pas, cher père ? »
Je devais partir de mon côté pour Annecy, mais tant d'émotions coup sur coup m'avaient ébranlé; j'avais besoin de repos, je passai la nuit aux Terraux. Le matin venu, ma voiture m'attendait quand, grâce à Dieu, M. David accourut me surprendre au saut du lit. Entre nous deux nous avons tout sauvé. Courage ! bon espoir ! tout finira bien ; après l'orage, le beau temps. Et n'est-ce pas un heureux pronostic que Paule ait choisi pour refuge l'endroit du monde où elle était le plus assurée que vous iriez tout d'abord la chercher? »
Là-dessus il s'attendrit, s'exalta, me peignit en traits enflammés le bonheur qui nous attendait. « Vous allez mener une vie d'enchantements, me dit-il. Paulette sera pour vous ce que fut pour moi sa pauvre mère. » Et, entremêlant les prédictions aux souvenirs et les souvenirs aux prédictions, il fit passer sous mes yeux des tableaux prestigieux II me promenait au clair de la lune dans une forêt d'orangers ; à la cime de chaque arbre, un rossignol s'égosillait... Tout à coup le rideau tomba, le bois disparut, les rossignols se turent.
« Je m'oublie, dit-il en poussant un profond soupir. Il faut que je parte au plus vite pour Annecy. Dieu veuille seulement que mes lettres aient été expédiées selon mes ordres ! »
En ce moment, on vint lui annoncer que la voiture qu'il avait commandée l'attendait. Il me regarda d'un œil demi -caressant, demi-jaïoux, soupira encore, me serra les mains et sortit.
« Règle générale, me dit David : quand les égoïstes font du sentiment, ils versent toujours ; mais que dire d'un homme comme vous qui, selon le mot de- Marceline, abîme tout sur un soupçon ?... Bah ! laissons-la les examens de conscience, ajouta-t-il en se versant un verre de punch. Le cœur à la joie! Je suis content de moi. La journée a été bonne ; celle de
demain sera meilleure encore. Monsieur Marcel, je porte un toast à vos amours, aux rossignols et à la logique. »
Cet excellent homme était fier de sa campagne ; son visage respirait l'allégresse. Cependant il avait besoin de repos et ne tarda pas à me quitter. Resté seul, pour tromper ma fièvre j'ai passé la nuit à vous écrire. Tout à l'heure je me mettrai en chemin.
L'impatience me dévore, Félix, mais je me sens plein de force et de courage. Le bonheur veut être conquis parla violence. C'est cet ange aux ailes de feu avec lequel Jacob lutta toute une nuit. Le ciel me soit en aide ! je terrasserai l'ange.